Résumé des personnages

Dictionnaire des noms communs

 

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Chroniques d'un cycle

Annexe : la Genèse

 

 

Chapitre 1

 

« Il y avait Création et le Vide, et pour chaque Être il y eut Soi et Son Contraire.

Donc, les deux premiers représentèrent l’Un et l’Autre,

et Ils Se nommèrent Eux-mêmes, et décidèrent de Se détester »

 

 

Les premiers jours, Lucifer resta seul. Son Seigneur et maître lui rendait visite quotidiennement et s’asseyait avec lui pour discuter, mais Il était fort occupé par la création du second archange.

Lucifer le comprenait et ne protestait pas. Même s’il aimait profiter de la compagnie de son maître, il refusait nuire à Son travail et appréciait la solitude.

Il avait orienté leurs conversations vers le futur ange, à la fois parce qu’il était curieux et parce qu’il s’intéressait à ce que faisait l’Élément. Malheureusement, Celui-ci ne lui avait divulgué que de maigres informations :

« Il sera lié à l’Élément Vie, comme tu l’es à la Lumière.

– Comment sera-t-il ?

– Ne sois pas trop impatient… Il s’appellera Gabriel, archange de la Pureté, et devra veiller au respect des lois angéliques. »

Lucifer n’avait pas compris pourquoi il devrait veiller à leur respect - . ils étaient les anges de Lyth et n’avaient aucune raison de transgresser les règles qu’Il leur dicterait – mais n’avait pas osé poser davantage de questions. Pourtant, la curiosité de Lucifer était sortie attisée de cet échange.

L’arrivée de ce deuxième être rendait le Premier-né à la fois empressé et inquiet. Il avait hâte d’avoir un camarade mais craignait que sa présence ne lui vole l’attention du Seigneur Lyth. Leur relation n’en pâtirait-elle pas de la présence d’un autre ? Il avait confiance en son maître, mais donner Son attention à deux personnes diviserait celle-ci en deux… De plus, il ignorait tout de la vie en société et craignait ses propres faux pas. Et s’il commettait une erreur qui lui vaudrait la désapprobation de son créateur ?

Par ailleurs, il aurait la responsabilité de ce deuxième ange et des suivants. Serait-il à la hauteur ? Que devrait-il faire au juste ? Et s’ils ne s’entendaient pas ? Peut-être même risquaient-ils de se disputer ? Son maître lui avait dit de ne pas s’inquiéter mais ses doutes demeuraient.

Pour se changer les idées, il s’imprégnait de l’Eden. Après tout, il gérerait cet endroit pour son Seigneur, il devait le connaître au mieux ! Il vivait avec l’Eden. C’était une sensation apaisante de respirer avec l’air de son monde, de sentir son cœur pulser avec le noyau de la planète, de sentir toute sa magie liée à l’univers autour de lui. Il était partie intégrante du monde des anges, lié intimement à lui, et ne doutait pas que cela fasse partie du plan de son maître pour l’impliquer tant que possible dans la gestion de ce monde formidable.

L’étendue de l’Eden l’émerveillait également. Au départ, il pensait en faire le tour rapidement mais avait vite découvert que cette tâche était au-dessus de ses possibilités ; le second archange arriverait bien avant qu’il n’en voie le dixième.

Son Seigneur lui avait expliqué qu’il se trouvait sur une planète ronde, dont seuls certains endroits étaient propices à l’habitat. Elle tournait autour du Soleil, Son serviteur, et était la seule où la vie pouvait se développer. Les autres astres n’étaient que des masses de faible magie, incapables d’offrir les conditions nécessaires à son développement.

Mais, avait-Il ajouté, ce n’était pas pour autant que l’Eden s’y limitait. À ces mots, Lucifer avait cillé, cherchant à comprendre, et son maître avait souri.

« Puisque seul le Soleil permet à la vie d’éclore sur une seule des planètes qui s’y arriment, J’ai décidé de créer plusieurs plans, ou cercles.

– Des cercles, mon Seigneur ? »

L’Élément avait acquiescé.

« Au même endroit, au même moment, mais dans une autre réalité magique, se trouve la même planète qui tourne autour du même Soleil.

– Vous voulez dire qu’il y a, ailleurs, un autre monde qui serait pareil ?

– Pas exactement. Plusieurs réalités se superposent, vois-tu, et les conditions de départ sont pareilles dans les moindres détails. Néanmoins, les paysages pourront varier au fil du temps… D’un même point de départ les différentes version de cette planète évolueront différemment, dans chacun des cercles. Ce qui tient les cercles liés et qui les empêche de dériver les uns par rapport aux autres, ce sont les astres. » Il désigna le Soleil de la main. « Lui est Mon serviteur, un Élément comme Moi mais de moindre puissance, et est ainsi doté d’un corps magique, d’un corps astral comme le Mien que tu vois, et d’un corps matériel que tu peux voir là haut. Avec l’aide des étoiles, Il lie les cercles et fait correspondre la position de chaque planète à celle de son correspondant dans un autre plan. »

Lucifer acquiesça, comprenant abstraitement ce que son maître lui expliquait.

« Mais pourquoi faire tout correspondre ? Ça n’aurait pas été plus facile de laisser les cercles dériver, s’ils ont tendance à ce faire ?

– Bien sûr, mais ç’aurait créé des complications a posteriori. L’Eden est composé de quatorze cercles et les anges devront passer des uns aux autres sans problème. Pour ce faire, ils ouvriront une faille dans la réalité – un Portail – et le Traverser en passant par un endroit instable que J’appelle l’Entre-mondes.

– En quoi est-ce problématique ?

– Les Portails relient deux points qui se correspondent. Si les mondes ne correspondent pas de la même façon, l’espace se trouverait de l’autre côté du Portail, plutôt que la terre ferme. »

Lucifer hocha la tête. Bouffée de fierté lui réchauffa la poitrine. Son maître était ingénieux et réfléchissait au moindre détail. Il faisait au mieux pour eux, quitte à se compliquer la tâche.

C’était agréable, de s’en remettre ainsi à quelqu’un.

Que ferait-il sans Lui ? Il l’ignorait. Pourtant, Il avait dit que ce serait lui, Lucifer, qui dirigerait l’Eden une fois celui-ci devenu une véritable nation… Cela signifiait-il qu’Il le laisserait se débrouiller seul ? Il préférait ne pas y songer.

Peut-être réfléchissait-il trop.

 

***

 

Un jour où il errait sans but particulier au pied de montagnes dont il trouvait les formes particulièrement gracieuses, Lucifer sentit deux présences en Eden. L’une portait la trace familière de son Seigneur, rassurante et enveloppant l’entièreté des lieux comme un manteau ; l’autre lui était inconnue… mais était comme lui liée à l’Eden.

Il prit une inspiration difficile et calma son stress soudain. L’heure de vérité était venue.

Son Élément-maître apparut de derrière une paroi escarpée. Il ne dit rien, contrairement à son habitude, et tendit plutôt le bras pour inviter celui qui Le suivait à passer devant.

Lucifer écarquilla les yeux. L’autre ange avait sensiblement la même taille que lui et les yeux d’à peu près la même couleur. Ses cheveux, par contre, étaient étrangement clairs, plus pâles que l’herbe séchée par le soleil, presque comme du sable blanc.

Il en détourna le regard pour remarquer la mâchoire ferme, le nez droit et mince, les sourcils froncés, les lèvres serrées. Ses cheveux étaient aplatis de part et d’autre de sa tête et quelques mèches balayaient son front.

Il était… semblable et différent. Sa silhouette, comme sa carrure, étaient un peu moins minces que les siennes ; il n’était pas gros, ni musclé, mais moins androgyne. Il se tenait campé sur ses jambes, le menton haut et le dos droit, d’où sortaient trois paires d’ailes de plumes blanches comme les siennes.

L’archange de la Lumière s’approcha de son pair, timide et curieux. Lyth prit alors la parole :

« Lucifer, Je te présente Gabriel, archange de la Pureté. »

Le nouveau venu s’inclina respectueusement devant lui.

« Je suis honoré de vous rencontrer et ferai de mon mieux pour m’adapter à la vie en Eden. »

Embarrassé et surpris d’autant de formalité, Lucifer se racla la gorge avant de s’incliner en retour.

« Je suis moi aussi enchanté… J’espère que nous nous entendrons. »

Après un instant d’hésitation, il lui sourit et, timidement, Gabriel répondit de même. Il avait l’air si… jeune ! Et considérait lui devoir du respect, presque autant qu’à leur Seigneur qu’il regardait pourtant avec adoration. C’était terriblement gênant. Le Premier-né se promit de briser cette glace protocolaire qui les séparait.

Autant commencer tout de suite.

« Veux-tu que je te fasse visiter l’Eden ? Certains paysages près d’ici sont magnifiques. »

Gabriel eut un regard interrogateur vers l’Élément qui acquiesça, puis tourna des yeux brillants vers Lucifer.

« Avec plaisir.

– Alors rendons-nous-y tout de suite ?

– Je vais vous laisser faire connaissance entre vous », les interrompit Lyth. « J’ai malheureusement encore beaucoup à faire. »

Gabriel sembla déçu, mais acquiesça de concert avec Lucifer. Même si la présence de leur créateur leur manquerait, ils n’avaient guère le choix et Il reviendrait dès qu’Il le pourrait.

Le plus jeune des deux anges salua donc respectueusement l’Élément, imité par son aîné, et ils partirent de leur côté, Le laissant retourner à la création de leurs pairs.

 

***

 

« Donc, cet endroit est notre monde ? »

Ils avaient marché d’un bon pas, Gabriel étant pressé de découvrir ce que le Seigneur Lyth avait créé et Lucifer espérant nouer un dialogue plus solide dans un cadre favorable. Tous deux étaient déçus.

« Oui, comme tu peux le constater…

– Mais ce n’est pas assez impressionnant ! » s’exclama l’ange aux cheveux blonds, atterré.

Pour le coup, Lucifer s’arrêta de marcher.

« Pas assez impressionnant ? Mais enfin, que te faut-il de plus ? Je trouve fascinant de voir comment la nature fonctionne, comment…

– Oui, oui, je suis d’accord, mais… Justement. C’est comme un temple dédié à la nature, notre Seigneur est plus que ça, Il est… Il est la sainteté, Il est la Lumière, Il… »

Gabriel ne trouva pas les bons mots mais Lucifer saisissait ce que son jeune pair voulait dire. Lui-même trouvait la vie, la présence de leur Élément dans chaque cellule de chaque brin d’herbe, mais… il fallait aller la chercher, elle n’était pas là à l’état pur – et Gabriel cherchait en vain à sentir la présence de leur maître de façon aussi absolue que s’Il avait été là.

« Dans chaque parcelle de Sa création se trouve un peu de Sa sainteté – même dans toi, même dans moi. Ce n’est pas orgueilleux de le dire, car c’est la vérité. »

L’archange blond en convint, mais soupira.

« Ce n’est tout de même pas assez.

– Tu n’as qu’à Lui en parler, je suis certain qu’Il t’écoutera. »

Gabriel acquiesça.

« J’ai tant de questions à Lui poser, mais Il est parti vite… Sais-tu par exemple combien nous serons au final, anges et archanges réunis ? Vivrons-nous ainsi dans la nature, tous ensemble ? »

L’archange de la Lumière ouvrit la bouche, rougit, la referma. Il avait vraiment été stupide de ne pas se poser cette question lui-même !

« Je n’en sais rien », admit-il, « nous devront le Lui demander quand Il reviendra.

– Et même sans cela… Nous connaissons Sa présence, nous sentons l’Eden pulser au rythme de nos cœurs, mais lorsque les simples anges arriveront, ils devront sentir Sa présence partout, et comprendre qu’Il est leur maître et eux de simples serviteurs. Même nous, archanges, nous inclinons devant Lui ; il est normal que nous l’honorions en un lieu adéquat. »

Lucifer n’était pas entièrement d’accord mais il comprenait la logique. Lyth était un Élément puissant et prônait la pureté tout en imposant des lois à Ses anges. Un haut bâtiment leur rappellerait constamment, de manière physique, le poids de leurs responsabilités.

Le plus simple était de Lui proposer et de Lui permettre de trancher.

« Soumets-lui ta proposition à Sa prochaine visite ; Il la trouvera sûrement pertinente.

– Ne S’offensera-t-Il pas que j’ose critiquer l’une de Ses décisions ?

– Sûrement pas », le rassura l’ange aux cheveux noirs. « Au contraire, Il sera ravi que tu prennes des initiatives. »

Un sourire illumina le visage sérieux de Gabriel et Lucifer se félicita. Malgré son apparence raisonnable et un peu froide, son cadet n’était qu’un enfant qu’il devait protéger. Ça n’allait pas être facile mais Lucifer se faisait fort de relever le défi.

 

***

 

Le ciel s’obscurcissait, teinté de rouge à l’ouest, et des étoiles se montraient çà et là entre les nuages, pâles, à peine visibles à l’œil nu. Au fur et à mesure les ombres s’étendaient, couvrant le paysage de noir pour en révéler la vraie nature.

Belzébuth regardait le spectacle, appuyé contre l’un des nombreux rochers du val. Des montagnes sombres se découpaient sur la relative clarté du ciel, grandes et menaçantes, mais il n’en avait cure, pas plus qu’il ne se souciait de l’amas de grands nuages noirs qui préparait un orage à l’est. Déjà, un premier éclair embrasait la nuit, révélant brièvement ses traits anguleux et le sourire ironique qui barrait ses lèvres.

« Je me demande ce que ça donne vu d’en Haut » commenta-t-il à mi-voix au profit d’Astaroth qui se tenait à son flanc, paresseusement allongée à même le sol – ce qui, malgré ses muscles, n’était pas bien confortable.

– Pas bien intéressant » fut la réponse rauque, accompagnée d’un haussement d’épaule.

Belzébuth renifla, sans dédain, et secoua la tête pour faire tomber les quelques gouttes d’eau qui s’accrochaient à sa chevelure d’ébène.

« Je pense que si. C’est probablement plat et calme, d’un ennui total en somme. » Il tendit la main, tirant une ombre à lui pour s’en couvrir les épaules. « Je me demande si d’autres regardent. Peut-être trouvent-ils leur propre monde superbe, enfermés comme ils le sont dans une bulle de verre.

– On sort pas de chez nous non plus.

– Non, mais nous au moins, nous le savons. »

Astaroth ouvrit les paupières, dévoilant ses iris dorés. Il se redressa d’un mouvement souple, puis s’étira comme s’il disposait de tout le temps du monde.

« Tu te fiches complètement de ce que je te raconte. » commenta Belzébuth.

L’autre lui adressa un regard indifférent, son langage physique parlant pour lui : les questions existentielles l’intéressaient fort peu.

Un autre éclair et, une poignée de secondes plus tard, le tonnerre. La pluie se faisait drue, imbibant rapidement la cape sombre. Agacé, Belzébuth se leva et fit signe à son compagnon d’en faire autant.

« Le spectacle est fini pour aujourd’hui, les nuages gâchent la vue. Retournons à cette fichue tanière. »

Astaroth renifla mais s’exécuta. Il n’avait pas encore décidé s’il suivrait ou non Belzébuth dans l’avenir mais, pour le moment, son caractère lui plaisait assez. Qui sait, peut-être allait-il lui apporter son soutien ?

Ils s’avancèrent d’un pas agile sur les rochers glissants. Leurs pas étaient prompts et sûrs et ils traversèrent rapidement la plaine pour arriver au pied de la montagne la plus proche. Là, derrière quelques pics gris qui montaient la garde, se trouvait une grotte grimaçante.

Ils y entrèrent sans hésiter et avancèrent de quelques pas pour arriver à l’abri de la pluie.

« Ce trou puant me sort par les oreilles » grommela Belzébuth en secouant sa cape, avant de purement et simplement la renvoyer dans l’ombre d’où elle était issue. « J’apprécierais de mettre la main sur une alcôve plus à la hauteur de nos personnes. »

Son compagnon renifla, mi-approbateur mi-amusé. Plus grand et large d’épaule, il pouvait presque prendre la remarque de manière littérale ; ses cheveux couleur fauve effleuraient le plafond de la caverne.

Belzébuth l’observa un moment en silence. En tant qu’archidémon des Ténèbres, il était le maître des Abysses par la grâce de Sei, le Mal. Astaroth, lui, représentait le Sang, et ressemblait fort à un fauve dormant. Depuis leur rencontre, ils prenaient la mesure l’un de l’autre et Belzébuth appréciait ce qu’il découvrait.

Il permit à ses lèvres de se courber discrètement. Astaroth ne s’était pas soumis et ne se soumettrait jamais. Peu importait. Cela augmentait même sa valeur. Le principal était qu’il le suive – et il se faisait fort d’obtenir sa fidélité… voire son amitié.

« Reposons-nous ? » proposa-t-il.

Tous deux échangèrent un sourire de connivence et s’installèrent le plus confortablement possible sur le sol rocailleux des Abysses.

 

 

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