Résumé des personnages

Dictionnaire des noms communs

 

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Chroniques d'un cycle

Annexe : la Genèse

 

 

Chapitre 6

 

« Le premier monde fut bâti et tous en furent heureux. Mais le Vide diminuait.
Un jour, Néant reprit Ses droits. Par cet acte, Lui-même créa, et ce fut Mémoire »


« Chaque cycle les Premiers et les Seconds reviennent…
mais chaque cycle Néant finit par gagner »

 

Le temps continua de s’écouler sans que la vie ne change en Eden. Lucifer passait dorénavant une grande partie de ses soirées dans les appartements de Saraqael ou dans les jardins, où les deux hommes jouaient aux échecs en parlant des derniers traités de magie qu’ils avaient lus, en sirotant une infusion.

Malgré ces moments de bien-être, certains jours restaient difficiles, bien que ceux-là permettent plus facilement de supporter ceux-ci. C'était en pensant à l'odeur du thé mêlé au citron que Lucifer parvenait à tenir droit devant les pierres lisses des tombes qui s’alignaient, toujours plus nombreuses. Ses inquiétudes passées étaient noyées dans la peine, et dans l'effort fourni pour gérer l’Eden.

Lorsque le jour terrible arriva, la douleur en fut d'autant plus intense qu'elle le prit par surprise.

Lyth était arrivé en matinée et avait fait le tour de la cité, admirant les derniers élargissements, les plus jeunes enfants qui jouaient, les plus âgés qui étudiaient, et avait terminé la journée en le faisant appeler dans la salle de réunion qu’ils utilisaient habituellement pour les annonces officielles.

Il S'installa sur le fauteuil qui Lui était habituellement réservé, faisant signe à Lucifer de prendre place à Ses côtés. Hésitant, il s'exécuta sans comprendre. Pourquoi avoir décidé de lui parler en privé, puisque visiblement ce qu'Il S'apprêtait à lui dire était important ?

« Je ferai appeler les autres plus tard. Je tiens à ce que tu sois au courant avant eux. »

Beaucoup de temps avait passé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient retrouvés ainsi seuls, et que Lyth avait montré à Son Premier-né Ses capacités à lire en lui. Étrangement, au lieu de le réjouir, cela accentua l'appréhension qu'il ressentait.

« Je ne ferai pas de détours, tu es assez fort pour comprendre les raisons qui Me poussent à agir comme Je le fais.

Il prit une inspiration et continua, le visage grave :

‒ Vous avez largement démontré que vous savez vous débrouiller sans Moi, et J'en suis heureux. Tu en es capable, Lucifer, ajouta-t-Il en voyant Son Premier-né pâlir. J’ai été l’impulsion première, le créateur ; c’est à toi de gérer l’Eden à présent, et tu y parviens à merveille. Je ne continue de venir que parce que Ma présence vous rassure, mais vous n’avez pas encore véritablement besoin de Moi.

‒ Ne dites pas cela ! protesta l’archange avant d’avoir pu se retenir, blessé de cette supposition. J’ai besoin que Vous soyez là, et Gabriel, que ferait-il s’il ne Vous avait plus ? Et Uriel ? Ils seraient seuls sans Vous !

‒ Ils t’auraient toi.

L’ange secoua la tête, un rien désespéré. Il refusait d'admettre l'évidence, d'accepter que Lyth avait déjà pris Sa décision.

‒ Je ne suis pas suffisant. Je ne suis pas Vous. Je suis juste… un intermédiaire, un gestionnaire… Je ne suis pas… Je n’ai pas Votre présence, et je ne pourrais jamais Vous remplacer dans leurs cœurs !

Sa voix faiblissait malgré tout, alors que la douleur augmentait. Son Seigneur qu’il chérissait, pour qui il eut donné sa vie, l’abandonnait.

‒ Je ne te demande pas de prendre Ma place ! Je ne vais pas Me fondre dans le Néant. Je ne veux pas vous abandonner et Je serai toujours là, quelque part. Mais Je sais ce que Je dis, Mon Premier. L’Eden est le monde des anges. Ce sont les anges qui doivent s’en occuper – sous ta responsabilité. Pas la Mienne. »

Lucifer Le croyait, quand Il disait qu'Il continuerait de les surveiller, qu’Il serait toujours à ses côtés… mais ce n’était pas pareil que de l’avoir vraiment auprès de lui, que d’entendre Sa voix le rassurer, que de voir Son sourire approbateur. Et ça faisait mal, si mal, et il faillit ne pas savoir retenir ses larmes.

Lyth interrompit ses pensées pour donner ses dernières instructions, ou peut-être aussi pour lui permettre de se concentrer sur un autre sentiment que la douleur :

« Tu sais ce qui est bon, et ce qui est mauvais, tu connais la différence entre le permis et l'interdit. J'ai confiance en toi pour guider les anges de ton mieux. Néanmoins, certains points doivent encore t'être dévoilés.

‒ Je Vous écoute.

L’Élément prit une inspiration.

‒ L’Eden est en symbiose avec vous, archanges. Si l’un de vous venait à mourir, l’Eden risque de s’écrouler. »

Lucifer battit des cils, encaissant le choc. Son Seigneur devait Se tromper, n'est-ce pas ? Les archanges ne pouvaient pas mourir, Il l'avait dit Lui-même. Pas de vieillesse, pas de mort pour eux. Juste l'éternité à voir les autres périr.

Lyth soupira, et couvrit sa main de la Sienne.

« Vous resterez jeunes car le temps n’a aucune prise sur vous. Vous resterez sains car aucune maladie ne peut vous toucher… Mais comme les animaux, ou comme les anges, vous pouvez être tués. Et alors, comme les leurs, vos corps pourriront et votre âme ira dans l’Au-Delà, le Monde des morts.

‒ Ne soyez pas absurde ! »

L’exclamation s’était échappée de ses lèvres avant même qu’il n’ait le temps de réaliser qu’elle pouvait être prise pour une insulte. Inspirant pour se calmer, il se ressaisit, et continua avec plus de calme :

« Aucun ange n’irait en tuer un autre. Les lois l’interdisent, et ce n’est pas dans notre nature. Alors comment pourrions-nous être abattus ? Nous ne sommes pas des animaux que certains voudraient manger !

Lyth poussa un soupir profond.

‒ Il est temps que Je te révèle quelque chose d’important. Certains êtres existent qui voudront la mort des anges. »

Stupéfait, Lucifer écouta son Seigneur lui expliquer l’existence de Mal, qui était Son Ennemi et dont le nom était Sei, et qui voudrait leur destruction. Il entendit pour la première fois parler des Abysses, le monde qui se trouvait plus Bas que l’Eden dans l’ordre des cercles, et que cet Élément malfaisant avait réussi à créer grâce à la Lune.

« Vous ne La connaissez pas. Elle est un Astre comme le Soleil, mais Elle n’est pas présente en Eden ; Elle n'existe qu'à partir du premier cercle qui n'est pas du monde des anges. Elle remplace le Soleil dans sa fonction de tenir les cercles ensemble, parce que Je ne Lui aurais pas permis d’aider Mon ennemi. »

Puis Il parla des démons, qui étaient le contraire des anges, comme Mal était le contraire de Bien, et qui vivaient dans ces lieux à la fois proches et lointains. Il lui expliqua qu’ils allaient devoir s’en défendre, et surtout ne pas s’y mêler, car les démons ne suivaient pas les lois angéliques et qu’ils risqueraient de les pervertir un par un.

« Plus grave, Sei, l’Elément Mal, m’a imité jusqu’au moindre détail : Il a créé des archidémons, au nombre de sept comme les archanges. Ils sont puissants comme vous, et liés aux Abysses comme vous à l’Eden. Mais ils ne sont pas comme vous, car vous êtes faits à Mon image et eux à la Sienne. Fais attention à eux, ils ne pensent pas de la même façon.

Impensable. Impossible. De telles créatures existaient vraiment ?

‒ Pourquoi ne pas nous en avoir parlé plus tôt ? » s’exclama l’archange, choqué.

Leur Seigneur avait été totalement irresponsable de ne rien leur avoir dit ! Ils avaient des ennemis et n’avaient même pas été mis au courant ! Il comprenait mieux à présent la révolte de Saraqael qui, dès son arrivée, avait argumenté pour que la science soit accessible à tous. Une information manquante pouvait être de la première importance, et lorsqu’un être responsable, en qui vous avez placé votre confiance, vous empêchait d’y avoir accès… L’impression était comparable à celle d’une gifle en pleine figure. Lyth les prenait-ils pour des imbéciles ?

« Je Me refusais à vous inquiéter, d’autant plus qu’ils sont moins nombreux et moins organisés que les anges. Avec un peu de chance, ils resteront dans les cercles qui leur sont dévolus et laisseront l’Eden en paix. Mais s’il devait en aller autrement… Vous êtes assez forts pour leur faire face. »

Lucifer dévisagea son créateur en silence. Il se souvenait, à une époque où ils pouvaient encore discuter tous les deux à cœur ouvert, Lyth avait désigné Raphaël comme étant celui qui aurait à sa charge la défense de l’Eden. Et les connaissances innées que ce même Élément lui avait accordé soulignaient à quel point l’emplacement d’Alun Hevel, protégé par des montagnes dans le tout dernier des cercles de l’Eden, était stratégique.

Lyth avait toujours su qu’une confrontation risquait d’avoir lieu. Il était donc en train de lui mentir.

« Un cercle vide sépare l’Eden des Abysses. Il sera nommé Univers, et Je pense que d’autres êtres ne tarderont pas à y apparaître. Sans doute que les alliés de Sei peupleront aussi les Abysses, mais Je ne peux pas trop M’avancer…

‒ Et Vous ne voulez pas rester avec nous au moins le temps que nous rencontrions ces démons, que nous voyions quel sera notre rapport avec eux ?

‒ Je ne peux pas rester plus longtemps dans le monde matériel. Il est construit, finalisé, complet, et Moi qui suis un être de magie pure ne peut qu'en perturber l’Équilibre. Ma présence risque de détruire les trois mondes. »

Lucifer ne sentait plus ses doigts tant il serrait fort ses poings, et il se mordit la langue presque jusqu’au sang pour s’empêcher de hurler : mensonges ! Lyth était trop puissant pour prétendre être incapable de Se créer un corps qui pourrait contenir Sa magie ! Il voulait simplement les abandonner, et Il l’avait prévu depuis le début ! Il ne regrettait même pas de partir !

« Je sais que Je peux compter sur toi. »

Encore des mots vains, encore des mots creux ! Ils n’étaient plus rien pour Lui, et c’était tout.

L’esprit bourdonnant, Lucifer se leva, rangeant sa chaise avec soin sous la table, et s'agenouilla. Jamais il n’avait fait cela auparavant ; jamais de façon aussi formelle. Il avait passé des heures à Ses pieds pour L’écouter parler et à baiser Ses mains comme s’il s’agissait d’un honneur, mais cette fois ses lèvres étaient glaciales lorsqu’il les pressa à Leur dos.

« Dois-je appeler les autres afin que Vous leur fassiez part de Vos adieux ?

‒ Oui, fais-les venir. Je tiens à vous saluer tous les sept. »

Le regard dans le vague, l’archange se redressa, et alla à la recherche de ses pairs dans un état second. Ils lui demandèrent ce qui se passait. Il leur répondit juste de le suivre, incapable de leur expliquer. Une fois arrivés, leur Seigneur leur donna les mêmes explications qu'à lui.

Même le flegmatique Raguel perdit son sourire, même le secret Saraqael blêmit. Tous se pressèrent autour de Lui pour exiger des explications, supplier, gémir… Aucun ne comprit. Lyth l’avait prévu depuis le départ. Il n’avait jamais pensé rester auprès de Ses enfants.

Lui était capable de ne pas S’attacher aux êtres qui étaient sous Sa responsabilité, et Lucifer commençait à douter qu’Il soit capable de les aimer.

Glacial, il les interrompit dans leurs effusions, et sortit de la salle aussi formellement qu'il put. La blessure était cette fois empoisonnée, il le sentait, mais il était incapable de s'en remettre aussi facilement que des autres épreuves qui avaient traversé sa courte vie. Quel antidote pourrait-il être assez puissant ?

Les autres archanges le rejoignirent un à un, et il s'efforça de garder un visage neutre. Peut-être allaient-ils réaliser qu'il essayait de cacher sa colère et non sa tristesse, mais il en doutait ; chacun avait trop mal pour se soucier des autres.

Quoique. Parcourant ses pairs des yeux, il remarqua avec satisfaction que Raguel, à nouveau blasé, se contentait d'hausser les épaules en sortant de la salle de réunion, alors que Saraqael reniflait, cynique. Eux étaient assez forts. Uriel semblait effondrée, bien sûr, mais Raphaël avait posé une main sur son épaule et cela avait suffi à ramener un sourire – douloureux, certes – à ses lèvres. Rémiel restait à part, sourcils froncés, retenant sans doute ses larmes malgré son attitude dure, mais Lucifer ne doutait pas que Raguel irait lui parler aussi vite que possible.

Et puis Gabriel, qui s'éternisait à côté. Évidemment. Qui d'autre leur Seigneur aurait-Il favorisé, sinon l'archange de la pureté, Son favori ?

Lucifer savait, bien sûr, que Gabriel serait le plus touché d'entre eux tous. Peu lui importait ; il n'avait qu'à se remettre seul de la perte de Lyth. L’égoïsme et la jalousie étaient des sentiments vils, bas, mesquins, mais il les sentait lui brûler le cœur plus ardemment que jamais.

Une main se posa sur son épaule et il tressaillit, manquant de peu de frapper celui qui se risquait ainsi à s’introduire dans son espace vital. Se retenant de justesse, il releva le nez pour plonger dans de petits yeux verts qui le fixaient intensément. Saraqael.

Le roux secoua la tête avec lenteur : il ne devait pas perdre son calme, pas devant les autres. Lucifer soupira, reconnaissant qu’il avait raison. Il se détourna donc pour reprendre ses esprits, chipotant nerveusement au bout de ses manches larges.

Ou diable restait Gabriel ?

Agacé, il fit des allez-retours entre la fenêtre et la porte sans que personne ne tente de l’arrêter, pas même Saraqael qui attendait dans un coin, bras croisés. Uriel reniflait sans bruit dans les bras rassurants de son aîné de la foudre, alors que Raguel plaisantait tout bas avec Rémiel, lui redonnant le sourire.

Enfin, les portes s’ouvrirent, et tous se précipitèrent dans un même mouvement pour voir le dernier archange sortir, et – peut-être – apercevoir Lyth une dernière fois.

Mais la salle était vide. L’Élément était parti. Gabriel, cependant, n’était pas seul.

Il tenait serré contre sa poitrine un paquet de linges blancs. Une petite main, délicate, aux doigts minuscules comme une poupée de porcelaine, s’en échappait pour agripper fermement un pan de la toge de l’archange. Quelques touffes de cheveux d’un blond doré qui accrochaient des éclats du soleil ondulaient en belles boucles sur la tête de l’enfant, alors que ses lèvres ourlées, parfaites, s’écartaient pour pousser un adorable soupir. Il retroussa son petit nez en trompette, l’air béat, et ouvrit les paupières sur des yeux d’un bleu profond.

« Par Création, Gabriel, mais qui est-ce ? »

Saraqael était celui qui avait posé la question, et Lucifer aurait voulu qu’il n’en fasse rien, parce qu’il savait. Il avait compris. Et la réponse de l’archange de la pureté confirma ses doutes :

« Il s’appelle Ariel, prince-ange de l’Eden, dernière créature faite par Bien, et il est mon frère.

‒ Un prince-ange ? Qu’est-ce que cela ?

Gabriel berça l’enfant, farouche mais tendre.

‒ Le nom donné aux anges qui ne sont pas archanges, qui ne sont pas liés à l’Eden, mais qui ont la même puissance qu’eux et qui comme eux ne peuvent vieillir.

‒ Ridicule, claqua la voix sèche de Saraqael.

‒ C’est le désir de notre Seigneur que je l’élève, et je le ferai !

L’archange du soleil s’apprêta à répondre, acerbe, mais ce fut cette fois Lucifer qui l’arrêta.

‒ Inutile de continuer cette discussion. Le jeune Ariel aura Gabriel comme frère et tuteur. Saraqael le secondera ; un enfant peut avoir besoin de plus d’un avis. »

Il désignait l’archange du soleil parce que le nouveau-né semblait en posséder les pouvoirs, en plus de pouvoirs saints de guérison, et aussi parce que Saraqael était un bon pendant à l’archange de la pureté, trop axé sur les lois et pas assez sur la réflexion. Cela lui semblait sage.

« Nous ne contesterons pas les derniers vœux de Lyth. »

Personne ne manqua que, comme Raguel, il n’avait pas donné de particule honorifique à leur Créateur. Rémiel lui adressa un regard qu’elle voulait impérieux mais qui semblait surtout choqué, et qu’il ignora pour se tourner vers Gabriel – lequel, heureusement, n’avait pas réalisé.

« Merci, Lucifer. Sois sûr que je prendrai soin de lui. »

Le Premier-né n’en doutait pas. Une seconde, en captant la façon tendre et parentale dont l’homme aux cheveux blonds tenait son jeune frère, la glace fondit… mais aussitôt, il se rappela qu’encore une fois, Gabriel avait eu droit à plus que les autres, et son cœur se gela à nouveau.

« Retirons-nous. Nous annoncerons cette nouvelle aux anges demain » trancha-t-il pour couper court à toutes ces effusions.

Sans attendre de réponse, il tourna les talons et s’en fut vers ses appartements.

 

***

 

Les anges prirent mal le départ de Lyth. C’était prévisible, mais la situation restait difficile à gérer, l’avantage étant que les archanges étaient trop occupés à rassurer leurs clans pour s’inquiéter eux-mêmes. Lucifer raccourcit plusieurs de ses nuits pour rester à discuter avec l’un ou l’autre qui réclamait sa présence, ou pour s’établir autant qu’il le pouvait comme nouveau guide de l’Eden. Leur Élément était parti, certes, mais lui restait, et il ne comptait pas les laisser tomber. Aucun d’eux.

Néanmoins, la crise ne dura pas aussi longtemps qu’il l’aurait cru. Les anges semblaient se reposer sur eux ; sans doute était-ce parce qu’ils n’étaient pas aussi proches de leur Seigneur qu’ils ne l’étaient, en tant qu’archanges, et qu’ils n’avaient que rarement eu l’occasion de Le voir ou de Lui parler.

Malheureusement, cela impliquait qu’il doive retrouver le rythme habituel de ses journées. Il put à loisir réaliser combien elles lui semblaient creuses, à présent. Vides de sens, Lyth et ses lois.

Pendant un moment, il s’efforça d’oublier en se plongeant dans les dossiers, écrivant et signant par automatisme, jugeant les rares litiges entre anges sans s’en souvenir, passant ses journées dans une brume que rien ne semblait vouloir percer. Puis, il laissa ses pas le guider jusqu’au deuxième étage, côté sud, dans le couloir insignifiant qu’il avait déjà souvent visité.

Se retrouvant devant la porte de bois simple, il hésita. Cela faisait fort longtemps. Serait-il bien accueilli ?

Finalement, prenant une inspiration, il frappa.

« Entrez. »

Le ton était aussi sec, aussi agacé que d’habitude. La voix de cet homme sonnait comme une réprimande ; pas qu’il fasse le moindre effort pour changer cette impression.

« Je ne te dérange pas ? murmura-t-il en entrant, faisant attention de ne pas faire trop de bruit.

Saraqael leva le nez des papiers sur lesquels il travaillait, sourcils haussés.

‒ À ton avis ?

‒ Je suis désolé… Je peux repasser plus tard, si tu préfères…

L’archange du soleil roula des yeux et pointa un coin du menton.

‒ Va te préparer une infusion et prends un livre. Je te rejoindrai dès que j’aurai terminé. »

Acceptant le compromis, Lucifer se rendit dans la cuisine fonctionnelle de son pair et mit de l’eau à bouillir. Étrange comme ses pas l’aient amenés ici de cette façon… Lorsqu’il avait rencontré Saraqael, il avait pensé que le roux devait être le plus détestable de tous les archanges ; et pourtant.

Il se mit à préparer un petit sachet d’herbe, ses lèvres esquissant un sourire. Impossible de savoir à l’avance d’où les liens jaillissaient. Parfois, une amitié bizarre pouvait se former entre deux personnes très différentes.

Et parfois, celles-ci n’étaient pas aussi opposées qu’il n’y paraissait.

Il s’installa donc confortablement, du moins autant que ce faire se pouvait dans les fauteuils durs et sans douceur qui meublaient le séjour de Saraqael, et se plongea dans un livre. Il préféra ne pas se demander comment au juste l’archange parvenait à dupliquer ceux qui se trouvaient dans la bibliothèque commune.

 

***

 

Il était presque arrivé au bout quand Saraqael le rejoignit enfin, lui présentant ses excuses pour le temps qu’il avait mis à ce faire.

« J’avais du travail à terminer » expliqua-t-il, et cela clôtura la discussion. « Une petite partie d’échec ?

‒ Volontiers. »

Ils installèrent le plateau rapidement, Lucifer prenant le côté blanc comme à l’accoutumée. Ils entamèrent le jeu, mais il apparut vite que l’archange du soleil était distrait ; bien que ses traits n’aient pas changé d’expression, ses coups eux étaient moins réfléchis, plus lents à venir. N’importe qui d’autre que le Premier-né ne l’aurait probablement même pas perçu, mais ils commençaient à se connaître l’un l’autre. Il devait être tracassé.

Plutôt que de lui poser la question de façon directe, Lucifer se contenta de croiser les mains et d’attendre. Le roux continua de fixer le plateau, concentré sur ses pensées, et il lui fallut de longues minutes avant d’enfin réaliser que son vis-à-vis le regardait lui, et pas ses pions.

« Un problème ?

‒ J’attends que tu me le dises.

Saraqael renifla.

‒ Je ne pensais pas être aussi transparent.

‒ Moi non plus. Nous devons simplement être observateurs.

‒ Tu es peut-être observateur, mais tu es aussi flagrant.

‒ Et si tu me parlais plutôt de ce qui te rend si distrait ? rétorqua l’ange aux cheveux noirs.

‒ Je doute que tu aies besoin d’encore plus de raisons de t’inquiéter… »

Une sonnette d’alarme retentit dans l’esprit de Lucifer. Si son pair disait ça, ce devait être vraiment grave. Et il avait trouvé le meilleur moyen de lui ramener les pieds sur terre. Il ne devait sans doute pas appréhender le concept de « tact » correctement.

« Explique-toi » dit-il, et ce n’était pas un ordre mais ce n’était pas une question non plus.

‒ C’est Lyth. »

Ils échangèrent un regard. « Lyth », plus « notre Seigneur » ni « Son Altesse », ni même « Bien ». Un autre d’entre eux se mettait à oublier la déférence qu’ils étaient sensés avoirs envers leur créateur.

« Qu’a-t-Il fait ou omis de dire ?

‒ En réalité, c’est ce qu’Il a effectivement dit qui me dérange. Il nous a parlé des Abysses et des démons…

‒ Et Il ne l’a fait qu’avant de partir, je sais.

Sa réplique avait été un peu dure, mais Saraqael ne cilla pas.

‒ Ce n’est pas ce que je voulais souligner.

‒ Quoi donc, alors ?

‒ Si tu mettais ton amertume de côté et me laissais terminer, tu le saurais déjà. »

Du tac au tac, merveilleux, ils allaient finir par s’entretuer s’ils continuaient ainsi. Ils étaient déjà tous les deux sur les nerfs.

« Eh bien vas-y, finit-il par lâcher en retenant sa froideur. »

Le roux acquiesça, semblant accepter cette concession comme des excuses. Il se massa l’arrête du nez, et reprit :

« Lyth nous a parlé des démons et des Abysses. Il nous a mis en garde contre eux, nous incitant à la méfiance…

‒ S’ils sont les créatures de Mal, Son ennemi, cela semble logique non ?

‒ Oui, mais… en ce faisant Il nous a mis sur nos gardes. Aucun d’entre nous ne tendra la main vers les démons après des paroles pareilles. N’était-ce pas la meilleure façon de garantir notre hostilité ?… Enfin, ce n’est qu’une supposition.

Lucifer blêmissait au fur et à mesure que Saraqael exposait son point de vue.

‒ Sous-entends tu qu’Il espère que nous nous en prenions à eux même s’ils ne comptent pas être agressifs ?

‒ Disons plutôt qu’Il ne S’y serait pas pris autrement si c’était ce qu’Il voulait. »

Un lourd silence suivit ces mots. La remarque était pertinente, mais malgré les suspicions que le Premier-né avait déjà eu sur son Élément, il n’aurait jamais été imaginer qu’Il puisse les manipuler ainsi. C’était impossible. Ils étaient tout de même ses créatures ! Il ne les aurait pas mis en danger ainsi ! Et pourtant, peut-être…

Lucifer se força néanmoins à secouer la tête en réponse à  Saraqael.

« Considérons cette hypothèse comme non vraie, mon ami, et soyons méfiants autant envers les démons qu’envers notre propre comportement. Penser ne nous mènera à rien tant que nous serons isolés. Une fois que nous aurons rencontré ces êtres qui nous sont soi-disant opposés, nous pourrons nous faire une idée. »

Les paroles étaient sages, et l’archange du soleil qui acquiesça malgré le nuage qui semblait couvrir son front. En silence ils reprirent leur jeu, et ne firent part de leurs inquiétudes à personne.

Mais le doute avait germé.

 

FIN de la Genèse…

… à suivre dans les Enfants de Lyth

 

Prologue des Enfants de Lyth