Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 5
« Cletho, la
Vie. Elle est représentée comme une femme au visage doux
et aux yeux
clos, souvent habillée d'un voile »
- Mythes et
vérités, Kamu -
La cité, petite et encore en plein
développement, n’était pas aussi propice à la chasse que la capitale, à
laquelle Ymesh était habitué. Cependant, la prudence leur indiquait de ne pas
toujours aller aux mêmes endroits, autant pour ne pas se faire reconnaître que
pour éviter de tomber dans des habitudes qui leur feraient relâcher leur
vigilance.
Le jeune homme était soulagé qu’enfin son maître
lui ait permis de prendre part à une chasse. Malgré son erreur précédente, Shön
semblait penser qu’il ne l’handicaperait pas, même s’il le considérait trop
impulsif pour le laisser sans supervision. Il lui avait ordonné de rester à ses
côtés et de ne pas perdre son calme, et Ymesh était déterminé à faire de son
mieux pour le satisfaire.
Malheureusement, une mauvaise surprise les
attendait à l’arrivée.
Ce fut l’odeur qui arriva en premier, une vague
de senteurs écœurantes qui lui donna la nausée. Il n’avait jamais rien senti
d’aussi immonde ; pourtant, les cités démoniaques n’étaient pas connues
pour leurs parfums ou leur propreté.
« Qu’est-ce que… ? »
Shön lui fit signe de se taire, sombre. Il
semblait déjà avoir compris ce qu’ils allaient trouver.
« Reste près de moi et ne réagis
pas. »
Son ton était tendu, et assez autoritaire pour
que le jeune homme puisse songer à protester. Que son maître se soit crispé lui
faisait craindre le pire. Il ne montrait que rarement qu’il était affecté par
une situation.
Malgré cet avertissement muet, il fut choqué par
ce qu’il vit.
De grands piquets de bois avaient été plantés
fermement dans le sol meuble de l’entrée de la cité, deux à deux. Un troisième reliait
chaque paire, lié à leurs sommets par des cordes solides, afin de former cinq
cadres de bois. Dans chacun d’eux, un cadavre était pendu.
L’un d’entre eux, attaché tête en bas par un
seul pied, se balançait au rythme du vent. Le grincement sinistre de la corde
qui le maintenait retentissait comme un glas dans le brouhaha habituel des
entrées et des sorties.
Ymesh, blême, se rapprocha de son maître.
« Mais que…
‒ Shh. »
Sourcils froncés, Shön semblait tendre
l’oreille. Le jeune homme l’imita, et pâlit plus encore en percevant un faible
sifflement qui venait de l’un des corps – du moins avait-il supposé qu’il
s’agissait de corps.
« Ils sont en vie ? » murmura-t-il, horrifié, plus pour entendre la
voix rassurante de son maître que pour se voir confirmer cette constatation
atroce.
‒ Ils sont un avertissement. Dont nous ne
tiendrons pas compte.
‒ Vous voulez dire que nous allons tout de
même… »
L’homme aux yeux gris lui adressa un regard
sévère, et Ymesh déglutit sans rien oser ajouter.
Leur expédition, qui aurait dû être un moment
exaltant après une longue diète et la disgrâce honteuse à laquelle il avait dû
se soumettre après son erreur, était en train de se transformer en pénible
corvée. Malgré tout, Shön fut inflexible : ils ne repartiraient pas sans
s’être nourris.
Sans doute avait-il raison. Après tout, ils
avaient attendu aussi longtemps que possible sans être affaiblis, et Anijia
dépendait d’eux également – ils ne se déplaçaient jamais à trois, donc elle
devait attendre son retour pour être nourrie directement par leur maître, comme
il l’était lui-même d’habitude. De toute façon, si une ville démoniaque avait
pris des mesures pareilles, il y avait beaucoup de chances que les autres
l’aient imité. Attendre ou se rendre ailleurs ne changerait pas leur situation.
Ces pensées rationnelles ne diminuaient
cependant pas le choc qu’Ymesh avait reçu, et ce fut avec soulagement qu’il
retourna vers les portes de la ville, une fois le ventre plein. Repasser devant
le spectacle macabre l’emplissait d’angoisse, mais au moins, ils seraient
rapidement de retour chez eux. En sécurité.
Il fut donc désagréablement surpris quand son
maître s’arrêta.
« Continue sans moi. J’ai encore à faire
ici.
Ymesh le dévisagea, pas certain de vouloir
comprendre.
‒ Rentre, continua Shön d’un ton tout à
fait neutre » comme s’il était en train de parler du temps qu’il faisait.
Préviens Anijia, et tenez-vous prêts à tout.
Ses yeux gris étaient plus froids que
d’habitude, animés par une lueur inflexible qui fit frissonner le jeune homme.
« Oui, maître » se contenta-t-il donc
de murmurer avant de s’éloigner.
De son côté, Shön se prépara mentalement.
Peut-être aurait-il le temps d’en libérer deux avant de commencer à courir.
***
La pièce n’était pas grande – aucune de celles
du palais ne l’étaient – mais son immense voûte de roches la rendait malgré
tout imposante. Elle était sombre, à peine éclairée par quelques torches
parsemées, qui jetaient des ombres inquiétantes sur les lourdes tapisseries qui
décoraient les murs.
Belzébuth, installé sur un siège confortable,
s’accordait quelques minutes de repos avant de retourner s’occuper des affaires
de sa ville. Dans sa main, un verre à moitié vide contenait encore un peu de
liquide, un alcool léger qu’il appréciait beaucoup tant pour son goût que pour
sa couleur sombre et ambrée. Il en savourait une nouvelle gorgée lorsqu’il
perçut l’approche de Lilith.
Sachant que la démone ne se déplacerait pas pour
rien, il se permit un soupir tant qu’il était hors de portée de ses oreilles. Quelle
mauvaise nouvelle lui apportait-elle encore ?
Elle avança d’un pas rapide et sûr dans la pièce
pourtant trop sombre pour ses yeux. Belzébuth, en tant qu’archidémon des
ténèbres, n’avait bien entendu aucun problème à détailler son visage et les
courbes attirantes de son corps alors qu’elle attendait son bon vouloir,
visiblement agacée qu’elle le fasse attendre.
Il profitait souvent de ce genre d’avantage pour
mettre ses visiteurs mal à l’aise – une façon comme une autre de leur rappeler
qui il était et quelle était leur place par rapport à lui. Ce genre de petit
jeu n’était cependant pas digne de lui face à ses archidémons, ses pairs au
niveau de la puissance magique.
Mais faire enrager un peu Lilith était toujours
amusant. Elle était belle et intelligente, trop consciente de ses capacités et
sûre d’elle-même. Parfois, il fallait lui rappeler qu’elle n’était pas non plus
entièrement indispensable.
« Oui ? finit-il par dire, juste au
moment où il vit qu’elle commençait à s’impatienter.
‒ Monseigneur, commença-t-elle sans perdre
de temps en révérences inutiles, trois buveurs de sang ont été libérés à la
cité d’Onglarh, à deux cercles d’ici. J’ai bien entendu prévenu Astaroth en
premier lieu ; ses chasseurs sont déjà en route.
Le maître des Abysses se redressa, brusquement
intéressé.
‒ Pour l’instant, tout se passe-t-il comme
prévu ?
Lilith renifla, croisant les bras sous son
opulente poitrine.
‒ Il est trop tôt pour le dire, mais les
runes mises en place par Bélial semblent fonctionner, et étant trop assommés au
moment où elles ont été dessinées, ils ne semblent pas s’en être rendus compte.
‒ Excellent. J’espère qu’il pourra ainsi
les suivre jusqu’à l’un ou l’autre des endroits où ces fichues créatures se
cachent.
‒ Apparemment, celui qui les a libérés est
un mage de glace de haut niveau, l’informa la jeune femme en entortillant une
de ses mèches blondes autour de son index. J’espère qu’Astaroth pourra les
rejoindre à temps, sans quoi ses chasseurs risquent d’avoir beaucoup de mal.
‒ De glace ? s’étonna Belzébuth. Je
croyais qu’ils ne disposaient que des magies issues du Sang…
Lilith acquiesça.
‒ Moi de même. Cette seule information est
déjà intéressante, mais j’ai hâte d’en savoir plus.
Sourcils froncés, l’archidémon des ténèbres
acquiesça.
‒ Dès qu’ils seront revenus, envoie
chercher Azazel pour interrogatoire.
Il roula des yeux.
‒ Il faudra la féliciter pour ses
brillantes idées. J’avoue que je doutais qu’elles fonctionnent, surtout si
vite. »
Lilith grimaça. Elle avait elle aussi
désapprouvé l’initiative qu’Azazel avait eue d’exposer des corps torturés aux
entrées des villes les plus proches.
« Plus vite nous auront ce que nous
voulons, plus vite nous pourrons nous débarrasser de ces choses.
Belzébuth se permit un petit rire.
‒ Je ne savais pas que tu serais si vite
choquée.
Elle renifla.
‒ Leur odeur m’incommode. »
Amusé, il la congédia d’un geste, puis vida son
verre. Bien, il ne leur restait plus qu’à attendre que le piège grossier
termine de se refermer.
***
Ils étaient arrivés vite, trop vite. Shön se savait
maître dans l’art de cacher ses traces – il n’aurait pas survécu si longtemps
s’il en avait été autrement – et les démons n’auraient pas dû pouvoir remonter
jusqu’à eux. Il n’aurait jamais pris le risque de mettre Ymesh et Anijia en
danger, fût-ce pour secourir quelques membres de sa race assez stupides pour
s’être fait attraper.
À vrai dire, ils l’avaient eux-mêmes qualifié
d’imbécile pour les avoir aidés. Ce ne pouvait être qu’un piège – et de fait,
c’en était un. Shön ne comprenait simplement pas comment il avait été conçu.
Cela n’avait aucune importance, à présent, et il
ne perdait donc pas de temps en questions inutiles. Il s’était contenté de
noter l’information, et de plonger sur Ymesh, l’entraînant avec lui dans les
fourrés. Anijia était plus expérimentée que le jeune homme et saurait se
débrouiller seule, et les autres ne dépendaient pas de lui. Il avait fait son
possible pour eux, qu’ils se débrouillent à présent.
Malheureusement, les démons semblaient formés à
la traque, et parvenaient à les suivre sans grande difficulté malgré les
nombreux arbres et plantes qui rendaient toute avancée difficile, raison pour
laquelle ils avaient choisi ce site. Ymesh et lui-même connaissaient la route
par cœur, précaution nécessaire prise pour ce genre de situation, mais ils ne
gagnaient que lentement du terrain. Trop lentement. Une fois sortis du
périmètre connu, ils risquaient de se faire rattraper.
D’un autre côté, les démons avaient commis la
grossière erreur de se disperser pour rattraper tous les fugitifs. Si ces
cinq-là pensaient être capables de l’arrêter seuls, ils étaient plus stupides
encore que lui.
Il préfèrerait tout de même éviter une
confrontation directe. Peut-être un Haut Démon avait-il été averti et était en
route. Dans ce cas, mieux valait ne plus être dans le coin quand il arriverait.
Se concentrant, il poussa sa magie au plus
profond de lui. Sans qu’il ait besoin de lui dire quoi que ce soit, Ymesh
l’imita, sans la moindre maladresse. Cacher sa présence magique était la
première leçon qu’il lui avait apprise. Ils se mirent ensuite à courir plus
vite. Un autre avantage de la forêt était qu’elle faisait perdre aux démons
leur point fort majeur : ils étaient incapables de se servir de leurs
ailes, gênés par les branches. Voler par-dessus les arbres était également
inutile, car ceux-ci étaient trop touffus pour qu’ils aient une bonne
visibilité du sol, surtout si tard dans l’après-midi.
D’un coup sec, Shön poussa Ymesh sur le côté,
contre un arbre, et pesa contre lui de tout son poids. La course éperdue,
échouant à semer tout à fait leurs adversaire, leur avait cependant fait gagner
du temps. Au fur et à mesure que le soleil descendait dans le ciel, les démons
devenaient moins capables de suivre une piste, même fraîche.
Après avoir repris son souffle un moment, Shön
fit doucement un pas en arrière. Ensuite, profitant des bruits que faisaient
leurs poursuivants, il s’éloigna doucement de l’axe qu’ils avaient suivi jusque
là, entraînant le jeune homme à sa suite.
Celui-ci tirailla sa manche après quelques
mètres.
« Anijia ? » articula-t-il sans
bruit.
La semi-obscurité était tout juste suffisante
pour lui permettre de lire sur ses lèvres. Il colla sa bouche à son oreille.
« Elle sait se débrouiller. »
Son ton était assuré, mais il ne put s’empêcher
d’espérer avoir dit vrai. Pour l’instant, il devait se concentrer sur Ymesh et
le tirer d’affaire. Il ne pourrait revenir à la recherche d’Anijia une fois
celui-ci à l’abri.
En attendant, il priait Saâgh, l’Élément
tutélaire de sa race, qu’elle ait pu s’enfuir.
***
Ce fut un Astaroth furieux qui débarqua dans le
salon privé de Belzébuth. Ce n’était pas facile à percevoir, mais les deux
démons se connaissaient trop bien pour que ne soient pas remarqués la
crispation de sa mâchoire et de ses épaules, les jointures blanches de ses
poings trop serrés, et les éclats meurtriers qui faisaient briller ses yeux
dorés.
« Dois-je comprendre que les vampires ont
réussi à s’enfuir ?
‒ Lilith n’est pas celle responsable de la
chasse. »
L’archidémon des ténèbres soupira, et proposa du
geste à Astaroth de s’asseoir. Celui-ci refusa d’un regard, et se mit à marcher
nerveusement de long en large.
« Ils n’auraient pas dû partir sans moi.
C’était stupide.
‒ Elle a cru bien faire.
‒ Elle nous a fait échouer. Ce n’était
d’ailleurs pas sa tâche de bien faire sur ce plan, mais la mienne !
‒ Dans ce cas, les membres de ton clan
n’auraient jamais dû partir sans recevoir un ordre de ta personne. »
Astaroth s’arrêta pour fusiller Belzébuth du regard.
Ils s’affrontèrent un moment en silence, puis le démon aux yeux dorés finit par
hausser les épaules.
« Personne n’a été blessé » finit-il
par lâcher, répugnant à baisser les bras en premier.
‒ Je lui signalerai son erreur, concéda
l’archidémon des ténèbres. En l’occurrence, tout s’est déroulé en dehors de mon
cercle d’influence puisque Lilith recueillait les informations et que tu
n’étais pas là pour les recevoir en personne, ni n’as été capable de former
assez bien tes chasseurs pour qu’ils évitent d’obéir à un autre que toi.
Il eut un sourire narquois.
‒ Après tout, ce n’est pas moi qui suis
chargé de cette chasse. »
Astaroth soupira. Ce n’était pas difficile de
comprendre pourquoi Belzébuth était si plein de reproche. Ses remarques étaient
justifiées, mais il aurait facilement pu empêcher ce genre de dérapage. C’était
son travail, d’ailleurs ; il était le seul capable de faire travailler les
autres archidémons ensemble sans qu’ils se tirent dans les pattes, raison pour
laquelle ils le reconnaissaient tous comme leur supérieur – ou peut-être
arrivait-il à les encadrer précisément parce qu’ils le voyaient comme leur
maître. Peu importait. Il n’avait pas agi cette fois, et cela uniquement parce
qu’il n’avait pas apprécié de se faire écarter de la chasse.
Souplement, l’archidémon du sang s’avança
jusqu’à lui puis posa un genou à terre, posant sa tête sur la cuisse de
Belzébuth. Sans un mot, celui-ci passa une main dans ses cheveux fauves,
reconnaissant sa soumission. Ils savaient pourtant tous deux que celle-ci
n’était pas totale, et ne le serait jamais. Astaroth était trop fier, avait un
caractère trop dominant pour obéir aveuglément à son maître… mais il savait
reconnaître ses erreurs.
Un grondement sourd, presque ronronnement,
sortit de sa gorge alors que Belzébuth prolongeait sa caresse sur sa nuque. À
la fois bruit de plaisir et avertissement, il fit frémir l’archidémon des
ténèbres qui retira sa main. Astaroth se redressa, et hocha la tête.
« Tu m’accompagneras à la prochaine battue.
Sa voix était plus rauque encore qu’à
l’accoutumée, et Belzébuth dut retenir un autre frisson.
‒ Parfait. »
Un sourire satisfait et sûr de lui naquit sur
ses lèvres.
« Ces fichus vampires ne savent pas ce qui
les attend. »
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