Chroniques d'un Cycle
Les Enfants de Lyth
Chapitre 9
« Je te vis la
première fois lors de mon deuxième voyage. J’ai tout de suite senti que tu
étais différent.
Ta puissance était
plus grande bien sûr, mais aussi ton cœur… ton cœur battait dans les Abysses,
en unisson avec les Abysses, pour les
Abysses. »
- Journal de Lucifer -
Shön et Shean discutèrent
longtemps après le coucher du soleil, de politique et de souvenirs, des démons
et de la cité mobile. Ymesh décida très vite de renoncer à faire quoi que ce
soit d’autre qu’écouter, et finit par se rouler en boule sur les coussins, la
tête sur une cuisse de son maître. Il vit le regard désapprobateur du seigneur
d’Ijishia, et n’hésita donc pas à rester là, par pur esprit de contradiction.
« De ce que je
sais de Ketosaï, principalement à travers toi, le contacter n’est vraiment pas
une bonne idée.
‒ Je sais. D’un
autre côté, les démons continuent de capturer les ska
quand ils peuvent, hors leurs villes sont notre principale source de
nourriture. Les animaux ne suffisent qu’un moment, et peu d’entre nous Montent
jusque chez les elfes.
‒ Tu y étais
allé…
‒ Pour négocier
tes accords commerciaux. Je n’en ai pas profité pour me nourrir sur la
population locale, en dehors d’Ymesh.
Le jeune homme releva
le nez à son nom, mais comprenant qu’il n’avait fait qu’être mentionné en
passant, il se réinstalla.
‒ Après tout,
ce n’aurait pas vraiment été la meilleure façon de me faire bien voir.
‒ Et emmener ce
gamin bien ?
Il y avait un peu de
colère dans les mots soigneusement neutres de Shean, à la grande surprise
d’Ymesh qui écoutait à présent de toutes ses oreilles pointues.
‒ Il me l’a
demandé, et sa famille semblait ravie de s’en défaire, répondit Shön sans se
formaliser. Je n’ai pas été leur raconter les détails de notre relation. »
Cela ne sembla pas
satisfaire le maître de la ville, mais il n’insista pas. Apparemment, c’était
l’âge qui posait problème ; l’elfe n’était même pas tout à fait un
adolescent quand il avait suivi le mage de glace, et même si celui-ci avait
attendu plusieurs années pour le transformer en vampire, il n’avait pas eu plus
de dix-sept ans quand cela avait enfin eu lieu.
« Quoiqu’il en
soit, concernant Ketosaï, je crains que nous n’ayons pas le choix. Je ne
connais pas les autres vampires élémentaires, bien qu’il en existe un pour le
Sang, un pour les Ténèbres et un pour la Mort. Quelque part, je doute que
ceux-là valent mieux que lui.
‒ Tu sais où le
trouver ?
‒ Oui. Du
moins, j’en ai une assez bonne idée.
Il y eut un moment de
silence.
‒ J’espère que
notre problème avec les démons trouvera une solution ou une autre, dit
sombrement Shean. Beaucoup de gens sont venus se réfugier à Ijishia après avoir
vu une partie de leur famille se faire décimer par
eux… mais beaucoup d’autres ont fui, n’osant plus s’afficher dans une ville,
même mobile. Certains disent que les démons sont au courant de son existence.
‒ S’ils ne le
sont pas, ils sont bien incompétents. Ne fais pas cette tête ; l’un des
archidémons a des pouvoirs psychiques il me semble. Si
elle n’est pas capable de lire dans la tête des captifs qu’ils ont attrapés,
elle ne mérite pas son titre.
Une douce odeur de
sang suivie de bruits de métal lui indiquèrent que les deux hommes se
resservaient à boire.
‒ En dehors de
ces problèmes, comment va Lilas ? A-t-elle changé depuis notre dernière
entrevue ?
‒ Si telle est
ta question, elle s’est remise des insultes que tu lui as servies.
‒ Des insultes,
moi ? Je n’ai fait que lui donner des conseils d’ami…
‒ Alors, disons
qu’elle elle a repris ses esprits et a cessé de s’indigner pour si
peu ? »
Le ton de la
conversation était amical, et les voix se firent floues. Tout à fait en
confiance dans cet environnement sûr, et en présence de son maître, Ymesh
sombra dans le sommeil au doux bourdonnement de sa voix.
***
Assis à même le sol à
quelque distance de la tente du maître de la ville, Ymesh contemplait le ciel
avec morosité. Depuis trois jours qu’ils étaient à Ijishia, Shön n’avait guère
fait que discuter avec les uns et les autres, se désintéressant peu ou prou de
lui. Bien que blessant, c’était compréhensible ; il avait mieux à faire
ici que de s’occuper de son Infant. Comme, par exemple, discuter avec son fils.
Non, il était injuste.
Le seigneur des glaces avait passé de longs moments à parler avec un peu tout
le monde, afin de se faire une meilleure idée de la situation dans son ensemble
et de prendre l’avis général.
Et puis, de ce qu’il
avait entendu, Shean était quelqu’un de bien. D’un point de vue elfique, du
moins ; la plupart des ska l’auraient qualifié de
sentimental, ce qui dans leur langage n’était certes pas un compliment. Malgré
cela, il parvenait à garder une poigne de fer sur la cité qu’il avait créée,
n’hésitant pas à se montrer cruel envers ceux qui dépassaient ses limites.
Shön semblait très
fier de lui.
C’était un peu
difficile, de constater tout ce que le fils de son maître savait et savait
faire, et dont lui, Ymesh, ne serait jamais capable. Pour la première fois
depuis longtemps, il se demanda ce qui avait poussé le ska qui l’avait
transformé, son primogène, à le choisir, lui. Ils avaient des tempéraments
aussi différents que le feu et la glace – leurs Éléments respectifs.
Shea était proche de
son père. Il lui ressemblait. Sans oublier, bien sûr, qu’il était maître d’une singulière
cité qu’il avait créée lui-même.
Ymesh secoua la tête,
ennuyé par son propre accablement. Il n’avait rien à envier à ce type ! Il
avait son propre caractère, ses propres points forts, et des qualités bien à
lui. C’était ridicule d’être jaloux !
Il se releva, et
agitait le tissu de ses vêtements pour en faire partir la poussière quand un
mouvement attira son regard. Quelqu’un courrait dans la foule, droit vers lui…
et il connaissait cette personne.
« Anijia ! cria-t-il,
bondissant de joie. Tu es vivante !
La jeune femme le
rejoint et l’étreignit de toutes ses forces.
‒ Ymesh !
Je ne pensais pas un jour être si contente de te voir !
‒ Ben merci,
répondit-il sans la lâcher. Je peux t’assurer que c’est pareil pour moi !
Contredisant leurs
dires, ils s’étreignirent un long moment avant d’enfin se séparer.
‒ Maître
Shön ? s’enquit Anijia en le cherchant des yeux.
‒ Il est là
aussi, à l’intérieur, la rassura l’Infant. Allons-y tout de suite… même s’il ne
l’a pas montré, il s’est beaucoup inquiété, lui aussi. Mais tu vas bien ?
Tu n’es pas blessée ?
Elle renifla, et
releva le menton, orgueilleuse.
‒ Si je l’ai
été, je ne le suis plus. Eh bien, qu’attends-tu pour m’introduire ?
Ymesh sourit malgré
son arrogance, trop heureux de la retrouver, et se fit un plaisir de l’amener à
leur maître. Il savait prendre son mal en patience.
Quelques minutes plus
tard, il put à loisir se réjouir de son expression.
« Anijia, je te
présente Shean, maître de la ville mobile d’Ijishia… »
***
Enfin. Le temps prévu s’était écoulé, les préparatifs s’étaient
terminés, les dernières disputes avaient eu lieu, puis plus rien n’avait pu le
retenir. Enfin, il était de retour dans les Abysses.
Lucifer savait qu’il était égoïste, à nouveau, en pensant de cette
façon. Il savait qu’il aurait dû être triste de quitter l’Eden, son monde, et
les anges. Son clan lui manquait, et plus notablement Michael, mais pour le
reste…
Les derniers jours avaient été plus pénibles encore que d’habitude.
Chacun voulait donner son avis, émettre ses réserves et ses recommandations –
comme s’il n’était pas déjà Descendu une fois ! Même s’il les comprenait,
il avait eu beaucoup de mal à garder son calme et à les rassurer, tel que son
devoir le lui imposait. Souvent, il avait eu envie de tous les mettre à la
porte de son bureau pour s’y enfermer.
Ou plutôt, de les enfermer eux
dans la pièce et de fuir lui à
l’aventure, dans une de ces longues expéditions qu’il faisait jadis en Eden.
Depuis bien longtemps déjà, il n’avait plus eu l’occasion d’admirer ses
paysages enchantés… Ses responsabilités avaient cru exponentiellement avec le
nombre des anges. Parfois, il regrettait l’époque lointaine où Lyth était
encore parmi eux. Il avait alors bien plus de temps pour lui-même, et la
présence rassurante de son Seigneur lui épargnait bien des tracas.
Toutes ces raisons convergeaient vers son égoïsme, et sa joie d’être à
nouveau libre, bien que dans un monde hostile – du moins, selon ses pairs. Il
n’avait eu lui-même aucun problème avec les enfants de Sei depuis son arrivée
dans le petit village où il s’était installé.
« Eh, l’ange ! Viens un peu montrer comment tu bandes un
arc !
Les joues de Lucifer s’empourprèrent alors qu’il se levait pour
rejoindre un groupe de démons rencontré la veille.
‒ J’ai déjà prouvé hier que j’en étais incapable…
L’homme qui l’avait interpellé lui fit un grand sourire.
‒ Oui, mais mon cousin, lui, l’était pas
là. Et y me croit pas ! Alors vas-y,
essaie !
De bonne humeur, il exagéra son soupir lorsqu’on lui mit l’arme entre
les mains, et s’efforça de mettre en pratique les conseils déjà reçus. Quand,
épuisé, il déclara renoncer, il en rit avec les autres.
Il ne remarqua pas le regard qui suivait le moindre de ses mouvements
avec insistance, ni ne réalisa que l’un des membres du groupe avait disparu, à
midi, quand ils partagèrent leur dîner.
***
Le soir avait passé, mais Lucifer était toujours dehors, à observer la
Lune. Il continuait d’être fasciné par cet astre qui n’existait pas chez lui,
par sa lumière si froide mais si attirante. Les étoiles, elles, étaient trop
pâles dans ce cercle profond des Abysses, pour être bien visibles.
Le village était très calme, bien que tous ne dorment pas encore.
Certains démons s’étaient rejoints dans l’intimité de leur logement pour
commettre cet acte interdit par les lois angéliques, et qui les rendait si
répugnants aux yeux de Gabriel. À l’extérieur, cependant, il ne restait que peu
de monde, raison pour laquelle il le remarqua alors qu’il était distrait.
Un étrange personnage le regardait de lui. Il ne parlait pas, ne faisait
rien de spécial, mais ses yeux étaient bel et bien fixés sur lui. Était-ce
parce qu’il était un ange ? Les enfants de Sei n’avaient jamais semblé
vraiment surpris de le voir, jusqu’à présent, et il avait supposé que le
passage de Raphaël avait répandu la nouvelle de leur existence, à moins que Sei
Lui-même ne leur ait parlé d’eux bien avant cela.
Lucifer cessa de contempler le ciel. Curieux, il détailla ses cheveux
blonds comme les blés, d’une couleur plus chaleureuse que le platine de
Gabriel, et sa silhouette mince et androgyne. Il ressemblait presque à un ange…
Sa peau était blanche, loin de la couleur bronzée qu’arboraient la plupart des
démons, et seul l’étrange tatouage noir qu’il portait détonnait avec cette
impression.
De plus en plus intrigué, l’archange effleura l’aura de l’autre, et
n’eut plus alors de doute : il s’agissait d’un archidémon. Sa puissance
sous-jacente et, plus encore, le lien qu’il percevait entre lui et les Abysses
étaient des indices plus que suffisants.
Comment ne pas être tenté de lui adresser la parole ?
L’homme tressailli lorsqu’il approcha, mais ne s’éloigna pas. Le
Premier-né lui fit un sourire poli, et, prenant son courage à deux mains, se
décida à ouvrir le dialogue :
« Bonjour, dit-il avec un sourire poli. Je m’appelle Lucifer et je
suis un archange. Et vous ?
Le démon aux cheveux blonds sembla hésiter, avant de s’approcher pour s’incliner
aussi bien que l’eut fait un courtisan chevronné.
‒ Bonjour, ange. Mon nom est Bélial. »
***
Dans les cercles des Abysses les plus proches de l’Eden, la vie y était
très semblable. Même au palais de Belzébuth, placé bien plus Bas, les
conditions n’étaient pas extrême, quoique déjà fort différentes de celles
auxquelles les anges étaient habitués. Si on continuait de Descendre,
cependant, le soleil pâlissait dans le ciel, jusqu’à ne plus rien être d’autre
qu’un cercle blanc.
Les conséquences étaient bien sûr catastrophiques sur l’environnement.
Aucune plante ne poussait, presqu’aucun animal ne savait vivre, et des glaces
éternelles couvraient la grande majorité du paysage – quand ce n’étaient pas
les fumées acres des nombreux volcans, seules sources de chaleur dans ces lieux
hostiles.
C’était là que Ketosaï avait établi sa demeure, cachée entre deux
montagnes. La magie seule rendait l’endroit vivable, grâce aux runes de feu et
de résistance gravées sur tous les murs, mais le but recherché par le vampire
était atteint : à moins de savoir où chercher, personne n’était capable de
le trouver.
Shön avait fait partie de ceux à qui il avait demandé de l’aide pour
créer le manoir. Étant mage de glace, il n’avait aucun mal à endurer le climat,
et il n’était pas le genre de personne à venir quémander. Malgré son amour pour
le froid, il n’avait pas pensé revenir un jour ici.
« Nous y sommes.
Grelottant malgré l’aura de feu qu’il tenait étroitement serrée contre
lui, Ymesh ne put retenir un soupir de soulagement.
‒ Enfin ! »
Anijia était serrée contre lui, silencieuse, et profitait de la chaleur
qu’il produisait. Ils étaient tout deux presque aveugles, et auraient été bien
incapables de retrouver leur chemin dans l’obscurité permanente des lieux.
Comment quelqu’un pouvait-il supporter de vivre là ?
« Ne te réjouis pas trop vite » dit Shön en s’approchant des
grilles du manoir, laissant les barrières le reconnaître. « Nous n’avons
fait qu’arriver. »
Le portail s’ouvrit en grinçant, à moitié gelé malgré les runes dont il
était couvert, et le petit groupe s’aventura dans la cour intérieure. Il n’y
avait pas de fenêtres en vue dans le bâtiment, sans doute pour tenir le froid à
l’écart. Ils gravirent les trois marches qui menaient à l’entrée, une petite
porte en bois solide, et celle-ci s’ouvrit sans que personne ne soit en vue.
Shön entra dignement, sans se soucier de l’air glacé qui s’engouffrait
avec eux, alors qu’Ymesh et Anijia retenaient à grand peine un soupir de
soulagement. La porte de referma derrière eux sans prévenir, et ils se
retrouvèrent dans le noir.
Plus étrange encore que l’absence de lumière – il y en avait eu à peine
plus à l’extérieur – était le silence. Les murs devaient être très épais, car
même en tendant l’oreille, le jeune Infant avait du mal à entendre le
sifflement du vent. Nerveux, il secoua le manteau qui l’enveloppait, et
attendit.
Un rai de lumière apparut, et très vite une deuxième porte s’ouvrit, et
avec les couleurs de la chaleur et le bruit agréable de flammes qui
crépitaient. Un homme se tenait face à eux, souriant, qui leur fit signe de le
suivre.
« Bienvenue chez moi, Shön. Cela faisait bien longtemps.
‒ Bonjour, Ketosaï. »
***
Ils avaient été introduits dans un grand salon chaleureux, doté de
tapisseries étranges et d’un tapis moelleux. Le feu crépitait dans l’âtre.
D’étranges globes de métal étaient accrochés à divers endroits de la pièce, et
Ymesh y percevait des braises encore brûlantes qui devaient sans doute servir à
augmenter encore un peu la température. Une frise de symboles faisait le tour
du plafond, tenant le froid à l’extérieur.
Son maître et leur hôte s’étaient installés dans de confortables
fauteuils, et avaient commencé à parler entre eux. Sachant que son rôle et
celui d’Anijia était d’être là sans rien dire, le jeune homme avait pris place
derrière Shön et s’était contenté d’observer. Ce n’était pas très agréable de
devoir rester debout ainsi, mais leur présence n’avait été requise que pour
souligner le fait que leur maître avait déjà des alliés, et n’était pas
quantité négligeable ; il ne protestait donc pas.
Le maître des lieux le surprenait plus que tout. Il n’avait pas imaginé
le vampire élémentaire dont on lui avait parlé tel qu’il était : mince,
plutôt petit, les cheveux banalement noirs et les yeux bleus sans grande
distinction. Son visage était pâle et mince, comme celui de la plupart des ska, et ses manières courtoises n’avaient rien d’original.
Son sourire, cependant, était des plus agaçants ; il donnait l’impression
de rire qu’une plaisanterie connue de lui seul, qui avait peut-être été faite à
leurs dépends.
« Donc, tu me demandes mon aide ? fit Ketosaï d’une voix
veloutée.
‒ Je te demande d’aider l’ensemble des ska,
corrigea Shön sans se troubler. Tu es à l’abri ici, cela va sans dire, mais je
doute qu’il te plaise de te retrouver un jour seul représentant d’une race
éteinte.
‒ Je doute que les démons soient capables de nous détruire tous…
‒ Tous peut-être pas, mais une grande majorité bien. Ils sont déjà
en train de le faire.
‒ Ah, Shön, toujours aussi pessimiste.
‒ Je préfère dire prudent. »
Le ballet auquel ils se prêtaient avait des implications qu’Ymesh ne
faisait que vaguement percevoir. Il avait néanmoins conscience que Ketosaï
devait accepter de les suivre – ce qu’il ferait sans doute – et cela sans que
leur maître ne lui doive quoi que ce soit en échange – ce qui était plus
difficile à obtenir. Leur race étant formée de survivants qui ne faisaient
confiance à personne, jamais rien n’était donné sans rien. Shön devait
convaincre leur hôte qu’il avait tout à gagner par les actions qu’il lui
proposait.
Assise sur l’accoudoir de Ketosaï, la femme qui l’accompagnait sourit.
Elle était déjà présente dans la pièce quand ils y étaient entrés, et ne leur
avait pas été présentée, mais Ymesh avait beaucoup de mal à cesser de la
regarder pour plutôt suivre la conversation. D’ailleurs, il avait entendu
Anijia grincer des dents quand elle l’avait remarquée.
Elle était belle. Ses courbes étaient lovées dans une robe rouge sombre
qui mettait en valeur sa charmante poitrine et ses épaules rondes. Son visage à
l’ovale parfait était encadré par des boucles sombres, d’un brun tirant sur le roux,
et ses lèvres pulpeuses invitaient aux baisers. Le jeune homme la trouvait
autrement plus fascinante que Ketosaï, qui semblait ne pas faire le poids à ses
côtés.
Un coup de coude dans les côtes le ramena à la réalité. Est-ce que cette
femme utilisait un quelconque pouvoir pour le subjuguer ? Il n’en savait
rien, mais apparemment son intérêt était trop visible au goût d’Anijia, qui le
fusillait du regard.
Penaud, Ymesh se remit à écouter la discussion qui avait court.
« Où se trouve Ijishia en ce moment ?
‒ Je suis enchanté que vous connaissiez l’existence de la ville
mobile. Isolé comme vous l’êtes, je me serais attendu à ce que vous l’ignoriez.
‒ Oh, je n’en suis pas à ce point. Vous savez que mes pouvoirs me
permettent de me rendre n’importe où comme je l’entends.
‒ Raison pour laquelle ils nous seraient précieux.
‒ Ne soyez pas si modeste, vos propres pouvoirs sont importants,
eux aussi…
Chassé-croisé, mais Ketosaï était en train d’accepter, non sans bien
faire comprendre à Shön que ce serait lui qui dirigerait les opérations. Leur
jeu de cache-cache s’était transformé en bras de fer pour déterminer lequel
serait le plus fort.
Confiant en son maître, Ymesh se redressa, laissant même échapper un
sourire. Ce fut à ce moment qu’il croisa le regard du vampire élémentaire, qui
plissa les yeux, amusé… et brusquement, malgré la tiédeur de l’endroit, le
jeune elfe sentit une étreinte glaciale se refermer sur lui.
Ketosaï se moquait bien d’eux et des vampires, des démons et des
problèmes qu’ils apportaient, réalisa-t-il. Pour lui, tout ceci n’était qu’un
jeu, un jeu à la fois dangereux et amusant, et il n’y avait aucune garantie
qu’il ne se retournerait pas contre eux un jour.
Sans savoir d’où lui venait ce sombre pressentiment, Ymesh se rapprocha
légèrement d’Anijia, comme pour se rassurer. Ketosaï laissa échapper un petit
rire, comme s’il avait lu dans ses pensées, puis se tourna à nouveau vers Shön.
« Quand partons-nous ? »