Chroniques
d'un cycle
Annexe :
la Genèse
Chapitre
5
« Lorsque tous les Êtres furent créés, Création Les
laissa seuls »
Ce
soir-là, il aurait pu choisir de partir en voyage – il était peu demandé à
partir d’une certaine heure, parce que les enfants allaient se coucher et que
les autres étaient plus calmes à l’approche de la nuit – mais il était fatigué,
et avait préféré aller lire un peu.
Il
avança d’un pas rapide dans les couloirs cérémonieux, pressé d’enfin pouvoir se
relaxer. Les fauteuils étaient particulièrement confortables dans la
bibliothèque, il y avait veillé, et la sobre décoration était faite pour la
détente et le bien-être. C’était un peu égoïste de sa part de réserver ainsi
des meubles de qualité pour son confort, mais d’autres lieux de décontraction
étaient ouverts aux anges, donc il n’avait aucun remord.
Il fut
d’autant plus surpris lorsqu’il poussa la porte de la pièce pour y trouver un
homme au dos voûté installé à une table, qui lisait un des précieux ouvrages.
Ses
yeux, petits et légèrement trop écartés comme ceux d’une fouine, suivaient les
phrases alambiquées sans ciller. Ses cheveux d’un roux carotte plus clair que
celui de Raguel étaient frisés, ce lui qui donnait l’air insolant, impression
accentuée par son nez mince et un peu en trompette.
Les
sourcils froncés, il saisit une page avec délicatesse entre deux doigts, et la
tourna. Stupéfait, Lucifer resta quelques instants bouche bée avant d’enfin
réagir.
« Mais
que faites-vous là ? Cet endroit est strictement réservé aux
archanges !
L’homme
leva les yeux du livre qu’il consultait sans la moindre trace de remord, et
haussa ses fins sourcils.
‒
Ce sont les livres de loi angélique » déclara-t-il comme s’il s’agissait
d’une explication tout à fait rationnelle.
‒
Je le sais bien, s’agaça le Premier-né. Mais c’est une section interdite aux
simples anges. Veuillez remettre ce volume où vous l’avez pris,
immédiatement ! »
Sans se
presser, l’autre prit un marque-page et l’inséra entre les pages avant de
refermer le livre, prenant soin de ne plier aucune page. Puis, il le posa sur
la table et se leva. De plus en plus en colère, Lucifer redressa les épaules et
leva le menton.
« N’ai-je
pas été assez clair ?
‒
Selon vous ? fut la réponse narquoise.
‒
Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton ! s’exclama-t-il, offensé.
‒
Si vous ne voulez pas être pris pour un idiot, ne le soyez pas, répliqua
sèchement son vis-à-vis. La connaissance doit être accessible à tous,
élabora-t-il en rangeant enfin le volume relié sur l’étagère qui lui était
destinée, c’est essentiel pour l’Eden. Comment voulez-vous que les anges soient
intelligents et donc critiques s’ils n’ont accès aux textes qu’à travers
vous ? »
Lucifer
n’en revenait pas. Ce devait être la première fois de sa vie que la même
personne s’aventurait à ignorer son ordre direct deux fois de suite, de façon
aussi insolente en prime. Le pire était pourtant peut-être que sa remarque
avait fait mouche.
Ce qui
n’empêchait pas le Premier-né d’être outré.
« Quelles
que soient vos idées, vous n’avez pas à me les soumettre ainsi, et encore moins
à transgresser les lois. Je vous saurai gré de rejoindre les autres, d’y
réfléchir un moment, et de ne revenir qu’après avoir appris à vous faire plus
poli et posé. »
L'homme
eut un reniflement amusé, qui agaça encore plus l’ange aux cheveux noirs. Mais
sa réplique suivante termina de le mener à ébullition.
« Quelle
loi au juste n’a-t-elle pas été suivie ?
‒
Mais êtes-vous sourd ? explosa Lucifer, frappant sur la table du plat de
la main. Cette pièce est strictement réservée aux… »
Un
doute le saisit. Leur Seigneur n’aurait tout de même pas amené le septième sans
les prévenir… n’est-ce pas ? Il hésita, sonda l’homme qui lui faisait
face… et pâlit. Il était lié à l’Eden.
« Je…
vous…
L'autre
le regarda patiner et rougir, un sourcil poliment haussé, un doigt pianotant la
table.
‒
Vous ?
Rougissant,
Lucifer s’interrompit tout à fait. Quelle humiliation ! Il eut mieux fait
de réfléchir avant de parler.
‒
Toutes mes excuses, finit-il par articuler un peu froidement. Vous êtes, donc,
le septième… ?
Au lieu
de prendre la perche certes un peu piteuse qu’il lui tendait, l'homme pinça les
lèvres.
‒
Le pire, c’est que chez vous cela marque une différence. Ceci – il désigna les
étagères derrière lui – est une bibliothèque. Elle contient les rares
connaissances que vous avez déjà rassemblées en Eden. Elle devrait être ouverte
à tous !
‒
Si quelqu’un en a besoin, il peut toujours…
‒
Ce n’est pas une question de nécessité ! À quoi cela sert-il de savoir
quelque chose si ce n’est pas pour le diffuser ? La science ne sert à rien
sans scientifiques ! »
La
critique était cinglante, et Lucifer se surprit presque à baisser le nez. Comme
pour le contredire d’avoir laissé tomber ses questions, le nouveau venu croisa
les bras.
« Je
suis l’archange du soleil, l’archiviste de l’Eden, et mon nom est Saraqael.
L’homme
avait lancé ces mots à la figure de son aîné comme une évidence, en le toisant
d’un air presque supérieur. Il y eut un moment de silence.
‒
Et donc, vous êtes ?
demanda-t-il, agacé.
‒
Je… suis Lucifer, archange de la lumière et prince de l’Eden.
‒
Je vois. Au moins, je me suis adressé à la bonne personne. Soit, que
comptez-vous faire au sujet de la bibliothèque ? »
Là, il
était totalement dépassé.
***
La
bibliothèque était juste assez grande pour contenir l’ensemble des archanges, à
condition que deux d’entre eux se contentent de chaises plutôt que de
fauteuils. Affalé à demi sur l’épaule de Raphaël, Uriel luttait contre le
sommeil dont elle venait d’être tirée. Pour le moment, celui-ci semblait avoir
l’avantage.
Raguel
avait éclairé la pièce de quelques bougies, mais même avec l’aide de l’âtre le
lieu restait nimbé d’obscurité. Dehors, seules les étoiles éclairaient le ciel.
« Donc,
tu nous a appelés pour nous présenter le Septième, résuma l’archange du feu. Ça
ne pouvait pas attendre le matin ?
‒
L’arrivée du dernier d’entre nous est plus importante que ta seule paresse,
répliqua froidement Gabriel. Assume un peu ta position !
‒
Pour l’instant, ma position devrait être horizontale et de préférence située
dans un lit. Il sera toujours là demain.
‒
Vu la façon dont tu es affalé, je ne vois pas qui pourrait réussir à te définir
comme étant à la verticale, remarqua Rémiel, narquoise.
Il
ouvrit la bouche pour protester, mais Lucifer l’en empêcha.
‒
Plus vous discutez, plus longtemps nous resterons éveillés. »
L’argument
fit mouche et le silence retomba, juste troublé par le crépitement des flammes.
Le Premier-né hocha la tête, satisfait.
« Saraqael
est l’archange du soleil, et notre Seigneur l’a désigné comme archiviste. Ses
dons particuliers lui permettent de créer des illusions, ou…
Il
hésita, et ce fut le nouveau venu qui compléta :
‒
Ou d’hypnotiser les gens, don que je n’utiliserai pas plus à votre encontre
que… Raguel, c’est cela ? ses flammes. »
Il
était resté silencieux et immobile jusque là, et son intervention attira enfin
les regards sur lui. Son attitude le rendait un peu insignifiant, mais cette
première impression était démentie par l’intensité de son regard. Ses yeux,
petits et trop écartés, semblaient à la fois voir partout et saisir l’essentiel.
Leur couleur verte tirait vers le jaune, pâle, presque effacée.
Il
avait l’air intelligent – mais une intelligence froide, rusée, peut-être
fourbe.
À moins
que seuls ses pouvoirs ne donnent cette impression.
« Vu
votre épuisement, je ne vais pas vous retenir » continua Saraqael –
puisque tel était son nom – d’un ton un rien sarcastique. « Si Lucifer
accepte de me désigner des appartements, retirons nous, et revoyons nous demain
à la première heure.
‒
Est-ce vraiment nécessaire ?
‒
Saraqael a soulevé certains points d’organisation qu’il voudrait modifier,
notamment au sujet de la bibliothèque, expliqua Lucifer en quelques mots.
‒
Nous avons de toute façon intérêt à instituer un conseil à intervalles
réguliers si nous voulons gérer correctement la vie en Eden. Se coordonner est
facile tant que les anges ne sont qu’un petit groupe, mais les bonnes habitudes
doivent être prises au plus vite pour que nous ayons un minimum de problèmes
plus tard. »
Le Premier-né
acquiesça sans enthousiasme. Avait-il vraiment souhaité un jour que le septième
l’aide à réguler l’Eden ? Jetant un coup d’œil vers les autres archanges,
il constata qu’ils semblaient sidérés. Visiblement, les décisions arbitraires
que prenait Saraqael alors qu’il arrivait à peine ne leur plaisaient qu’à
moitié – et c’était pareil pour lui. Pour qui se prenait ce nouveau venu qui
déjà les jugeait, et semblait considérer qu’il savait mieux qu’eux comment
organiser les anges ?
Fatigué,
Lucifer préféra reporter la conversation au lendemain, et se leva.
« Il
a raison sur un point : nous sommes tous fatigués et pas en état de
réfléchir. Retrouvons-nous ici demain après le petit déjeuner, et nous verrons
bien ce qui ressortira de la réunion. »
Tous
hochèrent la tête avec plus ou moins d’enthousiasme, puis se levèrent pour
retourner se traîner à leurs lits respectifs. Épuisé, Lucifer mena le septième
archange à la dernière des suites qui leur était réservée, et l’y abandonna en
lui souhaitant une bonne nuit.
Il
avait besoin de dormir.
***
Lorsqu’il
arriva à la salle de réunion le jour suivant, Lucifer trouva – à sa grande
surprise – les six archanges occupés à travailler. Bien sûr, Raguel ne semblait
pas ravi de la tâche, mais il s’exécutait néanmoins, griffonnant quelques
vagues idées sur un bout de papier.
« Eh
bien ? demanda-t-il à la ronde, stupéfait. Que faites-vous ?
‒
Saraqael est horriblement agaçant, râla l’archange du feu à haute voix,
s’attirant un reniflement du susnommé.
‒
Nous nous efforçons simplement de faire quelques prévisions à long terme,
corrigea-t-il. Rémiel est efficace en ce qui concerne l’organisation. Ce n’est
malheureusement pas le cas de tout le monde ici. »
Lucifer
se surprit presque à sourire. Ils restaient les mêmes.
Et même
s’ils savaient s’organiser sans lui, à présent, ils avaient tout de même besoin
de sa présence pour rester unis.
***
La
bibliothèque fut ouverte à tous, et Saraqael en étudia soigneusement chaque
livre afin de former parmi les anges ceux qui seraient intéressés par la
transmission du savoir, pour qu’ils enseignent aux générations suivantes. Après
tout les simples anges n’étaient pas comme eux, qui avaient des connaissances
innées ; ils devraient apprendre à lire et à écrire, à parler, à citer les
lois.
Des
réunions régulières furent mises en place entre archanges, et d’autres entre
chaque archange et son clan, afin de veiller à la transmission correcte de
toutes les informations et à leur centralisation. Gabriel mit en place un
office à la gloire de Lyth, où tous se rendaient pour communier.
La vie
à Alun Hevel prenait forme.
Le
rythme du temps commença aussi à se faire sentir, le printemps devenant été,
puis automne, et enfin hiver. La neige couvrit la cité d’un épais tapis blanc,
et les anges de feu gravèrent avec soin des runes chauffantes dans chaque pièce
habitée afin d’empêcher le froid d’y entrer. Les journées furent découpées en
quartiers, puis en huitième, régulant les activités de tous.
Leur
Seigneur leur rendait visite à intervalles variables, amenant parfois avec Lui
quelques nouveaux anges – généralement des enfants en bas âge. Lorsqu’Il était
présent, Il répondait aux questions qu’ils pouvaient avoir sur les lois et
prenait parfois la place de Lucifer comme juge – le Premier était alors assis à
Sa droite, et Gabriel à Sa gauche. Il approuvait pleinement les initiatives de
Saraqael du point de vue organisationnel et didactique, et celles d’Uriel et
Raphaël en ce qui concernait l’approvisionnement.
Les
archanges ne pouvaient s’empêcher de se souvenir qu’ils étaient Ses créatures,
et ils L’aimaient. Ils espéraient toujours Sa présence, sans oser la Lui
demander, de peur d’être irrespectueux. Parfois, les soirs où Il les honorait
en restant parmi eux, ils s’installaient tous autour de Lui et écoutaient l’un
d’eux lire des passages des livres qu’Il aimait, ou encore Lui-même qui leur racontait
tout ce qui Lui semblait bon.
Parfois,
rarement, Il autorisait Lucifer ou Gabriel à s’asseoir à ses pieds. L’archange
de la pureté avait même un jour pu poser son front sur Son genou, et Il avait
tranquillement passé la main dans ses cheveux blonds. Le Premier-né s’était
interdit d’en être jaloux.
En
dehors de ces moments, la vie passait, tranquille. C’était dur de proscrire
tout attachement avec les simples anges, mais Lyth les avait prévenus :
« Non
seulement vous êtes leurs supérieurs hiérarchiques et devez donc vous comporter
comme tels, mais en plus ils passeront alors que vous subsisterez ; ils
vieilliront et se flétriront comme les fleurs, les arbres, les animaux alors
que vous resterez jeunes et vigoureux. Aimez-les comme vos enfants, veillez sur
eux, mais préparez-vous à leur mort. »
Ces
mots avaient été terribles. En cette période de naissance, de vie, de
dynamisme, aucun des archanges pas même la froide Rémiel ou le logique Saraqael
n’avait songé à leur fin. La révélation était d’autant plus choquante qu’ils
n’avaient jamais imaginé qu’un ange puisse mourir. Ils étaient tout de même des
créatures de Lyth ! Mais leur Seigneur avait été inflexible :
« La
Vie et la Mort s’entraînent l’un l’autre et amènent le renouveau. Ce sera dur
pour vous, J’en ai conscience, mais vous serez forts. »
Après
pareil compliment, qui eut osé se plaindre ? Ils se résignèrent donc à
l’idée sans protester, mais Lucifer ne se sentait pas mieux pour autant.
Comment pouvait-il aimer les anges et ne pas souffrir de leur perte ? Et
il ne pouvait pas se forcer à leur être indifférent. Il était trop attaché à
l’Eden et à chaque être qui en faisait partie pour se montrer distant.
***
Lorsqu'un
homme et une femme se rapprochèrent un peu trop, rougissant quand leurs mains
s'effleuraient et cherchant le regard de l'autre des yeux, il fut celui qui
intervint, inquiet et amusé. Ce fut également lui qui célébra leur mariage,
rayonnant intérieurement ; l'amour était un sentiment si beau et pur qu'il en
avait les larmes aux yeux. La fête fut magnifique, bien qu'il ait eu autant
d'appréhension que les jeunes époux quant au déroulement de la nuit.
Leur
Seigneur leur avait, pour l'occasion, enseigné à tous la frontière délicate
entre le permis et l’interdit. Lucifer avait été assez horrifié par ce que
leurs corps leur permettaient de faire, et même l’obligation de renouveler la
population angélique ne le convainquait guère d’essayer ce genre d’interaction
avec une femme. C’était gênant et vulgaire !
Curieux
mais timide, il demanda néanmoins discrètement au couple si la nuit de noce
avait été agréable, le lendemain. À sa grande surprise ils avaient répondu que
oui, rouges de confusion et d’embarras.
Dans
les années qui suivirent, après observation assidue, plusieurs couples
demandèrent le mariage à leur tour. C’était un engagement important, à vie...
mais il semblait leur paraître naturel et aucun archange ne protesta malgré
leur perplexité. Des chambres doubles furent mises à disposition des époux, et
rien d’autre ne changea.
***
Les
saisons, les années passaient, le temps se mettant en place, et l’Eden
grandissait. Alun Hevel, la cité de lumière, resplendissait comme jamais. Au
cercle inférieur, prés et pâturages prospéraient sans qu'il y ait de problème
pour en transférer les fruits dans la cité ; les anges grandissaient, et
Lyth amenait régulièrement de jeunes enfants pour ramener un meilleur
équilibre.
Malheureusement,
cela impliquait le flétrissement de la jeunesse et de la vitalité de certains.
Lucifer observait cette évolution avec inquiétude, car, déjà, la vieillesse et
la mort faisaient leurs premières victimes. Les anges semblaient trouver cette
évolution naturelle, eux dont la peau se ridait et dont les articulations se
faisaient douloureuses... et qui pleuraient leurs premiers défunts.
Ç'avait
été un choc pour tous, mais en particulier pour les archanges qui avaient
réalisé plus profondément à quel point la vie de leurs protégés était éphémère.
Ils avaient prié pour le salut de leurs âmes, et pleuré en silence, se
réfugiant auprès d'un Lyth silencieux pour trouver du réconfort.
Il leur
disait à voix basse que la vie était ainsi faite, que eux étaient les
exceptions. Il instaura un rituel pour permettre à tous de faire leur deuil.
C'était peu ; mais c'était déjà ça. La routine continuait. Oui, la mort était
présence, oui, elle rôdait et ferait d'autres victimes, encore, toujours...
mais ainsi était le cycle.
Un
voile sombre s’était abattu pendant quelques jours à Alun Hevel après que le
premier ange ait été mis en terre, il en serait de même chaque fois que cela
arriverait, mais la page se tournait.
Les
archanges firent mine de se rétablir. L’Eden reprit son souffle.
***
Après
cette nouvelle épreuve, les esprits se retrouvèrent plus solidaires, plus forts
que jamais. Les anges se sentaient sûrs d'eux et déterminés, le doute loin de
leurs esprits... et pourtant, Lucifer, lui, était inquiet.
Leur
Seigneur ne se montrait plus. Jadis, Il prenait comme excuse Son travail
prenant de création, mais les nouveaux anges n’étaient plus aussi nombreux
qu’avant et Rémiel seule, aidée de son clan, travaillait à l’élargissement de
la cité si besoin en était. Alors pourquoi ?
L’archange
de la lumière n’avait d’abord rien dit ; après tout, leur maître venait à
intervalles réguliers. Mais ceux-ci s’étaient faits progressivement plus
espacés, et Il ne Se justifiait pas. Oui, Lucifer savait qu’il ne pouvait pas
le Lui demander, Il était leur créateur… mais si Lui ne respectait pas les
règles de politesse qu’Il prônait, comment pouvait-Il espérer être un bon
exemple ? Les archanges pouvaient comprendre, ils étaient plus proches de
Lui, mais les simples anges risquaient d’avoir plus de mal…
Refusant
d’inquiéter ses pairs en leur rapportant ses inquiétudes, et sachant qu'il
réfléchissait toujours trop, Lucifer avait continué d’afficher un sourire
serein et une absence totale d’appréhension. La plupart des anges se fièrent à
sa mine ; même Uriel ne semblait pas remarquer la discordance entre les
sentiments que lui transmettait son empathie et l’expression de son aîné. Apparemment,
elle réussissait à construire autour de son esprit des barrières pour se
protéger – ce qui était bien, le nombre d’habitants d’Alun Hevel allant
croissant elle aurait pu devenir folle si elle ne s’était pas avérée capable de
contrôler son pouvoir correctement.
Le
réconfort vint d’ailleurs, là où Lucifer ne se serait jamais attendu à le
trouver.
Il
fréquentait assidûment la bibliothèque à présent qu’il lui devenait difficile
de s’absenter, afin que son esprit au moins puisse s’évader et rêver loin de la
cité. Au départ, l’omniprésence de Saraqael dans les lieux l’avait
irrité ; l’archange aux cheveux roux lui donnait l’impression de le
scruter sans cesse, pire de l’analyser comme un vulgaire sujet d’expérience.
Cela lui rappelait la période douloureuse où Rémiel se refusait de leur
adresser la parole, et comme alors, il y répondait pas une attitude froide, à
la limite de la politesse.
Puis un
jour l’homme s’était assis en face de lui.
Lucifer
n’avait pas daigné lever les yeux de son livre, jusqu’à ce que le regard
insistant de son pair finisse par l’agacer encore plus qu’à l’accoutumée.
« Que
voulez-vous, Saraqael ?
‒
Une partie d’échecs. Ça vous tente ? »
Pris de
court, l’archange de la lumière avait refermé son livre. Il connaissait le jeu,
qui leur avait été transmis par leur Seigneur afin de rompre la monotonie de
leurs soirées, mais il ignorait que son pair en connaissait les règles.
« Je
suis occupé.
‒
J’ai vu. Vous vous en faites pour rien, et vous le savez. Votre avis ne
changera pas la situation. »
Lui qui
avait cru cacher ses pensées à tous… Mais qui eut imaginé que le silencieux
et déplaisant archange du soleil y
prêterait la moindre attention ?
« En
plus, lire vous fait réfléchir d’avantage, vous permet de laisser errer votre
esprit sans qu’aucun ouvrage ne réussisse à vous captiver assez. Essayez plutôt
les échecs.
‒
Je doute que ce jeu soit plus fascinant qu’un livre…
Saraqael
avait reniflé, et bien que ses lèvres ne soient pas recourbées, Lucifer fut
brusquement persuadé qu’il souriait. Avec les yeux.
‒
Tout dépend du niveau de votre adversaire, Premier-né. Tenté par une
partie ? »
Piqué
au vif par l’arrogance de son pair, il avait accepté. Ils étaient donc sortis
de la bibliothèque pour aller dans le salon privé de l’archange du soleil, qui
n’avait guère été décoré que par des étagères de livres et de notes et par un
bureau, le reste étant composé des meubles standards qui se trouvaient dans
tous les appartements d’archanges. Et, sur une table, trônait un échiquier.
« Je
prends les noirs » déclara Saraqael d’autorité avant de s’installer. « Après
vous, donc. »
Lucifer
releva le menton, s’assit sur le fauteuil qui lui était désigné, et avança un
pion. Il était le premier parmi les archanges, celui qui était désigné pour
être à la tête de l’Eden. Il allait faire ravaler à cet ange fouineur son
arrogance !
Lorsque
le soleil se coucha, la partie était toujours en cours.
Lucifer
avait perdu depuis longtemps toute préoccupation et toute notion du temps,
concentré sur les petites pièces de bois qui avaient sûrement été modelées par
Rémiel. Seuls lui restaient sa dame, son roi, un pion et un cavalier. Son
adversaire disposait d’un fou supplémentaire et gardait donc l’avantage.
Les
mains aux longs doigts nerveux de Saraqael saisirent un cavalier noir, et le
déplacèrent de quelques cases.
« Échec. »
Lucifer
scruta le jeu, cherchant à déchiffrer la tactique de son adversaire tout en
étoffant la sienne. S’il faisait cela, dans trois tour l’autre aurait eu le
temps de faire ceci et… mais cela le menait chaque fois à une impasse. Se mordillant
la lèvre inférieure, il réfléchit intensément à toutes les possibilités, puis
finit par soupirer en déplaçant son roi.
Son
regard croisa celui de son adversaire, qui sourit. Le Premier-né avait perdu,
et ils le savaient autant l’un que l’autre.
« Arrêtons-nous
ici » proposa Saraqael, l’air de rien. « Je peux nous préparer une
infusion d’herbes pour terminer la soirée.
‒
Soirée ? » s’exclama, surpris, l’archange de la lumière. « Oh
Seigneur, je n’avais pas réalisé… »
Son
vis-à-vis eut un reniflement narquois, et se leva pour aller faire bouillir de
l’eau. Ses yeux pétillaient et ne lui donnaient plus la moindre ressemblance
avec une fouine, et son attitude détendue le rendait moins inaccessible. Avec
ses traits relâchés, il semblait presque beau ; après tout, ceux-ci
étaient réguliers bien que son visage soit maigre, et la couleur particulière
de ses iris pouvait rendre son regard aussi fascinant que celui de Raphaël.
Sa peau
avait la couleur d’un petit pain chaud sortant du four, nota Lucifer avec un
certain amusement. Il y avait même une certaine élégance dans ses gestes
mesurés et précis, lorsqu’il cessait de se tenir courbé à gratter un parchemin
de sa plume pour prendre des notes illisibles.
Peut-être
n’était-il pas aussi déplaisant qu’il le montrait d’habitude. Ils n’avaient pas
dû échanger plus de cinq phrases depuis qu’ils étaient venus s’installer dans
le salon au décor banal, impersonnel, et pourtant ils étaient détendus comme
après un long moment de communion entre amis.
« Tenez,
votre tasse. Attention, c’est chaud, et vous devez laisser infuser.
‒
Merci.
Pour la
boisson, pour l’après-midi sans soucis où personne n’était venu les déranger –
mais peut-être étaient-ils inquiets, peut-être l’avaient-ils cherché et
n’avaient-ils pas su le trouver ? – et pour le jeu qui avait chassé ses
soucis.
‒
De rien. La prochaine fois que vous vous sentez seul, n’attendez pas d’être
dépressif. Je suis à la bibliothèque tous les jours, vous savez.
Le ton
un brin moqueur atténuait le reproche caché, et Lucifer se permit de grimacer.
‒
Oui, sans doute avez-vous raison…
‒
Bien sûr que j’ai raison. En doutez-vous ? »
L’arrogance,
elle, ne disparaissait pas, mais elle était dotée d’une teinte d’ironie que le Premier-né
n’avait pas perçue auparavant. À vrai dire, elle s’apparentait plus à de
l’autodérision qu’à de la vanité ; il suffisait de reconnaître le ton
moqueur, le même que Saraqael utilisait en parlant des autres.
« Non,
je m’incline devant tant de perspicacité, finit-il par répliquer avec un
sourire.
Cette
fois, les lèvres de l’autre se courbèrent en réponse.
‒
Mais la prochaine fois, je passerai en soirée, continua-t-il sur un ton
faussement désespéré. Je ne veux même pas imaginer la paperasse en retard qui
doit déjà m’attendre sur mon bureau.
L'homme
aux cheveux roux renifla encore, et ce fut presque comme s’il riait, et ils
échangèrent un coup d’œil complice.
‒
Un peu de citron dans votre infusion ?
‒
Non, merci. Mais si vous avez du miel… »
Polis,
mais aussi amicaux, ils discutèrent sans retenue. De tout, de thaumaturgie, de
sciences et du cycle solaire, de la division du temps en unités plus ou moins
grandes et de la pluie.
La
journée n’avait définitivement pas été perdue.
***
Un
corps s’étira lascivement, faisant rouler des muscles durs sous une peau mate
et marquée de noir, avant de se redresser de toute sa hauteur afin de toiser
les six êtres qui l’entouraient. Un sourire satisfait effleura les lèvres fines
de Belzébuth. Ils étaient parfaits.
Les six
archidémons, créatures de Mal – plus lui, le Premier.
Arrogants,
sûrs d’eux, fiers et violents, tel que leur Créateur avait voulu qu’ils soient.
Ils étaient des êtres de chair, à l’esprit aiguisé mais qui préféraient une
confrontation directe plutôt que mille mots, aux corps langoureux et à la magie
puissante. Six, semblables et différents – hommes, femmes, musclés ou minces –,
qui allaient se regrouper autour de lui car c’était lui qui les avait à sa
charge.
Il en
ferait des princes, chacun d’eux ; il en ferait les maîtres du monde. Ils
étaient déjà les seigneur des Abysses mais ce titre était purement fictif,
celles-ci se résumant à des étendues vides où la vie serait rude. Lui allait
leur faire bâtir des villes, engendrer des peuples, devenir rois d’une
nation ; ils ne seraient plus simplement les serviteurs de Mal, ils
allaient Lui montrer que Ses créatures n’étaient pas des pions mais autant de
piliers qui Lui devaient certes allégeance, mais n’en étaient pas pour autant
faibles.
Belzébuth
enlaça les voluptueuses courbes de Lilith qui se tenait à sa gauche, et son
sourire s’agrandit lorsqu’elle le repoussa, le menton haut.
Tous
indépendants, tous fiers, tous puissants. Mais il était leur maître et ils le
savaient.
« Nous
sommes maintenant sept, annonça-t-il d’un ton nonchalant en s’appuyant sur la
chaise de pierre qui se trouvait devant lui. Sept, comme les sept imbéciles qui
servent notre ennemi et qui se croient seuls au monde. Eux ont déjà commencé ce
que nous esquissons à peine. Comptez-vous être en reste longtemps ?
Divers
reniflements lui répondirent, alors qu’Astaroth grondait légèrement.
‒
Bien. Alors… au travail. »