Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 15
« Toutes les
créatures n’ont pas d’Elément tutélaire spécifique.
Quand les enfants
de Lyth ou de Sei le prétendent,
ils ne font que transposer leur cas à d’autres races.
En dehors des humains,
qui sont à part, il ne faut pas oublier que ni les elfes ni les dragons ne
dépendent de qui que ce soit. »
- Théorie des êtres
et de la magie, Saraqael -
Le
froid avait désormais envahi jusqu’aux Cercles les plus Hauts des Abysses,
malgré la plus forte présence d’Essiah. L’hiver s’était
installé et la neige avait recouvert les plaines elfiques de nappes
blanches épaisses qui semblaient ne jamais vouloir fondre. L’effet
était à couper le souffle.
Lilith ne daigna pas leur accorder le moindre regard, se permettant à
peine de réajuster ses fourrures. Peu lui importait le temps ;
après tout, elle aurait l’occasion d’observer les méfaits et
les beautés de l’hiver durant le reste de son éternité.
Par contre, elle doutait de pouvoir recommencer ce qu’elle s’apprêtait
à faire – et elle s’était déjà retenue longtemps.
Avec un rictus décidé, elle ouvrit un Portail et Traversa, droit
vers l’Eden.
Dès l’Entre-monde, elle perçut la différence. Bien que
ces lieux soient toujours aussi dérangeants, formés d’absence
de matière et de contours changeants sans forme et sans couleur, les
Ombres étaient presque absentes. Habituellement, elles se tapissaient
dans les coins sombres, parties intégrantes du monde du Chaos, et se
saisissaient de ceux assez fous pour voyager seuls. Une archidémone
ne craignait rien, mais bien des démons de faible niveau avaient ainsi
disparu.
En Eden, elles n’étaient pas là. Était-ce dû à
un don de Lyth ? Lilith en doutait. Le Seigneur Sei était au moins
aussi puissant et pourtant, Il n’avait rien pu faire contre Chaos. Certains
considéraient que la mort de quelques-uns était le prix à
payer pour que tous les autres puissent Traverser, que les Cercles ne soient
pas isolés les uns des autres. Lilith n’avait pas d’opinion sur la
question et se contentait de constater les faits.
Sans doute que les anges, au lieu de se contenter de subir, s’étaient
organisés pour les chasser ; mais comment faisaient-ils ?
Elle-même n’avait jamais trouvé de moyen efficace de les combattre…
son aura puissante ne lui permettait guère qu’à les effrayer.
Elle n’émergea du Portail qu’au dernier Cercle – quitte à prendre
des risques, autant qu’ils en vaillent la peine. Battant nerveusement des
ailes, elle observa les environs et retint son souffle.
Elle avait atterri dans un jardin, mais un jardin naturel, aussi propre et
espacé que s’il avait été entretenu. Stupéfaite,
elle admira les délicats monticules de neige qui soulignaient chaque
branche sans les faire ployer. La glace crissait doucement sous ses pas, constituée
d’une couche trop fine pour être dangereuse.
On eut cru un jardin d’enfants. Les arbres étaient minuscules, loin
des troncs titanesques de leurs cousins abyssaux, et les plantes ne dépassaient
pas les hanches de la jeune femme pour les plus touffues. Même le relief
lui paraissait mignon de par ses proportions, les collines blanches étant
peu impressionnantes face aux montagnes en dents de scie auxquelles Lilith
était habituée.
Dans le ciel, Essiah brillait haut et fort, à peine gêné
par quelques nuages floconneux. Sa lumière, pâlie par l’hiver,
semblait presque printanière aux yeux de la démone.
« Non, j’exagère, corrigea-t-elle à voix haute. Il
ne fait pas si froid dans les Abysses au printemps. »
Elle se demanda vaguement si les étés étaient eux aussi
moins durs que leurs équivalents d’En Bas, où Essiah faisait
se fissurer la terre et tarissait les ruisseaux – un mystère de peu
d’importance, décida-t-elle en se préparant à décoller
à nouveau. Elle comptait bien rejoindre Alun Hevel, capitale des anges
dont elle avait tant entendu parler. Ses ailes, atrophiées, étaient
incapables de la soutenir dans les airs, mais en plus de ses pouvoirs de Terre
elle en possédait d’autres, basés sur l’énergie mentale,
qui lui permettaient de se soulever elle-même par la force de son esprit.
Dans un mouvement gracieux, elle se propulsa dans le ciel et fila droit vers
le sud.
***
L’intérieur
de la montagne des dragons, qu’ils appelaient Alanths – foyer dans leur langue
– était creusé en une multitude de couloirs débouchant
sur des petites salles personnelles. Les rares grandes espaces étaient
communs, comme le Nid où se trouvaient tous les œufs, que Gabriel n’avait
pu voir que de loin, ou la grand’ place où se tenait ce que l’archange
considérait comme un marché.
Il était jusque là Descendu rarement, mais régulièrement,
pour rendre visite mais surtout pour essayer de convaincre son guide de le
laisser parler d’eux à ses pairs.
« Je me tiendrai à mon serment tant que vous ne m’en délierez
pas », assura Gabriel pour la énième fois. « Cependant,
je préfèrerais pouvoir en parler aux miens. Leur mentir en leur
cachant que je vous connais ne me plaît pas. »
À vrai dire, cela le faisait sentir très mal ; il n’aurait
jamais dû accepter cette promesse en premier lieu, mais qu’aurait-il
pu faire d’autre ?
« Vous ne devez pas vous inquiéter », lui assura
Eashendar, aussi calme que la toute première fois que l’archange avait
soulevé le problème. « Nous ne sommes pas ni ne serons
jamais une menace pour votre Eden. Nous ne voulons rester entre nous que pour
être certains de ne pas nous mêler à vos dissensions vaines.
— Elles ne sont pas vaines ! Les lois angéliques mènent
à la pureté, et…
— … au déséquilibre », compléta le dragon
sans s’inquiéter de l’interrompre. « Lyth et Sei ne sont
pas des seigneurs à honorer séparément. Ce n’est qu’ensemble
que, se complétant, Ils atteignent la perfection. Il en va de même
pour chacun de leurs Éléments-servants ; les Ténèbres
ne peuvent exister sans la Lumière, le Feu sans l’Eau, l’Air sans la
Terre… En adorant seulement une moitié de la Création, vous
stagnez. »
Ce n’était pas la première fois que Gabriel l’entendait tenir
pareil discours, et comme chaque fois, il sentit ses poils se hérisser.
Une pareille hérésie, contenant pourtant sa propre logique interne,
lui retournait l’estomac en ceci qu’elle allait totalement à l’encontre
de ce que son Seigneur lui avait appris.
Et c’était justement à cause de cela qu’il avait tant besoin
d’en parler. Autrement, il se serait contenté de ne pas revenir… mais
ce qu’Eashendar disait était troublant, même si bien sûr,
il ne se permettrait jamais de douter du Seigneur Lyth.
« Les miens ne vous feraient pas de mal. Lucifer ne le permettrait
pas. » Cela, au moins, était certain, étant donné
sa façon d’agir même avec ces horribles démons. « Je
suis certain qu’il serait intéressé par votre discours plus
que moi. »
Le dragon secoua la tête, impassible.
« Vous nous avez trouvés. Peut-être était-ce
la main de votre créateur qui vous guidait ; peut-être était-ce
quelque chose de plus profond, ou juste le hasard. Quoiqu’il en soit, c’est
vous qui avez été mené ici par vos propres pas. C’est
donc vous qui devrez apprendre – ou échouer. »
Gabriel soupira. Il les aurait insultés s’ils n’étaient pas
tous si placides, presque immuables – et surtout, s’ils ne suivaient pas les
lois, du moins en apparence. Il n’avait jamais vu de dragon faire de geste
obscène ou même se mettre en colère, il n’avait pas remarqué
de couples… en vérité, il ne parvenait pas du tout à
comprendre le fonctionnement de leur société. Cela aurait sûrement
fasciné Lucifer et Saraqael au moins, et les aurait peut-être
détourné de leur intérêt malsain pour les Enfants
de Sei.
Peut-être qu’avec le temps, il pourrait les convaincre de laisser les
autres venir ? Les yeux inexpressifs d’Eashendar semblaient receler une
patience infinie doublée d’une volonté inflexible.
« Je vais retourner en Haut à mes responsabilités. »,
déclara finalement Gabriel. « Je reviendrai à la
saison prochaine. »
Le dragon inclina la tête pour le saluer et l’archange Traversa, le
menton levé. S’il s’agissait d’un affrontement entre deux volontés,
ce ne serait certainement pas celle de Gabriel qui ploierait en premier.
***
Droite,
gauche, esquive, roulé-boulé… Dans la salle d’entraînement,
habituellement vide à cette heure, un ange s’exerçait assidûment.
Après tout, rien de tel que l’effort physique pour être en forme.
Une fois sa suite de mouvements terminée, il s’arrêta pour reprendre
son souffle et ses lèvres s’étirèrent. Il se sentait
mieux.
Raphaël n’en était pas fier, mais s’il y avait bien un point sur
lequel il différait de la moyenne angélique, c’était
la capacité de concentration. Oh, il était loin d’être
idiot ; simplement, il préférait l’action à la réflexion.
À cet égard, les journées qu’il devait passer dans son
bureau étaient pour lui une véritable torture. Il était
toujours terriblement soulagé de pouvoir enfin filer à l’extérieur
une fois le minimum de travail expédié.
Bien sûr, il était différend de ses pairs sur d’autres
points ; ils avaient chacun leur caractère propre. Le plus récent
point de friction – et non le moindre – concernait les démons. Il n’aurait
jamais cru être un jour plus d’accord avec Gabriel qu’avec Raguel, qui
était pourtant son meilleur ami.
L’ange soupira et prit une serviette-éponge dans une étagère
du mur. Accepter les démons était au-dessus de ses forces. Sans
doute était-ce de la lâcheté de sa part… certainement
même.
Raphaël n’avait jamais expliqué les raisons profondes de son rejet
des enfants de Sei, se contentant de souligner leurs différences et
leur non-respect affiché des lois de Lyth. Il réalisait très
bien, à vrai dire, ce que ce discourt avait d’inconsistant. Pourquoi
Ksah des créatures du Mal s’amuseraient à écouter ce
que Bien avait à dire sur la morale ? Et puis, il était
lui-même plutôt laxiste, comme Raguel. Ce qui l’avait effrayé
était plus profond que cela.
Il s’essuya le visage et les épaules, puis enfila sa tunique d’hiver
pour sortir. Pensif, il se dirigea vers ses appartements privés en
coupant à travers le parc.
Les démons avaient ceci de terrible qu’ils avaient les mêmes
défauts que lui, mais qu’ils les considéraient comme des qualités.
Ils étaient des tentateurs et Raphaël ne savait que trop qu’il
cèderait aisément. Il savait aussi qu’il ne serait pas le seul
– raison pour laquelle l’attitude de Raguel le surprenait.
Son ami était subtil, il ne pouvait pas avoir raté le danger
que représentaient les enfants de Sei. Alors à quoi pensait-il
en Descendant comme si de rien n’était et en parlant d’interaction
avec les anges ?
« Fichu imbécile, tu n’es pas assez stupide pour te laisser
tenter. Tu es moins idiot que moi. »
Il crut entendre un reniflement amusé mais considéra que cela
venait de sa conscience. Il continua donc d’avancer, mais très vite,
ses pensées se dispersèrent. Bizarre, songea-t-il en fronçant
les sourcils. Il se sentait mal à l’aise.
Brusquement alerte, il regarda autour de lui. Rien d’inhabituel, pourtant ;
le parc était même plus calme qu’à l’accoutumée,
le froid chassant les gens à l’intérieur. Plus tard dans l’après-midi,
les Académies qui formaient les jeunes fermeraient et sans doute ceux-ci
se montreraient-ils plus aventureux que les adultes. En attendant, Raphaël
ne percevait pas la moindre présence.
Il avança encore un peu, l’air de rien. Puis, d’un coup, il fit volte
face et saisit le poignet fin qui se trouvait à quelques centimètres
de lui seulement. D’une torsion, il poussa le corps de l’espion contre un
arbre et l’y plaqua, prêt à tout.
« Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? »
Dès qu’il eut terminé sa phrase avec son air le plus agressif,
il réalisa qu’il avait peut-être commis une erreur. D’abord parce
que personne ne lui aurait voulu de mal – il ne savait même pas pourquoi
son premier réflexe avait été celui-là. Ensuite
parce que le corps contre lequel il se pressait était fait de courbes
douces et tendres, féminines. Très féminines.
Enfin, parce que le joli minois de la belle femme dont il tordait toujours
le bras était crispé de colère.
« Vous avez intérêt à me lâcher. Tout
de suite. »
Le ton était polaire et Raphaël s’empressa d’obéir, reculant
de quelques pas.
« Je suis désolé, je ne pensais pas que… »
Il s’interrompit et rougit. Il n’avait pas pensé tout court. La beauté
blonde en face de lui leva le nez d’un air décidé.
« J’ai remarqué cela. J’espère que vous n’accueillez
pas tous vos visiteurs de la même façon, ou la réputation
des anges est très surfaite. »
À ces mots seulement il réalisa l’accent un peu étrange
– elle raclait ses « r » au fond de sa gorge – et remarqua
enfin la queue fine à tête de pique enroulée autour d’une
de ses jambes, ses vêtements étranges… et surtout les deux lignes
sombres qui soulignaient son œil droit.
« Une démone ? » Et pas n’importe laquelle,
au vu des tatouages. Il hésitait entre la stupéfaction et la
colère. « Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je visite.
— Mais vous n’avez rien à faire en Eden ! »
La femme leva le menton, méprisante.
« Il paraît. Les anges trouvent pourtant les Abysses à
leur goût. Ils ne doivent pas avoir été assez bien élevés
par leur créateur que pour offrir la réciproque à notre
accueil.
— Votre accueil ? Vous ne vous êtes montrés que longtemps
après la première visite d’un ange en Bas !
— Venant de celui qui avait été trop lâche pour adresser
le moindre mot à l’un d’entre nous… » répliqua-t-elle,
narquoise.
Raphaël serra les poings. Sa surprise première s’était
résorbée et le comportement de cette femme ne l’aidait pas à
se calmer. Prenant une inspiration exagérément lente, il se
força à la détailler pour cesser de porter attention
à ses paroles.
Au moins, elle faisait honneur aux démones. Malgré les fourrures
et les vêtements couvrants sensés la protéger du vent
et du froid, il devinait ses formes généreuses. La peau de ses
mains et de son visage était blanche sans être pâle, et
un grain de beauté sur la joue lui donnait l’air coquin. Les cheveux
blonds qui ondulaient sur ses épaules auraient été dignes
d’une dame ange et cachaient en partie deux bougeons de cornes sombres qui
pointaient de part et d’autre de son crâne.
Ses yeux bleus de glace, eux, le toisaient sans aucune humilité.
« La vue vous plaît au moins ?
— N’eut été votre langue de vipère, je vous aurais trouvée
charmante », répliqua Raphaël, peu désireux
de se laisser faire. « Puis-je au moins savoir qui me fait l’honneur
de tant d’insultes ?
— Sachez, monsieur, que la moindre des politesses est de se présenter
soi-même en premier. Comme visiblement vous n’y connaissez rien, je
vais néanmoins satisfaire à votre demande : mon nom est
Lilith et je suis l’archidémone de Keï, l’Élément
Terre. »
Piqué au vif, l’ange s’inclina avec toute la courtoisie dont sa patience
lui permettait de faire preuve.
« Raphaël, archange de Ksah, la Foudre. J’aurais été
enchanté de faire la connaissance d’une si jolie dame si notre rencontre
avait eu lieu dans les formes. »
Lilith laissa échapper un petit rire moqueur.
« J’en doute fort. »
Il n’avait jamais été d’un tempérament posé, mais
là, elle lui faisait atteindre des sommets. Il se força à
crisper un sourire sur son visage – la frapper eut été malvenu.
Il se concentra sur cette idée.
« Je crains que votre présence ici ne soit pas correcte,
dame Lilith. Aucun accord ne vous a permis de Monter et je pense même
que mes pairs ont été assez clairs sur ce point lorsqu’ils sont
Descendus à Pandémonium.
— Vous ne vous êtes vous-même pas gêné pour venir
dans les Abysses sans rien demander à personne, il me semble. »
L’ennui, c’était qu’elle marquait des points. Et qu’elle s’en amusait
beaucoup. C’est qu’elle riait presque, la garce !
« Sans doute, mais nous ne connaissions rien de vous alors…
— Tout comme je ne connais rien des anges.
— Je dois penser avant tout à mon clan…
— Comme moi au mien. Ne vous en faites pas, je ne compte pas faire de mal
à vos angelots ! Bien sûr, si vous voulez m’accompagner
pour vous en assurer, je ne refuserai pas. »
Elle posa tout naturellement sa main sur son bras et lui sourit. Presque aussi
surpris que lorsqu’elle l’avait agressé verbalement, Raphaël se
mit à bafouiller, ce qui la fit rire.
« Ne soyez pas si timide. Vous êtes un homme fort et viril,
moi une étrangère en quête d’exotisme. Et puis si vous
êtes là, je ne risque pas de faire du mal à qui que ce
soit, n’est-ce pas ? Si vous voulez, nous resterons même hors de
vue.
— Je… si vous voulez… »
Seigneur Lyth, que racontait-il ? Il devait refuser ! Étrangement,
ses lèvres refusaient de former les mots qu’il voulait prononcer. Lui
avait-elle lancé un sort ? Il n’était pas si timide d’habitude,
même devant la froide Rémiel ou l’adorable Uriel… Avant qu’il
ait remis ses pensées en ordre, il se retrouva à avancer plus
profondément dans le parc, une Lilith souriante appuyée sur
son bras.
***
Les
jours passaient, toujours plus sombres, et Ymesh commençait à
sérieusement s’ennuyer. N’eurent été Anijia et Ketjiko,
il aurait passé ses journées seul, même si Shön le
rejoignait de plus en plus souvent de nuit. Il craignait un peu pour son maître ;
une telle assiduité ne pouvait signifier que du danger à venir
et une nervosité croissante. Il n’aimait pas ça.
Ketjiko, une fois les bizarreries dépassées, était un
compagnon assez agréable. Il parlait peu, même s’il était
moins laconique qu’avant, et s’avérait doué pour le machat.
Après les avoir vus ensemble quelques fois, Anijia les avait rejoints
et avait été à son tour conquise par le jeune garçon.
Il restait étrange, bien sûr, mais il était aussi poli
et plus cultivé que possible pour un enfant si jeune. Lorsqu’Ymesh
l’en avait félicité, Ketjiko s’était borné à
lui dire que la maison de son père était fort isolée
et que lire trompait l’ennui.
Pourtant, il continuait de le surprendre. Parfois en bien. Parfois en mal.
« Tu n’étais pas obligé de le tuer, tu sais »,
lâcha Anijia en contemplant le cadavre à leurs pieds. « Tu
vas devoir expliquer ça à Shean.
— Shean n’osera rien dire, répliqua l’enfant d’un ton morne. De plus,
cet homme m’avait insulté.
— Ce n’est pas exactement une raison suffisante pour le tuer, insista la jeune
femme. Et je pense que tu sous-estimes un peu le seigneur d’Ijishia. »
Ketjiko leva ses yeux rouges vers elle, inexpressif.
« Vous avez supplié l’aide de mon père. Je doute
de risquer beaucoup plus qu’une réprimande. Vous devriez vous habituer
à ses méthodes. »
Anijia serra les lèvres, moins par colère que par orgueil. Malheureusement,
il avait raison, et elle le savait. Elle passa sa main dans ses cheveux noirs
nouvellement coupés courts – plus pratique, selon elle – et n’ajouta
rien.
Satisfait, Ketjiko fit léviter le cadavre pour l’entasser dans un coin.
Voyant cela, Ymesh sortit enfin de sa torpeur. D’un pas décidé,
il se planta devant l’enfant qui le regarda, un peu surpris. Il le fut encore
plus lorsqu’une main s’abattit sur sa joue en une claque retentissante, laissant
sa joue rougie par l’impact.
« Que… ?
— Je me fiche totalement de la politique vampirique ou de ton père.
Tu n’avais aucune raison de tuer ce type et je te jure que si tu recommences
une connerie pareille, fils de Ketosaï ou pas, tu le sentiras passer !
Non mais tu es dingue ou quoi ? La vie a plus de valeur que ça !
— Mais il n’a pas été capable de se défendre… »
Son ton était hésitant, sans doute parce qu’il était
toujours sous le choc. « Ceux qui sont faibles n’ont qu’à
s’écraser ou mourir.
— Alors si je réponds de travers à ton père, je mérite
de mourir ? Après tout, je ne suis qu’un pauvre petit mage de
Feu sans grands pouvoirs. »
Ketjiko hésita, puis secoua la tête négativement.
« En quoi suis-je différent de celui que tu viens de déposer
là, dis-moi ? insista Ymesh.
— Je… ne sais pas…
— Alors apprends à réfléchir un peu, toi qui es si érudit !
Tu ne te réduis pas à être le fils de ton père,
que je sache ! »
Cette fois, le visage de l’enfant se ferma, comme s’il avait enclenché
une rune magique. Sans comprendre, Ymesh attendit une autre réaction,
mais le garçon lui adressa un regard vide avant de s’éloigner
sans un mot.
L’elfe fit un pas en avant, prêt à le suivre pour l’interpeller,
mais la poigne autoritaire d’Anijia s’abattit sur son épaule.
« Reste là, imbécile.
— Mais qu’est-ce que j’ai dit ?
— Tu n’as pas réalisé ? Doux Saâgh, mais tu sais
parler skahil tout de même ? »
Ymesh battit des cils. Le skahil était la langue sifflante des vampires,
qu’eux seuls étaient capables de prononcer. Il en avait appris les
rudiments dès qu’il était devenu le calice de Shön, avant
même sa transformation, et c’était dans cette langue qu’Anijia
et lui-même étaient en train de parler.
« Bien sûr, voyons…
— Et qu’est-ce que tu crois que « Ketjiko » signifie ? »
Le demi-elfe ouvrit la bouche pour répliquer, avant d’écarquiller
les yeux. Satisfaite, la jeune femme renifla.
« Tu iras t’excuser auprès de lui plus tard. En attendant,
n’oublie pas de réfléchir la prochaine fois que tu engueuleras
quelqu’un. »
Ymesh baissa la tête, encore surpris par ce qu’il venait de réaliser.
Il savait que les noms avaient une importance particulière pour les
vampires, mais n’avait pas encore pris l’habitude de les traduire chaque fois
pour en comprendre la signification.
Ainsi, Shön signifiait simplement « celui qui contrôle
le froid », le « ho » de « maître »
étant présent dans le ö nasal et shon voulant dire « le
froid ». De la même manière, Anijia signifiait « la
belle d’hiver » et Ketosaï – Ymesh réfléchit
quelques instants – « celui qui contrôle l’esprit ».
Le nom de Ketjiko avait une signification beaucoup moins élaborée.
« Jiko » voulait juste dire « fils »
et Ket n’avait pas de traduction autre que la plus évidente. Il était
donc « le fils de Ketosaï ». Et c’était
tout.
***
Lucifer
aimait l’hiver. À vrai dire, il appréciait toutes les saisons
pour ce qu’elles étaient ; la chaleur de l’été,
les couleurs de l’automne, la renaissance au printemps. Mais cette année,
l’immobilité qui saisissait les anges lors de la saison la plus froide
l’arrangeait : elle lui permettait de Descendre plus souvent dans les
Abysses qu’il ne se le serait permis autrement.
« Pourquoi ne viens-tu plus jusqu’à Pandémonium ? »
demanda Bélial, qui comme toujours, l’avait rejoint dès qu’il
avait perçu de son arrivée. « Tu me fais partir bien
loin de chez moi.
— Excuse-moi… Je ne me permettrais pas de venir dans la ville de Belzébuth
sans son invitation expresse, surtout que je ne vous autorise pas à
Monter en Eden. Puis, j’aime visiter. »
Il sourit, sachant que cela contrerait les arguments de Bélial mieux
que n’importe quel mot. Comme prévu, l’archidémon se contenta
de soupirer et de lui tapoter l’épaule.
« Comme tu voudras. Tu devrais pourtant voir ce que donne la ville
sous la neige, c’est un beau spectacle.
— Ces montagnes n’en sont-elles pas un autre ?
— Si, bien sûr. Mais tu n’as même pas rencontré tous les
archidémons !
— Ni toi tous les archanges. D’ailleurs, d’autres devraient Descendre bientôt.
Tu pourras prévenir Belzébuth, puisqu’il avait demandé
quand aurait lieu notre prochaine visite… »
Le démon aux cheveux blonds roula des yeux.
« Je ne pense pas qu’il s’inquiète des anges en général.
— Que veux-tu dire ? s’inquiéta Lucifer. L’un d’entre nous lui
aurait fait du tort ? »
Bélial rit et caressa sa joue blanche du bout du pouce.
« Non, non, ne t’en fais pas. Vous êtes tous si innocents,
j’espère qu’il sait ce qu’il fait… » Lucifer pencha la tête
de côté, interrogateur, mais l’archidémon l’ignora pour
changer de sujet. « Tu as fait la connaissance de Lilith et Léviathan.
La prochaine fois, Astaroth devrait être là, c’est le bras droit
de Belzébuth. Azazel et Asmodée, par contre, resteront encore
en retrait.
— Pourquoi donc ? Elles ne veulent pas nous voir ?
— Belzébuth choisit bien qui il vous fait rencontrer et dans quel ordre.
Tout comme toi, n’est-ce pas ? Je n’ai pas entendu parler d’une quelconque
Descente de Gabriel et je suis certain que ce n’est pas seulement parce qu’il
refuse d’en entendre parler. »
Lucifer grimaça.
« C’est vrai que ça m’arrange ; je n’insiste pas trop.
De même pour Raphaël, quoi que je suis certain qu’il s’entendrait
bien avec vous.
— Et Saraqael ?
— Il Descendra sans doute avec moi dans quelques semaines. Comment cela s’est-il
passé avec Rémiel et Raguel le mois passé ?
— Mieux que je ne l’aurais cru. Je ne pensais pas que des archanges oseraient
venir dans les Abysses sans toi si tôt, lui confia Bélial au
creux de l’oreille. Enfin, Raguel était là pour protéger
Rémiel.
— Rémiel sait se défendre seule, tu sais ? »
L’archidémon laissa à nouveau échapper un rire bas.
« Cesse de te moquer de moi ! protesta Lucifer.
— Tu es juste si naïf… mais c’est ce qui fait ton charme. »
Quelque chose dans le ton de Bélial fit monter le rouge aux joues de
l’archange, qui détourna les yeux. Parfois, un mot, une attitude lui
rappelait à quel point les enfants de Sei étaient différents
des enfants de Lyth. La plupart du temps c’était très embarrassant.
Alors qu’il cherchait ce quoi dire pour détendre l’atmosphère,
il perçut l’approche d’une aura familière. Soucieux, il se leva,
s’attirant un regard interrogateur de la part de son ami.
« Quelqu’un vient par ici. Je pense que c’est Léviathan.
— Léviathan ? Mais qu’est-ce qu’il viendrait faire dans cet endroit
perdu ?
— Te parler, peut-être ? »
Le démon aux cheveux blonds secoua la tête, sourcils froncés.
À présent, lui aussi percevait l’approche de l’archidémon
de l’Eau. Lucifer n’était pas dérangé par sa venue, si
celle-ci s’avérait être amicale. Il lui avait fallu longtemps
pour s’habituer à ses yeux gris, sans pupille, et à ses cheveux
blancs qui rappelaient la dégradation de la vieillesse, mais malgré
son apparence étrange, Léviathan était calme et aimable.
L’archidémon se posa à quelques pas d’eux. Il replia ses ailes
d’écailles dans son dos et attacha sa cape correctement.
« Bélial, Lucifer… Désolé de vous déranger,
mais je me trouvais à proximité pour vérifier l’approvisionnement
en eau d’un village et j’ai perçu vos présences. Je me suis
donc permis de vous rejoindre. »
Lucifer sourit, ravi.
« Aucun problème. Nous ne nous sommes pas revus depuis ma
visite à Pandémonium, cela fait un moment déjà. »
L’archidémon s’inclina, avant de hausser les sourcils en direction
de Bélial. Lucifer se tourna vers son ami, interrogateur, et fut surpris
de trouver celui-ci en train de grincer des dents.
« Je peux savoir ce qui te prends au juste de venir nous tenir
la jambe ?
— Je ne pensais pas déranger. Si tu préfères, je peux
rentrer.
— Tu ferais mieux, en effet. Tes vérifications sont terminées
de toute façon, non ?
— Mais enfin, Bélial ! intervint Lucifer, surpris. Qu’est-ce qui
te prends ? »
L’interpellé s’adoucit pour lui répondre :
« Je veux juste passer un peu de temps tranquille avec toi…
— Léviathan est ton pair, il n’est pas un intrus… »
Il y eut un moment de silence, qui parut interminable à l’ange. Pour
finir, Léviathan déboucla sa cape.
« Je vous remercie, seigneur ange, mais je pense que je vais me
retirer. Passez un bon moment ensemble.
— Mais… je ne voudrais pas… »
L’archidémon sourit, doux.
« Ne vous en faites pas, je ne le prends pas personnellement. Nous
discuterons lors de votre prochaine Descente à Pandémonium. »
Lucifer acquiesça sans rien oser ajouter et Léviathan décolla,
ses cheveux blancs volant derrière lui. Bélial eut un sourire
satisfait, presque sinistre, avant de se faire à nouveau chaleureux.
« Allons un peu plus loin ? Il y a une vue superbe que tu
apprécieras sûrement ! » proposa-t-il, son enthousiasme
retrouvé.
L’archange le suivit sans protester, sombre. Bélial fit de son mieux
pour le dérider et bientôt il oublia l’incident ; celui-ci
ne lui revint en tête que le soir, alors qu’il regagnait son bureau
en Eden. Alors seulement, il se demanda ce qui avait pu passer par la tête
de son ami, et à quel point au juste les démons étaient
différents des anges.
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