Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants
de Lyth
Chapitre 4
« L’Élément
Vie, Cletho, est un Élément primaire au même titre que le Seigneur Lyth.
Elle s'est alliée à lui, permettant la
création du septième clan angélique
en leur donnant le pouvoir de
guérison. »
- Livre des savoirs, laissé par Lyth dans la
bibliothèque originelle d’Alun Hevel -
Gabriel était connu, en Eden, pour être sévère et intransigeant, quoique
juste. Beaucoup d’anges ne l’aimaient pas – souvent, ceux-là même qui, comme
Raguel par exemple, se laissaient un peu aller – mais beaucoup d’autres
l’appréciaient pour savoir faire régner une harmonie rigoureuse autour de lui.
Son clan, composé de guérisseurs et d’exorcistes, était de loin le plus strict,
sans qu’aucun de ses membres ne s’en plaigne.
La santé, considérait l’archange de la pureté, c’est un bon
entrainement, une vie saine, et une morale sans failles. Pour ce faire, suivre
les commandements du Seigneur Lyth était la meilleure des façons de vivre.
Il n’aurait jamais osé imposer quoi que ce soit aux autres qu’il ne
puisse pas faire lui-même, et il affichait donc un comportement exemplaire en
tout points : il se levait tôt le matin, faisait un travail irréprochable,
s’occupait de son jeune frère Ariel de son mieux – l’enfant était la seule
raison pour laquelle il rentrait régulièrement tôt chez lui, afin de ne pas le
laisser seul et de lui donner toute l’affection dont il avait besoin – et
faisait un point d’honneur à être toujours en forme.
Pour cette raison, il n’avait que peu d’instants de répit, et profitait
des quelques moments de bonheur simple qui se présentaient à lui. Souvent,
ceux-ci lui étaient fournis par Ariel ; d’autres fois, par les anges dont
il avait la charge. Comme ce jour-là.
Le temps était superbe, le ciel bleu à peine tacheté de nuages malgré la
légère fraicheur de la soirée, et convenait parfaitement à la cérémonie qu’il
venait de célébrer : un mariage tout à fait charmant, où la mariée
rougissante était belle comme une jeune pousse, et le marié timide mais
souriant.
Bien qu’aussi gêné qu’eux, Gabriel s’était fait un devoir de les
instruire des lois angéliques adaptées à leur nouvelle situation, de son ton le
plus professionnel. Il avait la luxure en horreur – qu’y pouvait-il y avoir
dans le monde de plus répugnant, de plus salissant ? – mais avait souri
avec bienveillance devant ce jeune couple qui allait découvrir un plaisir rendu
pur par leur union devant Lyth. Il leur espérait tout le bonheur possible.
La cérémonie était terminée à présent, et l’archange s’était éclipsé de
la petite fête où les nouveaux époux avaient invité leurs familles et leurs
amis. Il n’y était guère apparu que pour leur faire honneur, et ne voudrait pas
la gâcher par sa présence, qui rendait tout bien trop formel. À la place, il
avait été rejoindre Ariel, et tout deux marchaient à présent vers leurs
appartements personnels.
Même si célébrer le mariage avait empiété sur une bonne partie de sa
journée, l’obligeant à retarder la remise de certains de ses dossiers, il
n’aurait pas voulu la raccourcir. Après tout, c’était un de ses devoirs que
d’unir les anges de son clan, et quelque part, il le trouvait bien plus
important que les formalités administratives dont il avait la charge. Bien sûr
les baptêmes et les naissances – dont il s’occupait en tant que guérisseur –
étaient primordiaux eux aussi, mais ce n’était pas pareil.
« Tu comprends, Ariel » expliqua-t-il à son jeune frère
« un ange, à la naissance, est l’espoir d’une vie, mais aussi une personne
à former. En grandissant, il devra apprendre ses devoirs et ses
responsabilités, qui ne sont pas tous faciles. »
L’enfant acquiesça gravement. Son aîné lui parlait souvent des lois, et
de tout ce qu’il devrait faire une fois grand, en tant que Prince-ange. Ce
titre signifiait qu’il serait aussi puissant que les archanges, et donc
immortel, même s’il n’était pas lié à l’Eden par sa magie comme eux ;
c’était une position très importante. Il avait parfois du mal à s’imaginer tout
ce qu’il devrait faire, mais se promettait de toujours travailler de son mieux.
« Un mariage, par contre » continuait Gabriel « est une
vraie célébration. Quelque part, c’est aussi une libération. Les lois existent
pour une raison, mais c’est un plaisir que d’unir deux jeunes gens en sachant
qu’ils vont par la suite pouvoir enfin profiter pleinement de leur relation,
physiquement et mentalement.
Il eut un petit rire gêné.
‒ Tu es peut-être un peu jeune pour ça… Je ne devrais pas t’en
parler.
L’angelot aux cheveux blonds grimaça.
‒ Tu veux dire qu’ils peuvent se faire des bisous, une fois qu’ils
sont mariés ?
Gabriel rit à nouveau, plus franchement cette fois.
‒ Oui, c’est ça.
‒ Alors, quand on n’est pas marié, on ne peut pas s’en
faire ? Parce que tu m’en fais toujours un quand tu me mets au lit.
‒ Ce n’est pas pareil, Ariel. Il y a plusieurs formes d’amour…
Moi, je suis ton grand frère, et je suis aussi un peu comme ton père. Donc je
peux te câliner… Mais quand deux personnes sont amoureuses et se marient, elles
se câlinent aussi… Sauf que c’est différent.
Il secoua la tête en soupirant.
‒ Tu comprendras mieux quand tu seras plus grand. C’est vraiment
compliqué.
Le petit garçon hocha gravement la tête, puis fronça son petit nez
retroussé
‒ Et si je trouve des gens qui s’embrassent, c’est pas bien ?
Il faut le dire ?
‒ Normalement, on ne s’embrasse pas en public, Ariel. C’est mal.
‒ Et s’ils se tiennent la main ?
‒ Juste se tenir la main, ça va, si ce n’est pas trop ostensible…
Trop visible » expliqua-t-il, anticipant la question au sujet de son
vocabulaire.
« Assis l’un à côté de l’autre, à se faire des bisous dans le cou
et la main dans la main, ça va ?
Là, Gabriel haussa les sourcils, perplexe.
‒ Où vas-tu chercher de telles idées ? »
Ariel rougit adorablement, et attrapa une de ses mèches bouclées pour la
chipoter, comme toujours quand il n’était pas certain de ce qu’il devait
répondre. Gabriel sourit, rassurant.
« N’aie jamais peur de me parler, Ariel. Tu peux tout me dire.
‒ Eh bien, il y a une fille et un garçon, juste derrière cet arbre
là… »
Il n’osa pas les pointer du doigt, il savait que c’était impoli, alors
il les désigna du menton. L’archange de la pureté retint un sourire attendri en
remarquant en effet un jeune couple d’anges pas tout à fait adultes en train de
se bécoter avec maladresse. Ils étaient pudiquement mis à l’abri des regards
par les branches basses du saule sous lequel ils étaient assis et par les
buissons environnants, et se contentaient de chastes baisers. Adorables.
Il se pencha vers son petit frère pour lui murmurer tout bas :
« Ce que je vais te dire va être un peu difficile à comprendre. Tu
vois, normalement, ils ne peuvent pas faire ça. Ce n’est vraiment pas bien.
Mais je vais les laisser faire quand même.
Ariel eut l’air surpris, et pencha la tête de côté.
‒ Pourquoi ?
‒ Parce que je suis de bonne humeur et qu’ils ne nous ont pas vus.
Ils font quelque chose d’un peu mal, mais juste un peu, et ils le font
discrètement, alors ça va. S’ils m’avaient vu, je serais obligé de les gronder
parce que c’est ce qu’un archange doit faire, mais là, je n’ai pas le cœur à
aller les arrêter, tu comprends ? »
Le jeune garçon acquiesça, souriant. Il savait déjà que certains actes
étaient plus graves que d’autre – par exemple, aller demander un bonbon à
quelqu’un était impoli, mais en voler un était vraiment mal. Dans les deux cas,
il aurait une réprimande de son frère, mais ce n’était quand même pas pareil.
Il eut un sourire malicieux, et chuchota :
« Alors ils ne doivent pas nous voir ?
Gabriel acquiesça gravement.
‒ Alors on va devoir être très, très discrets ? »
Autre hochement de tête. Les deux frères échangèrent un regard pétillant
de bonne humeur.
« Coupons à travers le parc, décida l’aîné. Tu me tiens bien la
main et tu fais attention à ne pas te salir ? »
Ariel lui adressa un sourire rayonnant, et se précipita à sa suite à
travers les branchages et les haies soigneusement entretenues. Il laissa bien
vite échapper un gloussement, puis un autre, et plaqua sa petite main sur sa
bouche pour ne pas faire trop de bruit. Le cœur battant comme s’ils étaient en
train de faire une bêtise, ils se retrouvèrent bientôt à courir tous les deux
comme des dératés ; probablement faisaient-ils bien plus de bruit que
s’ils avaient juste suivi la route, mais ils s’en fichaient.
« Vite, vite, quelqu’un risque d’arriver ! » le pressa
Gabriel en le tirant en avant, veillant néanmoins à ce qu’il ne tombe pas.
Ils se précipitèrent ainsi jusque chez eux, et ne s’arrêtèrent,
haletants, qu’une fois la porte close. Alors seulement ils échangèrent un autre
regard et explosèrent de rire.
« Tu imagines leur tête s’ils nous avaient vus ? hoqueta
Ariel, les larmes aux yeux tellement il riait fort. Ils ne t’auraient sans
doute pas reconnu !
‒ J’en doute aussi beaucoup, approuva l’archange, dans le même
état que son petit frère. Je ne pense pas avoir déjà fait ça avant !
M’enfuir pour devoir éviter de gronder quelqu’un ! »
Quand Ariel alla se coucher pour la nuit, il en riait encore. Gabriel aussi,
mais il ne l’aurait avoué à personne – sauf au petit garçon blond dont il avait
la charge, et devant qui seul il pouvait se permettre de se détendre.
***
Un
autre enfant, un autre lieu. Une autre mentalité aussi. Un homme était
nonchalamment appuyé contre un mur, sur les coudes, et il observait.
Il était pâle, les yeux froids, les cheveux si noirs qu'ils en
étaient presque bleus ; et toute son attention était rivée
sur le garçon qui jouait dans la cour en contrebas.
Le gamin n'était pas mauvais, vraiment. À vrai dire, il était
même plutôt bon… mais il n'était pas pour autant à
la hauteur, car encore loin de la perfection. Il devait être parfait
pour que le plan fonctionne.
Sans doute était-ce dû aux gênes transmis par sa mère,
une prisonnière elfe qui n'avait guère que sa beauté
comme qualité - même le goût de son sang n'avait été
que médiocre. Elle avait néanmoins trouvé une utilité
inattendue en tombant enceinte.
Ketosaï n'avait, en vérité, jamais vraiment pensé
à avoir un quelconque héritier. Étant potentiellement
immortel et particulièrement puissant par rapport à ses pairs,
il avait une longue espérance de vie qui ne pouvait guère diminuer
qu'en cas de malchance, de pénurie de nourriture ou d'apparition d'un
rival assez fort pour le vaincre. Dans une telle situation, élever
un enfant étant passablement stupide : déjà, il constituait
une bouche à nourrir, mais en plus il pourrait un jour devenir une
menace, aidé en cela par le pouvoir magique qu'il lui aurait été
transmis.
D'un autre côté, il pourrait être utile, si correctement
manipulé.
" Qu'en penses-tu, Lilia ? "
La jeune femme à qui il s'adressait se lova à son dos, l'enlaçant
lascivement. Son adorable visage ovale aux lèvres pulpeuses et aux
grands yeux sombres était encadré par de soyeuses boucles brunes,
qui soulignaient la douceur de ses traits. Ceux-ci étaient néanmoins
démentis par le froncement agacé de ses sourcils, et par l'éclat
rageur de son regard.
" Il est encore fort jeune, déclara-t-elle. Et je ne vois vraiment
pas pourquoi tu refuses de t'en occuper toi-même.
? Parce que, ma chère, j'agis pour ma propre survie. Se mettre en première
ligne est stupide.
? Pourtant, je pourrais avoir un enfant avec toi…
Ketosaï sourit, et attrapa sa main pour déposer un baiser dans
sa paume.
? Tu sais bien que c'est impossible, adorable jeune femme. Il risquerait d'être
plus puissant que nous. Ce jeune homme-ci, par contre, tombera aisément
dans tes filets, et si tout se passe comme prévu il te fera reine.
Lilia croisa les bras sous sa poitrine ronde, pas convaincue.
? Tu viens de dire qu'être en première ligne était stupide.
Ketosaï eut un rire amusé, et tournoya pour pouvoir l'enlacer
contre son torse.
? Ce n'est vrai que dans mon cas, enfant. Je veux juste survivre. Pour toi
qui veux goûter aux joies du pouvoir, c'est une nécessité.
? Très bien, très bien. Mais n'échoue pas ; je n'apprécierai
guère de voir nos plans rater par ta faute.
L'homme effleura ses lèvres des siennes.
? Ne t'en fais pas. Nos intérêts finaux sont les mêmes.
"
Elle se lova contre lui avec un petit bruit de gorge, espérant peut-être
transformer cette étreinte en une autre, plus sensuelle. Mais l'homme
regardait par-dessus son épaule, son regard bleu de glace fixé
sur le petit garçon qui, par la seule force de son esprit, tordait
ce qu'il restait des os d'un traître dans une parodie grotesque d'être
vivant.
***
Il partit donc, tranquille, rassuré par la présence du même
espion solaire qui avait accompagné Raphaël la première
fois, et traversa chacun des quatorze cercles de l'Eden. Arrivé au
dernier d'entre eux, il prit une inspiration et sortit du monde dont il était
issu pour entrer dans le cercle intermédiaire, l'Univers.
Il fut surpris de constater tout d'abord que ce cercle était identique
à ceux qu'il connaissait ; la même herbe verte et fournie, les
mêmes montagnes majestueuses, le ciel d'un bleu changeant, la pluie
et le vent, le soleil et… mais oui, cela était différent : dame
la Lune montrait son croissant pâle entre les nuages.
" Donc, voici la servante de Sei, l'ennemi de notre Seigneur, chuchota
l'archange la fixant avec intensité. Celle qui a le pouvoir comme le
Soleil de lier les cercles les uns aux autres pour qu'ils ne dérivent
pas… "
Il la trouvait bien morte, bien fade à côté de l'astre
resplendissant qui servait son Élément, mais il n'ignorait pas
qu'elle devait avoir une force égale pour accomplir un prodige aussi
grand que celui-là. En effet, la seule raison pour laquelle les différents
" cercles " de l'Eden restaient connectés correctement les
uns aux autres était qu'Essiah, le Soleil, les amarrait autour de Lui-même.
Cela évitait aux anges de se retrouver dans un lieu sans oxygène,
ou juste inconnu ; quand on partait d'un endroit pour Monter, on se retrouvait
systématiquement à l'endroit correspondant dans le cercle au-Dessus.
Sei, Lui, ne pouvait Se permettre de demander le même service à
un serviteur de Lyth pour les Abysses. Aussi avait-Il demandé à
Elvion, la Lune, d'imiter Essiah, et ce à partir de l'Univers. En effet,
comme le Soleil brillait de toute Sa force dans l'Univers autant qu'en Eden,
cela permettant non seulement de verrouiller les cercles des Abysses ensemble,
mais également de les relier à l'Eden même. Ainsi, si
quelqu'un partait du premier cercle du monde de Lyth et Descendait, il se
retrouverait à l'endroit correspondant des Abysses à son arrivée.
Cependant, cela voulait aussi dire que plus on allait Bas, moins forte était
la lumière d'Essiah, qui n'était présent que de force
dans les cercles les plus reculés.
Toutes ces informations n'intéressaient guère Lucifer alors
qu'il contemplait Elvion pour la première fois. Il savait que cet Élément
représentait une malsaine métamorphose, mais sans plus, et il
trouvait Sa surface blanche fascinante.
Il s'imprégna de sa présence afin de se tenir prêt, conscient
d'être arrivé à une étape importante de son voyage,
puis prit une autre inspiration, et traversa un portail vers le cercle suivant
- le premier des Abysses.
Celui-ci ne comprenait aucune ville de démons, il le savait, même
s'il n'était pas pour autant vide de vie ; les elfes et les dragons,
entre autres, s'y étaient installés. Cependant, ils n'étaient
pas le but de sa visite, et l'endroit où il était arrivé
était désert de toute trace de civilisation, les dragons se
trouvant plus au sud, et les elfes à l'est si sa mémoire était
correcte, et ce, dans tous les cercles du Dessous où ils étaient
établis.
Lucifer eut donc le loisir de descendre de plus en plus bas dans les Abysses,
et d'admirer la distinction entre ce monde et le sien sans être dérangé.
À vrai dire, les différences étaient subtiles, d'autant
plus qu'elles étaient d'abord inexistantes pour ensuite s'accentuer
au fur et à mesure de la Descente.
Petit à petit, la lumière du soleil se faisait moins forte,
les montagnes plus hautes, les températures plus extrêmes ; les
arbres et les fleurs, imprégnés de magie, semblaient vouloir
défier les lois physiques normales, et Lucifer pouvait percevoir le
souffle rauque de bêtes féroces, bien plus dangereuses que celles
qui pouvaient être trouvées en Eden.
Vint la nuit, et l'archange put constater à quel point les étoiles
étaient pâles, à peine présentes dans le ciel et
beaucoup moins nombreuses. Par contre, victorieuse, la lune brillait de sa
lumière blanche et bleue, caressant de ses rayons le paysage aride
des Abysses. C'était facile de comprendre pourquoi Raphaël avait
été effrayé ; tout était plus sombre, plus acéré,
tout était plus envoûtant et plus froid…
Peut-être à cause de la curiosité qui avait toujours été
son plus grand défaut, peut-être à cause de ses doutes
ou des ténèbres qui étaient tapies en lui, Lucifer se
mit à aimer les Abysses.
Toute la nuit, au lieu de dormir, il joua avec la lumière froide de
la Lune qui était si différente de celle qu'il représentait
comme archange de la lumière. Profitant de son statut de quasi immortel,
il alla jouer avec des créatures aux yeux de braise et à l'haleine
fétide, les tourmentant jusqu'à ce qu'elles le poursuivent,
se faisant blesser à sang, riant aux éclats, s'envolant de toute
l'envergure de ses six ailes d'archange pour leur échapper. C'était
un monde de fous, c'était un monde de rêve et de cauchemar, où
il n'avait pas à se soucier du poids de son titre ou de quelconques
anges, ni du regard de ses pairs ou d'un Élément exigeant.
Glissant dans la nuit comme si elle était sienne, Lucifer se remit
à goûter à cette liberté des premiers jours, où
il n'y avait que lui et son maître, ou peut-être même à
une liberté plus grande car il était cette fois tout à
fait seul.
Il ne s'arrêta qu'à l'aube, alors que le soleil reprenait les
rares droits qui lui revenaient dans ce monde qui n'était pas le sien
mais auquel il était enchaîné par sa demi-sœur la lune,
et se roula en boule sous un arbre titanesque afin de se reposer. Il ne se
réveilla que l'après-midi pour reprendre sa route, le front
clair et les épaules détendues, prêt à affronter
ces fameux démons contre lesquels tous l'avaient mis en garde.
***
« L’imbécile. L’idiot.
Saraqael arpentait la pièce sans relâche, la mâchoire crispée, les mains
serrées autour de ses coudes, les épaules tendues.
‒ L’irresponsable ! »
Il avait presque crié cette fois, et finit par s’arrêter pour s’efforcer
de reprendre son souffle. L’épuisement ne le rendait pas si irritable,
d’habitude. Cela devait venir de la douleur.
Il s’assit sur le confortable fauteuil de son bureau. En temps normal,
il pouvait s’y détendre sans problème, mais là il avait l’impression d’entendre
ses os crisser. Le jour n’était pas encore là, sans quoi il ouvrirait les
rideaux en grand pour profiter des rayons du soleil, son Élément tutélaire,
pour compenser un peu le manque.
Le manque, par Essiah, le manque.
Cela faisait si mal… Il le savait, pourtant ; il avait déjà essayé par
lui-même. Se séparer d’une partie de son aura, même infime, était douloureux,
et plus la séparation durait, pire c’était. Il avait déjà vécu ça avec Raphaël,
et il ne lui en avait pas tenu rancune. S’en prendre à Lucifer était donc
stupide.
Mais Lucifer savait qu’il subissait ça, et il ne s’en préoccupait
absolument pas. Il préférait jouer avec une lumière vide comme un fou qu’il
était.
-C’est toi qui est stupide, Saraqael. Lucifer profite de sa liberté, et
il en a bien le droit de temps en temps. Si tu ne voulais pas espionner, tu
avais qu’à ne pas te proposer de le faire !
Mais il avait été curieux, lui aussi, au sujet des démons ; et bien
sûr inquiet pour son ami qui Descendait seul. L’imbécile ! Il croyait sans
doute que les Enfants de Sei allaient l’accueillir à bras ouverts, qu’il ne
risquait rien.
Risquait-il effectivement quelque chose ?
« Je ferais mieux de dormir un peu, et surtout d’arrêter de me
parler à moi-même » marmonna l’archange du soleil en se massant les
tempes.
Il savait néanmoins que c’était un vœu pieu. La douleur ne l’avait pas
laissé fermer l’œil de la nuit.
Finalement, vaincu, il se laissa aller dans son fauteuil en fermant les
yeux. Un murmure s’échappa de ses lèvres entrouvertes :
« Par Lyth, Lucifer… Ne tarde pas trop à rentrer. »