Chroniques
d'un cycle
Annexe :
la Genèse
Chapitre
4
« L'Un et l'Autre créèrent à Leur
tour, des Êtres comme Eux qui seraient les Seconds, et qui devraient Les
suivre »
Une
nouvelle dynamique se mettait en place alors que Lucifer essayait de nouer des
liens aussi bien avec chaque personne en particulier qu’avec le groupe dans son
ensemble. Maintenant que la situation s'était un peu calmée, il se permettait
parfois de s’isoler dans une de ses expéditions.
Parfois,
rarement, Gabriel se joignait encore à lui. Le froid qui les séparait était
devenu presque imperceptible, et le Premier-né se forçait à en faire
abstraction. Après tout, l’ainsi nommé archange de la pureté était sous sa
responsabilité comme les autres, son devoir était de se lier autant avec lui
qu’avec eux. Il préférait néanmoins les quelques fois où c’était Uriel qui
l’accompagnait ; la jeune femme respirait la sérénité.
Raphaël,
par contre, était un compagnon que le Premier-né appréciait moins. Il n’était
pas à proprement dire insupportable, au contraire il était ouvert, sympathique,
et avait la parole facile. Justement. Il aimait parler de tout et de rien, sans
arrêter son attention sur quoi que ce soit, et la fois où il décidait
d’approfondir un problème, son attitude dénotait plus de l’obstination que de
la réflexion. Heureusement, il dépensait son surplus d’énergie en parcourant
l’Eden – bien moins tranquillement que ne le faisait Lucifer – parfois avec
Raguel.
L'archange
du feu, lui, était un curieux mélange de qualités surprenantes et de défauts
bizarres. Avec ses longues jambes, il dépassait presque Raphaël en
taille ; malgré cela, son attitude nonchalante le faisait s’affaler plus
qu’il ne s’asseyait, et son maintient était tout sauf correct, le faisant
passer pour plus petit qu’il ne l’était vraiment.
Pire :
paresseux, il appréciait de passer des heures affalé à se dorer au soleil, et
son sens de l’ordre était très approximatif. Il était indulgent avec lui-même,
mais veillait malgré tout à ne jamais dépasser les limites de la patience des
autres, même de la pointilleuse Rémiel dont il était très proche.
Celle-ci
ne se dégelait guère qu'en sa présence, et continuait de dédaigner la compagnie
d’Uriel ou Raphaël. Néanmoins, elle acceptait petit à petit de discuter des
lois avec Gabriel, ou de l’Eden avec Lucifer.
Gérer
la situation à six était déjà compliqué, Lucifer n’osait même pas imaginer quel
serait le résultat quand ils seraient une nation complète.
Il se
sentait capable de s’occuper des cas particuliers, comme juge ou comme ami, et
d’amener un consensus entre les archanges… mais il était beaucoup trop rêveur
et lunatique pour en faire autant avec une dizaine, voire une centaine
d’anges !
Peut-être
la dernière pièce du puzzle allait-elle régler cela. Le septième archange…
Cependant, Lyth décida d'un délai.
« Comment ?
‒
Je vais amener quelques dizaines d’anges normaux avant de Me mettre à créer le
dernier d’entre vous. Cela vous permettra de saisir vos différences, et
d’esquisser une ébauche d’organisation dans Alun Hevel.
‒
Mais nous risquons d’avoir besoin de toute l’aide possible pour ce faire,
protesta encore Lucifer, sidéré par la décision de son Seigneur.
‒
Si notre maître en a décidé ainsi ce n’est pas à nous de contester, souligna
Gabriel selon son habitude.
‒
Loin de moi l’idée de mettre Ses ordres en question, protesta le Premier-né
avec un brin d’agacement, mais je voulais donner mon opinion sur…
‒
J’ai pris note de ta remarque, Lucifer, l’interrompit l’Élément, et tu as sans
doute raison. Mais Je ne changerai pas d’avis. »
Il n’y
avait rien à ajouter.
***
Leur
Seigneur leur avait expliqué que les anges devaient être surtout rassemblés par
clan, d’après leur Élément principal, et que chaque clan serait sous la
responsabilité de l’archange correspondant. Les nouveau-nés, quand il y en
aurait, seraient sous la responsabilité d’Uriel et des siens.
« Pour
les autres, avait-Il conclu, chacun d’entre vous devra décider de sa ligne de
conduite. Bien entendu, Lucifer reste le juge de dernier recours en Mon
absence ; s’il refuse de vous laisser appliquer une politique, vous devez
vous plier à son avis. »
Cela
semblait à la fois simple et logique. Ceux capables de manipuler les flammes
iraient à Raguel, ceux de foudre dotés d’une force physique hors du commun à
Raphaël, les modeleurs de matière à Rémiel, les guérisseurs et exorcistes à
Gabriel, les empathes du vent à Uriel, et les anges de lumière à Lucifer qui
prenait en plus la responsabilité de coordonner le tout. Néanmoins, comme à
chaque nouveauté, des surprises survinrent.
Les
premiers anges étaient formés de trois groupes d’hommes et de femmes, certains
étant des enfants pas encore nubiles, d’autres en fin d’adolescence comme les
archanges, d'autres encore tout à fait adultes. Ils avaient la même
apparence-type que les archanges : humanoïdes, de peau claire, cheveux
allant de noirs à blonds, yeux bleus ou bruns. Néanmoins, certaines différences
restaient flagrantes.
Déjà,
le simple fait que certains paraissent plus jeunes, ou plus vieux. Lucifer et
les autres avaient été choqués de voir des créatures aux traits plus durs, ou
au contraire plus ronds, à la force plus grande ou à l'air faible et fragile.
Lorsqu'il avait pris un jeune ange dans ses bras, et qu'il avait réalisé qu'il
pourrait le briser comme une brindille, il avait été terrorisé et s'était juré
de protéger chacun de ces anges comme s'ils étaient ses propres enfants.
Plus
flagrant encore que l'apparence, leurs pouvoirs. Ils étaient si peu puissants !
À nouveau, cela semblait normal, parce qu'ils étaient les archanges et étaient
donc liés à l'Eden et chargés de défendre tous les autres, mais tout de même.
Ces êtres mortels, chétifs, dotés d'une seule paire d'ailes alors que les
archanges en avaient trois, leur semblaient terriblement différents d'eux.
« D'un
autre côté, fit remarquer Raguel en premier, certains ont un pouvoir sur le
Feu. C'est rassurant, en quelque sorte... Autant je vous comprends mieux parce
que vous êtes mes pairs, autant je les comprends mieux parce qu'ils sont issus
du même Élément que moi.
‒
Tu veux dire que tu te sens plus à l'aise avec eux parce qu'ils dégagent de la
chaleur ? avait demandé Lucifer, curieux.
‒
Oui, mais pas seulement, avait répondu l'archange. Ils ont un caractère qui se
rapproche un peu du mien, ils me comprennent quand je lance une idée, et
souvent ils y adhèrent ou débattent d'une façon que je trouve tout à fait
intelligible... Alors que Gabriel, Uriel, ou même toi, vous m'échappez parfois. »
Le Premier-né
avait été fort surpris de cette remarque, pourtant pertinente. Difficile de
savoir si c'était l'influence de l'Élément ou celle de l'archange, mais les
anges de Feu étaient plus délurés que les autres, plus indisciplinés aussi au
grand dam de Rémiel, alors que les anges Saints par exemple suivaient les idées
de Gabriel comme si elles coulaient de source.
Les
autres clans, par contre, semblaient moins homogènes, peut-être parce que leurs
points de vue respectifs étaient moins tranchés. Rémiel était stricte avec les
siens pour ce qui était des tâches à effectuer, mais leur laissait faire ce
qu'ils voulaient dans leur temps libre – tant que leurs activités étaient dans
les limites de l'acceptable bien sûr – et la plupart des autres archanges
suivaient son exemple, Lucifer compris.
La
gestion des tâches, qui s'étaient multipliées mais qu'ils pouvaient à présent
accomplir à plusieurs, fut aussi un problème de taille. Heureusement, ils
n’étaient pas plus de cinquante, ce qui faisait déjà une sacrée foule par
rapport à ce dont ils avaient l’habitude. De plus, non contents d'être faibles
et peu puissants, les anges avaient également besoin de se nourrir, ce qui
surprit les archanges au-delà de tout. Eux pouvaient, bien sûr, manger un fruit
s'ils en ressentaient l'envie, tout comme boire de l'eau ou goûter à tout
aliment qui leur donnait envie, mais ce n'était pas une nécessité.
Des
mesures furent prises pour donner une chambre à chacun et permettre aux plus
âgés de veiller sur les enfants, d'autres pour entretenir des animaux et
établir des champs à l'extérieur de la cité afin d'assurer son
approvisionnement, d'autres encore pour envoyer les plus vigoureux chasser dans
les forêts avoisinantes. Tous aidaient d’une façon ou d’une autre à
l’organisation, dans la mesure de ses moyens.
Certains
bâtiments avaient été réservés aux archanges afin qu’ils puissent parfois
profiter du calme de salles silencieuses, comme jadis quand ils n’étaient que
six. Le préféré de Lucifer était celui qui contenait les quelques livres de loi
des anges donnés par leur Seigneur, ainsi que plusieurs manifestes théologiques
et de nombreux traités scientifiques ou magiques. Ils ne remplissaient guère
que quelques étagères, mais peu d’anges demandaient à les consulter et le Premier-né
appréciait le silence troublé seulement par le froissement des pages.
Plus
demandé que jadis, il avait moins l’occasion de faire ses longues promenades,
et la bibliothèque devint son refuge. Si quelqu’un le cherchait, le trouver
était plus facile que s’il se trouvait n’importe où en Eden, et même s’il
préférait de loin en admirer les paysages ses responsabilités croissantes
étaient plus importantes qu’un simple loisir.
***
C'était
difficile à présent de connaître tout le monde aussi bien, mais à cinquante,
cela restait possible, aussi Lucifer se faisait-il un devoir de parler
régulièrement avec chacun des membres de leur petite communauté, de connaître
leurs problèmes et leurs qualités. Par égoïsme peut-être, ou juste parce que
c'était plus facile, il se concentrait surtout sur les membres de son clan, les
anges de Lumière, tout en essayant de ne pas rendre ce favoritisme trop
flagrant.
D'un
côté, il ne voulait pas que les anges se sentent délaissés ; de l'autre, les
autres clans avaient le soutien de leur propre archange, à qui il déléguait
silencieusement les menues tâches telles que le règlement des conflits internes
et la responsabilité du bien-être de chacun. Ce n'était pas facile, mais s'il
ne commençait pas tout de suite, comment faire lorsqu’ils seraient cent, ou
plus ?
Des dix
anges dont il avait la charge directe, seuls deux étaient adultes, et cinq
enfants. Les trois autres, deux hommes et une femme, étaient ceux dont Lucifer
était le plus proche, et n'étaient pas encore tout à fait sortis de leur
adolescence. Il était émerveillé de pouvoir leur apprendre ce qu'il savait et
qu'ils ignoraient – autre choc, selon leur âge, les anges ne savaient pas
toujours spontanément comment utiliser certains objets –, leur faire découvrir
la beauté de la création de leur Seigneur, et discuter avec eux. Bien sûr, il
ne se permettait pas de s'immiscer entièrement dans leur groupe, il avait un
statut trop différent, et parfois cela le chagrinait. Néanmoins, leur présence
lui apportait beaucoup.
Les
adultes étaient plus difficiles à cerner, et il gardait une certaine distance
avec eux parce qu'ils le mettaient mal à l'aise, sans qu'il comprenne pourquoi.
Ils semblaient plus âgés que lui tout en étant plus jeunes, et c'était si
étrange ; il savait que lui-même n'aurait jamais l'air aussi vieux. C'était
effrayant.
Les
enfants, par contre, étaient une source d'étonnement et d'émerveillement, même
s'il avait du mal à communiquer avec. Il laissait les deux plus âgés s'en
charger la plupart du temps, et était toujours fasciné par leurs progrès
constants dans la compréhension du monde. Ils étaient véritablement des êtres
en formation. Rien n'était plus étonnant.
Parfois,
il regrettait de ne pas être passé par ce stade de la vie, même s'il comprenait
que leur Seigneur ait eu besoin qu'il soit dès le départ capable d'assumer ses
responsabilités. La période qui, pour lui, se rapprochait le plus de l'enfance
était celle où il avait encore été seul avec son créateur, cette époque bénie
où la seule personne qu'il connaissait était là pour le protéger, et non
l'inverse.
***
Parallèlement
à ces changements, Lucifer s'efforçait de veiller sur les autres archanges, et
sur la dynamique qui existait à présent entre eux. Sa mise en place avait été
si difficile, il ne voulait pas qu'elle soit gâchée par la situation
présente... mais il eut moins de difficultés que prévu.
Un peu
comme lui-même plus tôt, sans doute, les archanges commençaient à réaliser qu'ils
étaient responsables d'autres personnes, qui étaient plus faibles qu'eux et qui
dépendraient donc entièrement de leur capacité à les protéger et à les guider.
Gabriel était froid, mais capable de trésors de patience avec ses anges, alors
que Raguel passait son temps à aider les siens ; Rémiel, elle, était aussi
stricte qu'avant mais hésitait de moins en moins à demander conseil aux autres
pour l'aider avec l'un ou l'autre problème ; Raphaël était moins dissipé, tout
occupé qu'il était.
Uriel
avait un jour rejoint Lucifer, le sourire aux lèvres, et lui avait montré la
Cité d'un geste de la main.
« Nous
nous reposons sur toi, avait-elle dit, mais nous sommes fiers de ce que nous
accomplissons par nous-mêmes. Regarde, Lucifer, l'Eden que tu crées à travers nous.
Cette
remarque lui avait fait chaud au cœur et lui avait rosi les joues, même s'il
avait secoué la tête.
‒
C'est notre Seigneur qu'il faut remercier, c'est Lui qui nous a faits tels que
nous sommes et nous a donné la possibilité d'aider les anges.
‒
Mais même Lui Se repose sur toi, lui avait-elle rappelé. Tu n'en portes pas le
titre, mais tu es le roi de l'Eden.
Elle
s'était inclinée poliment.
‒
Et je te remercie pour toute l'aide et la confiance en moi que tu m'apportes.
Une
bouffée de bien-être l'avait envahi, et il l'avait brièvement attirée contre
lui pour l'étreindre.
‒
Ma chère Uriel, je ne suis pas digne d'un tel titre ni de tant de compliments.
Cependant, que tu me voies comme nécessaire et utile à l'Eden me remplit de
joie.
Elle
avait rougi un peu, puis souri.
‒
Tu vois, l'Eden ne se réduit pas à ses paysages. Il est aussi ici, dans cette
Cité, tout autour de nous et au fond de chacun des anges.
Lucifer
avait acquiescé.
‒
Oui. Et j'aime tout ici, le moindre brin d'herbe, chaque ange pour ce qu'il
est, et pour ce qu'il apporte à l'Eden. »