Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 1
« C’est Raphaël, avec sa fougue habituelle, qui alla en premier
voir les Abysses.
Il n’est pas archange de la Foudre pour rien. »
- Journal de
Lucifer -
Lucifer but une gorgée de thé chaud, puis fronça
les sourcils, scrutant le plateau de jeu placé devant lui. Il n’avait pas pris
en compte la possibilité de cette manœuvre, et quelles que soient ses
projections, il ne parvenait qu’à calculer en combien de tours il allait être
mis échec et mat. De l’autre côté de la table en bois sur laquelle se trouvait
le jeu, Saraqael le regardait d’un air neutre – mais ses yeux souriaient malgré
lui.
« Très bien, je renonce, finit par annoncer
l’archange de la Lumière en faisant basculer son roi. Tu as gagné.
‒ Tu as mis un certain temps à l’admettre.
‒ J’ai horreur de baisser les bras sans
avoir exploré toutes les possibilités d’action, tu le sais bien je
pense ? »
Ils se sourirent par-dessus le plateau d’échecs.
Lucifer avait la peau très blanche, et ce fait était souligné par ses yeux
noirs et par la profondeur de ses yeux bleus, mais Saraqael, face à lui, était
bien plus pâle encore. Sa peau de roux n’était pas une explication suffisante,
comme le confirmaient les lourds cernes qui soulignaient ses yeux. Il
travaillait vraiment trop.
« Je compte bien égaliser les scores à
notre prochaine partie, dit-il en remettant les pièces en place sur les cases
de bois poli, espérant le corrompre encore un peu au repos.
‒ Navré, mais celle-ci devra attendre,
contesta malheureusement Saraqael. Je dois redescendre à Essiah, j’ai du travail. »
L’Eden, monde des anges, avait bien cru depuis
sa création, en taille et en organisation. Chacun des sept archanges avait
choisi un cercle où s’établir avec son clan, et Alun Hevel, première cité des anges,
avait gagné le titre de capitale. Les sept premiers cercles avaient été
distribués alors que les sept plus proches de l’Univers, monde-tampon entre
l’Eden et les Abysses, restaient vides.
Essiah était la cité principale du deuxième
cercle, celui des anges de soleil ; c’était l’endroit où étaient
entreposée les archives de l’Eden, ainsi qu’une copie de chacun des livres
connus.
« Bien sûr, je comprends… Puis-je espérer
te revoir ici ce soir ? tenta Lucifer.
‒ Je ne pense pas. Je voudrais clore les
dossiers qui me restent, et je dois ensuite vérifier le fonctionnement de la
bibliothèque ; les anges à qui j’ai confié la tenue des archives ne sont
pas encore parfaitement formés. »
Le Premier-né sourit, tout en se mettant à
ranger les pièces blanches et noires dans leurs compartiments.
« Personne n’est jamais irréprochable à tes
yeux.
Saraqael renifla, un rien amusé.
‒ Parce que personne ne fait assez
d’efforts.
Il se leva, et mit son manteau sur ses épaules.
‒ Pas même toi, d’ailleurs… tu sembles
préoccupé ces derniers temps. Ta distraction est évidente lors d’un jeu comme
les échecs où la concentration est la clef de la réussite.
‒ Tu sais bien la question qui me pose
problème. Elle n’a pas changé en dix ans ni en vingt ! J’hésite à encore
nous réunir en conseil pour en parler. Après tout, les positions resteront
toujours les mêmes, quoi que je fasse. »L'archange du soleil fronça le
nez, agacé. Les démons, bien sûr, encore et toujours. Quels autres problèmes
l'Eden aurait-il donc eu à affronter ? Une solide organisation s'était mise en
place sans problème, chacun d'eux sept prenant soin de son clan avec attention,
et seuls des incident mineurs avaient eu lieu - rien de bien alarmant. Au sujet
des Enfants de Sei, comme les anges surnommaient parfois les habitants des
Abysses, c'était tout le contraire… dès le premier jour, ils avaient été
incapables de se mettre d'accord.
" J'en suis aussi exaspéré que toi, et que tous les autres sans doute,
même si nos avis divergent. Tu connais d'ailleurs mon point de vue… Entrer en
contact avec eux était bien, mais ne jamais avoir vu l'ombre d'un archidémon
est inquiétant et dangereux. Tant que nous ne leur aurons pas parlé, nous ne
saurons pas quelles sont les intentions des Enfants de Sei à notre égard.
Lucifer soupira.
- Je sais, je sais… mais tu n'ignores pas ce que pensent les autres. J'ai beau
dire qu'ils sont inoffensifs, Raphaël a rapporté qu'ils ne suivaient pas les
mêmes lois que nous et c'est effrayant pour les anges. "
Saraqael roula des yeux. Il noua les pans de son manteau en quelques gestes
rapides et nerveux, puis ferma son col, et se rassit ensuite pour fermer les
lanières de ses bottes.
" Dis plutôt que ça dégoûte Gabriel. Il est incapable d'appréhender le
fait qu'ils ont été créés par un autre Élément, et qu'il est donc logique
qu'ils se comportent différemment.
- Il craint juste que nous ne nous laissions contaminer par leur façon de
faire, tempéra Lucifer bien qu'il soit plutôt d'accord avec l'analyse de son
ami. Ce serait plus facile si tu leur parlais de tes propres observations…
- Non.
La réponse, sèche, était la même chaque fois qu'ils avaient cette conversation.
- Mais pourquoi ?
- Parce que je ne veux pas que qui que ce soit sache ce que je suis capable de
faire ! s'exclama son cadet, sortant de son habituelle réserve. Tu es le gérant
de l'Eden donc je me devais de t'en parler, surtout que j'ai développé cette
capacité pour ta propre sécurité puisque tu insistais tant pour Descendre !
- Les autres archanges sont en droit de savoir, et tu le sais. Tu as acquis par
toi-même la capacité d'espionner à distance, de manière discrète et efficace,
et tu as réuni beaucoup d'informations…
Saraqael se leva, sombre.
- Je mets mes observations dans ta bouche et c'est mieux ainsi. Ils ne sont pas
prêts à savoir… Je suis déjà illusionniste et hypnotiseur ! Tu sais que ces
capacités sont mal vues par les anges qui ne sont pas de Soleil.
Lucifer secoua la tête, convaincu seulement à moitié.
- À ton gré. Rentre donc à présent, nous avons tout deux du travail… "
Saraqael retint une dernière remarque puis acquiesça et, ouvrant un portail,
s'engouffra dans l'Entre-mondes.
***
La faible lumière du soleil n’avait pas encore
tout à fait émergé des pics déchiquetés des montagnes, sombres géants qui
dominaient le paysage. Élément-servant de Lyth, qui s’appelait aussi Bien et
était le créateur des anges, Essiah n’appréciait guère que Ses rayons aient été
volés par les créatures de Sei afin d’éclairer les Abysses, aussi se
montrait-Il toujours réticent dans Sa tâche dans les Bas Cercles de Sous
l’Eden.
Fin appréciateur de ce spectacle, Belzébuth
referma les pans de son manteau d’ombres sur lui pour ne pas se laisser
distraire par le froid. Les quelques minutes qui séparaient son lever de celui
du soleil étaient les seules calmes de la journée. À vrai dire, tout le monde
était loin de se lever aux aurores ; néanmoins, en tant que maître des
lieux, il considérait qu’il était de son devoir d’être prêt à toute
éventualité, et ce quelle que soit l’heure. Étant donné les mouvements qu’il avait
perçus dans les cercles au-delà de ses frontières, il préférait être prudent.
« Déjà là ?
Belzébuth renifla sans détourner les yeux du
spectacle.
‒ C’est toi qui es en retard,
Astaroth. »
Le grand démon qui venait d’apparaître à ses
côtés s’adossa contre la paroi de pierre glacée comme si elle était
molletonnée, un sourire amusé aux lèvres.
« Lilith m’a interrompu alors que je
sortais.
‒ Elle
est déjà debout ?
‒ Elle l’était pas quand elle m’a
retenu. »
Belzébuth laissa échapper un léger rire de
gorge. Ses pairs avaient tous un caractère bien affirmé, et Lilith parmi tous
savait ce qu’elle voulait et quand.
Il les appréciait tous, autant qu’ils étaient.
Même si Astaroth avait sa préférence.
Eux deux avaient été les premiers ici-bas,
pendants de Lucifer et Gabriel en Eden, et ils avaient passé plusieurs cycles
lunaires isolés. Sei n’était pas aussi sociable que Son opposé et ennemi Lyth,
Il n’avait guère partagé que de brefs instants avec eux, et même si Belzébuth
ressentait dans la moindre fibre de son être qu’il Lui appartenait – ou
peut-être à cause de cela justement – il n’en était pas réellement proche.
Astaroth, par contre, l’avait compris sans
qu’ils aient à échanger le moindre mot. Au départ, Belzébuth avait été jaloux de
la prestance de cet homme qui portait le titre d’archidémon du Sang. Il se
savait imposant, mais l’autre le dépassait de bien une tête, et bougeait comme
si le monde s’adaptait au moindre de ses pas. Musclés, ils l’étaient tous les
deux, mais Astaroth était plus félin, plus animal sans doute. Ses yeux
semblaient lire jusqu’au plus profond de l’âme, deux prunelles d’or contrastant
avec sa peau mate.
Depuis, la situation avait heureusement changé.
L’envie n’avait pas de raison d’être ; Astaroth était Astaroth, comme
personne d’autre ne pouvait l’être et lui, Belzébuth, était lui-même mieux que
l’archidémon du Sang ne le serait jamais. Après tout, il était le maître des
Ténèbres – personne n’oserait lui contester se titre, ni celui plus noble
encore de seigneur des Abysses.
Le léger bruit de graviers dévalant un peu plus
bas le tira de ses pensées. Le soleil avait à présent dépassé la cime des
montagnes qui lui faisaient face, et il était temps de bouger. La journée
commençait.
« Allons-y. »
Son ton était trop doux pour être un ordre, et
trop dur pour être une suggestion. Aucun d’eux n’en débâtit ; ils se
mirent simplement en route, retournant vers la ville que les démons avaient
bâtie dans la roche sans que jamais leurs pas n’hésitent sur les rochers glissants.
***
Haut comme trois pommes, le jeune Prince-ange
Ariel s’efforçait de rester sagement assis sur la chaise qui lui avait été
désignée, et de déchiffrer le livre qui était posé devant lui. Il s’agissait
d’un Livre de Lois Angéliques illustré, élaboré par le clan des anges du vent
d’Uriel pour les enfants de son âge. Sauf qu’il n’aurait pas dû être un enfant.
Né plusieurs décennies auparavant, le jour-même
du départ de leur Seigneur Lyth pour le Monde Extérieur où vivaient les
Éléments, sa croissance ne semblait suivre aucun schéma connu. Il paraissait
avoir à peine six ans au lieu d’être déjà adulte. Bien des théories avaient été
élaborées à son sujet, passant par l’influence de son potentiel magique – qui
était presque l’égal de celui des archanges comme en témoignait son titre – au
bon vouloir de leur Seigneur, mais au final seuls les faits étaient là :
corps et esprit, il grandissait au ralenti.
Ses pouvoirs, par contre, ne faisaient que
croitre, et il apprenait à les utiliser avec application sous la houlette de
Gabriel, qui était son tuteur et qu’il considérait comme son frère aîné. À la
fois guérisseur et illusionniste, il dépendait aussi de Saraqael, mais celui-ci
avait du mal avec les enfants. Ariel passait donc le plus clair de son temps
auprès de son frère, sauf quand celui-ci avait des affaires urgentes à régler.
Comme maintenant.
Il retint un soupir, et enroula une boucle de
ses cheveux dorés autour de son doigt. Combien de temps devrait-il encore
attendre ?
« Maîtresse Rémiel ? demanda-t-il dans
un murmure.
L’archange du métal, occupée à son bureau, leva
le nez du dossier dont elle s’occupait.
‒ Oui ? »
Gabriel lui ayant maintes fois rappelé d’être
poli, il s’excusa de la déranger en rougissant, ce qu’elle lui fit cesser d’un
signe autoritaire de la main.
« Que veux-tu ?
‒ Juste savoir si vous savez quand est-ce
que mon frère… je veux dire, Son Altesse Gabriel aura terminé… ?
Le visage strict de la jeune femme se détendit
brièvement.
‒ Je crains qu’il ne revienne pas avant ce
soir. Tu t’ennuies de ta lecture ?
‒ Oh non, pas du tout ! C’est très
intéressant. J’en parcours un chapitre tous les jours avant d’aller au lit,
avant ma prière.
‒ Gabriel ne te fait pas lire directement
sur les textes sacrés ?
Ariel rougit, honteux.
‒ Mes professeurs disent que je suis
encore trop jeune. »
Rémiel fronça le nez, une expression surprenante
venant d’une archange connue pour sa sévérité. Elle se leva et alla vers
l’étagère de son bureau, y prenant un volume d’un geste sûr. Jetant un coup
d’œil au passage où en était arrivé le Prince-ange, elle le feuilleta quelques
instants avant de le poser ouvert sur la table.
« Lis. »
Surpris mais ravi de la difficulté de la tâche,
le petit garçon blond plissa les yeux pour déchiffrer les caractères
minuscules.
« Si un homme… prend sa… sœur… fille de son
père ou… fille de sa mère…
‒ Tu vois ? Tu y arrives sans
problème, affirma l’archange. Continue comme ça. »
Ariel lui renvoya un sourire rayonnant avant de
se replonger dans sa lecture. Sans faire de bruit, Rémiel retourna s’installer
à son bureau, satisfaite.
Uriel était douée pour s’occuper des
nouveau-nés, mais elle était trop douce, n’exigeait pas assez de ses élèves.
Parfois, il suffisait d’augmenter un peu la difficulté pour que ceux-ci
essayent de relever le défi.
Quand, quelques minutes plus tard, Raguel passa
la tête par la porte entrebâillée, Ariel était toujours le nez sur les textes
sacrés, sourcils froncés, et chuchotant les mots complexes qu’il déchiffrait.
« Je ne dérange pas ? sourit
l’archange du feu avec un clin d’œil à sa collègue.
‒ Non, pas du tout. Un problème ?
Raguel entra, passant la main dans ses cheveux
roux avec un soupir embarrassé.
‒ Ah, c’est juste que Lucifer et Gabriel
se chamaillent à nouveau au sujet de la prochaine réunion avant même qu’elle
n’ait lieu…
Elle fronça les sourcils.
‒ De quoi s’agit-il ?
‒ Gabriel a voulu punir deux anges
masculins un peu trop proches à son goût, mais Lucifer argumente que tant que
leur relation reste platonique, il n’y a pas matière à châtiment.
‒ C’est une interprétation un peu laxiste…
L’archange s’assit et étira ses longues jambes.
‒ Sans doute, mais pour une fois il peut
renvoyer l’argument préféré de Gabriel à son expéditeur : les textes ne
parlent que de péché que lorsque l’acte est consommé, donc si l’interprétation
doit être faite à la lettre…
La jeune femme fronça les sourcils, peu
convaincue.
‒ Ce n’est pas vraiment suffisant. Nous
sommes les créatures de Lyth, nous nous devons de comprendre ce qu’Il entendait
par les lois.
‒ Lucifer considère que nous nous devons
d’être tolérants, et que si deux anges s’aiment assez pour supporter les
regards des autres malgré l’interdiction latente, ils sont admirables. Je suis
plutôt d’accord avec lui sur ce point… Et puis, ils ne font de mal à personne.
Tant qu’il n’y a pas de péché de chair, quel mal y a-t-il ? »
Rémiel fit la moue. Elle ne trouvait pas
d’arguments, mais l’idée de voir deux hommes – ou deux femmes – former un
couple était malgré tout un peu… dérangeante. Pourtant, Raguel avait
raison : si les lois ne l’interdisaient pas, c’était permis.
« Enfin, je suis venu chercher un peu de
soutien pour arrêter le massacre. Au point où nous en sommes, nous pouvons
improviser une réunion tout de suite.
La jeune femme blonde hocha la tête et se leva,
avant de se souvenir du Prince qu’elle avait à sa charge.
‒ Je ne peux pas emmener Ariel… »
Entendant son nom, le petit garçon leva les
yeux. Rémiel reprit aussitôt une expression sévère, et Raguel agrandit
l’éternel sourire qu’il avait aux lèvres.
« Pourquoi pas ? Il participera un
jour, et il semble fort sage. Puis, je suis certain que, quelque part, Lucifer
et Gabriel éviteront de monter la voix devant lui. Après tout, ils doivent
montrer le bon exemple. »
L’archange du métal s’apprêta à protester, puis
remarqua l’espoir naissant dans les yeux du petit garçon. Retenant un soupir,
elle hocha la tête.
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