Chroniques
d'un cycle
Annexe :
la Genèse
Chapitre
6
« Le premier monde fut bâti et tous en furent
heureux. Mais le Vide diminuait.
Un jour, Néant reprit Ses droits. Par cet acte, Lui-même créa, et ce fut
Mémoire »
« Chaque cycle les Premiers et les Seconds reviennent…
mais chaque cycle Néant finit par gagner »
Le
temps continua de s’écouler sans que la vie ne change en Eden. Lucifer passait
dorénavant une grande partie de ses soirées dans les appartements de Saraqael
ou dans les jardins, où les deux hommes jouaient aux échecs en parlant des
derniers traités de magie qu’ils avaient lus, en sirotant une infusion.
Malgré
ces moments de bien-être, certains jours restaient difficiles, bien que ceux-là
permettent plus facilement de supporter ceux-ci. C'était en pensant à l'odeur
du thé mêlé au citron que Lucifer parvenait à tenir droit devant les pierres
lisses des tombes qui s’alignaient, toujours plus nombreuses. Ses inquiétudes
passées étaient noyées dans la peine, et dans l'effort fourni pour gérer l’Eden.
Lorsque
le jour terrible arriva, la douleur en fut d'autant plus intense qu'elle le
prit par surprise.
Lyth
était arrivé en matinée et avait fait le tour de la cité, admirant les derniers
élargissements, les plus jeunes enfants qui jouaient, les plus âgés qui étudiaient,
et avait terminé la journée en le faisant appeler dans la salle de réunion
qu’ils utilisaient habituellement pour les annonces officielles.
Il
S'installa sur le fauteuil qui Lui était habituellement réservé, faisant signe
à Lucifer de prendre place à Ses côtés. Hésitant, il s'exécuta sans comprendre.
Pourquoi avoir décidé de lui parler en privé, puisque visiblement ce qu'Il S'apprêtait
à lui dire était important ?
« Je
ferai appeler les autres plus tard. Je tiens à ce que tu sois au courant avant
eux. »
Beaucoup
de temps avait passé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient retrouvés ainsi
seuls, et que Lyth avait montré à Son Premier-né Ses capacités à lire en lui.
Étrangement, au lieu de le réjouir, cela accentua l'appréhension qu'il ressentait.
« Je
ne ferai pas de détours, tu es assez fort pour comprendre les raisons qui Me
poussent à agir comme Je le fais.
Il prit
une inspiration et continua, le visage grave :
‒
Vous avez largement démontré que vous savez vous débrouiller sans Moi, et J'en
suis heureux. Tu en es capable, Lucifer, ajouta-t-Il en voyant Son Premier-né
pâlir. J’ai été l’impulsion première, le créateur ; c’est à toi de gérer
l’Eden à présent, et tu y parviens à merveille. Je ne continue de venir que
parce que Ma présence vous rassure, mais vous n’avez pas encore véritablement
besoin de Moi.
‒
Ne dites pas cela ! protesta l’archange avant d’avoir pu se retenir,
blessé de cette supposition. J’ai besoin que Vous soyez là, et Gabriel, que
ferait-il s’il ne Vous avait plus ? Et Uriel ? Ils seraient seuls
sans Vous !
‒
Ils t’auraient toi.
L’ange
secoua la tête, un rien désespéré. Il refusait d'admettre l'évidence,
d'accepter que Lyth avait déjà pris Sa décision.
‒
Je ne suis pas suffisant. Je ne suis pas Vous. Je suis juste… un intermédiaire,
un gestionnaire… Je ne suis pas… Je n’ai pas Votre présence, et je ne pourrais
jamais Vous remplacer dans leurs cœurs !
Sa voix
faiblissait malgré tout, alors que la douleur augmentait. Son Seigneur qu’il
chérissait, pour qui il eut donné sa vie, l’abandonnait.
‒
Je ne te demande pas de prendre Ma place ! Je ne vais pas Me fondre dans
le Néant. Je ne veux pas vous abandonner et Je serai toujours là, quelque part.
Mais Je sais ce que Je dis, Mon Premier. L’Eden est le monde des anges. Ce sont
les anges qui doivent s’en occuper – sous ta responsabilité. Pas la Mienne. »
Lucifer
Le croyait, quand Il disait qu'Il continuerait de les surveiller, qu’Il serait
toujours à ses côtés… mais ce n’était pas pareil que de l’avoir vraiment auprès
de lui, que d’entendre Sa voix le rassurer, que de voir Son sourire
approbateur. Et ça faisait mal, si mal, et il faillit ne pas savoir retenir ses
larmes.
Lyth
interrompit ses pensées pour donner ses dernières instructions, ou peut-être
aussi pour lui permettre de se concentrer sur un autre sentiment que la douleur
:
« Tu
sais ce qui est bon, et ce qui est mauvais, tu connais la différence entre le
permis et l'interdit. J'ai confiance en toi pour guider les anges de ton mieux.
Néanmoins, certains points doivent encore t'être dévoilés.
‒
Je Vous écoute.
L’Élément
prit une inspiration.
‒
L’Eden est en symbiose avec vous, archanges. Si l’un de vous venait à mourir,
l’Eden risque de s’écrouler. »
Lucifer
battit des cils, encaissant le choc. Son Seigneur devait Se tromper, n'est-ce
pas ? Les archanges ne pouvaient pas mourir, Il l'avait dit Lui-même. Pas de vieillesse,
pas de mort pour eux. Juste l'éternité à voir les autres périr.
Lyth
soupira, et couvrit sa main de la Sienne.
« Vous
resterez jeunes car le temps n’a aucune prise sur vous. Vous resterez sains car
aucune maladie ne peut vous toucher… Mais comme les animaux, ou comme les
anges, vous pouvez être tués. Et alors, comme les leurs, vos corps pourriront
et votre âme ira dans l’Au-Delà, le Monde des morts.
‒
Ne soyez pas absurde ! »
L’exclamation
s’était échappée de ses lèvres avant même qu’il n’ait le temps de réaliser
qu’elle pouvait être prise pour une insulte. Inspirant pour se calmer, il se
ressaisit, et continua avec plus de calme :
« Aucun
ange n’irait en tuer un autre. Les lois l’interdisent, et ce n’est pas dans
notre nature. Alors comment pourrions-nous être abattus ? Nous ne sommes
pas des animaux que certains voudraient manger !
Lyth
poussa un soupir profond.
‒
Il est temps que Je te révèle quelque chose d’important. Certains êtres
existent qui voudront la mort des anges. »
Stupéfait,
Lucifer écouta son Seigneur lui expliquer l’existence de Mal, qui était Son
Ennemi et dont le nom était Sei, et qui voudrait leur destruction. Il entendit
pour la première fois parler des Abysses, le monde qui se trouvait plus Bas que
l’Eden dans l’ordre des cercles, et que cet Élément malfaisant avait réussi à
créer grâce à la Lune.
« Vous
ne La connaissez pas. Elle est un Astre comme le Soleil, mais Elle n’est pas
présente en Eden ; Elle n'existe qu'à partir du premier cercle qui n'est
pas du monde des anges. Elle remplace le Soleil dans sa fonction de tenir les
cercles ensemble, parce que Je ne Lui aurais pas permis d’aider Mon ennemi. »
Puis Il
parla des démons, qui étaient le contraire des anges, comme Mal était le contraire
de Bien, et qui vivaient dans ces lieux à la fois proches et lointains. Il lui
expliqua qu’ils allaient devoir s’en défendre, et surtout ne pas s’y mêler, car
les démons ne suivaient pas les lois angéliques et qu’ils risqueraient de les
pervertir un par un.
« Plus
grave, Sei, l’Elément Mal, m’a imité jusqu’au moindre détail : Il a créé
des archidémons, au nombre de sept comme les archanges. Ils sont puissants
comme vous, et liés aux Abysses comme vous à l’Eden. Mais ils ne sont pas comme
vous, car vous êtes faits à Mon image et eux à la Sienne. Fais attention à eux,
ils ne pensent pas de la même façon.
Impensable.
Impossible. De telles créatures existaient vraiment ?
‒
Pourquoi ne pas nous en avoir parlé plus tôt ? » s’exclama l’archange,
choqué.
Leur Seigneur
avait été totalement irresponsable de ne rien leur avoir dit ! Ils avaient
des ennemis et n’avaient même pas été mis au courant ! Il comprenait mieux
à présent la révolte de Saraqael qui, dès son arrivée, avait argumenté pour que
la science soit accessible à tous. Une information manquante pouvait être de la
première importance, et lorsqu’un être responsable, en qui vous avez placé
votre confiance, vous empêchait d’y avoir accès… L’impression était comparable
à celle d’une gifle en pleine figure. Lyth les prenait-ils pour des
imbéciles ?
« Je
Me refusais à vous inquiéter, d’autant plus qu’ils sont moins nombreux et moins
organisés que les anges. Avec un peu de chance, ils resteront dans les cercles
qui leur sont dévolus et laisseront l’Eden en paix. Mais s’il devait en aller
autrement… Vous êtes assez forts pour leur faire face. »
Lucifer
dévisagea son créateur en silence. Il se souvenait, à une époque où ils
pouvaient encore discuter tous les deux à cœur ouvert, Lyth avait désigné
Raphaël comme étant celui qui aurait à sa charge la défense de l’Eden. Et les
connaissances innées que ce même Élément lui avait accordé soulignaient à quel
point l’emplacement d’Alun Hevel, protégé par des montagnes dans le tout
dernier des cercles de l’Eden, était stratégique.
Lyth
avait toujours su qu’une confrontation risquait d’avoir lieu. Il était donc en
train de lui mentir.
« Un
cercle vide sépare l’Eden des Abysses. Il sera nommé Univers, et Je pense que
d’autres êtres ne tarderont pas à y apparaître. Sans doute que les alliés de Sei
peupleront aussi les Abysses, mais Je ne peux pas trop M’avancer…
‒
Et Vous ne voulez pas rester avec nous au moins le temps que nous rencontrions
ces démons, que nous voyions quel sera notre rapport avec eux ?
‒
Je ne peux pas rester plus longtemps dans le monde matériel. Il est construit,
finalisé, complet, et Moi qui suis un être de magie pure ne peut qu'en
perturber l’Équilibre. Ma présence risque de détruire les trois mondes. »
Lucifer
ne sentait plus ses doigts tant il serrait fort ses poings, et il se mordit la
langue presque jusqu’au sang pour s’empêcher de hurler : mensonges !
Lyth était trop puissant pour prétendre être incapable de Se créer un corps qui
pourrait contenir Sa magie ! Il voulait simplement les abandonner, et Il
l’avait prévu depuis le début ! Il ne regrettait même pas de partir !
« Je
sais que Je peux compter sur toi. »
Encore
des mots vains, encore des mots creux ! Ils n’étaient plus rien pour Lui,
et c’était tout.
L’esprit
bourdonnant, Lucifer se leva, rangeant sa chaise avec soin sous la table, et
s'agenouilla. Jamais il n’avait fait cela auparavant ; jamais de façon
aussi formelle. Il avait passé des heures à Ses pieds pour L’écouter parler et
à baiser Ses mains comme s’il s’agissait d’un honneur, mais cette fois ses
lèvres étaient glaciales lorsqu’il les pressa à Leur dos.
« Dois-je
appeler les autres afin que Vous leur fassiez part de Vos adieux ?
‒
Oui, fais-les venir. Je tiens à vous saluer tous les sept. »
Le
regard dans le vague, l’archange se redressa, et alla à la recherche de ses
pairs dans un état second. Ils lui demandèrent ce qui se passait. Il leur
répondit juste de le suivre, incapable de leur expliquer. Une fois arrivés,
leur Seigneur leur donna les mêmes explications qu'à lui.
Même le
flegmatique Raguel perdit son sourire, même le secret Saraqael blêmit. Tous se
pressèrent autour de Lui pour exiger des explications, supplier, gémir… Aucun
ne comprit. Lyth l’avait prévu depuis le départ. Il n’avait jamais pensé rester
auprès de Ses enfants.
Lui
était capable de ne pas S’attacher aux êtres qui étaient sous Sa
responsabilité, et Lucifer commençait à douter qu’Il soit capable de les aimer.
Glacial,
il les interrompit dans leurs effusions, et sortit de la salle aussi
formellement qu'il put. La blessure était cette fois empoisonnée, il le
sentait, mais il était incapable de s'en remettre aussi facilement que des
autres épreuves qui avaient traversé sa courte vie. Quel antidote pourrait-il
être assez puissant ?
Les
autres archanges le rejoignirent un à un, et il s'efforça de garder un visage
neutre. Peut-être allaient-ils réaliser qu'il essayait de cacher sa colère et
non sa tristesse, mais il en doutait ; chacun avait trop mal pour se soucier
des autres.
Quoique.
Parcourant ses pairs des yeux, il remarqua avec satisfaction que Raguel, à
nouveau blasé, se contentait d'hausser les épaules en sortant de la salle de
réunion, alors que Saraqael reniflait, cynique. Eux étaient assez forts. Uriel
semblait effondrée, bien sûr, mais Raphaël avait posé une main sur son épaule
et cela avait suffi à ramener un sourire – douloureux, certes – à ses lèvres.
Rémiel restait à part, sourcils froncés, retenant sans doute ses larmes malgré
son attitude dure, mais Lucifer ne doutait pas que Raguel irait lui parler
aussi vite que possible.
Et puis
Gabriel, qui s'éternisait à côté. Évidemment. Qui d'autre leur Seigneur
aurait-Il favorisé, sinon l'archange de la pureté, Son favori ?
Lucifer
savait, bien sûr, que Gabriel serait le plus touché d'entre eux tous. Peu lui
importait ; il n'avait qu'à se remettre seul de la perte de Lyth. L’égoïsme et
la jalousie étaient des sentiments vils, bas, mesquins, mais il les sentait lui
brûler le cœur plus ardemment que jamais.
Une
main se posa sur son épaule et il tressaillit, manquant de peu de frapper celui
qui se risquait ainsi à s’introduire dans son espace vital. Se retenant de
justesse, il releva le nez pour plonger dans de petits yeux verts qui le
fixaient intensément. Saraqael.
Le roux
secoua la tête avec lenteur : il ne devait pas perdre son calme, pas devant
les autres. Lucifer soupira, reconnaissant qu’il avait raison. Il se détourna
donc pour reprendre ses esprits, chipotant nerveusement au bout de ses manches
larges.
Ou
diable restait Gabriel ?
Agacé,
il fit des allez-retours entre la fenêtre et la porte sans que personne ne
tente de l’arrêter, pas même Saraqael qui attendait dans un coin, bras croisés.
Uriel reniflait sans bruit dans les bras rassurants de son aîné de la foudre,
alors que Raguel plaisantait tout bas avec Rémiel, lui redonnant le sourire.
Enfin,
les portes s’ouvrirent, et tous se précipitèrent dans un même mouvement pour
voir le dernier archange sortir, et – peut-être – apercevoir Lyth une dernière
fois.
Mais la
salle était vide. L’Élément était parti. Gabriel, cependant, n’était pas seul.
Il
tenait serré contre sa poitrine un paquet de linges blancs. Une petite main,
délicate, aux doigts minuscules comme une poupée de porcelaine, s’en échappait
pour agripper fermement un pan de la toge de l’archange. Quelques touffes de
cheveux d’un blond doré qui accrochaient des éclats du soleil ondulaient en
belles boucles sur la tête de l’enfant, alors que ses lèvres ourlées,
parfaites, s’écartaient pour pousser un adorable soupir. Il retroussa son petit
nez en trompette, l’air béat, et ouvrit les paupières sur des yeux d’un bleu
profond.
« Par
Création, Gabriel, mais qui est-ce ? »
Saraqael
était celui qui avait posé la question, et Lucifer aurait voulu qu’il n’en
fasse rien, parce qu’il savait. Il avait compris. Et la réponse de l’archange
de la pureté confirma ses doutes :
« Il
s’appelle Ariel, prince-ange de l’Eden, dernière créature faite par Bien, et il
est mon frère.
‒
Un prince-ange ? Qu’est-ce que cela ?
Gabriel
berça l’enfant, farouche mais tendre.
‒
Le nom donné aux anges qui ne sont pas archanges, qui ne sont pas liés à
l’Eden, mais qui ont la même puissance qu’eux et qui comme eux ne peuvent
vieillir.
‒
Ridicule, claqua la voix sèche de Saraqael.
‒
C’est le désir de notre Seigneur que je l’élève, et je le ferai !
L’archange
du soleil s’apprêta à répondre, acerbe, mais ce fut cette fois Lucifer qui
l’arrêta.
‒
Inutile de continuer cette discussion. Le jeune Ariel aura Gabriel comme frère
et tuteur. Saraqael le secondera ; un enfant peut avoir besoin de plus
d’un avis. »
Il
désignait l’archange du soleil parce que le nouveau-né semblait en posséder les
pouvoirs, en plus de pouvoirs saints de guérison, et aussi parce que Saraqael
était un bon pendant à l’archange de la pureté, trop axé sur les lois et pas
assez sur la réflexion. Cela lui semblait sage.
« Nous
ne contesterons pas les derniers vœux de Lyth. »
Personne
ne manqua que, comme Raguel, il n’avait pas donné de particule honorifique à
leur Créateur. Rémiel lui adressa un regard qu’elle voulait impérieux mais qui
semblait surtout choqué, et qu’il ignora pour se tourner vers Gabriel – lequel,
heureusement, n’avait pas réalisé.
« Merci,
Lucifer. Sois sûr que je prendrai soin de lui. »
Le Premier-né
n’en doutait pas. Une seconde, en captant la façon tendre et parentale dont l’homme
aux cheveux blonds tenait son jeune frère, la glace fondit… mais aussitôt, il
se rappela qu’encore une fois, Gabriel avait eu droit à plus que les autres, et
son cœur se gela à nouveau.
« Retirons-nous.
Nous annoncerons cette nouvelle aux anges demain » trancha-t-il pour
couper court à toutes ces effusions.
Sans
attendre de réponse, il tourna les talons et s’en fut vers ses appartements.
***
Les
anges prirent mal le départ de Lyth. C’était prévisible, mais la situation
restait difficile à gérer, l’avantage étant que les archanges étaient trop
occupés à rassurer leurs clans pour s’inquiéter eux-mêmes. Lucifer raccourcit
plusieurs de ses nuits pour rester à discuter avec l’un ou l’autre qui
réclamait sa présence, ou pour s’établir autant qu’il le pouvait comme nouveau
guide de l’Eden. Leur Élément était parti, certes, mais lui restait, et il ne
comptait pas les laisser tomber. Aucun d’eux.
Néanmoins,
la crise ne dura pas aussi longtemps qu’il l’aurait cru. Les anges semblaient
se reposer sur eux ; sans doute était-ce parce qu’ils n’étaient pas aussi
proches de leur Seigneur qu’ils ne l’étaient, en tant qu’archanges, et qu’ils
n’avaient que rarement eu l’occasion de Le voir ou de Lui parler.
Malheureusement,
cela impliquait qu’il doive retrouver le rythme habituel de ses journées. Il
put à loisir réaliser combien elles lui semblaient creuses, à présent. Vides de
sens, Lyth et ses lois.
Pendant
un moment, il s’efforça d’oublier en se plongeant dans les dossiers, écrivant
et signant par automatisme, jugeant les rares litiges entre anges sans s’en
souvenir, passant ses journées dans une brume que rien ne semblait vouloir
percer. Puis, il laissa ses pas le guider jusqu’au deuxième étage, côté sud,
dans le couloir insignifiant qu’il avait déjà souvent visité.
Se
retrouvant devant la porte de bois simple, il hésita. Cela faisait fort
longtemps. Serait-il bien accueilli ?
Finalement,
prenant une inspiration, il frappa.
« Entrez. »
Le ton
était aussi sec, aussi agacé que d’habitude. La voix de cet homme sonnait comme
une réprimande ; pas qu’il fasse le moindre effort pour changer cette
impression.
« Je
ne te dérange pas ? murmura-t-il en entrant, faisant attention de ne pas
faire trop de bruit.
Saraqael
leva le nez des papiers sur lesquels il travaillait, sourcils haussés.
‒
À ton avis ?
‒
Je suis désolé… Je peux repasser plus tard, si tu préfères…
L’archange
du soleil roula des yeux et pointa un coin du menton.
‒
Va te préparer une infusion et prends un livre. Je te rejoindrai dès que
j’aurai terminé. »
Acceptant
le compromis, Lucifer se rendit dans la cuisine fonctionnelle de son pair et
mit de l’eau à bouillir. Étrange comme ses pas l’aient amenés ici de cette
façon… Lorsqu’il avait rencontré Saraqael, il avait pensé que le roux devait
être le plus détestable de tous les archanges ; et pourtant.
Il se
mit à préparer un petit sachet d’herbe, ses lèvres esquissant un sourire.
Impossible de savoir à l’avance d’où les liens jaillissaient. Parfois, une
amitié bizarre pouvait se former entre deux personnes très différentes.
Et
parfois, celles-ci n’étaient pas aussi opposées qu’il n’y paraissait.
Il
s’installa donc confortablement, du moins autant que ce faire se pouvait dans
les fauteuils durs et sans douceur qui meublaient le séjour de Saraqael, et se
plongea dans un livre. Il préféra ne pas se demander comment au juste l’archange
parvenait à dupliquer ceux qui se trouvaient dans la bibliothèque commune.
***
Il
était presque arrivé au bout quand Saraqael le rejoignit enfin, lui présentant
ses excuses pour le temps qu’il avait mis à ce faire.
« J’avais
du travail à terminer » expliqua-t-il, et cela clôtura la discussion. « Une
petite partie d’échec ?
‒
Volontiers. »
Ils
installèrent le plateau rapidement, Lucifer prenant le côté blanc comme à
l’accoutumée. Ils entamèrent le jeu, mais il apparut vite que l’archange du
soleil était distrait ; bien que ses traits n’aient pas changé
d’expression, ses coups eux étaient moins réfléchis, plus lents à venir.
N’importe qui d’autre que le Premier-né ne l’aurait probablement même pas
perçu, mais ils commençaient à se connaître l’un l’autre. Il devait être
tracassé.
Plutôt
que de lui poser la question de façon directe, Lucifer se contenta de croiser
les mains et d’attendre. Le roux continua de fixer le plateau, concentré sur
ses pensées, et il lui fallut de longues minutes avant d’enfin réaliser que son
vis-à-vis le regardait lui, et pas ses pions.
« Un
problème ?
‒
J’attends que tu me le dises.
Saraqael
renifla.
‒
Je ne pensais pas être aussi transparent.
‒
Moi non plus. Nous devons simplement être observateurs.
‒
Tu es peut-être observateur, mais tu es aussi flagrant.
‒
Et si tu me parlais plutôt de ce qui te rend si distrait ? rétorqua l’ange
aux cheveux noirs.
‒
Je doute que tu aies besoin d’encore plus de raisons de t’inquiéter… »
Une
sonnette d’alarme retentit dans l’esprit de Lucifer. Si son pair disait ça, ce
devait être vraiment grave. Et il avait trouvé le meilleur moyen de lui ramener
les pieds sur terre. Il ne devait sans doute pas appréhender le concept de
« tact » correctement.
« Explique-toi »
dit-il, et ce n’était pas un ordre mais ce n’était pas une question non plus.
‒
C’est Lyth. »
Ils
échangèrent un regard. « Lyth », plus « notre Seigneur » ni
« Son Altesse », ni même « Bien ». Un autre d’entre eux se
mettait à oublier la déférence qu’ils étaient sensés avoirs envers leur
créateur.
« Qu’a-t-Il
fait ou omis de dire ?
‒
En réalité, c’est ce qu’Il a effectivement dit qui me dérange. Il nous a parlé
des Abysses et des démons…
‒
Et Il ne l’a fait qu’avant de partir, je sais.
Sa
réplique avait été un peu dure, mais Saraqael ne cilla pas.
‒
Ce n’est pas ce que je voulais souligner.
‒
Quoi donc, alors ?
‒
Si tu mettais ton amertume de côté et me laissais terminer, tu le saurais déjà. »
Du tac
au tac, merveilleux, ils allaient finir par s’entretuer s’ils continuaient
ainsi. Ils étaient déjà tous les deux sur les nerfs.
« Eh
bien vas-y, finit-il par lâcher en retenant sa froideur. »
Le roux
acquiesça, semblant accepter cette concession comme des excuses. Il se massa
l’arrête du nez, et reprit :
« Lyth
nous a parlé des démons et des Abysses. Il nous a mis en garde contre eux, nous
incitant à la méfiance…
‒
S’ils sont les créatures de Mal, Son ennemi, cela semble logique non ?
‒
Oui, mais… en ce faisant Il nous a mis sur nos gardes. Aucun d’entre nous ne
tendra la main vers les démons après des paroles pareilles. N’était-ce pas la
meilleure façon de garantir notre hostilité ?… Enfin, ce n’est qu’une
supposition.
Lucifer
blêmissait au fur et à mesure que Saraqael exposait son point de vue.
‒
Sous-entends tu qu’Il espère que nous nous en prenions à eux même s’ils ne
comptent pas être agressifs ?
‒
Disons plutôt qu’Il ne S’y serait pas pris autrement si c’était ce qu’Il
voulait. »
Un
lourd silence suivit ces mots. La remarque était pertinente, mais malgré les
suspicions que le Premier-né avait déjà eu sur son Élément, il n’aurait jamais été
imaginer qu’Il puisse les manipuler ainsi. C’était impossible. Ils étaient tout
de même ses créatures ! Il ne les aurait pas mis en danger ainsi ! Et
pourtant, peut-être…
Lucifer
se força néanmoins à secouer la tête en réponse à Saraqael.
« Considérons
cette hypothèse comme non vraie, mon ami, et soyons méfiants autant envers les
démons qu’envers notre propre comportement. Penser ne nous mènera à rien tant
que nous serons isolés. Une fois que nous aurons rencontré ces êtres qui nous
sont soi-disant opposés, nous pourrons nous faire une idée. »
Les
paroles étaient sages, et l’archange du soleil qui acquiesça malgré le nuage
qui semblait couvrir son front. En silence ils reprirent leur jeu, et ne firent
part de leurs inquiétudes à personne.
Mais le
doute avait germé.
FIN de la Genèse…
… à suivre dans les Enfants de Lyth