Résumé des personnages

Dictionnaire des noms communs

 

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Chroniques d'un cycle

Annexe : la Genèse

 

 

Chapitre 4

 

« Le premier monde fut bâti et tous en furent heureux.

Mais le Vide diminuait et un jour, Néant reprit Ses droits »

 

« Chaque cycle les Premiers et les Seconds reviennent…

mais chaque cycle Néant finit par gagner »

 

 

Le temps s’écoula sans que la vie ne change en Eden. Lucifer passait dorénavant une grande partie de ses soirées dans les appartements de Saraqael ou dans les jardins, où les deux hommes jouaient au mashat en parlant des derniers traités de magie qu’ils avaient lus, sirotant une infusion.

Certains jours restaient difficiles mais ils faisaient tous avec et, lorsque le jour terrible arriva, la douleur en fut d'autant plus intense qu'elle les prit par surprise.

Lyth était arrivé en matinée et fait le tour de la cité, admirant les derniers élargissements, les plus jeunes enfants qui jouaient et avait terminé la journée en faisant appeler Lucifer dans une salle de réunion.

Il S'installa sur le fauteuil qui Lui était réservé, faisant signe à Lucifer de prendre place à Ses côtés. Hésitant, l’archange de la Lumière s'exécuta sans comprendre. Pourquoi lui parler en privé, alors que ce qu'Il S'apprêtait à dire semblait important ?

« Je ferai appeler les autres plus tard. Je tiens à ce que tu sois au courant avant eux. »

Beaucoup de temps avait passé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient retrouvés seuls et que Lyth avait montré à Son Premier-né Ses capacités à lire en lui. Étrangement, au lieu de le réjouir, cela accentua son appréhension.

« Je ne ferai pas de détours, tu es assez fort pour comprendre les raisons qui Me poussent à agir comme Je le fais. » Lyth prit une inspiration. « Vous avez démontré que vous savez vous débrouiller sans Moi et J'en suis heureux. Tu en es capable, Lucifer », insista-t-Il en voyant Son Premier-né pâlir. « J’ai été l’impulsion première, le créateur ; c’est à toi de gérer l’Eden à présent, et tu y parviens à merveille. Je ne reviens que parce que Ma présence vous rassure, mais vous n’avez pas besoin de Moi.

– Ne dites pas cela ! » protesta Lucifer, blessé de cette supposition. « J’ai besoin que Vous soyez là, et Gabriel, que ferait-il s’il ne Vous avait plus ? Et Uriel ? Ils seraient seuls sans Vous !

– Ils t’auraient toi. »

L’ange secoua la tête, un rien désespéré. Il refusait d'admettre l'évidence, d'accepter que Lyth avait pris Sa décision.

« Je ne suis pas suffisant. Je ne suis pas Vous. Je suis juste… un intermédiaire, un gestionnaire… Je ne suis pas… Je n’ai pas Votre présence, et je ne pourrais jamais Vous remplacer dans leurs cœurs ! »

Sa voix faiblissait alors que la douleur augmentait. Son Seigneur qu’il chérissait, pour qui il eut donné sa vie, l’abandonnait.

« Je ne te demande pas de prendre Ma place. Je ne vais pas Me fondre dans le Néant. Je ne veux pas vous abandonner et Je serai toujours là, quelque part. Mais l’Eden est le monde des anges. Ce sont les anges qui doivent s’en occuper – sous ta responsabilité. Pas la Mienne. »

Lucifer Le croyait, quand Il disait qu'Il serait toujours à ses côtés… mais ce n’était pas pareil que d’entendre Sa voix le rassurer, que de voir Son sourire approbateur. Il faillit ne pas savoir retenir ses larmes.

Lyth interrompit ses pensées pour donner ses dernières instructions, ou peut-être pour lui permettre de se concentrer sur un autre sentiment que la douleur :

« Tu sais ce qui est bon et ce qui est mauvais, tu connais la différence entre le permis et l'interdit. J'ai confiance en toi pour guider les anges de ton mieux. Néanmoins, certains points doivent encore t'être dévoilés.

– Je Vous écoute. »

L’Élément prit une inspiration.

« L’Eden est en symbiose avec vous, archanges. Si l’un de vous venait à mourir, l’Eden risque de s’écrouler. »

Lucifer battit des cils, encaissant le choc. Son Seigneur devait Se tromper, n'est-ce pas ? Les archanges ne pouvaient pas mourir, Il l'avait dit Lui-même. Pas de vieillesse, pas de mort pour eux. Juste l'éternité à voir les autres périr.

Lyth couvrit sa main de la Sienne.

« Vous resterez jeunes car le temps n’a aucune prise sur vous. Vous resterez sains car aucune maladie ne peut vous toucher… Mais comme les animaux, ou comme les anges, vous pouvez être tués. Et alors, comme les leurs, vos corps pourriront et votre âme ira dans l’Au-Delà, le Monde des morts.

– Ne soyez pas absurde ! »

L’exclamation s’était échappée de ses lèvres avant qu’il n’ait le temps de réaliser qu’elle pouvait être insultante. Inspirant pour se calmer, il continua avec plus de calme :

« Aucun ange n’irait en tuer un autre. Les lois l’interdisent, et ce n’est pas dans notre nature. Alors comment pourrions-nous être abattus ? Nous ne sommes pas des animaux que certains voudraient manger !

– Il est temps que Je te révèle quelque chose d’important. » déclara Lyth. « Des êtres existent qui voudront la mort des anges. »

Stupéfait, Lucifer écouta son Seigneur lui expliquer l’existence de Mal, qui était Son Ennemi et dont le nom était Sei, et qui voulait leur destruction. Il entendit pour la première fois parler des Abysses, le monde qui se trouvait plus Bas que l’Eden et que cet Élément malfaisant avait réussi à créer grâce à la Lune.

« Vous ne La connaissez pas. Elle est un Astre comme le Soleil mais n’est pas présente en Eden ; Elle n'existe qu'à partir du premier cercle qui n'est pas du monde des anges. Elle remplace le Soleil dans sa fonction de tenir les cercles ensemble, parce que Je ne Lui aurais pas permis d’aider Mon ennemi. »

Puis Il parla des démons, opposés spectraux des anges comme Mal était le contraire de Bien, et qui vivaient dans ces lieux à la fois proches et lointains. Il lui expliqua qu’ils devraient s’en défendre et surtout ne pas s’y mêler, car les démons ne suivaient pas les lois angéliques et qu’ils risqueraient de les pervertir.

« Plus grave, Sei M’a imité jusqu’au moindre détail : Il a créé des archidémons, au nombre de sept. Ils sont puissants comme vous et liés aux Abysses comme vous à l’Eden… mais ils ne sont pas comme vous, car vous êtes faits à Mon image et eux à la Sienne. Fais-y attention, ils ne pensent pas de la même façon. »

Impensable. Impossible. De telles créatures existaient vraiment ?

« Pourquoi ne pas nous en avoir parlé plus tôt ? » s’exclama l’archange, choqué.

Leur Seigneur avait été totalement irresponsable de ne rien leur avoir dit ! Ils avaient des ennemis et n’étaient même pas au courant ! Il comprenait mieux la révolte de Saraqael qui, dès son arrivée, argumentait pour que la science soit accessible à tous. Une information manquante pouvait être de la première importance et lorsqu’un supérieur vous empêchait d’y avoir accès… l’impression était comparable à celle d’une gifle en pleine figure. Lyth les prenait-ils pour des imbéciles ?

« Je Me refusais à vous inquiéter, d’autant plus qu’ils sont moins nombreux et moins organisés que les anges. Avec un peu de chance, ils resteront dans les cercles qui leur sont dévolus et laisseront l’Eden en paix. S’il devait en aller autrement… vous êtes assez forts pour leur faire face. »

Lucifer dévisagea son créateur en silence. À une époque où ils discutaient encore à cœur ouvert, Lyth avait désigné Raphaël celui qui aurait à sa charge la défense de l’Eden et ses connaissances innées soulignaient à quel point l’emplacement d’Alun Hevel, protégé par des montagnes, dans le tout dernier des cercles de l’Eden, était stratégique.

Lyth avait toujours su qu’une confrontation risquait d’avoir lieu. Il était donc en train de lui mentir.

« Un cercle vide sépare l’Eden des Abysses. Il sera nommé Univers et Je pense que d’autres êtres y apparaîtront. Les alliés de Sei peupleront sans doute aussi les Abysses, mais Je ne peux pas trop M’avancer…

– Et Vous ne voulez pas rester avec nous au moins le temps que nous rencontrions ces démons, que nous voyions quel sera notre rapport avec eux ?

– Je ne peux pas rester plus longtemps dans le monde matériel. Il est construit, finalisé, et Moi qui suis un être de magie pure ne peut qu'en perturber l’Équilibre. Ma présence risque de détruire les Trois Mondes. »

Lucifer ne sentait plus ses doigts tant il serrait fort ses poings et il se mordit la langue pour s’empêcher de hurler : mensonges ! Lyth était trop puissant pour être incapable de Se créer un corps qui contiendrait Sa magie ! Il voulait simplement les abandonner et l’avait prévu depuis le début !

« Je sais que Je peux compter sur toi. »

Encore des mots vains, creux ! Ils n’étaient plus rien pour Lui et c’était tout.

L’esprit bourdonnant, Lucifer se leva, rangeant sa chaise avec soin sous la table pour s'agenouiller. Jamais il n’avait fait cela auparavant ; jamais de façon aussi formelle. Il avait passé des heures à Ses pieds pour L’écouter parler et à baiser Ses mains comme s’il s’agissait d’un honneur, mais cette fois ses lèvres étaient glaciales lorsqu’il les pressa à Leur dos.

« Dois-je appeler les autres afin que Vous leur fassiez part de Vos adieux ?

– Oui, fais-les venir. Je tiens à vous saluer tous les sept. »

Le regard dans le vague, l’archange se redressa et partit à la recherche de ses pairs. Ils lui demandèrent ce qui se passait ; il répondit juste de le suivre, incapable de leur expliquer. Une fois arrivés, leur Seigneur leur donna les mêmes explications qu'à lui.

Même le secret Saraqael blêmit. Tous se pressèrent autour de Lui pour exiger des explications, supplier, gémir… Aucun ne comprit. Lyth l’avait prévu depuis le départ. Il n’avait jamais envisagé de rester auprès de Ses enfants.

Lui était capable de ne pas S’attacher aux êtres qui étaient sous Sa responsabilité et Lucifer commençait à douter qu’Il soit capable de les aimer.

Glacial, il interrompit les effusions et sortit de la salle aussi formellement qu'il le put. Les autres archanges le rejoignirent un à un et il s'efforça de garder un visage neutre. Peut-être réaliseraient-ils qu'il cachait sa colère et non sa tristesse, mais il en doutait ; chacun avait trop mal pour se soucier des autres.

Quoique. Il remarqua avec satisfaction que Raguel, blasé, haussait les épaules en sortant de la salle de réunion, alors que Saraqael reniflait, cynique. Eux étaient assez forts. Uriel semblait effondrée mais Raphaël avait posé une main sur son épaule et cela avait ramené un sourire – douloureux, certes – à ses lèvres. Rémiel restait à part, sourcils froncés, retenant ses larmes malgré son attitude dure, mais Lucifer savait que Raguel irait lui parler dès que possible.

Évidemment, Gabriel s'éternisait à côté. Qui d'autre leur Seigneur aurait-Il favorisé, sinon l'archange de la Pureté ?

Gabriel serait le plus touché d'eux tous. Peu importait à Lucifer ; il n'avait qu'à se remettre seul. L’égoïsme et la jalousie étaient des sentiments vils et mesquins mais ils lui brûlaient le cœur plus ardemment que jamais.

Une main se posa sur son épaule et il tressaillit, manquant de frapper celui qui s’introduisait dans son espace vital. Il leva le nez pour plonger dans de petits yeux verts qui le fixaient intensément. Saraqael.

Le roux secoua la tête avec lenteur : il ne devait pas perdre son calme, pas devant les autres. Lucifer soupira, reconnaissant qu’il avait raison. Il se détourna pour reprendre ses esprits, chipotant nerveusement au bout de ses manches larges.

Où diable restait Gabriel ?

Agacé, il fit des allez-retours entre la fenêtre et la porte sans que personne ne l’arrête, pas même Saraqael qui attendait dans un coin, bras croisés. Uriel reniflait sans bruit dans les bras rassurants de son aîné de la Foudre, alors que Raguel plaisantait tout bas avec Rémiel, lui redonnant le sourire.

Enfin, les portes s’ouvrirent et tous se précipitèrent dans un même mouvement pour voir le dernier archange sortir, et – peut-être – apercevoir Lyth une dernière fois.

Mais la salle était vide. L’Élément était parti.

Gabriel, cependant, tenait serré contre sa poitrine un paquet de linges blancs. Une petite main délicate, aux doigts minuscules comme une poupée de porcelaine, s’en échappait pour agripper fermement un pan de sa tunique. Quelques touffes de cheveux blonds ondulaient en belles boucles sur la tête de l’enfant, alors que ses lèvres ourlées, parfaites, s’écartaient pour pousser un adorable soupir. Il retroussa son petit nez en trompette, l’air béat, et ouvrit les paupières sur des yeux d’un bleu profond.

« Par Création, Gabriel, mais qui est-ce ? »

Saraqael avait posé la question et Lucifer aurait préféré qu’il n’en fasse rien, parce qu’il savait. Il avait compris, et la réponse de l’archange de la Pureté confirma ses doutes :

« Il s’appelle Ariel, prince-ange de l’Eden, dernière créature faite par Bien, et il est mon frère.

– Un prince-ange ? Qu’est-ce que cela ? »

Gabriel berça l’enfant, farouche mais tendre.

« Le nom donné aux anges qui ne sont pas archanges, qui ne sont pas liés à l’Eden, mais qui ont la même puissance qu’eux et qui comme eux ne peuvent vieillir.

– Ridicule », claqua la voix sèche de Saraqael.

– C’est le désir de notre Seigneur que je l’élève, et je le ferai ! »

L’archange du Soleil s’apprêta à répondre, acerbe, mais Lucifer l’en empêcha.

« Inutile de continuer cette discussion. Le jeune Ariel aura Gabriel comme frère et tuteur. Saraqael le secondera ; un enfant peut avoir besoin de plus d’un avis. » Il désignait l’archange du Soleil parce que le nouveau-né semblait en posséder les pouvoirs, en plus de pouvoirs Saints de guérison, et aussi parce que Saraqael était un bon pendant à l’archange de la Pureté. « Nous ne contesterons pas les derniers vœux de Lyth. »

Personne ne manqua que, comme Raguel, il n’avait pas donné de particule honorifique à leur Créateur. Rémiel lui adressa un regard qu’elle voulait impérieux mais qui semblait surtout choqué, et qu’il ignora pour se tourner vers Gabriel – lequel, heureusement, n’avait pas réalisé.

« Merci, Lucifer. Sois sûr que je prendrai soin de lui. »

Le Premier-né n’en doutait pas. Une seconde, en captant la façon tendre et parentale dont l’homme aux cheveux blonds tenait son jeune frère, la glace fondit… mais aussitôt, il se rappela qu’encore une fois, Gabriel avait eu droit à plus que les autres, et son cœur se gela à nouveau.

« Retirons-nous. Nous annoncerons cette nouvelle aux anges demain », trancha-t-il pour couper court aux effusions.

Sans attendre de réponse, il tourna les talons et s’en fut vers ses appartements.

 

***

 

Les anges prirent mal le départ de Lyth. Au moins, grâce à cela, les archanges furent trop occupés par leurs clans pour s’inquiéter d’eux-mêmes. Lucifer raccourcit plusieurs de ses nuits pour rester à discuter avec l’un ou l’autre ange réclamant sa présence ou pour s’établir comme nouveau guide de l’Eden. Leur Élément était parti mais lui restait, et il ne comptait pas les laisser tomber. Aucun d’eux.

La crise ne dura pas aussi longtemps qu’il l’aurait cru : les anges se reposaient sur eux. Ils n’étaient pas aussi proches de leur Seigneur, n’ayant que rarement eu l’occasion de Le voir ou de Lui parler. Malheureusement, cela impliquait de retrouver le rythme habituel de ses journées et il put réaliser combien elles lui semblaient creuses, à présent. Vides de sens, de Lyth et de ses lois.

Pendant un moment, il s’efforça d’oublier en se plongeant dans les dossiers, écrivant et signant par automatisme, jugeant les rares litiges entre anges sans s’en souvenir, passant ses journées dans une brume que rien ne perçait. Puis, il laissa ses pas le guider jusqu’au deuxième étage, côté sud, dans un petit couloir insignifiant.

Se retrouvant devant la porte de bois simple, il hésita. Cela faisait longtemps. Serait-il bien accueilli ? Prenant une inspiration, il frappa.

« Entrez. »

Le ton était aussi sec et agacé qu’à l’accoutumée. La voix de cet homme sonnait comme une réprimande ; pas qu’il fasse le moindre effort pour changer cela.

« Je ne te dérange pas ? » murmura l’archange de la Lumière en entrant, faisant attention de ne pas faire trop de bruit.

Saraqael leva le nez des papiers sur lesquels il travaillait, sourcils haussés.

« À ton avis ?

– Je suis désolé… Je peux repasser plus tard, si tu préfères… »

L’archange du Soleil roula des yeux et pointa un coin du menton.

« Va te préparer une infusion et prends un livre. Je te rejoindrai dès que j’aurai terminé. »

Acceptant le compromis, Lucifer se rendit dans la cuisine et mit de l’eau à bouillir. Étrange comme ses pas l’aient amenés ici. Lorsqu’il avait rencontré Saraqael, il avait trouvé que le roux était le plus détestable des archanges… et pourtant.

Il prépara un petit sachet d’herbe, ses lèvres esquissant un sourire. Impossible de savoir à l’avance d’où les liens jaillissaient. Parfois, une amitié bizarre se formait entre deux personnes très différentes.

Et parfois, celles-ci avaient plus de points communs qu’il n’y paraissait.

Lucifer arrivait au bout de son livre quand Saraqael le rejoignit enfin, lui présentant ses excuses pour le temps qu’il avait mis à ce faire.

« J’avais du travail à terminer » expliqua-t-il, et cela clôtura la discussion. « Une partie de mashat ?

– Volontiers. »

Ils installèrent le plateau rapidement, Lucifer prenant le côté blanc comme d’habitude. Ils entamèrent le jeu mais il apparut vite que l’archange du Soleil était distrait. Plutôt que de lui demander ce qui se passait, Lucifer croisa les mains et attendit. Le roux continua de fixer le plateau, concentré sur ses pensées, et il lui fallut de longues minutes pour réaliser que son vis-à-vis le regardait lui, et pas ses jetons.

« Un problème ?

– J’attends que tu me le dises.

‒ Je ne pensais pas être si transparent », fit Saraqael en reniflant.

– Moi non plus. Nous sommes juste observateurs.

– Tu es peut-être observateur, mais tu es aussi flagrant.

– Et si tu me parlais plutôt de ce qui te rend si distrait ? » rétorqua l’ange aux cheveux noirs.

– Je doute que tu aies besoin d’encore plus de raisons de t’inquiéter… »

Une sonnette d’alarme retentit dans l’esprit de Lucifer. Ce devait être vraiment grave… Et Saraqael lui avait remis violemment les pieds sur terre. Il ne devait sans doute pas trop appréhender le concept de « tact ».

« Explique-toi », dit-il, et ce n’était pas un ordre mais ce n’était pas non plus une question.

– C’est Lyth. »

Ils échangèrent un regard. « Lyth », plus « notre Seigneur » ni « Son Altesse », ni même « Bien ».

« Qu’a-t-Il encore fait ou omis de dire ?

– En réalité, c’est ce qu’Il a effectivement dit qui me dérange. Il nous a parlé des Abysses et des démons…

– Et Il ne l’a fait qu’avant de partir, je sais. »

Sa réplique était un peu dure mais Saraqael ne cilla pas.

« Ce n’est pas ce que je voulais souligner.

– Quoi donc, alors ?

– Si tu mettais ton amertume de côté et me laissais terminer, tu le saurais déjà. »

Merveilleux, ils allaient s’entretuer.

« Eh bien vas-y », lâcha-t-il.

Le roux acquiesça, acceptant cette concession comme des excuses. Il se massa l’arrête du nez, et reprit :

« Lyth nous a parlé des démons et des Abysses. Il nous a mis en garde contre eux, nous incitant à la méfiance…

– S’ils sont les créatures de Mal, Son ennemi, cela semble logique non ?

– Oui, mais… en ce faisant Il nous a mis sur nos gardes. Aucun d’entre nous ne tendra la main vers les démons après des paroles pareilles. N’était-ce pas la meilleure façon de garantir notre hostilité ?… Enfin, ce n’est qu’une supposition. »

Lucifer blêmit.

« Sous-entends tu qu’Il espère que nous nous en prenions à eux même s’ils ne comptent pas être agressifs ?

– Disons plutôt qu’Il ne S’y serait pas pris autrement si c’était ce qu’Il voulait. »

Un lourd silence suivit ces mots. La remarque était pertinente mais malgré les suspicions du Premier-né avait vers son Élément, il n’aurait jamais imaginé qu’Il les manipule ainsi. C’était impossible. Ils étaient ses enfants, il ne les aurait pas mis en danger ainsi ! Et pourtant, peut-être…

Lucifer se força à secouer la tête.

« Considérons cette hypothèse comme fausse, mon ami, et soyons méfiants autant envers les démons qu’envers notre propre comportement. Penser ne nous mènera à rien tant que nous serons isolés. Une fois que nous aurons rencontré ces enfants de Sei, nous pourrons nous faire une idée. »

Ces paroles étaient sages et l’archange du Soleil acquiesça malgré le nuage qui couvrait encore son front. En silence, ils reprirent leur jeu et ne firent part de leurs inquiétudes à personne.

Mais le doute avait germé.

 

 

FIN de la Genèse

À suivre dans les Enfants de Lyth