Chroniques
d'un cycle
Annexe :
la Genèse
Chapitre
2
« Astres était la fille de l'Un et Temps la
fille de l'Autre, mais Elles étaient sœurs.
Ensuite, il y eut Mort, et il y eut Vie »
Le ciel
s’obscurcissait, teinté de rouge à l’ouest, et des étoiles commençaient à se
monter çà et là entre les nuages, pâles, à peine visibles à l’œil nu. Au fur et
à mesure les ombres s’étendaient, envahissant le paysage, le couvrant de noir
pour en révéler la vraie nature.
Un
homme regardait le spectacle, nonchalant, appuyé contre un des nombreux rochers
arides du val. Des montagnes sombres se découpaient sur la relative clarté du
ciel, grandes et menaçantes, mais il semblait n’en avoir cure, pas plus qu’il
ne se souciait de l’amas de grands nuages noirs qui préparait un orage à l’est.
Déjà, un premier éclair embrasait la nuit, révélant brièvement ses traits
anguleux et le sourire ironique qui barrait ses lèvres.
« Je
me demande ce que ça donne vu d’en Haut » commenta-t-il à mi-voix au
profit d’une autre silhouette qui se tenait à son flanc, paresseusement
allongée à même le sol.
‒
Pas bien intéressant » fut la réponse rauque, accompagnée d’un haussement
d’épaule.
Il
renifla, sans dédain, plutôt amusé, et secoua la tête pour faire tomber les
quelques gouttes d’eau qui s’étaient accrochées à sa chevelure d’ébène.
‒
Je pense que si. C’est probablement plat et calme, d’un ennui total en somme. »
Il
tendit la main, déchirant un morceau de nuit qui se détacha pour venir lui
couvrir les épaules. Le vent se mettait à souffler plus fort, et il n’avait
aucune envie d’être trempé.
« Je
me demande si d’autres regardent. Peut-être trouvent-ils leur propre monde
superbe, enfermés comme ils le sont dans une bulle de verre.
‒
On sort pas de chez nous non plus.
‒
Non, mais nous au moins, nous le savons. »
L’homme
allongé ouvrit les paupières, dévoilant une paire d’yeux jaunes dont l’or
semblait presque éclairer l’obscurité ambiante. Il se redressa en position
assise d’un mouvement souple, puis s’étira longuement. Comme s’il disposait de
tout le temps du monde, il cambra ses reins, levant les bras très haut
au-dessus de sa tête, puis les ramena à leur position naturelle pour rouler
celle-ci sur ses épaules.
« J’ai
l’impression que tu te fiches complètement de ce que je te raconte. »
L’homme
aux yeux dorés lui adressa un regard indifférent. Il ne répondit pas à la
remarque avec des mots, mais son langage physique parlait sans équivoque :
son vis-à-vis se posait des questions existentielles qui l’intéressaient fort
peu.
Un
autre éclair, et une poignée de secondes plus tard à peine, le tonnerre. La
pluie commençait à se faire drue, imbibant rapidement la cape sombre. Agacé,
l’homme se leva et fit signe à son compagnon d’en faire de même.
« Le
spectacle est fini pour aujourd’hui, les nuages gâchent la vue et de toute
façon le soleil a fini de se coucher. Retournons à cette fichue tanière. »
Celui
aux yeux d’or renifla, mais s’exécuta sans plus protester. L’autre avait beau
lui donner des ordres, il savait qu’il ne les écoutait que parce qu’il en
faisait le choix. À vrai dire, il n’avait pas encore tout à fait décidé s’il
allait le suivre ou non, mais pour le moment, son caractère lui plaisait assez.
Qui sait, peut-être allait-il vraiment finir par accepter de lui apporter son
soutien ?
Silencieusement,
ils s’avancèrent d’un pas agile sur les rochers comme s’ils savaient à l’avance
où poser les pieds pour ne pas glisser. Leurs pas étaient prompts et sûrs, sans
la moindre trace d’hésitation, et ils traversèrent rapidement la plaine pour
arriver au pied de la montagne la plus proche. Là, derrière quelques pics gris qui
semblaient monter la garde, se trouvait une bouche béante qui donnait
l’impression d’engloutir les ombres elles-mêmes : une grotte grimaçante
paraissant mener jusqu’aux tréfonds de la terre.
Ils y
entrèrent sans hésiter, et avancèrent de quelques dizaines de pas encore pour
se trouver tout à fait à l’abri de la pluie.
« Ce
trou puant va finir par me sortir par les oreilles » grommela le premier
homme en secouant sa cape, avant de purement et simplement la renvoyer dans
l’ombre d’où elle était issue. J’apprécierais de mettre la main sur une alcôve
plus à la hauteur de nos personnes.
Son
compagnon renifla, mi-approbateur mi-amusé. Plus grand et large d’épaule, il
pouvait presque prendre la remarque de manière littérale ; ses cheveux
couleur fauve effleuraient le plafond de la caverne. Ils échangèrent un sourire
de connivence, et se réinstallèrent le plus confortablement que faire se
pouvait sur le sol rocailleux.
La
vérité avait plusieurs visages, pour qui savait bien regarder. Bien sûr,
l’Élément-maître de l’Eden n’avait pas menti, du moins pas réellement ; ce
n’eut pas été digne de Lui. Le monde des anges se constituait de quatorze
strates, qui avaient un certain ordre – elles sont habituellement classées du
Haut vers le Bas – et Lucifer et Gabriel qui se trouvaient dans l’une d’entre
elles étaient les deux seuls anges.
Il
avait simplement omis de parler des cercles qui se trouvaient en dessous de
ceux de l’Eden.
Les
premiers étaient fort semblables à ceux du monde de l’Élément qui Se nommait
Lui-même Bien, paisibles et vides de toute vie intelligente autre que celle des
deux anges, où les étoiles brillantes pourraient guider la nuit les futurs
voyageurs perdus. Mais si on continuait à descendre dans l’ordre des strates,
passant d’une réalité à une autre, on arrivait dans le domaine d’un Autre – là
où se trouvaient les deux hommes aux allures si différentes, qui n’avaient
guère l’air d’anges.
Pour
commencer, aucun des deux n’était doté d’ailes de plumes blanches, ni
d’ailleurs d’ailes tout court. Le plus petit d’entre eux, celui aux cheveux
couleur de corbeau, dépassait certainement Lucifer de plus d’une tête – et
n’eut été la présence qu’il dégageait, il eut semblé petit à côté de son
compagnon.
Leurs
peaux étaient aussi plus mates, marquées çà et là de traits noirs, en un
tatouage propre à chacun, qui soulignait leurs muscles durs. Tous deux avaient
l’air forts et vigoureux, le plus petit légèrement trapu, l’autre plus souple,
presque félin.
Non,
ils ne ressemblaient pas aux anges, bien qu’humanoïdes comme eux, et ils n’en
étaient pas. Le Seigneur de l’Eden n’était pas le seul capable de créer mondes
et êtres, et un Élément en particulier avait intérêt à ainsi l’imiter ;
Celui qui était Son ennemi de toujours, et qui S’était ironiquement surnommé
Mal, bien qu’Il soit plus connu sous le nom de Sei.
Profitant
des plans vides situés Sous l’Eden, Il avait modelé la terre à Son bon loisir,
créant des paysages uniques là où ne se trouvait jadis qu’un désert glacé. Ne
possédant pas l’allégeance du Soleil, Il avait demandé à la Lune, Sa servante,
de prendre le relais à partir du premier cercle hors Eden, et avait su ainsi
profiter de plans qui ne dérivaient pas, et en conséquence de la luminosité et
de la chaleur du Soleil qui était en leur centre.
Et là,
dans ces Abysses, se trouvaient les démons.
Leur Premier-né
avait vu le jour pu après Lucifer, autant fait de ténèbres que lui de lumière,
son cœur battant non pas au rythme magique de l’Eden mais suivant celui des
pulsations du Deuxième monde… il était Belzébuth, prince des Abysses et à la
tête des futurs archidémons.
Nonchalamment,
vêtu de braies, il écoutait la pluie tomber sur son domaine en observant le
Deuxième. Ses yeux n’avaient aucun mal à s’adapter à l’absence de luminosité,
ses pouvoirs propres augmentant plutôt ses capacités dans de telles conditions.
Créature
du Sang, l’autre démon semblait plus instinctif que réflexif, mais ce n’était
pas pour lui déplaire. Il aimait laisser son esprit s’égarer lorsqu’il était
d’humeur, mais appréciait bien plus avoir les deux pieds sur la terre ferme.
Une
autre conséquence avantageuse était la compréhension immédiate que son
compagnon avait de ses attitudes, sans qu’ils n’aient besoin de mots. Il
n’avait à parler que parce qu’il aimait entendre le son de sa voix, pas par
nécessité. Alors qu’ils se connaissaient à peine, ils échangeaient des regards
plus significatifs que les paroles, et se sentaient à l’aise ensemble ;
sans savoir pourquoi, ils se faisaient confiance.
Belzébuth
ferma les yeux pour mieux se souvenir de la première fois qu’ils s’étaient
croisés. Ç’avait été un faux hasard, quelques jours après l’arrivée du Deuxième
dans les Abysses. Au départ, ils avaient tous deux fait mine d’ignorer la
présence de cette autre personne liée au même monde, mais la curiosité avait fini
par l’emporter chez lui, poussée par le besoin de voir cet être qui osait
fouler ses terres sans s’être présenté.
Il
s’était donc arrangé pour se trouver sur son chemin, et l’autre ne s’était pas
dérobé. Se retrouvant face à face, ils s’étaient d’abord toisés en silence.
« Je
suis Belzébuth, archidémon des ténèbres et maître des Abysses par la grâce de Sei.
Qui es-tu et que fais-tu sur mon domaine ?
Le
démon aux yeux d’or avait pris le temps de déchiffrer sa pose arrogante, avant
de lentement acquiescer.
‒
Mon nom est Astaroth et je suis du Sang » avait-il dit sans fioritures,
d’un ton tranquille.
Qu’il
avait été lui aussi créé par Sei était une évidence.
Il
était clair également qu’il ne craignait pas son aîné, ni ne se soumettait à
lui. Cependant, il ne contestait pas non plus ses titres, et acceptait une
dépendance territoriale.
Belzébuth
avait souri. Cela suffisait.
Depuis
lors, ils ne s’étaient plus quittés. Un accord tacite leur permettait de
s’éclipser quand bon leur semblait, tout en les faisant se retrouver chaque
soir dans la plaine au coucher du soleil, où ils admiraient les différentes
couleurs du ciel, commentant la journée en silence. Celui-ci n’était lié aux
cercles de leur monde que grâce à la Lune, servante de Sei, mais heureusement
cette attache leur permettait de profiter de Sa chaleur et de Sa lumière.
Belzébuth
permit à ses lèvres de se courber discrètement. Astaroth ne s’était pas soumis
et ne se soumettrait jamais. Peu importait. Cela augmentait même sa valeur. Le
principal était qu’il le suive – et il se faisait fort d’obtenir sa fidélité…
voire son amitié.
***
La
présence de Gabriel en Eden était devenue une torture. Chaque fois que Lucifer
le voyait, il ne pouvait s’empêcher de se souvenir qu’il était le préféré, et
son comportement irréprochable envenimait encore la situation ; il lui
donnait l’impression d’être le mauvais dans l’histoire.
Sans
doute l’était-il. Après tout, il n’avait pas à dire à son maître comment agir
ou qui aimer. S’Il préférait Gabriel, c’était sûrement pour une bonne raison,
et Il savait ce qu’Il faisait… Mais ces piètres consolations qui n’en étaient
pas ne suffisaient guère à guérir la plaie qui se formait petit à petit dans sa
poitrine.
Quelques
jours de cohabitation avaient suffi pour leur permettre de s’accorder l’un à
l’autre, et pour leur apprendre la vie commune. Ce n’était pas bien compliqué,
à vrai dire, car ils n’avaient à se soucier de rien sauf de la propreté de
leurs vêtements et de leurs corps, et passaient la plus grande majorité du
temps à visiter l’Eden ensemble ou à méditer. Gabriel aimait entendre son aîné
parler de son amour pour le monde qui les entourait.
« C’est
la création de notre Seigneur Bien » disait-il toujours « et il est
normal que nous la vénérions en tant que telle.
‒
Sans oublier que c’est notre responsabilité de la connaître à la perfection
afin de mieux pouvoir y établir les anges dans le futur, rajoutait Lucifer.
Mais au-delà de ces considérations, notre maître a créé un monde magnifique. Je
ne peux que l’admirer.
L’ange
aux cheveux blonds, plein d’adoration pour leur Seigneur, approuvait ces mots.
‒
Ce que fait Son Altesse ne peut être que parfait. Et si ça ne l’est pas, ce
n’est que parce qu’Il en a voulu ainsi. »
Il
était particulièrement humble et respectueux envers leur Élément, qui semblait
le lui rendre en affection. Lucifer comprenait que, plus jeune, son cadet avait
besoin de plus d’attention… mais il ne pouvait s’empêcher d’être jaloux. Lyth
lui parlait moins qu’avant, comme il l’avait craint, mais n’hésitait par contre
pas à prendre Gabriel à part pour lui demander comment il se portait et s’il
avait des suggestions. Il avait écouté avec attention sa remarque au sujet
d’une hypothétique demeure, et avait promis d’y réfléchir.
Il
avait aussi répondu à Gabriel quand celui-ci lui avait posé des questions sur
les archanges à venir. En plus d’eux seraient créés Uriel, l’archange du vent,
Raguel celui du feu, Rémiel celui du métal, Raphaël, celui de la foudre et
Saraqael celui du soleil ; de cette façon, ils seraient sept, et chacun des Éléments
qui étaient à Son service aurait son représentant.
Ils
s'étaient bien sûr étonnés que tant d'Êtres supérieurs acceptent ainsi d'en
servir un autre, fût-ce le Bien, leur seigneur et maître. Celui-ci leur avait
donc dit qu'Il avait créé tous ses Élément-servants.
« Comme
vous, mais à un niveau différent, avait-Il expliqué. Seul l’Élément Saint, la
Vie, est simplement un allié.
Gabriel
avait été confus. Étant guérisseur, Vie était son Élément tutélaire.
‒
Je ne suis donc pas à Vous dans mon intégrité ?
Lyth
lui avait tapoté l’épaule, presque paternel.
‒
Si, tu l’es, et pour le prouver Je t’ai donné le pouvoir d’exorcisme en plus de
celui de soigneur qui te revenait par ton Élément magique. Un jour, il te sera
utile. »
Lucifer
n'avait pas souligné pas que cela signifiait que Gabriel était plus proche de
son Seigneur que lui-même. Il n'avait pas dit qu’il était blessé par le geste
familier, pas plus qu’il n'avait fait remarquer que Lyth avait refusé de
répondre à ses questions avant l’arrivée de son cadet. Il s'était tu, parce que
cela ne servait à rien de parler, sauf à empirer une situation déjà insidieuse.
Mais il
n’en avait pas eu moins mal.
Il en
était encore à de tourner et de retourner ces idées noires dans son esprit
quand il ressentit une pulsation étrange en Eden, comme s’il avait manqué un
battement de cœur. Puis le rythme s’accéléra et Lucifer pressa une main contre
sa poitrine, haletant.
« Que
se passe-t-il ? »
Levant
les yeux vers le ciel, il étendit ses sens et son aura de Lumière pour essayer
de comprendre. En quatre endroits, l’Eden s’agitait.
La
chaleur étouffante du désert, par delà l’océan, alors qu’une montagne déjà
troublée s’agitait plus fort avant de s’ouvrir, rugissante, vers le centre du
monde. L’air lourd et humide de la forêt, à la hauteur du tropique, pendant que
des sombres nuages d’orage s’amoncelaient au-dessus des arbres et commençaient
à crépiter. Le vent mugissant dans l’herbe d’une plaine, qui entonnait une
plainte aiguë comme le chant de cent crécelles, flagellant les rares arbrisseaux
qui, agrippés à la terre, résistaient difficilement à se faire emporter. Et
enfin la pulsation sourde de la pierre encore impure mais prête à l’être,
gorgée de fer et de cuivre, qui s’extrayait elle-même du sol comme mue par une
volonté propre.
Lucifer
écarquilla les yeux. L’Eden lui-même était en train d’accoucher, durement,
passionnément, de quatre corps situés aux quatre coins de ce monde. Feu,
foudre, air et métal, les quatre archanges suivants étaient sur le point de
naître.
« Lucifer ?
Tu as senti ?
Gabriel
était arrivé dans son dos, et sa voix frémissait de la même peur et de la même
excitation qu’il ressentait au fond de lui.
‒
Qui aurait pu ne pas le sentir ?
Ils
échangèrent un regard, et se sourirent.
‒
Ils arrivent.
‒
Nous nous devons d’aller les accueillir.
‒
Arriverons-nous à temps ?
‒
Avec l’aide de notre Seigneur, oui. »
Sans
plus perdre de précieux instants en palabres, ils déployèrent leurs ailes et
s’envolèrent, se précipitant vers celle des naissances qui leur semblait la
plus imminente. Bientôt, de deux, ils seraient six.
Malheureusement, lorsqu’ils
arrivèrent sur place, la chaleur était insoutenable même si la montagne avait
déjà cessé depuis longtemps de vomir de la pierre fondue venues du plus profond
de ses entrailles. Les deux archanges furent forcés d’attendre avant de pouvoir
approcher.
« Mieux
vaut dormir, maintenant, déclara Lucifer. Il est tard déjà, et la nuit devrait
amener une nouvelle fraîcheur.
‒
Nous voulions l’accueillir tout de suite ! Nous renoncerions aussi
facilement ?
‒
Nous risquons de nous blesser pour rien si nous allons plus loin. De plus, nous
sommes fatigués par notre long voyage… »
Sa
brève argumentation suffit. Épuisé par leur long voyage, Gabriel se contenta
d’hocher la tête avant de se laisser glisser au sol. Ils avaient largement
présumé de leurs forces en volant si longtemps sans s’arrêter et même lui, qui
était pourtant guérisseur, ne parvenait plus à régénérer son énergie assez vite
pour pouvoir continuer. Il observa quelques instants les yeux brillants
d’excitation de son aîné, et sourit en songeant que l’adrénaline devait sans
doute seule lui permettre de tenir debout.
« N’oublie
pas de dormir, toi aussi. Les nouveau-nés seront toujours là demain. »
Lucifer
hocha la tête et s’assit lui aussi à même le sol. Le temps de quelques
battements de cœur, ils oublièrent leurs querelles et se sentirent plus proches
que jamais.
Enfin,
ils se laissèrent glisser à terre et fermèrent les yeux, sereins.
***
Au
matin, ce fut une présence qui les réveilla. Le soleil commençait à peine à pointer
de l’autre côté des montagnes, et l’air était frais à présent ; comme
prédit la veille, la chaleur était retombée, bien que la température ne soit
pas descendue aussi bas qu’à l’accoutumée.
Lucifer
ouvrit les yeux pour rencontrer une paire de prunelles d’un brun chaud, orangé,
qui le fixaient. Il faillit bondir, et seul le fait d’avoir déjà senti que
quelqu’un était là avant de s'éveiller vraiment réussit à le rassurer assez
pour qu’il se détende.
« Bonjour ?
tenta-t-il en se redressant.
‒
Yo, répondit l’autre en reculant légèrement, lui permettant ainsi de le voir en
entier. J’espère qu’on va s’entendre ! »
Sa
façon de parler était étrange, et ce n’était pas le seul détail insolite chez
le nouveau venu : ses cheveux, d’un roux flamboyant, se hérissaient sur sa
tête comme s’ils étaient dotés d’une volonté propre, imitant des flammes. Lyth
devait avoir un certain sens de l’humour, que Lucifer n’était pas sûr
d’apprécier ; une telle excentricité était presque choquante, et fort
éloignée de la pondération réfléchie qui leur était imposée.
Il lui
tendit aimablement la main pour l’aider à se relever, et le Premier-né la prit
avec une certaine réluctance. L'homme avait une expression ouverte et
sympathique, mais comment juger sur sa seule apparence ?
« Que
se passe-t-il ? demanda Gabriel qui se réveillait.
‒
L’archange que nous sommes venus chercher nous a trouvés le premier. »
Aussitôt
ragaillardi par cette explication, l’homme aux cheveux blonds se mit sur ses
pieds, lissant sa tunique. Il s’inclina respectueusement devant le nouveau-né
en se présentant :
« Voici
Lucifer, archange de la Lumière, et je suis Gabriel, archange de la pureté et
de l’Élément Saint. Je suis enchanté de faire votre connaissance…
Le roux
laissa échapper un petit rire, gentiment moqueur.
‒
Hey, je suis ton égal, pas ton supérieur. Si on se serrait plutôt la
main ? Je suis Raguel, archange du feu. »
Gabriel
pinça les lèvres, saisissant la main tendue de mauvaise foi, mais n’osant pas
lui opposer un refus direct. Raguel fit mine de ne rien en voir, mais adressa
un clin d’œil malicieux à Lucifer par-dessus son épaule.
Malgré
l’irrespect sous-jacent, le Premier-né eut brusquement envie de l’adopter.
« Enchanté,
dit-il en lui serrant la main à son tour. Je serais ravi de faire plus
amplement connaissance, mais d’autres sont nés en même temps que toi, que nous
devrions aller chercher de même…
‒
Ne vous en faites pas, je pense qu’ils sont déjà en route. Sans doute que comme
moi ont-ils naturellement décidé de rejoindre les autres personnes qu’ils
percevaient dans ce monde.
Lucifer
acquiesça.
‒
Dans ce cas, je propose que nous nous rendions dans un lieu un peu plus
accueillant. Je ne veux pas être irrespectueux, Raguel, mais pour toute
personne n’étant pas du Feu cet endroit est un rien…
‒
Aride ? Oui, sans doute, je suis d’accord. Je vous suis dans ce cas. »
Tous
trois déployèrent leurs ailes – celles de l’archange du feu semblaient un peu
plus grandes que les siennes, nota Lucifer, mais il était également plus grand
en taille et en stature, le dépassant d’une demi tête – et ils se propulsèrent
dans le ciel.
« Traversons
la mer en sens inverse du chemin que nous avons fait hier » proposa-t-il à
l’archange saint. « C’est sur cette rive-là que notre Seigneur a déclaré
que nous allions vivre, autant nous y retrouver tout de suite. »
Les
deux autres semblèrent d’accord, et ainsi fut donc fait. Ils accomplirent leur
trajet de la veille en sens inverse, presque aussi pressés qu’alors, et sans
prendre le temps de discuter. De temps en temps, Lucifer se permettait de jeter
un coup d’œil du côté de Raguel, qui lui répondait généralement d’un sourire
aimable.
***
Quand,
au soir, ils arrivèrent de l’autre côté du large océan qu’ils avaient dû
traverser, aidés par leur magie, trois silhouettes silencieuses les attendaient
sur la plage de galets où ils se posèrent.
Ils se
rejoignirent presque timidement, s’étreignirent les mains sans un mot, comme
plusieurs morceaux d’un tout se retrouvant après une longue absence. Ils ne se
connaissaient pas encore, ils ignoraient les caractères des uns et des autres,
mais malgré cela ils connurent quelques instants de parfaite communion.
Ce fut
Lucifer qui, enfin, brisa le silence en se présentant ainsi que ses deux
compagnons. Les trois autres nouveau-nés s’inclinèrent tour à tour en disant
leurs noms et titres. D’abord Raphaël de la foudre, ensuite Uriel du vent et
enfin Rémiel, du métal.
Lucifer
les observa avec attention, curieux de découvrir ceux qui étaient ses pairs.
Raphaël était plus grand qu’eux tous, il le dépassait même d’une bonne tête et
demie. Sa silhouette, comme sa carrure, étaient solides ; il semblait
fort, et ses muscles se découpaient clairement sous sa peau légèrement mate.
Pour la première fois, Lucifer se trouva mince et fragile.
Mais
malgré cette puissance physique apparente, plus que la taille, c’étaient ses
yeux qui étaient frappants. Ils étaient bleus, mais d’un bleu soutenu, presque
brillant, et semblaient le transpercer par leur intensité. Fascinants.
Lucifer
en détourna difficilement le regard pour remarquer la mâchoire carrée, le nez
droit, les sourcils marqués, les lèvres larges. Détail amusant, ses cheveux
marron étaient désordonnés, presque ébouriffés. L’archange de la lumière – tout
comme Gabriel – pouvait passer des heures à secouer sa tête dans tous les sens,
sa coiffure se refaisait naturellement dès qu’il était au repos ; l’autre,
par contre, semblait n’avoir pas besoin d’aide pour être dépeigné.
Ce
n’était rien à côté de Raguel, bien sûr.
Les
deux autres archanges étaient plus étranges encore que ce dernier, à sa plus grande
surprise. De plus petite taille que Gabriel et lui-même, ils étaient minces et
souples, mais leur silhouette étant néanmoins différentes. Et soudain, le Premier-né
comprit, grâce au Verbe dont lui avait fait don son créateur dès la naissance.
C’étaient
deux femmes.
Uriel
avait des traits doux et calmes, ses cheveux noisette soigneusement attachés
dans son dos par un ruban. Ses yeux bruns évitaient son regard, timides, et
elle frottait nerveusement ses mains l’une contre l’autre. Rémiel, elle, avait
le port noble et le dos droit, le menton levé bien haut. Ses cheveux blonds
étincelaient au soleil couchant et ses yeux bleus, implacables, le regardaient
bien en face.
Légèrement
mal à l’aise, Gabriel et Lucifer n’osaient pas regarder dans leur direction. Après
le bref moment de complétude qu’ils avaient tous ressenti, le malaise leur
sembla d’autant plus intense, comme une fausse note dans une musique exquise.
« Marchons
vers la forêt ? » proposa maladroitement le Premier-né pour briser le
silence qui s’était installé. « Nous avons tous beaucoup voyagé
aujourd’hui, et je sais que naître demande beaucoup d’énergie, nous sommes tous
fatigués. Peut-être notre Seigneur nous rendra-t-Il visite d’ici demain… »
Tous
hochèrent la tête et le suivirent. Il espérant de tout son cœur avoir raison,
parce qu’il ne savait vraiment pas comment gérer la situation. Des femmes ! Il avait bien sûr pu
remarquer que les animaux et même certaines plantes avaient deux sexes, cela
faisait partie des connaissances qui lui étaient innées, mais chez les anges ! C’était terriblement
troublant.
N’étaient-ils
donc, au fond, que des bêtes comme les autres ? Étaient-ils à ce point
liés à la chair qu’ils avaient besoin de se reproduire entre eux ? L’idée
le dégoûtait vaguement, et faisait vibrer en lui un étrange sentiment
d’interdit.
Bizarre.
Il savait qu’ils faisaient partie du monde créé par leur Seigneur Lyth,
pourquoi l’idée d’être plus proche de cette nature qu’il admirait
provoquait-elle une impression de révulsion ? Rémiel et Uriel étaient belles,
chacune à leur façon, gracieuses et douces. Pourquoi serait-ce mal de ne
fût-ce que les regarder ? Elles ne semblaient pas plus dangereuses ou plus
laides que Raguel ou Raphaël, donc quel était son problème ?
Même en
sachant qu’il était celui qui aurait dû rassurer les autres, Lucifer garda le
silence alors qu’ils s’installaient tous pour dormir. Il était incapable de
trouver la racine du problème, et encore moins de trouver les mots qui
pourraient le désamorcer.
La
journée se termina sur ce sentiment de malaise, qui ne se dissipa pas avant le
matin.