Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de Lyth
Prologue
« Le Seigneur Lyth a cinq Éléments-servants :
Feu, Foudre, Air, Métal et Soleil,
dont les vrais noms sont Frryl, Ksah, Emaë,
Agirath et Essiah. »
- Livre des savoirs, laissé par Lyth dans la
bibliothèque originelle d’Alun Hevel -
Ses
ailes rentrées avec soin dans son dos, invisibles, son aura serrée
contre lui afin d'être le moins perceptible possible, sa cape fermée
pour cacher ses blessures, il se fondait dans la masse de gens, espérant
que ce serait assez. Ici, dans le cercle des Abysses le plus proche de l'Univers,
ne vivaient que quelques peuplades d'elfes, créatures ni bénéfiques
ni maléfiques qu'ils avaient découvert récemment, et
il ne pouvait pas aussi bien s'y cacher qu'au sein d'une cité angélique.
Ses vêtements ne correspondaient pas à la mode locale.
D'un autre côté, s'il avait été en Eden, ils n'auraient
pas pu l'y suivre.
Malheureusement, huit cercles le séparaient encore de la première
ville angélique, car celles-ci étaient regroupées sur
les cercles supérieurs, ceux les plus éloignés de l'Univers,
et l'Entre-monde qu'il devrait traverser pour y parvenir était presque
aussi dangereux que ses ennemis.
Il devait y arriver malgré les obstacles. Tout dépendait de
lui, à présent.
Scrutant malgré lui le ciel, il évita une passante qui le regardait
bizarrement et s'engouffra dans une ruelle plus isolée. Il ne pouvait
plus attendre, il devrait Traverser, même si cela signifiait user de
sa magie, et donc être repéré. Il allait devoir être
rapide…
Serrant les dents, il vérifia que son bras blessé ne l'encombrerait
pas, et ouvrit un Portail d'un geste de la main, puis se précipita
dedans. Aussitôt de l'autre côté, il le referma - il y
avait un infime espoir que ses poursuivants ne l'aient pas perçu -
et déploya ses ailes pour s'envoler. Bien sûr, dans l'Entre-monde,
règne de Chaos, il n'y avait pas vraiment de ciel ni de terre, mais
il était plus rapide ainsi et il avait besoin de toute l'avance possible.
Il ne restait que lui. Il devait rapporter ce qui s'était passé.
Il ne pouvait pas laisser ses pairs se faire de fausses idées, où
ils iraient droit à la catastrophe…
Poussé par cette idée il accéléra, suppliant Lyth
pour arriver sain et sauf. Autour de lui, le décor étrange de
l'Entre-monde devenait flou dans un orange-brun d'immatérialité,
sans forme et sans odeur, alors que les Ombres le guettaient sur son passage.
S'il se faisait attraper par Elles, personne ne savait ce qu'il adviendrait
- personne n'avait survécu pour le raconter.
Heureusement, une fois passée la frontière séparant l'Univers
de l'Eden, Elles se faisaient moins nombreuses ; les anges exorcistes les
repoussaient régulièrement au-delà, afin de faciliter
les nombreux voyages entre cercles en Eden. Cela avait aussi un désavantage
: Elles ne pourraient pas ralentir ses poursuivants qui, il le percevait nettement
à présent, l'avaient repéré et gagnaient peu à
peu du terrain.
Il n'osa pas gaspiller son souffle ni même sa concentration pour une
véritable prière, mais espéra que Lyth était à
ses côtés.
Il ne comprenait pas pourquoi pareille horreur avait eu lieu. Qu'est-ce que
lui et les siens avaient donc fait pour mériter pareil châtiment
? S'étaient-ils montrés trop téméraires ? Non,
l'action de ces monstres ressemblait plus à un jeu cruel et irraisonné,
ou alors il était juste trop naïf pour en comprendre le sens.
Pourtant, innocent, il ne pourrait plus l'être. Pas après avoir
vécu ça.
Il perçut brusquement un être charnel à sa droite, et
battit des ailes pour l'esquiver, envoyant une gerbe d'étincelles dans
sa direction. Profitant des quelques secondes que son adversaire perdit pour
éviter son attaque, il accéléra encore, suppliant Ksah
de lui accorder la force d'arriver à destination.
Lorsqu'il sentit une lame lui traverser le dos, il comprit qu'il n'avait pas
été entendu, bien qu'il parvienne à continuer de voler.
Ses ailes n'avaient pas été touchées, mais le couteau
était entré profondément dans sa chair. Il ne tiendrait
pas longtemps.
Les cinq créatures qui le poursuivaient furent sur lui quelques secondes
plus tard, et le forcèrent à Traverser à nouveau pour
se retrouver loin de l'intangible Entre-monde. Ils le plaquèrent dos
contre sol, immobilisant ainsi ses ailes, et maintinrent ses bras et ses jambes
pour qu'il ne puisse pas se débattre.
" Lâchez-moi ! Lâchez-moi, vous n'êtes plus sur vos
terres, vous êtes en Eden ! " s'écria-t-il en se tordant
pour leur échapper.
Il savait bien que ses suppliques seraient vaines, pourtant. Ses compagnons
avaient hurlé et prié mais rien n'avaient su arrêter leurs
bourreaux. Rien ne pourrait, sauf l'arrivée d'autres anges qui pourraient
lui prêter main forte.
Avec un cri de rage, demandant vengeance, il déploya son aura de toutes
ses forces, émettant un appel à l'aide qui pouvait être
entendu à plusieurs heures de vol. Il savait bien qu'aucun des siens
ne se trouvaient alentours, il n'était que dans le dixième cercle
et les habitations commençaient à peine au septième,
mais ses ennemis peut-être n'étaient-ils pas aussi bien informés…
Peine perdue, ils se contentèrent d'en rire.
" Prendrons-nous notre plaisir avec celui-ci ? En filant, il nous a empêché
de nous amuser avec les autres et nous avons dû les achever.
? Pas de jeu, pas ici. Nous allons déjà être obligés
de le ramener sur les lieux pour qu'il n'y ait pas de problème…
? Tuons-le juste avant qu'il ne s'amuse encore avec ses éclairs. Ils
peuvent nous être fatals. "
Juste pour les contrarier, et peut-être pour leur faire encore du mal,
le jeune ange puisa encore dans la foudre qui était en lui pour brûler
ceux qui le maintenaient - mais cela ne servit qu'à les rendre plus
enragés, furieux qu'ils étaient déjà d'avoir dû
le poursuivre à travers la moitié des Trois Mondes. Alors qu'il
se relevait maladroitement, l'un d'entre eux saisit le couteau planté
entre ses ailes et tira.
Il s'effondra en hurlant. Lyth, que la douleur était cuisante ! Ses
jambes ne le portaient plus, cotonneuses, et ses yeux ne voyaient plus avec
clarté. Dire qu'il y était presque arrivé… Quelques minutes
de plus à peine, après avoir couru des heures durant… En vain.
Il gémit son désespoir, mais cela n'arrêta aucunement
les tortionnaires. Sans même prendre la peine de l'achever entièrement,
ils rouvrirent un portail et le traînèrent sur le chemin inverse
de sa fuite, jusqu'au carnage qui avait commencé en début de
matinée.
" Espérons que personne n'a trouvé les autres cadavres,
il ne manquerait plus qu'on doive s'encombrer de celui-ci, marmonna une des
créatures dans sa barbe.
- Ne t'en fais pas, j'ai placé une illusion sur eux. Personne ne les
remarquera tant que nous ne serons pas arrivés. "
L'ange, brumeux, presque aveugle, sentit la colère le traverser à
nouveau. Ils parlaient des siens, laissés sans sépulture à
ciel découvert, leur vie arrachée à eux prématurément,
comme s'il s'agissait de vulgaires animaux ! Impuissant à se débattre,
il ne put qu'enfoncer ses dents dans le bras de celui de ses tourmenteurs
qui le portait, grimaçant en goûtant le froid de sa peau livide.
Sa tête fut tirée en arrière par les cheveux, et il gémit
encore alors qu'une paire d'yeux rouges le fusillaient du regard.
" Je me serais bien amusé avec toi, angelot, mais nous sommes
à court de temps. Cependant, comme tu sembles si pressé de mourir,
je vais répondre à ton insistance.
Un métal froid et acéré fut pressé contre son
cou.
- Un dernier mot ? demanda la créature, narquoise.
- Vous payerez pour ça, murmura l'ange d'une voix rauque. Maître
Raphaël ne laissera pas passer une insulte pareille faite à son
clan.
Des rires sifflants, horribles, retentirent autour de lui.
- Sauf qu'il n'aura aucune preuve, angelot. Et devine à qui tes pairs
penseront en premier, lorsqu'ils trouveront vos corps ? "
La réponse était évidente, et c'était même
elle qui lui avait permis de tenir debout si loin, pour arriver jusqu'aux
siens et leur dire la vérité. À présent qu'il
avait été pris, celle-ci ne serait jamais connue.
" J'ai failli, songea-t-il alors que le poignard lui ouvrait la gorge.
Lyth seul sait quelles seront les conséquences de mon incompétence.
"
Puis tout s'arrêta pour lui. Bientôt, il ne fut plus qu'un cadavre
transporté par ses meurtriers, bientôt, il ne fut plus qu'un
corps parmi d'autres, puis un symbole réclamant vengeance, réclamant
du sang contre le sang, faisant hurler de colère ceux de son clan qui
ne supportaient pas de voir leurs pairs ainsi assassinés.
Dire que deux ans plus tôt, tout allait bien. Personne n'aurait imaginé
ça, personne n'aurait même avancé cette éventualité,
pas même le pessimiste Saraqael, pas même l'intolérant
Gabriel.
Deux ans plus tôt, la mort et la peur n'étaient encore que des
abstractions.
Deux ans plus tôt…