Chroniques d'un cycle
Annexe : la Genèse
Chapitre 2
« Astres était la fille de l’Un et
Temps la fille de l’Autre mais Elles étaient sœurs.
Ensuite,
il y eut Mort et il y eut Vie, et celui qui était un et tous, dont le nom est imprononçable et que tous
appellent Chaos »
Quelques
jours avaient suffi pour que Lucifer et Gabriel s’accordent l’un à l’autre. La
plupart du temps, ils visitaient l’Eden ensemble ou méditaient. Gabriel aimait
entendre son aîné parler de son amour pour le monde qui les entourait.
« C’est
la création de notre Seigneur Bien », disait-il toujours, « et il est
normal que nous la vénérions en tant que telle.
– Sans
oublier que c’est notre responsabilité de la connaître afin de mieux y établir
les anges dans le futur », ajoutait Lucifer. « Mais au-delà de ces
considérations, notre maître a créé un monde magnifique. Je ne peux que
l’admirer. »
L’ange
aux cheveux blonds, plein d’adoration pour leur Seigneur, approuvait ces mots.
« Ce
que fait Son Altesse ne peut être que parfait. Et si ça ne l’est pas, ce n’est
que parce qu’Il en a voulu ainsi. »
Pourtant,
la présence de Gabriel en Eden était une torture. Il était le préféré de Lyth
et son comportement irréprochable envenimait la situation ; Lucifer avait
l’impression d’être le mauvais dans l’histoire.
Sans
doute l’était-il. Après tout, il n’avait pas à dire à son maître comment agir
ou qui aimer…mais la froide logique ne guérissait pas la plaie qui se formait
petit à petit dans sa poitrine.
Le
Seigneur Lyth lui parlait moins qu’avant et prenait parfois Gabriel à part. Il
avait écouté avec attention sa remarque au sujet d’une hypothétique demeure et
avait promis d’y réfléchir. De puis, il avait répondu quand Gabriel avait posé
des questions sur les archanges à venir.
Au
moins, la curiosité de Lucifer avait-elle été un peu satisfaite. En plus d’eux
seraient créés Uriel, l’archange du Vent, Raguel celui du Feu, Rémiel du Métal,
Raphaël de la Foudre et Saraqael du Soleil. Ils seraient donc sept et chacun
des Éléments-servants de Lyth aurait Son représentant.
Lucifer
s'était étonné que des Êtres supérieurs acceptent d'en servir un autre, fût-ce
le Bien, son seigneur et maître. Celui-ci avait expliqué qu'Il avait créé tous
ses Élément-servants.
« Comme
vous, mais à un niveau différent », avait-Il développé. « Seul Vie
est simplement un allié. »
Gabriel
avait été confus. Étant guérisseur, Vie était son Élément tutélaire, celui qui
lui donnait sa magie.
« Je
ne suis donc pas à Vous dans mon intégrité ? »
Lyth
lui avait tapoté l’épaule, paternel.
« Si,
tu l’es. Pour le prouver, Je t’ai donné le pouvoir d’exorcisme en plus de celui
de guérisseur. Il vient directement de Moi, sans passer par des intermédiaires.
Un jour, il te sera utile. »
Lucifer
n'avait pas souligné pas que cela signifiait que Gabriel était plus proche de
son Seigneur que lui-même. Il n'avait pas dit qu’il était blessé par le geste
familier, pas plus qu’il n'avait fait remarquer que Lyth refusait de répondre à
ses questions avant l’arrivée de son cadet… mais il n’en avait pas eu moins
mal.
Il ressassait
ces idées noires quand il ressentit une pulsation étrange en Eden, comme s’il
avait manqué un battement de cœur. Puis le rythme s’accéléra et Lucifer pressa
une main contre sa poitrine, haletant.
« Que
se passe-t-il ? »
Levant
les yeux vers le ciel, il étendit ses sens et son aura de Lumière pour essayer
de comprendre. En quatre endroits, l’Eden s’agitait.
La
chaleur étouffante du désert, par delà l’océan, alors qu’une montagne déjà
troublée s’agitait plus fort avant de s’ouvrir, rugissante, vers le centre du
monde. L’air lourd et humide de la forêt à hauteur du tropique, pendant que des
sombres nuages d’orage s’amoncelaient au-dessus des arbres et commençaient à
crépiter. Le vent mugissant dans l’herbe d’une plaine, entonnant une plainte
aiguë et flagellant les rares arbrisseaux qui s’agrippaient à la terre pour ne
pas se faire emporter. Enfin, la pulsation sourde de la roche gorgée de fer et
de cuivre, qui s’extrayait elle-même du sol, mue par une volonté propre.
Lucifer
écarquilla les yeux. L’Eden accouchait, durement, passionnément, de quatre
corps situés aux quatre coins de ce monde. Feu, Foudre, Air et Métal : les
quatre archanges suivants étaient sur le point de naître.
« Lucifer ?
Tu as senti ? »
Gabriel
arrivait dans son dos, sa voix frémissant de la même peur et de la même
excitation qu’il ressentait au fond de lui.
« Qui
aurait pu ne pas le sentir ? »
Ils
échangèrent un regard et se sourirent.
« Ils
arrivent.
– Nous
nous devons d’aller les accueillir.
– Arriverons-nous
à temps ?
– Avec
l’aide de notre Seigneur, oui. »
Ils
déployèrent leurs ailes et s’envolèrent, se précipitant vers la naissance la
plus imminente. Bientôt, ils seraient six.
Malheureusement, lorsqu’ils
arrivèrent sur place, la chaleur était insoutenable même si la montagne avait
cessé de vomir de la pierre fondue venues. Les deux archanges furent forcés
d’attendre avant d’approcher.
« Mieux
vaut dormir », déclara Lucifer. « Il est tard et la nuit amenera une
nouvelle fraîcheur.
– Nous
voulions l’accueillir tout de suite ! Renonçons-nous si facilement ?
– Nous
risquons de nous blesser pour rien si nous allons plus loin. De plus, nous
sommes fatigués par notre voyage. »
Sa
brève argumentation suffit. Épuisé, Gabriel hocha la tête avant de se laisser
glisser au sol. Ils avaient présumé de leurs forces en volant si longtemps sans
s’arrêter et même lui, qui était pourtant guérisseur, ne parvenait plus à
régénérer son énergie assez vite.
« N’oublie
pas de dormir, toi aussi. » fit-il remarquer. « Les nouveau-nés
seront toujours là demain. »
Lucifer
hocha la tête et s’assit. Le temps de quelques battements de cœur, ils
oublièrent leurs querelles et se sentirent plus proches que jamais.
***
Au
matin, une présence les réveilla. Le soleil pointait à peine de l’autre côté
des montagnes et l’air était redevenu frais.
Lucifer
ouvrit les yeux pour voir deux prunelles d’un brun chaud, orangé, qui le
fixaient. Il bondit, provoquant le rire de son vis-à-vis.
« Bonjour,
dit-il en défroissant sa tunique, cherchant à retrouver un peu de dignité.
– Bonjour »,
répondit l’autre en reculant, lui permettant ainsi de le voir en entier. « J’espère
qu’on va s’entendre ! »
Sa
façon de parler était étrange et ce n’était pas le seul détail insolite chez lui :
ses cheveux, d’un roux flamboyant, se hérissaient sur sa tête comme s’ils
étaient dotés d’une volonté propre, imitant des flammes. Lyth devait avoir le
sens de l’humour.
Il
lui tendit aimablement la main pour l’aider à se relever et le Premier-né la saisit.
« Que
se passe-t-il ? demanda Gabriel qui se réveillait.
– L’archange
que nous sommes venus chercher nous a trouvés. »
Aussitôt
ragaillardi, l’homme aux cheveux blonds se mit sur ses pieds et s’inclina
respectueusement devant le nouveau-né.
« Voici
Lucifer, archange de la Lumière, et je suis Gabriel, archange de la Pureté et
de l’Élément Saint. Enchanté de faire votre connaissance… »
Le
roux rit, gentiment moqueur.
« Je
suis ton égal, pas ton supérieur. Je suis Raguel, archange du Feu. »
Gabriel
pinça les lèvres. Raguel adressa un clin d’œil malicieux à Lucifer par-dessus
son épaule et, malgré l’irrespect, le Premier-né eut brusquement envie de
l’adopter.
« Enchanté »,
dit-il à son tour. « Je serais ravi de faire plus amplement connaissance
mais d’autres sont nés en même temps que toi, que nous devrions aller chercher…
– Ne
vous en faites pas, ils sont déjà en route. Sans doute ont-ils décidé de
rejoindre les autres personnes qu’ils percevaient dans ce monde, comme je l’ai
fait. »
En
effet, trois auras s’approchaient rapidement. La nuit avait été mise à profit.
Ils
se rejoignirent presque timidement, s’étreignirent les mains sans un mot, comme
plusieurs morceaux d’un tout se retrouvant après une longue absence. Ils ne se
connaissaient pas mais malgré cela ils eurent quelques instants de parfaite
communion.
Ce
fut Lucifer qui brisa le silence en se présentant, ainsi que ses deux
compagnons. Les nouveau-nés s’inclinèrent tour à tour en disant leurs noms et
titres : Raphaël de la Foudre, Uriel du Vent et Rémiel, du Métal.
Raphaël
était plus grand qu’eux tous, il dépassait même Lucifer d’une tête et demie. Sa
carrure était solide et ses muscles se découpaient clairement sous sa peau
légèrement mate. Ses yeux, eux aussi, étaient frappants. Ils étaient d’un bleu
soutenu, presque brillant, fascinants.
Les
deux autres archanges étaient plus étranges encore. De petite taille, ils
étaient minces et souples. Leur silhouette était subtilement différente des
leurs et, soudain, le Premier-né comprit, grâce au Verbe dont lui avait fait don
son créateur dès la naissance : elles étaient femmes.
Uriel
avait des traits doux et calmes, ses cheveux noisette soigneusement attachés
dans son dos par un ruban. Ses yeux bruns évitaient son regard, timides, et
elle frottait nerveusement ses mains l’une contre l’autre. Rémiel, elle, avait
le port noble et le dos droit, le menton levé bien haut. Ses cheveux blonds
étincelaient au soleil couchant et ses yeux bleus, implacables, le regardaient
bien en face.
Enfin,
ils étaient six. Restait à attendre le dernier d’entre eux.
***
Lyth
arriva le lendemain, en même temps que la lumière du soleil. Il avait un cadeau
pour eux, déclara-t-Il, et leur demanda de le suivre. Ils marchèrent puis jusqu’à
arriver dans une clairière que Lucifer connaissait pour l’avoir déjà visitée avec
son Seigneur. Cependant, elle avait changé depuis.
Nichées
entre deux montagnes, de hautes bâtisses s’élevaient. Leurs murs, d’un blanc
intense, étaient gigantesques, et tous restèrent stupéfaits.
« Qu’est-ce
que cela, mon Seigneur ? demanda Gabriel d’un ton stupéfait et ravi.
– L’esquisse
de la future capitale des anges, Alun Hevel », répondit Lyth. « Ces
bâtiments seront un jour le cœur d’une cité. En attendant, ils abritent vos
quartiers, ainsi que de nombreuses chambres qui seront réservées aux premiers
anges que Je vous amènerai. Quand ils verront cette ville, ils comprendront que
l’Eden est une grande nation, et que vous, Mes archanges, êtes bel et bien Ma
voix et pas simplement des pions.
– Les
anges ne penseraient jamais ça, mon Seigneur », répliqua aussitôt Gabriel.
« Comment pourraient-ils oser Vous manquer de respect ?
Ce
fut Raguel qui répondit, avant que Lyth n’en ait le temps.
« Peut-être
pas maintenant, mais dans quelques siècles, qui sait ? »
La
notion de temps, jusqu’alors limitée aux jours et au mouvement du soleil dans
le ciel, prit une autre dimension. Dotés du Verbe, tous les archanges réalisèrent
ce qu’étaient cent ans.
« Nous
serons là si longtemps ? demandda Raphaël, stupéfait.
– Évidemment.
Vous serez présents aussi longtemps que l’Eden existera ; c’est pour cela
que vous y êtes liés. Les anges normaux ne sentiront pas le cœur du monde
battre avec leur magie, et n’auront pas autant de temps que vous, mais vous
êtes Mes archanges. » L’explication avait du sens. « Rémiel, en tant
qu’archange du Métal, tes pouvoirs te permettent d’agrandir la cité sans difficultés.
Je suis sûr que vous vous débrouillerez à merveille. »
Lucifer
s’inclina respectueusement devant Lui, déplorant de ne plus pouvoir L’étreindre
pour exprimer sa gratitude, mais conscient que le moment était trop important
pour se montrer familier.
« Merci
de nous honorer de ce cadeau, Votre Altesse. Nous vous en sommes tous
profondément reconnaissants. »
Ses
cinq pairs l’imitèrent en murmurant leur approbation et l’Élément sembla
satisfait.
« Allez,
maintenant, et profitez de Mon cadeau. Je M’en vais M’occuper des anges qui,
les premiers, peupleront cet endroit. Soyez fiers, Mes archanges ! »
Il
disparut, les laissant seuls à nouveau, encore abasourdis par les évènements de
la journée.
***
Les
archanges se dispersèrent pour visiter et chacun choisit son appartement un peu
au hasard. Le lieu était impressionnant, et les rires avaient plus de mal à
sortir lorsqu’ils résonnaient dans les immenses couloirs vides. Gabriel en
semblait satisfait et observait un silence religieux mais Raphaël était mal à
l’aise.
Les
jours suivants furent consacrés à la visite de la cité, ce que Lucifer fit avec
les archanges du Feu et de la Foudre. Raguel et Raphaël étaient bruyants et bon
vivants, et paissaient leur temps à plaisanter. Il les appréciait déjà.
Par
ailleurs, il était fasciné de connaître spontanément le nom et l’utilité des
objets et découvrait chaque jour de nouvelles merveilles. Certaines le
laissèrent perplexe, d’autre le firent rire, mais toutes étaient intéressantes.
Après
quelques jours néanmoins, l’extérieur lui manqua, et il se remit à visiter les
paysages. Il évita bien sûr de trop s’éloigner : il ne voulait pas que les
autres pensent qu’il les abandonnait. Simplement, il n’osait pas leur proposer
de venir.
Uriel
le rejoignit un jour alors qu’il se tenait un peu en dehors des murs d’Alun
Hevel.
« Pourquoi
es-tu si épanoui devant notre monde ? Tu en visites autant l’extérieur que
tu ne restes dans la ville.
– Je
ne sais pas », répondit-il, sincère. « Nous faisons partie de l’Eden,
et l’Eden fait partie de nous… J’imagine que ça me donne l’impression de mieux
me connaître, et de mieux vous connaître vous. Ça me permet de… me rapprocher
de notre Seigneur, de me sentir utile. C’est presque intime, c’est… chaleureux,
ça me fait me sentir bien. Chez moi, tout simplement. »
La
jeune femme sourit gentiment à cette réponse.
« Tu
te sens vraiment concerné par les responsabilités que notre maître t’a
attribuées, n’est-ce pas ?
– Bien
sûr ! C’est important, de veiller sur l’Eden, et sur vous, je ne me
permettrais jamais de l’oublier !
– Est-ce
parce que notre Seigneur te l’a demandé ? »
– Non »,
admit Lucifer. « S’Il m’ordonnait aujourd’hui de vous abandonner, je ne le
ferais pas. Vous et l’Eden êtes trop important, et… et même s’il n’y a presque
rien pour l’instant, même si tout est encore à construire… En fait, la
situation rend mon devoir plus important. Je dois aider ce monde à voir le
jour. »
Uriel
sourit un peu plus, une expression douce éclairant son visage.
« Je
la sens, ta conviction quand tu parles. Ton bien-être quand tu dis ce que tu
penses de l’Eden. » Elle prit la main de Lucifer et en baisa
respectueusement le dos. « Surtout, reste tel que tu es, et cesse de t’en
faire. Tu es parfait à la tête de notre monde. »
Elle
parlait avec une assurance qui surpris l’archange de la Lumière. Le constatant,
elle rougit et s’expliqua :
« Emaël,
l’Élément Vent dont je dépends, m’a offert le don d’empathie. Cela signifie que
je ressens les émotions des autres. »
Lucifer
la dévisagea, choqué. Elle connaissait donc les troubles qui l'agitaient
parfois ?
« Je
t’en prie, ne m’en veux pas ! » le supplia-t-elle. « Je ne le
fais pas exprès et, de plus, je ne suis pas infaillible. Ainsi, Raguel est
difficile à cerner. Parfois il pense d’une façon et agit d’une autre… C’est vraiment
bizarre. »
L’archange
de la Lumière secoua la tête, se reprenant.
« Tu
ne dois pas t’inquiéter pour Raguel, ni chercher à comprendre ce qui est
différent chez lui. Nous avons tous nos caractéristiques propres. Ton pouvoir
est grand et peut faire peur… » Il la rassura d’un sourire. « Nous
t’aimons telle que tu es. Simplement, ne l’utilise pas plus que nécessaire. »
La
jeune femme hocha la tête, soulagée, et fila rejoindre les autres.
Le
pouvoir de ressentir les émotions des autres… Voilà qui était étrange. Lucifer
leva les yeux vers le ciel, satisfait. Il avait encore beaucoup à découvrir et
de nombreux défis se dressaient devant lui.
Il
allait faire de son mieux pour être digne de son titre.
***
Un
autre problème qui se posa fut celui des standards. Ainsi, Rémiel passait son
temps à rabrouer Uriel, lui disant de relever la tête. Même Gabriel ne semblait
pas assez parfait à ses yeux et, parfois, elle scrutait le dos de Lucifer comme
pour y chercher des failles. Le Premier-né s’efforçait alors toujours de rester
bien droit. C’était vexant d’être considéré d’emblée comme faillible !
Malgré
cela, Lucifer fit des efforts pour se rapprocher d’elle… en vain. Froide comme
la glace, elle s’isola dans un silence presque complet, exigeante envers
elle-même comme envers tous.
La
solution fut plutôt inattendue. Les reproches que Rémiel faisait à Raguel
glissaient sur lui comme sur de l’eau. L’archange du Métal en devenait folle,
ne comprenant pas comment il pouvait être si imperturbable et peu travailleur,
et l'archange du Feu en rajoutait pour animer leurs débats.
« Tu
n’as pas honte d’être aussi paresseux ?
– Pourquoi
ne le serais-je pas ? Je fais ce que j’ai à faire, je ne vais pas
m’énerver à en faire trop.
– Nous
sommes des archanges, et…
– …
nous devons nous comporter comme tels. Le jour où Lyth me fera un reproche, je
L’écouterai. Satisfaite ? »
La
jeune femme s’était à moitié étranglée devant sa familiarité envers leur
créateur.
« Comment
oses-tu L’appeler autrement que Votre Altesse ?
– Lyth
est Son nom, celui sous lequel Il S’est présenté à moi, donc c’est ainsi que je
Le désigne. Quel est le problème ?
– Il
t’a créé, tu Lui dois du respect !
– Il
m’a fait tel que je suis, donc la façon dont je me comporte ne doit guère Le
surprendre », avait conclu Raguel sans se départir de son expression
ouverte et amicale.
Exaspérée,
Rémiel avait argumenté des heures durant pour lui prouver le contraire, sans
réaliser que sa froideur fondait dans débat. L’archange du Feu regardait ses
joues rosir et ses yeux briller de colère, souriant, répondant aux preuves
qu’elle avançait sans hésiter.
« Tu
es impossible ! » avait-elle fini par exploser, criant presque.
Il
s’était étiré avec indolence, puis avait passé une main dans ses cheveux
hérissés.
« Désolé.
Je suis juste moi-même. »
Elle
s’en était allée furieuse et Raguel avait passé le reste de la soirée à jouer
avec les flammes du feu de bois qu’il avait installé pour chasser le froid de
la nuit. Il n’était pas très sûr de lui lorsque Rémiel se campa devant lui le
lendemain matin pour déclarer d’une voix décidée :
« Je
persiste à dire que tu as tort. »
Son
sourire avait aussitôt repris sa place habituelle sur ses lèvres, et il s’était
affalé dans l’herbe d’un geste expert.
« Alors
que moi, je persiste à dire que j’ai raison. »
La
jeune femme avait froncé le nez, croisé les bras sous sa poitrine, et s’était
assise en tailleur près de lui.
« Très
bien. Je t’ai exposé tous mes arguments, à ton tour !
– Je
suis juste comme je suis, je n’ai pas à démontrer quoi que ce soit, avait-il souligné,
effronté.
– Tu
ne te comportes pas correctement, bien sûr que tu dois ! »
Et
leurs chamailleries avaient repris, posant les bases de leur amitié. Raguel
avait gagné.
***
Le
Seigneur Lyth arriva un jour accompagné. Cependant, plutôt que le septième
archange, il avait amené une trentaine d’anges de tout âge, devant lesquels
Lucifer et les autres étaient restés perplexes. Humanoïdes et de peau claire
comme eux, ils leurs ressemblaient, mais certains étaient des enfants et
d’autres des adultes, plus âgés qu’eux. De plus, l’aura magique qui les
entourait était beaucoup moins forte que les leurs et ils n’avaient qu’une
seule paire d’ailes.
« Ils
sont si différents », murmura Uriel, les yeux écarquillés.
– Je
pourrais les briser en deux si je ne faisais pas attention », renchérit
Raphaël.
À
cette idée, Lucifer frissonna.
« Veille
plutôt à ce qu’il ne leur arrive rien ! »
Les
anges, timides, se serraient les uns contre les autres. Raguel s’approcha d’eux
en souriant et ébouriffa les cheveux d’un enfant, avant de faire apparaître une
flamme dans sa main. Le petit piaula de joie et
se serra contre l’archange, sa petite aura de Feu se réchauffant
doucement. Le tableau était adorable.
« Certains
ont le même pouvoir que moi ! » s’exclama Raguel, ravi. « N’ayez
pas peur, ils sont comme nous. »
Uriel
et Raphaël s’approchèrent à leur tour et, petit à petit, l’ambiance se
détendit. Le Seigneur Lyth les regardait faire de loin, souriant. Lucifer
hésita, puis s’approcha de son maître.
« Pourquoi
ne pas avoir créé d’abord le septième archange ? Nous aurons besoin d’aide
pour nous occuper d’eux…
–
Cela vous permet de saisir vos différences et d’esquisser une ébauche
d’organisation dans Alun Hevel.
–
Mais à six… Ils sont beaucoup plus nombreux que nous ! », protesta
Lucifer.
– Si
notre maître en a décidé ainsi ce n’est pas à nous de contester »,
intervint Gabriel, qui ne s’était pas mêlé aux autres.
–
Loin de moi l’idée de mettre Ses ordres en question, mais je voulais donner mon
opinion sur…
–
J’ai pris note de ta remarque, Lucifer », l’interrompit l’Élément,
« et tu as sans doute raison. Mais Je ne changerai pas d’avis. »
Il
n’y avait rien à ajouter.
« Comme
Raguel semble l’avoir compris, les anges vont se rassembler par clan, selon
leur Élément principal. Bien sûr, chaque clan est sous la responsabilité de
l’archange correspondant. Tu resteras le juge suprême en Mon absence mais
l’avis d’un archange prédomine lorsque cela concerne son clan. »
Lucifer
hocha la tête, le visage fermé. Leur proximité du début avait totalement disparu,
semblait-il. Elle lui manquait horriblement. Pour compenser, il s’inclina et
alla lui aussi rejoindre les jeunes anges. Parmi eux, certains avaient une aura
de Lumière comme la sienne ; peut-être cela suffirait-il à compenser le
froid instillé par le Seigneur Lyth dans son cœur.