Résumé des personnages

Dictionnaire des noms communs

 

Chapitre précédent

 

 

Chroniques d'un cycle

Annexe : la Genèse

 

 

Chapitre 3

 

« Puis arriva Celui qui était un et tous, dont le nom est imprononçable et que tous appellent Chaos »

 

Lyth arriva auprès de ses créatures le lendemain de la création des quatre archanges élémentaires, en même temps que la lumière du soleil. Fort heureusement, ils se réveillaient à peine, et le mal-être de la veille n’avait pas eu le temps de s’installer à nouveau. Il semblait d'humeur joyeuse, mais ne put en dire la raison devant leurs mines étranges.

« Vous voici fort silencieux, Mes archanges, avait tranquillement dit l'Élément. Qu’est-ce qui vous trouble à ce point ?

‒ Il Vous est impossible d’agir faussement, maître, assura aussitôt Gabriel. Le problème vient de nous.

‒ Et quel est-il ? »

L’archange saint hésita, et se tourna vers Lucifer. Celui-ci s’éclaircit la gorge, gêné de devoir prononcer à voix haute une vérité qui le dérangeait.

« Nous avons juste été surpris de comprendre qu’Uriel et Rémiel étaient… enfin, n’étaient pas… comme nous, termina-t-il maladroitement. J’ignorais que les anges pouvaient être mâles et femelles.

Lyth hocha la tête comme s’Il s’était attendu à cette explication.

‒ Chaque être est double. Il y a le bien et le mal, le feu et la glace, l’air et la terre, mais ce n’est pas vrai que pour les Éléments. Les êtres organiques également ont deux formes : une masculine comme vous, l’autre féminine comme elles. C’est vrai autant pour les anges que pour les animaux ou les plantes, donc ne soyez pas surpris. »

Ils acquiescèrent tous, soulagés mais méfiants malgré eux. Partagé entre la curiosité et une légère crainte, Lucifer songea que leur maître aurait mieux fait de ne pas attendre si longtemps avant de leur faire savoir que les créatures étaient ainsi doubles, mais il garda soigneusement ce reproche pour lui. Son maître savait sans aucun doute ce qu’Il faisait mieux qu’il ne pourrait jamais en juger.

« Vous vous y habituerez comme à toutes les autres surprises qui vous attendent, et pour commencer, J’en ai une de belle taille, qui devrait vous distraire. Je vais vous amener à la première cité des anges, qui sera la capitale de l’Eden, et où vous allez vous établir.

‒ Une cité, Seigneur ? demanda Rémiel, intriguée.

‒ À vrai dire, J’y avais songé depuis le départ, mais Je pensais attendre que vous soyez un peu plus nombreux… puis Gabriel a ramené Mon attention sur ce point, et J'ai changé d'avis. »

Gabriel sourit, ravi, et remercia leur Seigneur en s'inclinant. Lucifer, lui, ne put s'empêcher d'être plus réservé. Pourquoi ne lui avait-Il pas parlé de ce projet dès le départ ? Il avait sans doute une excellente raison, mais… c’était blessant. N’était-il pas sensé devenir le gérant de l’Eden ? Comment pourrait-il accomplir cette tâche correctement s’il n’avait pas un minimum d’informations ?

Il s'efforça de faire disparaître ces pensées devant l'enthousiasme des autres, et plus encore de Lyth Lui-même.

« Suivez-Moi » leur dit-Il à tous, avant de les entraîner profondément dans la forêt.

Ils marchèrent puis volèrent pendant que le soleil poursuivait sa course dans le ciel. Quand celui-ci arriva à son zénith, Il Se posa, permettant à Ses archanges de faire de même.

« Nous y sommes presque. »

Ils marchèrent encore un long moment avant d’arriver sur une clairière, que Lucifer connaissait pour l’avoir déjà visitée en présence de l’Élément lors de ces premiers jours où ils n’étaient que deux. Ravi de Son choix, il chercha la cité des yeux... et ceux-ci s'écarquillèrent quand il la trouva.

Nichées entre deux montagnes, de hautes bâtisses s’élevaient. Leurs murs étaient d’un blanc intense, impressionnants, gigantesques, et tous restèrent stupéfaits. Quand leur maître avait parlé d’une cité, même Gabriel n’aurait pas imaginé Alun Hevel.

« Qu’est-ce que cela, mon Seigneur ? demanda-t-il à Lyth d’un ton à la fois stupéfait et ravi.

‒ L’esquisse de la future capitale des anges, répond-t-Il. Ces bâtiments seront un jour le cœur d’une ville. En attendant, ils abritent vos quartiers, ainsi que de nombreuses chambres qui seront réservées aux premiers anges que Je vous amènerai.

Fascinés, ils l’écoutèrent sans même songer à l’interrompre, observant les murs de loin.

‒ Quand les anges verront Alun Hevel, nom de cette cité, continua l’Élément, ils comprendront que l’Eden est une grande nation, et que vous, Mes archanges, êtes bel et bien Ma voix et pas simplement des pions que J’aurais cru bon de disposer dans Mon monde.

‒ Les anges ne penseraient jamais ça, mon Seigneur, répliqua aussitôt Gabriel. Comment pourraient-ils oser Vous manquer à ce point de respect ?

C’est Raguel qui répondit, avant que Lyth n’en ait le temps.

‒ Peut-être pas maintenant, mais dans quelques siècles, qui sait ? »

La notion de temps, jusqu’alors limitée aux jours et au mouvement du soleil dans le ciel, prit alors une autre dimension. Dotés du Verbe, tous les archanges réalisèrent ce qu’étaient cent ans, et la notion si étrange d’un temps plus grand que celui écoulé entre leur naissance et l’instant présent se grava dans leurs esprits.

‒ Nous serons là si longtemps ? fut la question stupéfaite de Raphaël.

‒ Évidemment. Vous allez être présents aussi longtemps que l’Eden existera ; c’est pour cela que vous y êtes tous liés. Les anges normaux ne sentiront pas le cœur du monde battre avec leur magie, et n’auront pas autant de temps que vous, mais vous êtes Mes archanges.

L’explication avait du sens, et bien que choqués ils acquiescèrent un par un.

‒ Rémiel, comme archange du métal, tes pouvoirs te permettent d’agrandir la cité sans difficultés si besoin est. Je suis sûr que vous vous débrouillerez à merveille. »

Lucifer s’inclina respectueusement devant Lui, déplorant de ne plus pouvoir Lui serrer la main comme jadis pour exprimer sa gratitude mais conscient que le moment était trop important pour se montrer familier devant les autres.

« Merci de nous honorer de ce cadeau, Votre Altesse. Nous vous en sommes tous profondément reconnaissants.

Ses cinq pairs l’imitèrent aussitôt en murmurant leur approbation, et l’Élément sembla satisfait.

‒ Allez maintenant, et profitez de Mon cadeau. Je M’en vais M’occuper des anges qui, les premiers, peupleront cet endroit. Soyez fiers, Mes archanges ! »

Il disparut, les laissant seuls à nouveau, encore abasourdis par les évènements de la journée.

 

***

 

Les archanges franchirent la grande porte sculptée qui marquait l’entrée dans la cité, et se mirent rapidement à visiter, se dispersant un peu partout. Très vite, ils trouvèrent les appartements qui leurs étaient attribués et chacun choisit le sien au hasard, selon son humeur ou l’orientation de la pièce principale par rapport au soleil. Le lieu était impressionnant, et les rires avaient plus de mal à sortir lorsqu’ils résonnaient dans les immenses couloirs vides ; Gabriel en semblait satisfait et observait un silence religieux, mais Raphaël était étrangement mal à l’aise.

Lucifer organisa une veillée dans son salon pour la première nuit, mais malheureusement les paroles rassurantes de leur Élément n’avaient pas suffi à décoincer le malaise qui planait entre eux et les deux jeunes femmes, et la soirée fut écourtée maladroitement.

Les jours suivants furent consacrés à la visite de la cité, que chacun semblait vouloir faire de son côté – bien que Raguel et Raphaël fussent souvent ensembles, et qu’Uriel se détache rarement de Rémiel. Lucifer préférait être seul, afin de pouvoir réfléchir à la situation, et surtout parce qu’il se sentait incroyablement curieux de tout.

Les meubles, les instruments, les objets… Le Premier-né était fasciné d’en connaître le nom et l’utilité sans avoir dû les apprendre, et découvrait chaque jour de nouvelles merveilles. Certaines le laissèrent perplexe, d’autre le firent rire, mais toutes étaient intéressantes.

Il en profita également pour passer parfois du temps privilégier avec un seul des autres archanges, afin de les connaître tous personnellement. Raguel et Raphaël ne posaient pas problème ; ils étaient bruyants et bon vivants, et paissaient leur temps à plaisanter gentiment. Lucifer appréciait leur présence à tous les deux, ils lui permettaient de se détendre et d’oublier toute formalité.

Uriel, elle, était timide et calme. Elle était comme Lucifer petite et mince, plus faite pour la magie et la réflexion que l’effort physique, mais n’avait pas la prestance ni le charisme naturel du Premier-né. Beaucoup plus douce, elle persuadait plus à force de patience que d’argumentation, aidée en cela par sa gentillesse et sa bonté.

Sa présence avait un effet calmant ; malgré le handicap du malaise causé par son sexe, elle était beaucoup plus efficace que Lucifer pour ramener les gens à la raison quand ils étaient en groupe, parlant de sa voix douce et tranquille, sans se presser, timide mais gentille. Même Raphaël et Gabriel ne savaient pas y résister.

Elle aimait voir les gens heureux.

Elle avait pris un jour contact d’elle-même avec Lucifer, et c’est à ce moment-là que la glace s’était brisée entre eux.

« Tu passes des heures et des heures à observer l’Eden à travers les fenêtres. Pourquoi ne pars-tu pas le parcourir ?

‒ J’ai des responsabilités ici, et avec les tensions qui existent encore, j’ai peur de m’éloigner, répondit franchement le Premier-né.

‒ Tu ne devrais pas t’en faire autant pour nous. Nous sommes adultes au même titre que toi, tu sais ?

Elle avait souri, et prit doucement une de ses mains entre les siennes.

‒ Viens, allons-y. Juste une escapade, je suis certaine que cela te fera du bien. »

Ils partirent aussitôt, comme ça, sans prévenir personne de leur absence. Bien sûr, les autres étaient tout à fait capable de savoir où ils se trouvaient grâce au lien qui les unissait tous à l’Eden, mais ils ne se soucièrent pas de les inquiéter. Pour une fois, Lucifer décida de se détendre.

Il apprécia de voir la jeune ange aux yeux noisette, oubliant pour une fois sa timidité, s’extasier devant l’odeur de l’herbe et le chant des oiseaux. Mais ce qui le surprit le plus, ce fut son regard lorsqu’elle le vit sourire devant les paysages de l’Eden.

« Pourquoi es-tu si épanoui quand tu visites notre monde ? avait-elle demandé.

L’ange aux cheveux noirs avait pris quelques minutes pour réfléchir.

‒ Je ne sais pas, avait-il répondu, sincère. Nous faisons partie de l’Eden, et l’Eden fait partie de nous… J’imagine que ça me donne l’impression de mieux me connaître, et de mieux vous connaître vous. Ça me permet de… me rapprocher de notre Seigneur, de me sentir utile. C’est presque intime, c’est… chaleureux, ça me fait me sentir bien. Chez moi, tout simplement.

La jeune femme avait souri à cette réponse.

‒ Tu te sens vraiment concerné par les responsabilités que notre maître t’a attribuées, n’est-ce pas ?

‒ Bien sûr ! C’est important, de veiller sur l’Eden, et sur vous, je ne me permettrais jamais de l’oublier !

‒ Est-ce parce que notre Seigneur te l’a demandé ?

Lucifer avait hésité. Longuement.

‒ Non, avait-il fini par admettre. S’Il m’ordonnait aujourd’hui de vous abandonner, je ne le ferais pas. Vous et l’Eden êtes trop important, et… et même s’il n’y a presque rien pour l’instant, même si tout est encore à construire… En fait, la situation rend mon devoir plus important. Je dois aider ce monde à voir le jour.

Uriel avait sourit un peu plus, une expression douce éclairant son visage.

‒ Je la sens, ta conviction quand tu parles. Ton bien-être quand tu dis ce que tu penses de l’Eden.

Elle avait pris la main de Lucifer, et en avait respectueusement baisé le dos.

‒ Surtout, reste tel que tu es, et cesse de t’en faire. Tu es parfait à la tête de notre monde. »

Elle parlait avec assurance, et l’archange de la lumière ne pouvait pas contester son avis. Uriel avait un pouvoir, très particulier : l’empathie, la capacité à ressentir les émotions des autres. C’était ce don qui tout autant que son caractère gentil qui lui donnait son envie, son besoin d’aider les personnes qui l’entouraient à se sentir bien. Lucifer avait un peu de mal avec l'idée qu'elle puisse savoir les troubles qui l'agitaient parfois, mais la jeune empathe était discrète et réservée, et il oublia vite ses inquiétudes.

Son don permettait à Uriel de savoir quoi penser des gens et comment les prendre lorsqu'ils étaient d'humeur triste. Néanmoins, elle restait faillible. Raguel, en particulier, lui donnait du mal.

« Parfois, il pense d’une façon et agit d’une autre… C’est vraiment bizarre, confia-t-elle un jour à Lucifer.

L’archange de la lumière trouva la chose étrange, mais secoua la tête.

‒ Tu ne dois pas t’inquiéter pour Raguel, ni chercher à comprendre ce qui est différent chez lui. Nous avons tous nos caractéristiques propres, et c’est notre Seigneur qui nous a faits ainsi. Ton pouvoir est grand, Uriel, mais tu ne dois pas l’utiliser plus que nécessaire ; il a ses limites, comme nous en avons tous. »

La jeune femme hocha la tête, soulagée, et sourit à son aîné avant de filer rejoindre les autres.

Sa présence faisait du bien à Lucifer. Pour la première fois, quelqu’un lui donnait l’impression d’avoir vraiment besoin de lui. Et il ferait de son mieux pour en être digne.

 

***

 

À vrai dire, la seule personne qui semblait avoir un problème avec Uriel était Rémiel.

« Relève la tête ! la tançait-elle parfois, durement. Nous sommes des archanges, et nous devons nous comporter comme tels.

‒ Je fais de mon mieux…

‒ Si tu faisais de ton mieux, tu me regarderais droit dans les yeux au lieu de scruter le sol, était la réponse froide. »

L’archange du vent finissait immanquablement par baisser la tête, blessée et confuse, et Rémiel semblait n’en éprouver aucun remord.

En réalité, Uriel n'était pas la seule à subir ainsi ses reproches. Même Gabriel ne semblait pas assez parfait pour ses standards, et parfois elle scrutait le dos de Lucifer comme pour y chercher des failles. Le Premier-né s’efforçait alors toujours de rester bien droit. Il n’avait rien à répondre devant elle, mais se montrait tout de même irréprochable. C’était vexant d’être considéré d’emblée comme faillible !

Évidemment, cette situation ne servait guère à l’ambiance en Eden. Le silence, qui avait presque disparu grâce aux efforts conjugués de tout le monde, revenait en force lorsque l'archange du métal faisait des siennes. Lucifer se raidissait face à l’attitude de Rémiel, Uriel n’osait pas dire un mot plus haut que l’autre, et même Raphaël l’évitait autant que possible. Pire encore, Gabriel s'alignait pour adopter la même attitude rigoureuse. C’était infernal.

Lucifer avait fait des efforts pour se rapprocher d’elle et lui parler, en vain. Froide comme la glace, elle s’isolait dans un silence presque complet, exigeante envers elle-même comme envers tous. Elle avait du mal à tolérer le bruit brouillon de Raphaël et le laisser-aller de Raguel.

Paradoxalement, cette façon de faire termina de briser la distance entre Uriel et les autres, en particulier vis-à-vis de Raphaël. Même si leurs préférences étaient a priori éloignées, ils avaient des caractères compatibles et leurs discussions pouvaient s’éterniser.

« Je n’aime pas m’en faire pour rien, disait Raphaël, d’autant plus quand je ne peux pas agir pour régler un problème, mais cette tension est insupportable.

‒ Nous devons faire preuve de patience, lui rappelait la jeune empathe. Nous sommes dans une période transitoire, où aucun de nous n’est encore sûr de lui ni de ce qu’il doit faire, et où notre maître ne peut nous guider correctement, occupé qu'Il est à construire notre monde. Dans peu de temps, Lucifer prendra la place qui lui revient à la tête de l’Eden et notre Seigneur Bien nous rassurera de Sa présence.

‒ Tu as raison, comme toujours… Ce qui ne m’empêche pas de vouloir étrangler cette femme qui met notre tranquillité sans dessus dessous !

Chaque fois qu’il faisait ainsi une remarque déplacée au sujet de Rémiel, Uriel posait une main timide sur son épaule, et lui souriait.

‒ Ne lui tiens pas gré de ses erreurs. Elle aussi doit trouver sa place. De plus, n’oublions pas que Son Altesse Bien veille sur nous ; je suis sûre qu’Il apportera bientôt une solution. »

Et Raphaël soupirait, avant d’acquiescer.

 

***

 

La solution vint de quelqu’un d’inattendu. Alors que tous l’avaient considérée depuis le début comme différente à cause de son sexe, Raguel ne semblait pas se soucier de pareils détails ; de plus, les reproches qu’elle lui faisait semblaient glisser sur lui comme l’aurait fait de l’eau. Rémiel en devenait folle, ne comprenant pas comment il pouvait être si imperturbable et peu travailleurs, et l'archange du feu en rajoutait pour animer leurs débats.

« Tu n’as pas honte d’être aussi paresseux ?

‒ Pourquoi ne le serais-je pas ? Je fais ce que j’ai à faire, je ne vais pas m’énerver à en faire trop.

‒ Nous sommes des archanges, et…

‒ … nous devons nous comporter comme tels. Le jour où Lyth me fera un reproche, je L’écouterai. Satisfaite ?

La jeune femme s’était à moitié étranglée devant sa familiarité envers leur créateur.

‒ Comment oses-tu L’appeler autrement que Votre Altesse ? s’était-elle exclamée.

‒ Lyth est Son nom, celui sous lequel Il S’est présenté à moi, donc c’est ainsi que je Le désigne. Quel est le problème ?

‒ Il t’a créé, tu Lui dois du respect !

‒ Il m’a fait tel que je suis, donc la façon dont je me comporte ne doit guère Le surprendre » avait conclu Raguel sans se départir de son expression ouverte et amicale.

Exaspérée, Rémiel avait argumenté des heures durant pour tenter de lui prouver le contraire, sans réaliser que sa froideur fondait au fur et à mesure du débat. L’archange du feu regardait ses joues rosir et ses yeux briller de colère, souriant, répondant aux preuves qu’elle avançait sans hésiter.

« Tu es impossible ! avait-elle fini par exploser, criant presque.

Il s’était étiré avec indolence, puis avait passé une main dans ses cheveux hérissés.

‒ Désolé. Je suis juste moi-même. »

Elle s’en était allée furieuse, et Raguel avait pensé être allé un peu loin. Il avait passé le reste de la soirée – car la journée était déjà bien avancée – à jouer avec les flammes du feu de bois qu’il avait installé pour chasser le froid de la nuit, inquiet quant aux conséquences que cette scène allait avoir.

Il n’était pas très sûr de lui lorsque Rémiel se campa devant lui le lendemain matin pour déclarer d’une voix décidée :

« Je persiste à dire que tu as tort.

Son sourire avait aussitôt repris sa place habituelle sur ses lèvres, et il s’était affalé dans l’herbe d’un geste expert.

‒ Alors que moi, je persiste à dire que j’ai raison.

La jeune femme avait froncé le nez, croisé les bras sous sa poitrine, et s’était assise en tailleur près de lui.

‒ Très bien. Je t’ai exposé tous mes arguments, à ton tour !

‒ Je suis juste comme je suis, je n’ai pas à démontrer quoi que ce soit, avait-il souligné, effronté.

‒ Tu ne te comportes pas correctement, bien sûr que tu dois ! »

Et leurs chamailleries avaient repris, posant les bases de leur amitié. Raguel avait gagné.

 

***

 

Au même endroit mais ailleurs, plus Bas, là où aucun ange ne s’était jamais rendu, d’autres êtres s’étaient établis. Oubliés les hauts murs blancs et étincelants, loin de leurs esprits les grandes fenêtres qui illumineraient leurs chambres ; eux creusaient leur demeure au flanc d’une montagne, éventrant la roche pour s’y établir.

Ils n’étaient guère dotés de meubles. Les pièces étaient décorées d’un sombre rideau de nuit que Belzébuth avait sorti de l’ombre, les chaises creusées dans la pierre et quelques morceaux de bois assemblés faisaient office de malles.

Les salles étaient petites et obscures, aucune lumière ne parvenant à filtrer si profondément, mais peu leur importait ; ils ne s’y réfugiaient que lorsque la pluie ou le vent faisaient trop rage pour rester à l’extérieur. Quand le froid devenait trop intense, ils serraient autour d’eux les peaux des bêtes qu’ils avaient chassées et colmataient toutes les issues, profitant du peu d’espace pour tenter d’y retenir un maximum de chaleur.

D’autres fois, ils se serraient les uns contre les autres, la peau à nu. La pudeur était un concept qu’ils n’appréhendaient pas ; ils n’avaient d’ailleurs aucune raison de ce faire, aucune loi ne leur avait été transmise par leur créateur. Inutile de réfléchir à une quelconque sainteté qui leur importait peu, et la chaleur d’un autre corps était la meilleure façon de combattre le froid de la nuit.

Eux aussi, comme les anges, étaient plus nombreux à présent, mais cela n’avait changé en rien leur dynamique. Ils étaient tous fiers et indépendants. Aucun n’aurait admis avoir besoin des autres même si sa vie en dépendait.

Pourtant, aucun n’avait pris le risque de chercher à vivre ailleurs que dans la sombre demeure de Belzébuth.

« Tu oses appeler cela une couche ? se moquait le dernier venu. Personne n’en voudrait !

‒ Si tu es si fragile, tu n’as qu’à dormir au sol, répliqua la voix grinçante du démon des ténèbres. Je suis certain que tu le trouveras plus à ton goût. »

Un petit rire, un claquement de doigts, et une des peaux de monstre soigneusement tannée s’étend, suspendue en l’air. Le jeune nouveau fait la moue, pas tout à fait satisfait, mais s’y allonge lascivement.

« Voici qui est déjà mieux » ronronne-t-il. « Cet endroit a besoin d’un peu plus de confort.

Belzébuth lui lance un regard noir, Astaroth laisse échapper un rire de gorge et va enlacer le corps superbe.

‒ Sois la bienvenue parmi nous, Lilith. »

 

Chapitre suivant