Résumé des personnages

Dictionnaire des noms communs

 

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Chroniques d'un cycle

Annexe : la Genèse

 

 

Chapitre 3

 

« L’Un et l’Autre créèrent à Leur tour, des Êtres comme Eux qui seraient les Seconds, et qui devraient Les suivre. Alors, Création Les laissa seuls »

 

 

La gestion des tâches, qui s'étaient multipliées mais qu'ils pouvaient à présent accomplir à plusieurs, fut un problème de taille. De plus, non contents d'être faibles et peu puissants, les anges avaient également besoin de se nourrir, ce qui surprit les archanges au-delà de tout. Eux pouvaient manger un fruit s'ils en ressentaient l'envie mais ce n'était pas une nécessité : toute l’énergie nécessaire leur était fournie par l’Eden, via le lien qui les unissait tous.

Des mesures furent prises pour donner une chambre à chacun et permettre aux plus âgés de veiller sur les enfants, d'autres pour entretenir des animaux et établir des champs à l'extérieur de la cité afin d'assurer son approvisionnement, d'autres encore pour envoyer les plus vigoureux chasser dans les forêts avoisinantes. Tous aidaient d’une façon ou d’une autre à l’organisation, dans la mesure de ses moyens.

Certains bâtiments avaient été réservés aux archanges afin qu’ils puissent parfois profiter du calme de salles silencieuses, comme jadis quand ils n’étaient que six. Le préféré de Lucifer était celui qui contenait les quelques livres de loi des anges donnés par leur Seigneur, ainsi que plusieurs manifestes théologiques et des traités scientifiques et magiques. Le Premier-né appréciait le silence troublé seulement par le froissement des pages de cette salle de lecture. Plus demandé que jadis, il avait moins l’occasion de faire ses longues promenades, et la bibliothèque devint son refuge.

C'était difficile de connaître tout le monde aussi bien, aussi Lucifer se faisait-il un devoir de parler régulièrement avec chacun des membres de leur petite communauté, de connaître leurs problèmes et leurs qualités. Il se concentrait surtout sur les membres de son clan, les anges de Lumière, tout en essayant de ne pas rendre ce favoritisme trop flagrant.

Les enfants qu’il avait à charge étaient une source d'étonnement et d'émerveillement, même s'il avait du mal à communiquer avec. Leurs progrès constants dans la compréhension du monde le fascinaient. Ils étaient véritablement des êtres en formation. Rien n'était plus étonnant.

Parallèlement à ces changements, Lucifer s'efforçait de veiller sur les autres archanges et sur la dynamique qui existait à présent entre eux. Comme il l’avait fait avant eux, ils réalisaient qu'ils étaient responsables d'autres personnes, plus faibles et donc dépendantes d’eux. Gabriel était froid, mais capable de trésors de patience avec ses anges, alors que Raguel passait son temps à aider les siens. Rémiel était tout aussi stricte qu'avant mais hésitait de moins en moins à demander conseil ; Raphaël était moins dissipé, tout occupé qu'il était.

Uriel rejoignit un jour Lucifer, le sourire aux lèvres, et lui montra la Cité d'un geste de la main.

« Nous nous reposons sur toi », dit-elle, « mais nous sommes fiers de ce que nous accomplissons par nous-mêmes. Regarde, Lucifer, l'Eden que tu crées à travers nous. »

Cette remarque lui fit chaud au cœur et lui rosit les joues, même s'il secoua la tête.

« C'est notre Seigneur qu'il faut remercier, c'est Lui qui nous a faits tels que nous sommes et nous a donné la possibilité d'aider les anges.

– Mais même Lui Se repose sur toi », lui rappela-t-elle. « Tu n'en portes pas le titre, mais tu es le roi de l'Eden. » Elle s’inclina poliment. « Merci pour toute l'aide et la confiance en moi que tu m'apportes. »

Une bouffée de bien-être envahit Lucifer et il l'attira brièvement contre lui.

« Ma chère Uriel, je ne suis pas digne d'un tel titre ni de tant de compliments. Cependant, que tu me voies comme nécessaire et utile à l'Eden me remplit de joie. »

Elle rougit un peu.

« Tu vois, l'Eden ne se réduit pas à ses paysages. Il est aussi ici, dans cette Cité, tout autour de nous et au fond de chacun des anges. »

Lucifer acquiesça.

« Oui. Et j'aime tout ici, le moindre brin d'herbe, chaque ange pour ce qu'il est, et pour ce qu'il apporte à l'Eden. »

 

***

 

Lucifer était peu demandé à partir d’une certaine heure, parce que les enfants allaient se coucher et que les autres étaient plus calmes à l’approche de la nuit, et il en profitait souvent pour faire des escapades un peu partout en Eden, seul ou accompagné de l’un de ses pairs. Ce soir-là cependant, il était un peu fatigué préféra aller lire un peu.

Il avança d’un pas rapide dans les couloirs cérémonieux, pressé d’enfin pouvoir se relaxer. Les fauteuils étaient particulièrement confortables dans la bibliothèque, il y avait veillé, et la sobre décoration était faite pour la détente et le bien-être. C’était un peu égoïste de sa part de réserver ainsi des meubles de qualité pour son confort, mais d’autres lieux de décontraction étaient ouverts aux anges, donc il n’avait aucun remord.

Il fut d’autant plus surpris lorsqu’il poussa la porte de la pièce pour y trouver un homme au dos voûté installé à une table, qui lisait un des précieux ouvrages.

Ses yeux, petits et légèrement trop écartés comme ceux d’une fouine, suivaient les phrases alambiquées sans ciller. Ses cheveux d’un roux carotte plus clair que celui de Raguel étaient bouclés, ce lui qui donnait l’air insolant, impression accentuée par son nez mince et un peu en trompette.

Les sourcils froncés, il saisit une page entre deux doigts et la tourna avec délicatesse. Stupéfait, Lucifer resta quelques instants bouche bée avant d’enfin réagir.

« Que faites-vous là ? Cet endroit est strictement réservé aux archanges ! »

L’homme leva les yeux du livre qu’il consultait et haussa les sourcils.

« Ce sont les livres de loi angélique. » déclara-t-il comme s’il s’agissait d’une explication tout à fait rationnelle.

– Je le sais bien », s’agaça le Premier-né. « Mais c’est une section interdite aux simples anges. Veuillez remettre ce volume où vous l’avez pris, immédiatement ! »

Sans se presser, l’autre prit un marque-page et l’inséra dans le livre avant de le refermer, prenant soin de ne plier aucune page. Puis, il posa l’ouvrage sur la table et se leva. De plus en plus en colère, Lucifer redressa les épaules et leva le menton.

« N’ai-je pas été assez clair ?

– Selon vous ? » fut la réponse narquoise.

– Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton ! » s’exclama-t-il, offensé.

– Si vous ne voulez pas être pris pour un idiot, ne le soyez pas », répliqua sèchement son vis-à-vis. « La connaissance doit être accessible à tous », élabora-t-il en rangeant enfin le volume sur l’étagère qui lui était destinée, « c’est essentiel pour l’Eden. Comment voulez-vous que les anges soient intelligents et critiques s’ils n’ont accès aux textes qu’à travers vous ? »

Lucifer n’en revenait pas. C’était la première fois qu’une même personne s’aventurait à ignorer son ordre direct deux fois de suite, et de façon aussi insolente. Le pire était pourtant que sa remarque était pertinente.

Ce qui n’empêchait pas le Premier-né d’être outré.

« Quelles que soient vos idées, vous n’avez pas à me les soumettre ainsi, et encore moins à transgresser les lois. Je vous saurai gré de rejoindre les autres, d’y réfléchir un moment, et de ne revenir qu’après avoir appris à vous faire plus poli et posé. »

L'homme eut un reniflement amusé, qui agaça encore plus l’ange aux cheveux noirs. Mais sa réplique suivante termina de le mener à ébullition.

« Quelle loi au juste n’a-t-elle pas été suivie ?

– Mais êtes-vous sourd ? » explosa Lucifer, frappant sur la table du plat de la main. « Cette pièce est strictement réservée aux… »

Un doute le saisit. Leur Seigneur n’aurait tout de même pas amené le septième sans les prévenir… n’est-ce pas ? Il hésita, sonda l’homme qui lui faisait face… et pâlit. Il était lié à l’Eden.

« Je… vous… »

L'autre le regarda patiner et rougir, un sourcil poliment haussé, un doigt pianotant la table.

« Vous ? »

Rougissant, Lucifer s’interrompit tout à fait. Quelle humiliation ! Il eut mieux fait de réfléchir avant de parler.

« Toutes mes excuses », finit-il par articuler, un peu froidement. « Vous êtes, donc, le septième… ? »

Au lieu de prendre la perche certes un peu piteuse qu’il lui tendait, l'homme pinça les lèvres.

« Le pire, c’est que chez vous cela marque une différence. Ceci » – il désigna les étagères derrière lui – « est une bibliothèque. Elle contient les rares connaissances que vous avez. Elle devrait être ouverte à tous !

– Si quelqu’un en a besoin, il peut toujours…

– Ce n’est pas une question de nécessité ! À quoi cela sert-il de savoir quelque chose si ce n’est pas pour le diffuser ? La science ne sert à rien sans scientifiques ! »

La critique était cinglante et Lucifer se surprit presque à baisser le nez. Comme pour le contredire d’avoir laissé tomber ses questions, le nouveau venu croisa les bras.

« Je suis l’archange du Soleil, l’archiviste de l’Eden, et mon nom est Saraqael. »

L’homme avait lancé ces mots à la figure de son aîné comme une évidence, en le toisant d’un air presque supérieur. Il y eut un moment de silence.

« Et donc, vous êtes ? » demanda-t-il, agacé.

– Je… suis Lucifer, archange de la Lumière et dirigeant de l’Eden.

– Je vois. Au moins, je me suis adressé à la bonne personne. Soit, que comptez-vous faire au sujet de la bibliothèque ? »

Là, il était totalement dépassé.

 

***

 

La bibliothèque était juste assez grande pour contenir l’ensemble des archanges, à condition que deux d’entre eux se contentent de chaises. Affalée à demi sur l’épaule de Raphaël avec qui elle partageait le canapé, Uriel luttait contre le sommeil dont elle venait d’être tirée. Pour le moment, celui-ci semblait avoir l’avantage.

Raguel avait éclairé la pièce de quelques bougies, mais même avec l’aide de l’âtre le lieu restait nimbé d’obscurité. Dehors, seules les étoiles éclairaient le ciel.

« Donc, tu nous as appelés pour nous présenter le Septième », résuma l’archange du Feu. « Ça pouvait pas attendre le matin ?

– L’arrivée du dernier d’entre nous est plus importante que ta seule paresse », répliqua froidement Gabriel. « Assume un peu ta position !

– Pour l’instant, ma position devrait être horizontale et de préférence dans un lit. Il sera toujours là demain.

– Vu la façon dont tu es affalé, je ne vois pas qui pourrait te définirait comme étant à la verticale », remarqua Rémiel, narquoise.

Il ouvrit la bouche pour protester, mais Lucifer l’en empêcha.

« Plus vous discutez, plus longtemps nous resterons éveillés. »

L’argument fit mouche et le silence retomba, uniquement troublé par le crépitement des flammes. Le Premier-né hocha la tête, satisfait.

« Saraqael est l’archange du Soleil, et notre Seigneur l’a désigné comme archiviste. Ses dons particuliers lui permettent de créer des illusions, ou… »

Il hésita, et ce fut le nouveau venu qui compléta :

« Ou d’hypnotiser les gens, don que je n’utiliserai pas plus à votre encontre que… Raguel, c’est cela ? ses flammes. »

Saraqael était resté silencieux et immobile jusque là, et son intervention attira enfin les regards vers lui. Son attitude le rendait un peu insignifiant, mais cette première impression était démentie par l’intensité de son regard. Ses yeux, petits et trop écartés, semblaient à la fois voir partout et saisir l’essentiel. Leur couleur verte tirait vers le jaune, pâle, presque effacée.

Il avait l’air intelligent – mais une intelligence froide, rusée, peut-être fourbe… À moins que seuls ses pouvoirs ne donnent cette impression.

« Vu votre épuisement, je ne vais pas vous retenir », continua Saraqael d’un ton un rien sarcastique. « Si Lucifer accepte de me désigner des appartements, retirons nous, et revoyons nous demain à la première heure.

– Est-ce vraiment nécessaire ?

– Saraqael a soulevé certains points d’organisation qu’il voudrait modifier, notamment au sujet de la bibliothèque », expliqua Lucifer.

– Nous avons de toute façon intérêt à instituer un conseil à intervalles réguliers si nous voulons gérer correctement la vie en Eden. » ajouta le nouveau venu, s’attirant l’approbation de Gabriel et Rémiel. « Se coordonner est facile tant que les anges ne sont qu’un petit groupe, mais les bonnes habitudes doivent être prises au plus vite pour que nous ayons un minimum de problèmes plus tard. »

Le Premier-né acquiesça sans enthousiasme. Avait-il vraiment souhaité un jour que le septième l’aide à réguler l’Eden ? Jetant un coup d’œil vers les autres archanges, il constata qu’ils étaient sidérés. Les décisions arbitraires que prenait Saraqael alors qu’il arrivait à peine ne leur plaisaient qu’à moitié. Pour qui se prenait ce nouveau venu qui les jugeait et considérait qu’il savait mieux qu’eux comment organiser les anges ?

Fatigué, Lucifer préféra reporter la conversation et se leva.

« Il a raison sur un point : nous sommes tous fatigués. Retrouvons-nous ici demain après le petit déjeuner et nous verrons ce qui ressortira de la réunion. »

Tous hochèrent la tête avec plus ou moins d’enthousiasme, puis se levèrent pour se traîner à leurs lits respectifs. Épuisé, Lucifer mena le septième archange à la dernière des suites qui leur était réservée, et l’y abandonna en lui souhaitant une bonne nuit.

Il avait besoin de dormir.

 

***

 

Lorsqu’il arriva à la salle de réunion le jour suivant, Lucifer trouva – à sa grande surprise – les six archanges occupés à travailler. Bien sûr, Raguel ne semblait pas ravi de la tâche, mais il s’exécutait, griffonnant quelques vagues idées sur un bout de papier.

« Eh bien ? » demanda-t-il à la ronde, stupéfait. « Que faites-vous ?

– Saraqael est horriblement agaçant », râla l’archange du Feu à haute voix.

– Nous nous efforçons simplement de faire quelques prévisions à long terme », corrigea le susnommé. « Rémiel est efficace en ce qui concerne l’organisation. Ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde ici. »

Lucifer se surprit à sourire. Ils restaient les mêmes.

 

***

 

La bibliothèque fut ouverte à tous et Saraqael en étudia soigneusement chaque livre afin de former parmi les anges ceux qui seraient intéressés par la transmission du savoir, pour qu’ils enseignent aux générations suivantes. Après tout, les simples anges n’avaient pas comme eux des connaissances innées ; ils devraient apprendre à lire et à écrire, à parler, à citer les lois.

Des réunions régulières furent mises en place entre archanges, et d’autres entre chaque archange et son clan, afin de veiller à la transmission correcte de toutes les informations et à leur centralisation. Gabriel donna régulièrement un office à la gloire de Lyth, où tous se rendaient pour communier.

La vie à Alun Hevel prenait forme.

Le rythme du temps commença à se faire sentir, le printemps devenant été, puis automne et enfin hiver. La neige couvrit la cité d’un épais tapis blanc et les anges de Feu gravèrent avec soin des runes chauffantes dans chaque pièce habitée afin d’empêcher le froid d’y entrer. Les journées furent découpées en tiers puis en sixièmes, régulant les activités de tous.

Leur Seigneur leur rendait visite à intervalles variables, amenant parfois avec Lui quelques nouveaux anges. Lorsqu’Il était présent, Il répondait à leurs questions les lois et prenait parfois la place de Lucifer comme juge – le Premier était alors assis à Sa droite et Gabriel à Sa gauche.

Parfois, rarement, Il autorisait Lucifer ou Gabriel à s’asseoir à ses pieds. L’archange de la Pureté avait même un jour pu poser son front sur Son genou, et Il avait tranquillement passé la main dans ses cheveux blonds. Le Premier-né s’était interdit d’en être jaloux.

En dehors de ces moments, la vie passait, tranquille. C’était dur de proscrire tout attachement avec les simples anges, mais Lyth les avait prévenus :

« Non seulement vous êtes leurs supérieurs hiérarchiques et devez vous comporter comme tels, mais en plus ils passeront alors que vous subsisterez ; ils vieilliront et se flétriront comme les fleurs, les arbres, les animaux, alors que vous resterez jeunes et vigoureux. Aimez-les comme vos enfants, veillez sur eux, mais préparez-vous à leur mort. »

Ces mots avaient été terribles. En cette période de naissance, de vie, de dynamisme, aucun des archanges pas même la froide Rémiel ou le logique Saraqael n’avait songé à leur fin. La révélation était d’autant plus choquante qu’ils n’avaient jamais imaginé qu’un ange puisse mourir. Ils étaient tout de même des créatures de Lyth ! Mais leur Seigneur avait été inflexible :

« La Vie et la Mort s’entraînent l’un l’autre et amènent le renouveau. Ce sera dur pour vous, J’en ai conscience, mais vous serez forts. »

Après pareil compliment, qui eut osé se plaindre ? Ils se résignèrent donc à l’idée sans protester, mais Lucifer ne se sentait pas mieux pour autant. Comment pouvait-il aimer les anges et ne pas souffrir de leur perte ? Et il ne pouvait pas se forcer à leur être indifférent. Il était trop attaché à l’Eden et à chaque être qui en faisait partie pour se montrer distant.

 

***

 

Lucifer était inquiet : leur maître ne se montrait plus. Le Seigneur Lyth avait été présent lors des premiers enterrements, terribles, qui avaient mis les archanges dans tous leurs états. Il avait célébré le premier mariage, expliquant à Ses anges qu’Il n’amènerait pas toujours leurs jeunes et qu’ils devaient procréer. Puis, petit à petit, Il s’était montré moins souvent.

Jadis, Il prenait comme excuse Son travail de création mais les nouveaux anges n’étaient plus aussi nombreux qu’avant et l’élargissement de la cité était mené par Rémiel et son clan. Alors pourquoi ?

Refusant d’inquiéter ses pairs en leur rapportant ses inquiétudes, et sachant qu'il réfléchissait toujours trop, l’archange de la Lumière continuait d’afficher un sourire serein. La plupart des anges se fièrent à sa mine ; même Uriel ne semblait pas remarquer la discordance entre ses sentiments et son expression. Apparemment, elle construisait des barrières mentales autour de son esprit pour se protéger – ce qui était bien, le nombre d’habitants d’Alun Hevel allant croissant elle aurait pu devenir folle si elle ne contrôlait pas son pouvoir.

Le réconfort vint de là où Lucifer ne se serait jamais attendu à le trouver.

Il fréquentait assidûment la bibliothèque à présent qu’il lui devenait difficile de s’absenter, afin que son esprit au moins puisse s’évader. Au départ, l’omniprésence de Saraqael l’avait irrité ; l’archange aux cheveux roux lui donnait l’impression de le scruter sans cesse ou, pire, de l’analyser comme un vulgaire sujet d’expérience.

Puis un jour l’homme s’assit en face de lui.

Lucifer ne leva pas les yeux de son livre, jusqu’à ce que le regard insistant de son pair finisse par l’agacer encore plus qu’à l’accoutumée.

« Que voulez-vous, Saraqael ?

– Une partie de mashat. Ça vous tente ? »

Pris de court, l’archange de la Lumière avait refermé son livre. Il connaissait ce jeu de stratégie, qui leur avait été transmis par leur Seigneur afin de rompre la monotonie de leurs soirées, mais ignorait que son pair en connaissait les règles.

« Je suis occupé.

– J’ai vu. Vous vous en faites pour rien, et vous le savez. Votre avis ne changera pas la situation. »

Lui qui avait cru cacher ses pensées à tous… mais qui aurait imaginé que le silencieux et  déplaisant archange du Soleil y prêterait la moindre attention ?

« En plus, lire vous fait réfléchir d’avantage, vous permet de laisser errer votre esprit sans qu’aucun ouvrage ne réussisse à vous captiver assez. Essayez plutôt le mashat.

– Je doute que ce jeu soit plus fascinant qu’un livre… »

Saraqael avait reniflé et, bien que ses lèvres ne soient pas recourbées, Lucifer fut brusquement persuadé qu’il souriait. Avec les yeux.

« Tout dépend du niveau de votre adversaire, Premier-né. Tenté par une partie ? »

Piqué au vif par son arrogance, il avait accepté. Ils étaient sortis de la bibliothèque pour aller dans le salon privé de l’archange du Soleil, qui n’était guère décoré que par des étagères de livres et par un bureau, le reste étant composé des meubles standards qui se trouvaient dans tous les appartements d’archanges. Et, sur une table, trônait un plateau de mashat.

« Je prends les noirs », déclara Saraqael en s’installant. « Après vous, donc. »

Lucifer releva le menton, s’assit sur le fauteuil qui lui était désigné et avança un jeton. Il était le premier parmi les archanges, celui qui était désigné pour être à la tête de l’Eden. Il ferait ravaler son arrogance à cet ange fouineur !

 

***

 

Lorsque le soleil se coucha, la partie était toujours en cours.

Lucifer avait perdu depuis longtemps toute notion du temps, concentré sur les petites pièces de bois modelées par Rémiel. Seuls lui restaient quatre jetons. Son adversaire en disposait encore de cinq et gardait donc l’avantage.

Les mains aux longs doigts nerveux de Saraqael saisirent l’un d’entre eux, et le déplacèrent de quelques cases.

« Semi-mashat. »

Lucifer scruta le jeu, déchiffrant la tactique de son adversaire tout en étoffant la sienne. S’il faisait cela, dans trois tour l’autre aurait eu le temps de faire ceci et… mais cela le menait chaque fois à une impasse. Se mordillant la lèvre inférieure, il réfléchit à toutes les possibilités, puis soupira en jouant à son tour.

Son regard croisa celui de son adversaire, qui sourit. Le Premier-né avait perdu et ils le savaient tous les deux.

« Arrêtons-nous ici » proposa Saraqael, l’air de rien. « Je peux nous préparer une infusion pour terminer la soirée.

– Soirée ? » s’exclama, surpris, l’archange de la Lumière. « Oh Seigneur, je n’avais pas réalisé… »

Son vis-à-vis eut un reniflement narquois et se leva pour aller faire bouillir de l’eau. Ses yeux pétillaient, sans plus aucune ressemblance ceux d’une fouine, et son attitude détendue le rendait moins inaccessible. Avec ses traits relâchés, il était presque beau.

Sa peau avait la couleur d’un petit pain chaud sortant du four, nota Lucifer avec un certain amusement. Il y avait même une certaine élégance dans ses gestes mesurés et précis, lorsqu’il cessait de se tenir courbé pour prendre des notes illisibles.

Peut-être n’était-il pas aussi déplaisant qu’il le montrait. Ils n’avaient pas échangé plus de cinq phrases depuis qu’ils s’étaient s’installés dans le salon au décor impersonnel et pourtant, ils étaient détendus comme après une longue discussion entre amis.

« Tenez, votre tasse. Attention, c’est chaud, et vous devez laisser infuser.

– Merci. »

Pour la boisson, pour l’après-midi sans soucis où personne n’était venu les déranger – mais peut-être étaient-ils inquiets, peut-être l’avaient-ils cherché et n’avaient-ils pas su le trouver ? – et pour le jeu qui avait chassé ses soucis.

« De rien. La prochaine fois que vous vous sentez seul, n’attendez pas d’être dépressif. Je suis à la bibliothèque tous les jours, vous savez. »

Le ton un brin moqueur atténuait le reproche caché et Lucifer se permit de grimacer.

« Oui, sans doute avez-vous raison…

– Bien sûr que j’ai raison. En doutez-vous ? »

L’arrogance, elle, ne disparaissait pas, mais elle était dotée d’une teinte d’ironie que le Premier-né n’avait pas perçue auparavant. À vrai dire, elle s’apparentait plus à de l’autodérision qu’à de la vanité ; il suffisait de reconnaître le ton moqueur, le même que Saraqael utilisait en parlant des autres.

« Non, je m’incline devant tant de perspicacité », répliqua-t-il donc avec un sourire. Cette fois, les lèvres de l’autre se courbèrent en réponse. « Mais la prochaine fois, je passerai en soirée. Je ne veux même pas imaginer la paperasse en retard qui doit déjà m’attendre sur mon bureau. »

L'homme aux cheveux roux renifla encore et ce fut presque comme s’il riait, et ils échangèrent un coup d’œil complice.

« Un peu de citron dans votre infusion ?

– Non, merci. Mais si vous avez du miel… »

Polis mais amicaux, ils discutèrent de thaumaturgie, du cycle solaire, de la division du temps en unités plus ou moins grandes et de la pluie. La journée n’avait pas été perdue.

 

***

 

Un corps s’étira lascivement, faisant rouler des muscles durs sous une peau mate et marquée de noir, avant de se redresser de toute sa hauteur afin de toiser les six êtres qui l’entouraient. Un sourire satisfait effleura les lèvres fines de Belzébuth. Ils étaient parfaits.

Les six archidémons, créatures de Sei – et lui, le Premier.

Arrogants, sûrs d’eux, fiers et violents, tel que leur Créateur avait voulu qu’ils soient. Ils étaient des êtres de chair, à l’esprit aiguisé mais qui préféraient une confrontation directe plutôt que mille mots, aux corps langoureux et à la magie puissante. Six, semblables et différents – hommes, femmes, musclés ou minces –, qui se regroupait autour de lui.

Il en ferait des princes, chacun d’eux ; il en ferait les maîtres du monde. Ils étaient déjà les seigneur des Abysses mais ce titre était purement fictif, celles-ci se résumant à des étendues vides où la vie serait rude. Lui leur ferait bâtir des villes, engendrer des peuples, devenir rois d’une nation ; ils ne seraient plus simplement les serviteurs de Mal, ils allaient Lui montrer que Ses créatures n’étaient pas des pions mais des piliers.

Belzébuth enlaça les voluptueuses courbes de Lilith qui se tenait à sa gauche, et son sourire s’agrandit lorsqu’elle le repoussa, le menton haut.

Tous indépendants, tous fiers, tous puissants. Mais il était leur maître et ils le savaient.

« Nous sommes maintenant sept », annonça-t-il d’un ton nonchalant en s’appuyant sur la chaise de pierre qui se trouvait devant lui. « Sept, comme les sept imbéciles qui servent notre ennemi et qui se croient seuls au monde. Eux ont déjà commencé ce que nous esquissons à peine. Comptez-vous être en reste longtemps ? » Divers reniflements lui répondirent, alors qu’Astaroth grondait légèrement. « Bien. Alors… au travail. »

 

 

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