Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 13
« Empathie : capacité de ressentir les
émotions d’autrui.
L’empathie est particulièrement difficile à
contrôler, car il s’agit d’un don passif.
Elle dépend de la magie du vent. »
- Manuel de magie de base à l’usage des anges
apprentis -
Une vague de panique avait suivi
l’évanouissement d’Uriel. Les anges étaient inquiets parce que c’était la
première fois que cela arrivait à la jeune femme et qu’ils craignaient que ce
ne soit grave ; les démons eux se préoccupaient plutôt de prouver aux
anges qu’ils n’étaient pour rien dans le malaise de l’une des leurs.
Belzébuth s’était occupé personnellement de
porter la jeune femme dans la chambre la plus proche et Léviathan avait
doucement baigné son front d’eau tiède. Quelques angoissantes minutes
passèrent, durant lesquelles les archanges s’affolèrent en se tordant les mains
– pourquoi donc Gabriel, le guérisseur, n’était-il pas là quand on avait besoin
de lui ? – et Lilith envoya une jeune servante chercher certaines plantes
curatives.
Avant que celle-ci ne soit revenue, cependant,
Uriel rouvrit les yeux d’elle-même. Elle était pâle à faire peur.
« Vous allez bien, dame du
vent ? » s’inquiéta Léviathan en repoussant les mèches châtain qui
étaient collées sur le front de la jeune femme.
Celle-ci tressaillit en voyant le démon
au-dessus d’elle. Sa peau blanche, ses yeux clairs et sans pupilles, ses
cheveux longs aussi pâles que ceux d’une personne âgée étaient terriblement
impressionnants, et en le trouvant au dessus d’elle elle avait failli crier.
Elle se reprit juste à temps.
‒ Je… ça va… » balbutia-t-elle en
cherchant les siens des yeux.
Lucifer accourut à son côté et lui prit la main.
‒ Que s’est-il donc passé ?
‒ Je ne sais pas… J’ai ressenti une
douleur horrible… venant de dehors… »
Les anges se détendirent, soulagés, sous le
regard perplexe de Belzébuth. Lucifer serra la main fine plus fermement.
‒ Tu penses que tu tiendras ? Sinon,
nous pouvons Remonter tout de suite…
‒ Non, non ! Surtout pas ! Je
m’en voudrais de gâcher notre visite ici. Je resterai simplement encore un peu
allongée. Ne vous dérangez pas plus pour moi. »
L’archange de la lumière hocha la tête et Uriel
referma les yeux alors qu’il sortait sur la pointe des pieds, suivi de ses
pairs. Les démons échangèrent un coup d’œil interrogateur avant de leur
emboîter le pas, et Léviathan referma délicatement la porte de la malade.
« Que s’est-il passé au juste ? »
demanda-t-il.
‒ Uriel est empathe. » déclara Rémiel
comme si cela expliquait tout.
Léviathan fronça les sourcils.
‒ S’il s’agit d’un pouvoir offert par Son
Altesse Emaë de l’Air, n’oubliez pas qu’il nous est totalement inconnu. Emaë
est un serviteur de Lyth, pas du Seigneur Sei.
Rémiel rougit en réalisant sa bévue.
‒ Veuillez me pardonner… L’empathie est la
capacité à ressentir les sentiments des autres. La pierre bleue qu’Uriel porte
sur le front en est le symbole. Mais pour qu’elle ait réagi ainsi, il a dû se
passer un incident grave à l’extérieur, vous devriez peut-être aller voir…
‒ Elle arrive à percevoir cela à une si
grande distance ? » s’étonna l’archidémon, ses pairs écarquillant les
yeux de surprise derrière lui.
‒ Habituellement non » intervint
Lucifer. « Cela a dû être très fort.
‒ Comme la violence physique, par
exemple ?
L’archange de la lumière acquiesça, alors que
Léviathan s’assombrissait.
‒ Alors il vaudrait en effet mieux pour
elle qu’elle Remonte. » déclara Belzébuth après quelques instants de
silence. « Je crains que notre monde ne soit pas aussi calme que le vôtre
de ce point de vue-là. »
Le silence revint après cette déclaration, alors
que les anges se concertaient du regard. Tous étaient curieux de connaître
mieux à la fois les Abysses et les archidémons, et avaient conscience de l’importance
que revêtait leur visite. D’un autre côté, aucun n’aurait accepté de mettre une
des leurs en danger simplement pour satisfaire sa curiosité personnelle, ou
même pour éviter de froisser les démons.
Ce fut finalement Raguel qui brisa le silence.
Son sourire habituel n’avait pas quitté son visage, et il semblait même un peu
amusé.
« Uriel a déclaré elle-même qu’elle
pourrait rester encore un peu. Elle a dû être surprise de la force avec
laquelle les sensations l’ont rejointe, mais a sûrement renforcé ses barrières
mentales à présent. Laissons-la se reposer, et ne partons pas avant
demain. »
Il tapota avec amitié l’épaule de Lucifer, qui
semblait hésiter.
‒ Reviens vérifier qu’elle va bien quand
Essiah sera tout à fait couché, et décide à ce moment-là ? S’il devait lui
arriver quoi que ce soit pendant la nuit, nous l’entendrions tous de toute
manière.
‒ Je peux aussi laisser une femme de
compagnie dans sa chambre si vous le désirez » intervint Belzébuth.
« Elle s’occuperait de dame Uriel avec plaisir et n’hésiterait pas à venir
me prévenir si elle s’évanouissait de nouveau.
Cet argument sembla décider Lucifer, qui
acquiesça.
‒ Très bien. Vous comprendriez néanmoins
que si cela se reproduisait, nous rentrions directement…
‒ Ca va de soi. » approuva l’archidémon
en lui tendant la main.
Habitué à cette coutume étrange, Lucifer la
serra, montrant par là qu’il était d’accord avec ce qui venait de se dire et
qu’il engageait sa parole. Celle-ci avait une valeur toute particulière dans
les Abysses. Bien sûr, en Eden le mensonge était très mal vu, mais il n’y avait
pas d’engagement personnel, impliquant l’honneur d’une personne, lorsque
quelqu’un affirmait quelque chose.
Gabriel dirait que c’était une question
d’orgueil, s’amusa l’archange intérieurement. Puis, songeant à ceux restés en
Haut, il se demanda si Saraqael les observait à travers ses essions. Sans doute
que oui, afin de s’assurer qu’ils allaient tous bien.
Il secoua la tête pour revenir à l’instant et au
lieu présent et sourit poliment à Belzébuth.
« Je crains malgré tout que la soirée n’ait
été un peu gâchée par cet incident. Pourrions-nous nous retirer dès à présent
pour aller dormir ? La nuit chassera sans doute nos soucis. »
L’homme aux cheveux noirs approuva et tous se
retirèrent petit à petit. Cependant, alors que Rémiel allait arriver à sa
chambre, il l’arrêta.
« Je m’en voudrais d’oublier la promesse
que je vous ai faite. Retrouvons-nous au lever du soleil, ici devant votre
chambre ? Sauf bien sûr si vous craignez à présent de visiter la
ville… »
Piquée au vif, elle n’hésita pas à lever le
menton.
‒ Je vous attendrai à l’aube, Votre
Altesse. »
Belzébuth s’inclina, un sourire aux lèvres,
alors que Rémiel refermait sa porte derrière elle avec hauteur. Il avait hâte
de voir venir le lendemain.
***
La nuit était sombre, sans étoiles ; Elvion
lui-même semblait avoir dédaigné le ciel des Abysses. Dans cette obscurité
presque totale, il devenait impossible de voir se détacher les montagnes
environnantes du ciel. Quelque part, Ymesh trouvait cela oppressant. Si
quelqu’un voulait s’en prendre à eux, il ne pourrait choisir de meilleure
occasion… À condition, bien sûr, que lui-même soit capable de voir dans le
noir.
Certains avaient cette capacité, comme les
personnes dotées de pouvoirs de ténèbres. Lui n’en faisait pas partie, et
malgré le sentiment de malaise qu’il ressentait, il s’abstint de faire jaillir
une flamme de la paume de sa main. Il en mourrait d’envie, mais c’eut été trop
dangereux. Une lumière trop forte dans l’encre de la nuit permettrait à n’importe
qui de remarquer Ijishia.
Morose, Ymesh joua avec l’idée de retourner dans
la tente, puis la repoussa. Depuis l’arrivée de Ketosaï il était fort isolé,
Shön étant occupé. Il savait bien sûr que cela était nécessaire – ils avaient
fait venir le vampire pour une raison – mais ce n’était pas agréable pour
autant.
« Tu t’ennuies ? »
Il sourit en entendant la voix amie d’Anijia et
leva les yeux. Elle avait dû le remarquer en remontant la rue et s’approchait à
présent de lui.
« Un peu, mais ça ira.
‒ Tu parles ! » pesta la jeune
femme en se laissant tomber à ses côtés. « Ils parlent sans cesse de plans
et de sang, à un tel point que j’en ai la nausée !
‒ C’est un mal nécessaire.
‒ Je le sais bien. Tu penses vraiment que
je tolèrerais cette situation s’il en allait autrement ? »
À ces mots, Ymesh ne put se retenir de rire. Son
amie parlait comme si Shön l’avait offensée personnellement en s’impliquant
dans cette histoire, alors qu’ils avaient tous trois été d’accord dès le début.
Ils n’avaient juste pas réalisé que cela signifiait la fin de leur petit cocon
presque familial.
« Pourquoi n’acceptent-ils pas que nous
restions là à écouter ?
‒ Mieux vaut que chacun en sache le moins
possible. » répondit-il bien qu’elle le sache déjà.
‒ Ce n’est pas comme si nous comptions
aller raconter quoi que ce soit aux démons.
Elle boudait. Dans ces cas-là, la meilleure
attitude était de la distraire.
‒ En parlant des démons, il paraît que
leurs chasses ont diminué.
‒ Oui, ils sont fort occupés avec nos
voisins du Dessus.
Ymesh écarquilla les yeux.
‒ Les anges ? »
Chez les elfes ils avaient une excellente
réputation et des merveilles étaient racontées à leur sujet. Bien sûr, les
adultes niaient qu’ils soient si intéressants – et certainement pas plus que
les elfes eux-mêmes – mais les enfants raffolaient des histoires parlant de
l’Eden.
« C’est bien ça » confirma Anijia.
« Malheureusement, je n’en sais pas plus. Personne n’ose s’approcher de
Pandémonium depuis que les chasses ont commencé. »
Ymesh hocha la tête. Lui-même n’aurait pas osé,
alors qu’il était plus téméraire que la plupart.
Relevant le nez vers le ciel exempt d’étoiles,
il soupira. Dans le cercle où il était né, même les nuages ne pouvaient pas
rendre la voûte céleste si sombre. Il se rappelait encore très bien de cette
fameuse nuit où il avait parlé à Shön pour la première fois. Cela semblait si
lointain à présent…
Il tressaillit quand Anijia passa un bras autour
de ses épaules.
« Nous ferions tous les deux mieux d’aller
dormir. » dit-t-elle gentiment.
‒ Il aura peut-être bientôt fini.
‒ Tu as dit cela aussi la nuit passée et
tu as fini par t’endormir dehors. Allez, viens. »
Docile, il acquiesça, et se releva sous la
pression douce des mains de son amie. Jetant un dernier coup d’œil à la tente
où son maître discutait du sort des vampires avec d’autres seigneurs puissants,
il s’éloigna dans le noir.
***
Dans les airs, les claquements d’ailes contre le
vent alors que les gens atterrissaient sur les toits. Au sol, les cris de
dizaines de marchands qui vantaient leurs produits, les négociations des
acheteurs habitués, les papotages des commères qui échangeaient les derniers
potins. Le nombre de personnes se bousculant dans les rues était incroyable
pour quelqu’un d’habitué aux cités calmes de l’Eden. Rémiel était fascinée.
« C’est jour de marché, c’est un peu plus
calme d’habitude. » expliqua Belzébuth, amusé de son air perpétuellement
surpris. « L’avantage, bien sûr, est que les meilleurs produits sont disponibles
si tu veux les essayer.
‒ Merci, mais je n’ai pas de quoi. Lucifer
nous a dit que vous aviez une façon particulière de gérer vos échanges de
biens… de l’argent, c’est cela ?
‒ Ne vous en faites pas pour si peu, les
démons seront ravis de servir à la fois leur Seigneur et une archange, de
surcroit si jolie femme. »
Rémiel s’empourpra, et Belzébuth se mit à rire
en l’entraînant vers les boutiques. Ce fichu rire, décida-t-elle, était
beaucoup trop sensuel pour son bien.
« Allez, viens essayer !
‒ Je vous interdis de me
tutoyer ! » s’offusqua-t-elle non sans le suivre.
‒ Si vous voulez prendre quelques
habitudes démoniaques, il faudra bien un jour.
‒ Très bien, si tu insistes !
Il s’inclina devant la première échoppe.
‒ Les dames d’abord. »
Rémiel leva le menton et fit des airs. Elle ne
put cependant se retenir de rougir lorsque le démon qui tenait le commerce
l’invita à s’asseoir et à essayer ses plus beaux bijoux, avec toute la verve et
le charme de ceux de sa race. Comment ces gens pouvaient-ils faire tant de
compliments et la regarder avec des yeux si doux ?
Elle resta digne bien qu’elle ne soit pas
habituée à un tel traitement, et accepta avec grâce de mettre un superbe
collier d’argent, enchâssé de pierres bleues qui mettaient ses yeux en valeur.
Très vite, un autre s’approcha, proposant de la
soie et une coupe sur mesure.
« Ce sera si beau sur elle que je lui fais
gratuitement, avec mes compliments au Seigneur Belzébuth. » ajouta
l’audacieux, faisant encore rosir les joues de Rémiel.
‒ Mais je vous en prie, allez-y. »
approuva l’archidémon, sourd aux protestations de la jeune femme. « Tu
m’as demandé de te faire visiter la ville. Je te fais donc goûter aux plaisirs
des Abysses. Profites-en !
‒ Je ne veux pas vous… t’être débitrice de
tant de choses !
‒ Ce sont des babioles.
‒ Monseigneur, vous me vexez »
intervint l’artisan. « Mes joyaux sont des œuvres d’art, bien qu’elles
semblent fort fades sur une femme qui sait si bien en éclipser l’éclat.
Belzébuth s’inclina.
‒ Je ne voulais pas vous insulter. Faites
donc, montrez à la dame ce que vous valez, artisans de Pandémonium… qui sait,
elle me repayera peut-être un jour en me rendant la pareille en Eden. »
À ces mots, Rémiel se figea. Des démons ?
En Eden, si près des anges ? Est-ce que Lucifer avait discuté de cela avec
eux, ou est-ce qu’ils avaient tous compris que, comme les archanges
Descendaient, eux pourraient Monter ?
Son affolement dut être visible, car
l’archidémon posa sa main sur son épaule. Son expression était redevenue
sérieuse et la jeune femme rougit en voyant ses yeux noirs si intenses se poser
sur elle avec tant d’attention.
« Du calme. Je ne compte pas Monter sans
prévenir.
‒ Mais vous voudriez ?
‒ Je pensais que ça allait de soi. J’aime
les Abysses et je suis fier de ce monde créé par Sei, mais comment ne pas être
curieux du vôtre ? Après tout, vous êtes venus ici pour cette raison,
n’est-ce pas ? »
Rémiel dut se lever pour que le couturier puisse
prendre ses mesures – fort heureusement, car ainsi elle n’était plus obligée de
regarder son vis-à-vis dans les yeux. Elle hocha la tête d’un air distrait.
« Notamment, oui. Mais je pense que le but
premier était de prendre contact avec vous directement. Lucifer était déjà
Descendu plusieurs fois et avait parlé avec Bélial, mais ce n’était que de
l’information de seconde main. »
Elle se fit sérieuse à son tour.
« Je suis une archange, et ma première
préoccupation va à mon clan et à l’Eden.
‒ Et c’est ainsi que cela doit
être. »
Il sourit, des fossettes se creusant sur ses
joues, et Rémiel s’empourpra à nouveau. Par chance, cela dissipa la tension qui
était en train de s’établir entre eux.
« Vouloir Monter n’est peut-être qu’un
caprice de ma part. Ne vous en faites pas ; je ne ferai de toute façon
rien par rapport à votre monde sans votre accord à tous. »
Il prit sa main dans la sienne, et pressa
doucement ses lèvres sur le dos de celle-ci.
« En attendant, profitez de votre séjour en
Bas. »
Il s’écarta, laissant le couturier terminer de
prendre les mesures nécessaires, et abandonnant là une Rémiel toute troublée
sans réussir à savoir pourquoi.
***
Essiah était déjà bas dans le ciel quand les
archanges se réunirent pour partir. Uriel souriait et semblait s’être remise,
quoi que Belzébuth la trouve encore un peu pâle. Il espérait que cet incident
qu’il n’aurait pas pu prévoir ne causerait aucune conséquence inconvenante,
comme par exemple donner une raison à ses invités de ne pas revenir – en
particulier la charmante Rémiel, avec laquelle il avait passé une très agréable
journée.
Celle-ci vint vers lui et s’inclina, entre la
politesse et l’ironie.
« Merci de votre accueil, Seigneur des
Abysses. J’ai passé un excellent séjour. Pourrai-je récidiver à l’occasion,
accompagnée de mes pairs ?
‒ Avec grand plaisir. » répondit
Belzébuth avec un sourire amusé. « Vous êtes les bienvenus. »
Lucifer semblait interloqué par leur échange,
mais prit sans doute le parti de se satisfaire du rapprochement entre anges et
démons car il se contenta de s’incliner à son tour.
« Je suis d’accord avec Rémiel. Pandémonium
est une ville fascinante.
‒ Je ne doute pas que votre capitale soit
bien plus belle que cette cité creusée à même la roche.
‒ Alun Hevel a une architecture superbe,
c’est vrai, mais ce n’est pas comparable. Les deux sont trop différentes, tout
comme leurs habitants. Et n’est-ce pas la population qui donne son humeur à une
cité ? »
Belzébuth en convint. Le chef de l’Eden n’avait
pas compris son sous-entendu ou s’était contenté de l’ignorer. Peut-être que ce
n’était pas plus mal. Autant ne pas terminer ces deux journées par une note
négative.
Il salua les autres archanges un par un – Raguel
lui serra la main un peu plus fort que nécessaire, ce à quoi il répondit de la
même façon – puis Bélial reprit son rôle de guide pour les ramener à l’endroit
où ils étaient arrivés par Portail.
En regardant leurs ailes de plumes battre dans
le ciel, Belzébuth sourit.
***
La nuit était sombre à nouveau, comme chaque
jour depuis que l’hiver approchait. À l’intérieur, les tentes étaient chauffées
par des poêles ; les runes de chaleur ne tenaient pas sur le tissu
qu’elles avaient tendance à consumer. Cependant, elles étaient tissées serré,
et enduites d’un produit spécial afin de ne pas laisser entrer le froid.
Dans la parcelle qui leur était réservée, Ymesh
s’était roulé en boule sous ses couvertures. Le froid commençait tôt dans les
cercles inférieurs. Chez les elfes, là où il vivait enfant, l’automne en était
sans doute à son milieu, et il sourit en secret en se souvenant de l’avalanche
de couleurs joyeuses des feuilles. Ça avait toujours été sa saison préférée.
L’hiver par contre…
En tant que mage de feu, il était capable de se
prémunir du froid, mais il ne l’appréciait pas pour autant – au contraire.
Maintenir une température décente pour lui-même à longueur de journée était
épuisant.
Shön avait de la chance d’être mage de glace.
Les gens comme lui ou Shean ne craignaient pas du tout le froid, au contraire,
ils s’y sentaient à l’aise. Ymesh se demanda un instant, amusé, comment le
maître d’Ijishia et sa compagne, Lilas, s’en arrangeaient. Elle était revenue
la veille et l’elfe avait remarqué qu’elle possédait des pouvoirs de Terre. Se
disputaient-ils au sujet de la température ?
En tout cas, lui-même n’aurait échangé le feu
contre rien au monde, et sans doute son maître avait-il plus de mal en été.
« En effet. J’ai horreur de la chaleur et
j’ai tendance à me replier loin des cercles intérieurs, proches de l’Univers,
quand cette saison arrive. »
Ymesh bondit en entendant la voix de l’homme. Il
ne l’avait même pas perçu quand il était entré ! Il essaya de s’extirper
de ses couvertures, brusquement devenues trop encombrantes.
« Maître ?
‒ C’est bien moi. » dit le vampire en
s’installant à ses côtés pour lui éviter de devoir se démêler de sa couche.
« Je me suis dit qu’il était temps que je passe un peu de temps avec
toi. »
C’était un tout petit geste, et le jeune elfe
avait toujours su que son maître s’intéressait toujours à lui, mais il ne put
s’empêcher de sourire comme un idiot quand celui-ci lui passa un bras autour
des épaules. Il se serra tout contre lui comme quand il était plus jeune, et
respira son odeur rassurante. Voyant cela, Shön sourit et l’enlaça plus
étroitement, tirant ses couvertures correctement par-dessus eux.
« Et Anijia ? » tenta Ymesh.
« Tu n’es pas allée la voir ?
‒ Anijia est une grande fille, elle peut
se débrouiller. Et elle n’est pas mon Infante. »
Le jeune garçon frissonna au ton de son maître.
À tous, il aurait semblé neutre – Shön ne laissait pas facilement transparaître
ses sentiments – mais il avait perçu sans difficulté la pointe de possessivité
qui lui avait échappée.
« Je suis à toi. » chuchota-t-il, si
bas que même en étant tout près son maître eut du mal à l’entendre.
Son étreinte se resserra cependant, signe qu’il
avait l’ouïe fine.
‒ Je ne l’oublie pas. »
Ses lèvres touchèrent son cou. Ymesh
tressaillit. Allait-il…? Peut-être, peut-être pas. Cela faisait des années à
présent que Shön n’avait plus bu son sang, qu’ils n’avaient plus partagé
l’intimité d’une morsure. Oh son maître l’avait nourri parfois, dans la forêt,
mais ça avait été un simple acte de nutrition, rien d’autre.
Or ce pouvait être tellement plus.
Shön embrassa sa peau à nouveau, semblant
redécouvrir le goût de celle-ci. Depuis si longtemps déjà… Mais c’était la
moindre des précautions. Ymesh frissonna en se souvenant ce que son maître lui
avait dit quand il était devenu son calice, la personne qui le nourrissait.
Si un vampire buvait un même sang trop souvent,
un lien se forgeait entre lui et son calice, qui devenait de plus en plus fort
avec les années, avec une dépendance croissante. À terme, même la mort ne
pouvait le briser, et s’il arrivait quelque chose à l’un l’autre ne pouvait lui
survivre.
Une fois transformé, il était devenu
potentiellement immortel comme tous les vampires ; s’ils avaient continué
à entretenir le lien de caliçage, ils auraient fini par en arriver là. Ils
avaient donc tout arrêté. Parfois, Ymesh se disait que cela n’en valait pas la
peine.
« Vas-y. » le pressa-t-il.
‒ Tu sais ce que nous risquons.
‒ Vas-y. »
Shön était prudent et neutre, pesant le moindre
de ses pas. Ymesh pas, et c’était pour côtoyer le danger qu’il l’avait suivi.
Penchant la tête en arrière, il offrit son cou au vampire et pressa ses mains
dans son dos pour le faire venir plus près.
Cédant, son maître s’installa plus
confortablement tout en évitant de l’écraser trop sous son poids. Puis,
frémissant de concert avec le jeune homme, il enfonça ses crocs dans la chair
tendre.
Ymesh gémit doucement alors qu’une vague de
plaisir le parcourait. Se cambrant en arrière, il sourit, alors qu’enfin son
besoin était à nouveau satisfait.
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