Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 8
« Faljan,
la Lumière. Il est considéré comme blond et ayant un regard clair.
Détail
intéressant, un troisième œil est parfois dessiné sur son front
– signe de
clairvoyance ou de voyance selon les régions »
- Mythes et
vérités, Kamu -
Plus le temps passait, plus la situation
semblait s’envenimer. Plus que Gabriel, c’était Raphaël qui poussait au débat,
rappelant les horreurs qu’il avait vues en Bas. L’archange de la pureté ne
restait bien sûr pas en reste, et Rémiel était souvent tentée de partager ses
vues. Lors d’une énième réunion, Lucifer amena les archanges avec lui dans la
bibliothèque, à la fois plus tranquille et plus chaleureuse qu’une salle de
réunion. Raphaël se remit à raconter ce qu’il avait vu.
Il dit que les Abysses étaient grotesques,
qu’elles n’étaient qu’une parodie morbide de l’Eden. Que les démons vivaient
dans des creux de roches en se couvrant de peaux, comme des bêtes. Qu’ils
étaient horribles, riaient parfois quand d’autres pleuraient, se blessaient
parfois exprès et ne vivaient pas en communauté mais par familles, ou seuls.
« Mais le pire, c’est qu’ils sont obscènes,
termina-t-il d’une voix rageuse. Ils se frottent parfois les uns aux autres, à
deux ou à plusieurs, hommes et femmes, en poussant des cris et en
gémissant. »
Les archanges échangèrent des regards de dégoût,
le plus horrifié étant sans aucun doute Gabriel. S’il l’avait pu, il serait
sans doute déjà parti en croisade.
« Nous ne pouvons pas tolérer que de
pareilles aberrations existent, fût-ce hors de l’Eden » argumenta-il.
Découragé, Lucifer voulut l’arrêter mais aucun
mot ne lui vint. Après tout, l’archange de la pureté n’avait-il pas
raison ? Les démons risquaient véritablement de souiller les anges s’ils
s’en approchaient… Ne feraient-ils pas mieux de prendre les devants ? En
même temps, il avait lui-même pu constater que les enfants de Sei pouvaient
être des hôtes plus qu’agréables, bien que leurs cultures soient différentes.
L’aide arriva d’une source inattendue, comme
pour prévenir le pire.
« Si nous tuons les archidémons, l’Eden
sera détruit. »
Le silence se fit alors que les visages se
tournaient vers Raguel qui, nonchalamment affalé sur son fauteuil, venait de
parler.
« Que dis-tu ?
‒ Vous m’avez tous très bien entendu.
Il bâilla, comme si le point qu’il avait soulevé
n’avait que peu d’importance.
‒ L’Eden et les Abysses sont liés et
forment un tout. On ne peut pas les dissocier.
‒ Il a raison, l’appuya Saraqael à la
surprise de tous – les archanges du feu et du soleil ne s’entendaient que peu
en temps normal.
‒ Expliquez-vous ! » exigea
Gabriel d’un ton péremptoire.
Les deux anges aux cheveux roux lui adressèrent
chacun un regard chargé à la fois de mépris et d’amusement, leur seul point
commun étant sans doute leur antipathie pour l’archange de la pureté. Enfin,
Saraqael daigna élaborer :
« Les archidémons sont comme nous, Lyth
nous l’a dit. Ils sont liés aux Abysses comme nous le sommes à l’Eden… cela
veut dire que si l’un d’eux meurt, les Abysses risquent de s’effondrer sur
elles-mêmes – comme ce sera le cas pour l’Eden si l’un de nous devait
mourir. »
Tous frissonnèrent à cette idée. Un archange
mort ? La seule idée était inimaginable. Cependant, elle ne sembla pas
troubler l’archange du soleil qui continua :
« Hors, comme les deux mondes sont liés, si
l’un s’écroule il entraîne l’autre. Est-ce assez clair ou dois-je éclaircir
l’un ou l’autre point demeuré obscur ? »
Gabriel le fusilla du regard, mais cela ne
changea bien sûr rien à la situation, le silence retomba donc. Soupirant,
Lucifer se redressa et rendit son verdict – il était plus que temps qu’il
rappelle aux autres archanges que Lyth l’avait placé à la tête de l’Eden,
au-dessus d’eux tous :
« Nous préviendrons demain les anges de se
méfier des démons et d’éviter de les approcher. La présence de ces créatures
est à présent proscrite en Eden. Je retournerai en Bas personnellement afin de
prendre contact avec ces fameux archidémons dont nous ne savons rien, mais
d’ici là leur accès est interdit aux anges. »
Les six autres acquiescèrent, las pour la
plupart, satisfaits pour d’autres. Les ordres de Lyth avaient été suivis.
***
En tant que ville qui pouvait changer de place à
tout moment, Ijishia ne possédait aucun bâtiment définitif. Les tentes étaient
de rigueur, sauf pour quelques rares privilégiés qui s’étaient payé le luxe de
demeures aux fins murs de papier. Étant donné le climat sec du lieu, cela
semblait indiqué, quoiqu’un peu indécent selon Ymesh.
Il avait cru qu’il serait un peu plus
impressionné, quand Anijia et son maître avaient mentionné la cité mobile pour
la première fois. À la réflexion, il n’aurait pas dû s’attendre à quoi que ce
soit d’autre, mais c’était tout de même décevant. Les vampires – mot qui
semblait avoir été accepté à présent par tout un chacun, quoi qu’avec un peu
d’ironie – n’étaient donc qu’un peuple de nomades, sans grande richesse. Un
peuple de parasites.
Même au niveau des vêtements ou des objets,
personne ne faisait étalage d’une quelconque aisance. D’un autre côté, si tous
avaient été forcés régulièrement à vivre dans les bois et à se faire chasser de
chez eux par les démons, cela n’avait rien de surprenant. Ymesh avait tout de
même espéré mieux, surtout après avoir vécu à Altayn la belle dans son enfance. Le Royaume des elfes d’Edyrn, dont
elle était la capitale, était un des pays elfiques les plus prospères, ce qui
n’était pas peu dire, et bon nombre de hauts bâtiments étaient peints de blanc
et décorés de dorures.
Shön, cependant, n’avait rien à envier au Roi lui-même, ni en charisme
ni en beauté. Parmi les siens comme chez les elfes, il ressortait dans la
foule. Pour une race que n’importe qui pouvait adopter, il y avait une forte
tendance aux cheveux sombres, et les mèches presque blanches du maître des
glaces étaient assez impressionnantes. Pâles, ils l’étaient presque tous,
surtout ceux qui comme Ymesh étaient Infants, mais Shön faisait partie des
rares à être dotés d’une peau de porcelaine de naissance. Malgré ce détail, il
dégageait une force et une assurance hors du commun.
Le jeune Infant avait quant à lui une apparence plus classique. Ses
cheveux étaient bruns, ce qui n’était pas courant chez les elfes mais semblait
la norme ici, et ses yeux de la même couleur pouvaient presque le faire passer
pour un natif dans les ombres du crépuscule. En pleine lumière par contre, les
éclats ambrés qui éclairaient ses iris étaient loin du rouge sang de rigueur.
« Où allons-nous, maître ? s’inquiéta Ymesh alors qu’ils
traversaient le village, non sans continuer d’observer tout autour de lui.
‒ Rendre hommage au maître des lieux. Les gens de notre race n’ont
que rarement mainmise sur un territoire, et celui-ci est plus rarement encore
définitif ; n’oublie donc jamais de présenter tes respects au propriétaire
quand tu t’aventures chez l’un de nous. »
Le jeune homme acquiesça, tout en se demandant qui pouvait bien posséder
un lieu aussi étrange. Semblant lire dans ses pensées, Shön reprit :
« Shean est seigneur, comme moi, mais il
est mage de sang, ce qui est beaucoup plus courant. Il n’est pas toujours sur
place – quelqu’un qui dirige une cité mobile ne peut pas aimer se figer en un
seul endroit – mais j’ai perçu sa présence en arrivant. Il devrait nous
accueillir sans encombre.
‒ Vous le connaissez ? »
Shön sourit, amusé, et se contenta d’acquiescer
sans donner plus de détail. Comprenant que les leçons du jour étaient
terminées, Ymesh n’insista pas et attendit impatiemment de rencontrer le maître
des lieux.
***
Les relations de Lucifer avec Saraqael étaient
devenues plus ambiguës. Certes, ils continuaient à se voir comme jadis dans les
appartements de l’un ou l’autre pour disputer une partie d’échecs ou discuter
d’un livre ou d’une théorie, mais leur entente avait insensiblement changé. Un
non-dit flottait entre eux, identique à celui qui séparait Lucifer de ses
autres pairs. Saraqael avait désapprouvé sa Descente dans les Abysses.
Le roux avait pourtant tout vu. Il n’était pas
obtus comme Gabriel ni ignorant comme les autres, il savait que les démons
n’étaient pas aussi maléfiques que Raphaël le prétendait. Ils ne suivaient pas
les lois angéliques – ce qui était logique – et avaient une culture différente,
et c’était tout. Alors pourquoi était-il devenu si froid ?
Cette tension restait suspendue entre eux, et
ils faisaient comme s’ils ne la remarquaient pas. Aucun des deux ne semblait
vouloir y risquer leur amitié chancelante. Qui sait, s’ils l’ignoraient assez
longtemps peut-être finirait-elle par disparaître… Lucifer n’y croyait pas, et
il savait que Saraqael non plus, mais peu importait : ce fragile équilibre
valait mieux qu’une rupture plus définitive.
Heureusement, Michael compensait. Il restait
fidèle et respectueux envers lui, et leurs discussions étaient exemptes de
toute froideur ou d’embarrassants silences. L’adolescent était rafraîchissant,
et Lucifer en vint à passer de plus en plus de temps avec. Il avait une bonne
excuse pour ce faire : devant se préparer à sa prochaine Descente, ils
devaient mettre au point la politique de leur clan ensemble, afin que ne se
reposent pas les quelques problèmes que la dernière fois.
« Vous comptez rester absent aussi
longtemps que la dernière fois, seigneur ? » demanda soudain Michael
alors qu’ils venaient de terminer de revoir une situation.
Pris par surprise, Lucifer hésita à lui
répondre.
« Je n’en suis pas sûr… Tout dépend de ce
qui m’attend en Bas. »
Le jeune homme soupira, et passa nerveusement
une main dans ses cheveux noirs. L’archange sourit, un peu attendri, comme
toujours lorsqu’il réalisait à nouveau à quel point Michael lui ressemblait. Le
prince-ange avait comme lui une peau de porcelaine et des cheveux
aile-de-corbeau, ainsi qu’une ossature fine, un peu androgyne. Il était presque
comme un fils, qui ne mourrait jamais car immortel lui aussi.
Parfois, Lucifer se disait que ce devait être un
cadeau d’adieu que son Seigneur lui aurait fait, tout comme il avait confié
Ariel à Gabriel.
« Je ferai de mon mieux pour être de retour
plus tôt, promit-il, chaleureux. Mais tu ne dois pas t’en faire, tu t’en étais
très bien sorti la dernière fois et je suis certain que tu recommenceras.
‒ Je l’espère… Cependant, l’Eden a besoin
de vous, et ce rôle-là je ne peux pas l’accomplir moi-même. »
Égoïstement, Lucifer se sentit envahi par une
vague de bien-être. Avec tous les problèmes qu’il avait avec les autres
archanges, et son intérêt pour les Abysses, il en venait presque à oublier son
amour pour l’Eden. Ses responsabilités devenant plus nombreuses, il n’avait plus
eu l’occasion comme jadis de parcourir les superbes paysages qu’il aimait tant,
et parfois le poids devenait si lourd…
La remarque de Michael lui rappelait qu’il était
toujours lié à l’Eden, qu’ils formaient un tout. Aucune dispute ne pourrait
changer ça.
« Tu as raison, admit-il après un moment de
silence. J’espère que d’autres me suivront lors de ma prochaine visite en Bas…
Malheureusement, il est important que je sois présent lors de la prise de
contact.
Il soupira.
‒ Sans oublier, bien sûr, que personne
d’autre ne semble vouloir se porter volontaire… Ceci dit, Michael, les Abysses
sont un endroit magnifique. J’espère que tu auras l’occasion de les visiter un
jour… Elles sont très différentes de notre monde.
Le jeune ange sourit à ces mots.
‒ Si elles vous plaisent à ce point, je ne
doute pas qu’elles sont belles, monseigneur. Peut-être pourrai-je un jour les
voir en votre compagnie. »
Après un dernier regard entendu, ils se remirent
au travail, tous deux détendus.
***
De l’extérieur, la tente n’avait pas payé de
mine, mais l’intérieur était tout à fait différent. Brodés d’or, les lourds
tissus pourpres et carmins reflétaient paresseusement la lueur des bougies,
comme des trésors qui refuseraient de se montrer dans toute leur splendeur. Le
mobilier était simplement en bois sculpté, mais visiblement de valeur, et les
tapis aux motifs entrelacés qui couvraient le sol étaient tout à fait
fascinants.
Shön, apparemment, était un habitué des
lieux ; les Infants du seigneur d’Ijishia s’étaient contentés d’un sourire
entendu en le voyant, et l’avaient laissé passé sans poser de questions. À
présent, ils étaient arrivés au centre de la tente, et attendaient sagement le
bon vouloir de leur hôte.
À vrai dire, ils ne durent pas attendre
longtemps. Ymesh avait à peine eu le temps de s’émerveiller de la splendeur de
certains détails lorsqu’un des pans de tissus qui subdivisait l’habitation en
pièces se rabattit, laissant passer un homme d’assez haute stature. Avant même
qu’il puisse l’observer, il avait déjà avancé jusqu’à Shön et saisi solidement
ses avant-bras en un geste intime de bienvenue.
« Des années déjà depuis la dernière
fois ! s’exclama l’homme, ravi. Toi qui m’avais promis de revenir plus
souvent…
‒ J’ai eu quelques contretemps, admit
calmement le maître vampire sans s’offenser de la proximité, allant même
jusqu’à rendre l’étreinte à son vis-à-vis. Et malheureusement, je suis de
retour en de bien tristes temps.
L’autre s’assombrit.
‒ En effet, en effet… Je me doute que ce
n’est pas la pure courtoisie qui t’amène, bien que cela aurait dû être le
cas ! Mais tu ne me présentes pas à ton camarade ? »
Il se tourna alors vers Ymesh, qui ne put
retenir un mouvement de recul, surpris. Bien qu’il ne l’ait jamais vu, les
traits du nouveau venu lui étaient familiers, tout comme son port et son
attitude : c’étaient les mêmes que ceux de Shön.
Stupéfait, le jeune homme le détailla du regard
sans se soucier de son impolitesse. C’étaient bien les mêmes cheveux fins et
longs, bien qu’ils soient châtain foncé, le même menton impérieux, la même
stature imposante, le même port fier et droit. Les iris, cependant, étaient
rouges, ce qui suffisait à dénoncer son identité, qui était encore confirmée
par son inhabituelle aura de glace.
Shön se permit un sourire amusé.
« Je te présente Ymesh, mon Infant depuis
quelques années déjà. Il fait partie de ce qui m’a tenu tant occupé ces
derniers temps.
Puis, se tournant vers le jeune homme, il
compléta les présentations :
‒ Voici Shean, seigneur d’Ijishia. Mon fils.
Reprenant ses esprits, l’ancien elfe fusilla son
maître du regard, feignant la colère.
‒ Vous vous êtes bien moqué de moi !
Vous auriez pu me prévenir !
‒ Je m’en serais voulu de manquer ton
expression dans un moment pareil » répliqua Shön, pince-sans-rire.
C’était bien le moment de prouver qu’il avait un
sens de l’humour !
Tout autant amusé que lui, s’il fallait en
croire le pétillement de ses yeux, Shean s’abstint cependant de tout
commentaire. Il se contenta de leur désigner des coussins à l’air confortable.
« J’ai avec moi un pichet de sang frais, à
peine prélevé, que je serais ravi de partager avec vous avant qu’il ne soit
plus consommable.
Ils s’assirent poliment, mais Shön se permit
tout de même une question, intrigué :
‒ Tu as des proies ici ?
Shean hocha la tête.
‒ Des démons ou des métamorphes qui ont
accepté de nous suivre, moyennant une prise de sang quotidienne. La plupart du
temps, ce sont des parias à leur propre race, mais parfois aussi des jeunes en
quête d’aventure. »
Ne se souvenant que trop bien de tout ce qu’il
aurait été capable de faire pour fuir sa ville natale, Ymesh rougit, et se
proposa de servir leurs verres pour cacher son embarras. L’odeur agréable de
sang frais se répandit dans la pièce, et il la savoura un moment avant d’enfin
en boire une gorgée. Il était délicieux, bien que tiède ; leur hôte les
recevait comme des invités de marque.
« Avec tous les problèmes que nous posent
les démons, continua Shean, il m’a semblé plus judicieux de réduire le nombre
de chasses.
‒ Un calice n’aurait-il pas été plus
indiqué ?
Shean sourit, relevant le piège sans problème.
‒ Je n’ai aucune envie de m’exposer à la
dépendance que les vampires encourent lorsqu’ils se nourrissent trop souvent
sur la même personne. Les proies qui vivent ici sont assez nombreuses pour
diluer les risques, surtout que nous ne les mordons pas mais prélevons le sang
que nous buvons dans des verres. Certes, le meilleur du goût est ainsi perdu,
mais je préfère un repas frugal à un festin empoisonné.
Son père fit tranquillement tourner le liquide
rouge dans son verre, yeux plissés.
‒ Ce ne serait pas plutôt pour éviter
d’éveiller la jalousie de ta chère Lilas ? »
L’intensité de la tendresse contenue dans le
sourire de Shean fit ciller Ymesh. Les vampires tendaient à toujours cacher
leurs sentiments, à ne jamais s’attacher sauf à ceux de leur propre famille et
encore, à ne jamais se rassembler en groupes, et le fils de son maître était en
train de déconstruire toutes ces certitudes les unes après les autres.
« Oui, aussi, bien sûr, confirma-t-il comme
si c’était tout à fait naturel. Je crains de ne pas pouvoir l’inviter parmi
nous, car elle est partie au nord chercher le prochain site où nous établirons
Ijishia, mais elle devrait être de retour d’ici trois jours au plus tard.
L’affirmation était aussi une question, et Shön
acquiesça en réponse.
‒ Nous serons encore là. J’ai besoin d’un
peu de repos, et de plus, nous attendons quelqu’un. »
Shean lui adressa un regard interrogateur, mais
son père secoua la tête, reportant cette discussion à plus tard. Il n’insista
pas, et leur resservit plutôt un deuxième verre.
« Vous pouvez rester ici aussi longtemps
que vous voudrez. »
***
La pièce était silencieuse, à peine troublée par
les grattements d’une plume sur le papier. Les veilleuses avaient été allumées
car le soleil était ce matin-là caché par les nuages, et ses rayons ne
suffisaient pas à éclairer correctement l’intérieur des bureaux. Se sentant
d’humeur aussi morne que le temps, le jeune Prince-ange Ariel retint un énième
soupir.
Il savait qu’il aurait dû être en train de
recopier les incantations mineures au propre, mais il ne parvenait pas à se
concentrer. Malgré son jeune âge, physique et mental si pas réel, il était loin
d’être aveugle, et les tensions qui minaient les rapports entre les archanges
le touchaient aussi. Ces derniers temps, Gabriel avait été particulièrement
froid et distant, et même si l’enfant aux cheveux blonds savait que cela
n’avait rien à voir avec lui, cela le pesait.
Il baissa les yeux sur sa feuille, constata
qu’il n’avait presque pas avancé depuis qu’il s’était assis à ce pupitre, et
soupira cette fois à voix haute.
À l’autre bout de la pièce, Rémiel, archange du
Métal, continua d’écrire. Elle ne semblait même pas l’avoir entendu, et peut-être
était-elle occupée à un projet important ; de pas son titre, elle
supervisait une grande partie de l’urbanisme angélique, car son clan s’occupait
de créer les nouveaux bâtiments et de dessiner les plans des futures cités à
construire. À vrai dire, en tant qu’archange, elle ne pouvait qu’être sur un
dossier sérieux. Personne n’irait la déranger avec des détails.
Cela lui donnait des scrupules à l’interrompre,
mais il rongeait son frein depuis trop longtemps déjà. Renonçant, il posa sa
plume et se leva, se dirigeant vers l’imposant bureau de la sévère jeune femme.
« Que veux-tu, Ariel ? »
Elle n’avait toujours pas cessé d’écrire mais
avait apparemment eu conscience de son inattention depuis le début, aussi le
garçon rougit-il. Prenant son courage à deux mains, il s’efforça néanmoins de
lever le menton.
« Je suis vraiment désolé de vous déranger,
Votre Altesse, mais… est-ce que les démons sont si importants ?
Surprise, elle leva les yeux de son travail.
‒ Que veux-tu dire ?
‒ Eh bien, nous sommes bien en Eden,
n’est-ce pas ? Pourquoi Son Altesse Lucifer et mon frère doivent-ils se
disputer au sujet de créatures qui vivent si loin de nous ?
Une petite grimace déforma les lèvres de Rémiel,
et elle posa sa plume à son tour.
‒ Si nous ne nous occupons pas d’eux, ce
seront bientôt eux qui s’occuperont de nous. Nous sommes trop semblables et
trop différents pour ne jamais interagir.
‒ Peut-être que ça serait mieux de les
laisser faire, grommela Ariel. Au moins ça éviterait que vous soyez tous tout
le temps fâchés.
S’attendrissant, Rémiel passa gentiment une main
dans les boucles dorées du petit garçon.
‒ Il vaut mieux que nous nous disputions
maintenant que dans un moment de crise. Ne t’en fais pas, le problème des
enfants de Sei sera bientôt réglé. Nous avons déjà avancé lors de la dernière
réunion.
‒ Mais personne n’a encore vu les
archidémons, souligna le Prince-ange. Et il n’y a que deux archanges qui sont
descendus, Son Altesse Raphaël et Son Altesse Lucifer. Pourquoi ne descendez-vous
pas vous-même ? Ou les autres ?
‒ Ça viendra, lui promit-elle. Nous
préférons juste avoir plus d’informations avant, pour ne pas être autant
choqués que Raphaël ne l’a été. »
L’enfant hocha la tête, et retourna vers son
pupitre, prêt à se remettre au travail. En levant sa plume, il se permit
cependant une dernière remarque :
« La personne envoyée en Bas comme
ambassadeur aveugle ne devrait pas être le régent de l’Eden en personne. »
Sur ces mots, qui glacèrent Rémiel jusqu’à la
moelle, il recopia l’incantation suivante.
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