Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 11
« L’Élément
Lumière, Faljan, peu être considéré comme le fils de Lyth, même si sa création
a été une obligation. Il a un statut particulier, qui n’est pas celui d’un
subordonné.
Feu, Foudre, Air
et Métal ont eu aussi été créés par Lyth, mais apparemment eux étaient prévus
dès le début pour être Ses loyaux servants. »
- Passage
censuré de « Des Éléments et de leurs rapports entre eux et avec les
anges » -
Des doigts pianotaient une cuisse avec
agacement, alors qu’une paire d’yeux aussi noirs que les ténèbres les plus
sombres toisait les quelques personnes en présence. Ils n’étaient pas nombreux,
ainsi rassemblés dans une salle creusée à même la roche et décorée richement
par des tissus coûteux qui maintenaient la température à un niveau agréable. La
pièce était petite bien que confortable, et la plupart d’entre eux s’était
installé parmi les coussins disposés à cet effet, goûtant à quelque mixture
délicieuse préparée par leurs serfs.
Le regard s’arrêta sur celui des présents qui
paraissait le plus jeune.
« J’ai entendu dire que les anges avaient
mis en place des postes de gardes. »
Le ton était neutre, mais le blond dut se
retenir de déglutir avant de répondre, faisant glisser plutôt un sourire
aimable sur ses lèvres.
« En effet.
‒ Et quand comptais-tu nous le faire
savoir, Bélial ? »
Onctuosité et menace se mêlaient à présent. Le
jeu était dangereux.
« Ils n’ont aucune intention hostile, ils
sont juste sur leurs gardes. Rappelez-vous ce que je vous ai dit au sujet de
Raphaël le pleutre.
‒ Serais-tu en train de dire que tu
qualifie l’état actuel de satisfaisant ?
‒ Belzébuth…
L’archidémon des ténèbres se pencha vers lui.
‒ Eh bien ?
‒ Lucifer m’a assuré que…
‒ Un archange t’assure quelque chose et
toi tu le crois sur parole ?
Cette fois, c’était Lilith qui avait parlé, qui
était lascivement adossée à Astaroth.
‒ Les anges ne sont pas comme nous, ils ne
font pas forcément tout ce qu’ils disent. C’est toi qui nous a rapporté ça.
‒ Ils font de leur mieux…
‒ Faire une promesse quand on sait qu’on
ne saura pas la tenir, c’est mentir. Seuls les lâches agissent de cette façon.
‒ Ou les anges, commenta Asmodée.
‒ Oh, ça c’était spirituel ! »
fusa le sarcasme de Bélial, sur la défensive. « Penser de cette manière ne
mène absolument à rien. » se rattrapa-t-il, nerveux et tout aussi agacé
que les autres.
Lilith haussa les sourcils.
« Cacher des informations non plus. À moins
que tu ne veuilles prendre la défense des piafs au lieu de celle des
tiens ?
‒ Je ne prends la défense de personne, simplement…
Les anges ne réalisent pas ce qu’ils font.
‒ Ils réaliseront peut-être mieux quand
nous les aurons imités. Après tout, pourquoi auraient-ils le monopole de la
sécurité ? Ils se sentent libres de venir comme bon leur semble sur nos
terres, tout en nous interdisant les leurs. Pour qui se prennent-ils ?
argumenta la plantureuse démone.
‒ Ce serait une insulte de… tenta le blond
avant d’être interrompu par la voix calme de Léviathan.
‒ Eux ne s’y sont pas arrêtés.
‒ Je suis plutôt d’accord avec ça, approuva
Azazel.
‒ Ils ne pensent pas à mal en se préparant
à se défendre…
‒ Alors, tu n’auras qu’à leur dire que
nous non plus, trancha Belzébuth. Pas question de les voir lever une armée en
restant passifs. D’ici à ce qu’ils décident que, finalement, c’est plus sûr de
nous attaquer en premier…
Il eut un bruit de gorge désapprobateur.
‒ Que chaque famille se tienne prête. Et à
part le cher et tendre protégé de Bélial, les anges sont dorénavant interdits
de séjour, à moins qu’un autre des archanges ne nous juge dignes de sa
présence. Il est temps que nous sortions de l’ombre. »
Il se leva et toisa l’archidémon de la lune, le
mettant au défi de protester. Tendu, le démon aux cheveux blonds soutint son
regard quelques secondes puis finit par s’incliner.
« Ainsi soit-il. »
***
Le lendemain, le conseil des archanges se
réunissait pour débattre de la mauvaise nouvelle. La salle aux murs blancs
semblait oppressante, cette fois, alors qu’ils entraient un par un pour
s’installer à la place qui leur revenait.
« Des présences menaçantes ont été repérées
au-delà de l’Univers, commença Rémiel, tendue. La plupart des observateurs
s’accordent à dire qu’il s’agit d’êtres trop puissants pour être de simples
démons.
‒ Quel type de magie possèdent-ils ?
s’enquit Saraqael.
‒ Ils dépendent d’Éléments démoniaques,
les serviteurs de Sei. Ténèbres, sang, eau, terre, pierre, lune, mort.
Elle marqua un temps d’arrêt.
‒ Les archidémons, probablement. »
C’était la conclusion logique à laquelle ils
étaient tous arrivés, et les têtes se tournèrent vers Lucifer. L’archange de la
lumière avait les sourcils froncés, ce qui ne rassura personne, et prit une
inspiration avant de se lancer :
« Je n’ai été en contact qu’avec un seul
d’entre eux, Bélial de la lune, et j’ignore tout des autres sauf ce qu’il a
bien voulu m’en dire, ce que j’imagine vous ne considérez pas comme étant
fiable. Malheureusement, j’ignore pourquoi ils se montrent ainsi tout à coup et
encore moins la raison de leur hostilité apparente… mais je suis certain qu’ils
réagissent juste aux mesures que nous avons mises en place précédemment.
Il s’était exprimé d’un ton posé, mais personne
n’avait manqué sa critique implicite.
‒ Je dirais plutôt qu’ils profitent de
cette excuse pour laisser aller leurs instincts, riposta vicieusement Gabriel.
Ils se battent bien entre eux, d’après les rapports.
‒ Ce n’est pas pareil…
‒ C’est surtout ridicule, coupa Saraqael,
agacé par leurs incessantes querelles. Réfléchissez droit pour une fois, au
lieu de vous chamailler. Ni nos rapports avec les démons ni les lois de Lyth ne
sont bien servies par vos commentaires mesquins. »
Les autres archanges approuvèrent, et Lucifer
rougit. Il était temps qu’il reprenne la situation en main, et Uriel se décida
à l’y aider :
« Nous ne pouvons malheureusement pas nous
permettre de prendre le moindre risque, dit-elle doucement. Peux-tu garantir
que leur agressivité restera factice ?
L’archange de la lumière acquiesça gravement.
‒ Je le peux, mais, si je peux encore
donner mon avis sans être interrompu…
Il se permit de marquer une pause pour fusiller
Gabriel du regard.
‒ … Je pense que la visite d’autres
archanges dans les Abysses serait bénéfique. »
Les autres le dévisagèrent, ébahi, Gabriel plus
que tout autre. Il s’abstint néanmoins de prendre la parole ; tous
savaient déjà quelle allait être sa réaction, et sa seule expression dégoûtée
était suffisamment parlante. Raphaël, livide, fut le premier à se lancer :
« Je suis déjà Descendu, comme vous le
savez tous, et aucun de vous n’ignore ce que j’ai vu.
‒ Pourquoi, Raphaël, tu admettras que
Lucifer est descendu bien plus souvent que toi et semble toujours être en
parfaite santé, souligna Saraqael, reprenant la défense de l’archange de la
lumière pour la première fois depuis bien longtemps.
Celui-ci lui sourit en remerciement, et se racla
la gorge :
« J’ai longtemps cru que toute Descente
d’un autre archange aurait tendance à empirer la situation… surtout que s’il y
a une bavure, les conséquences pourraient être désastreuses. Néanmoins…
Il se redressa, déterminé.
‒ Seule une confrontation directe règlera
une fois pour toutes le problème. Puisque la seule parole ne vous suffit pas –
et ne protestez pas, vous ne me faites pas confiance sur ce point – vous devez
vous faire une idée par vous-mêmes. Cependant, j’insiste bien sur un
point : personne ne sera obligé d’aller dans les Abysses.
Il regarda Gabriel, puis Raphaël.
‒ Mais plus aucun d’entre vous n’aura
l’opportunité de se plaindre de son ignorance. »
Le silence se fit. Personne, à vrai dire,
n’osait plus prendre la parole ; tous craignaient un autre point de
non-retour. Pourtant, tous avaient conscience que Lucifer avait raison. Il
avait peut-être commis lui-même des erreurs, mais ils l’avaient suivi
inconsciemment en refusant de Descendre eux-mêmes.
En effet, comment pourraient-ils jamais
connaître les enfants de Sei sans jamais en avoir vu un seul ? Comment
pouvaient-ils prétendre argumenter de façon constructive face à quelqu’un qui,
certes, était souvent absent, mais allait prendre les informations directement
à la source ? Et puis, sans doute n’était-il si souvent dans les Abysses
justement parce que personne d’autre n’osait en faire autant.
« Très bien, commença Rémiel. Je
Descendrai.
‒ Comment ? s’exclama Gabriel. Mais…
‒ Inutile de protester, Lucifer a raison. Tu
devrais toi-même essayer, tenta la jeune femme non sans savoir qu’elle se
heurterait à un mur.
‒ Je ne me souillerai pas en allant
discuter avec les créatures de Mal ! Notre Seigneur Lyth est son ennemi,
et…
‒ Nous connaissons ton point de vue »
l’interrompit Raguel, son habituel sourire affable collé aux lèvres.
« Nous voulons juste nous faire le nôtre. Rationnellement. »
L’insulte sous-jacente n’échappa à personne, et
Gabriel pâlit. Les tensions qui existaient entre l’archange de la pureté et
l’archange du feu semblaient ne jamais se résorber.
« J’irai moi aussi dans les Abysses »
murmura Uriel, non sans gêne. « Je crains de voir ce que Raphaël nous a
décrit, mais… cela devient nécessaire.
‒ Il va de soi que je vous accompagnerai,
reprit Raguel comme si de rien n’était. Et puis, je suis curieux d’enfin voir
ces démons qui nous ont fait tant nous disputer entre nous.
‒ Personne d’autre n’est
intéressé ? »
La question de Lucifer ramena le silence.
Raphaël secoua la tête avec obstination, alors que Gabriel le fusillait du
regard, drapé dans sa dignité. Saraqael, enfin, hocha la tête.
« J’irai aussi, mais seulement après leur
retour. Nous ne pouvons pas nous permettre de tous disparaître de l’Eden en
même temps.
‒ Cela me semble correct » approuva
le Premier-né, soulagé de ce grand pas en avant. « Nous sommes donc tous
d’accord ? »
Il planta son regard dans celui de Gabriel, le
défiant de protester, et l’archange de la pureté n’osa pas élever la voix.
Raphaël lui-même acquiesça avec réluctance, et ainsi la décision fut prise.
Les archanges Descendraient dans les Abysses.
***
Ijishia avait changé d’emplacement, comme prévu,
mais la tension était portée à son comble. Les vampires continuaient de se
faire capturer les uns après les autres, et les quelques échos rapportés par
les espions qui avaient été envoyés dans les grandes villes démoniaques
n’avaient pas été rassurants.
Que Ketosaï ne soit toujours pas arrivé n’aidait
pas.
« Pourquoi ne l’as-tu pas ramené
directement avec toi ? demanda Shean pour la énième fois.
‒ Parce que j’ai préféré faire circuler
d’abord l’annonce de son arrivée afin que nous nous regroupions, et que je
connaissais déjà l’endroit où la ville allait se déplacer, répéta son père sans
se lasser. »
Les ska avaient en effet afflué vers Ijishia,
qui était devenue dangereusement grande. Les nouveaux arrivés étaient toujours
bienvenus, mais les tentes se faisaient trop peu nombreuses, tout comme les
proies. Les quelques démons et métamorphes qui avaient jusque là suffi pour
nourrir tous les vampires présents n’étaient plus assez nombreux, et se
faisaient nerveux.
Ils n’étaient pas les seuls.
« Par Sang, Shön, il devrait être là depuis
des jours déjà ! s’emporta le maître de la ville.
‒ Tu sais bien que c’est sa prérogative
d’arriver en retard.
‒ Ce n’est vraiment pas le moment de jouer
les monarques ! Les conditions…
‒ Son point de vue est très simple,
Shean : plus nous serons désespéré, plus il pourra nous extorquer. Alors
tais-toi et reste assis. »
L’homme se laissa tomber sur les coussins, serrant
les dents. Ymesh aurait compati s’il n’avait pas lui-même été énervé. Le manque
de sang faisait pression sur tout le monde, et certains parlaient déjà de
replier bagage.
« Il va arriver.
‒ Je ne comprends pas comment tu fais pour
être aussi confiant !
Le mage de glace secoua la tête, les yeux plus
brillants qu’à l’accoutumée.
‒ Non, je veux dire, il est là. J’ai perçu
sa présence.
Shean sauta sur ses pieds, et appela un
serviteur d’un sifflement.
‒ Préparez-moi un pichet de sang chaud, et
libérez une des chambres !
Shön posa une main sur son épaule.
‒ Ne sois pas trop empressé. Juste
courtois. »
Son fils prit une inspiration profonde et hocha
la tête. Puis, à nouveau calme et déterminé, il se prépara à recevoir le
vampire élémentaire.
Quand celui-ci arriva flanqué d’un enfant, il en
fut tout aussi surpris que les autres, mais il se contenta de signaler qu’il
faudrait rajouter un lit dans le coin qui leur serait réservé, sans plus de
commentaires.
« Soyez les bienvenus à Ijishia. Seigneur
Ketosaï, pouvez-vous nous présenter le jeune homme qui vous accompagne ?
Le sourire aimable que Shean arborait ne
trompait personne, aussi le vampire élémentaire s’inclina-t-il courtoisement,
amusé.
‒ Il s’agit de Ketjiko, mon fils. Navré de
vous imposer ainsi sa présence, si vous voulez, je peux…
‒ Nous avons toute la place qu’il faut,
mentit Shean. Mais soit, je vous propose de couper court aux politesses. Si
nous discutions de l’objet de votre venue ? »
Fasciné par le changement de comportement du
maître de la ville, Ymesh le regarda entraîner le nouveau venu dans son bureau,
flanqué de Shön et de l’enfant. Quelque part, il se disait que ceux qui
traitaient Shean de sentimental étaient bien loin du compte…
***
« D’autres archanges vont Descendre »
déclara Lucifer tout de go, en rejoignant Bélial à leur point de rendez-vous
habituel.
Le démon, suspicieux, le dévisagea.
‒ Vraiment ?
‒ Vraiment. Tu sais que ce sera difficile
pour eux, aussi il faudra faire un effort de votre côté.
‒ Je ne suis pas certain que Belzébuth et
les autres voient leur visite comme un si grand honneur…
‒ À toi de te débrouiller pour que ce soit
le cas !
Ils échangèrent un long regard. L’archidémon
baissa les yeux en premier.
‒ Très bien, très bien. Mais je te
préviens, même s’ils les accueillent en personne…
‒ Les autres vont enfin se montrer ?
s’exclama Lucifer, agréablement surpris.
‒ Oui, oui mais même si c’est le cas… ils
voudront quelque chose en échange.
Le Premier-né fronça les sourcils.
‒ Quoi donc ?
‒ Monter en Eden.
Lucifer pâlit, puis grimaça.
‒ Écoute, je ne peux rien te promettre.
Essaie de faire comprendre à Belzébuth que tout dépend de lui. Selon la façon
dont les anges se sentiront par rapport à eux, ils les inviteront d’eux-mêmes
ou refuseront de les revoir.
Bélial fit la moue.
‒ Je suppose que c’est mieux que rien. Tu
essayeras tout de même de les convaincre ?
‒ Je ne pourrai rien faire tant qu’ils ne
seront pas Descendus puis Remontés. Mais j’essayerai, tu le sais bien.
L’archidémon acquiesça, plongé dans ses pensées.
‒ Écoute, je vais aller porter cette
nouvelle directement à Pandémonium » dit-il enfin, parlant de la capitale
des démons où vivait Belzébuth. « Je présenterai cela au mieux, mais le
résultat n’est pas garanti non plus.
‒ Le principal est que nous fassions de
notre mieux, chacun de notre côté » conclut Lucifer.
Ils se serrèrent la main pour montrer leur
accord, puis démon aux cheveux blonds soupira, un peu déçu que leur rencontre
soit si courte.
‒ J’aurais voulu rester plus longtemps,
mais…
L’archange sourit, aussi dépité que lui.
‒ Transmettre cette information aux tiens
est plus important qu’un quelconque moment de loisir, je sais. »
Le sentiment était partagé. L’Eden était très
important pour lui, et c’était son devoir que de s’occuper des anges, ce qu’il
ne contestait pas – mais cela ne rendait pas sa charge moins lourde pour
autant.
« Nous nous reverrons à l’occasion. Et la
prochaine fois, j’arriverai avec mes pairs ! »
Bélial hocha la tête, et serra brièvement une de
ses mains entre les siennes en signe d’au revoir. Puis, il ouvrit un Portail
vers les cercles du Bas, commençant sa route vers Pandémonium.
Lucifer resta quelques instants là, à contempler
les Abysses. Il laissa le silence des lieux l’envahir. Ensuite, serein et déterminé,
il entreprit de remonter vers Alun Hevel. L’Eden avait besoin de lui.
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