Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de Lyth
Chapitre 15
« Toutes
les créatures n’ont pas d’Elément tutélaire spécifique.
Quand les
enfants de Lyth ou de Sei
le prétendent, ils ne font que transposer leur cas à d’autres races.
En dehors des
humains, qui sont à part, il ne faut pas oublier que ni les elfes ni les dragons
ne dépendent de qui que ce soit. »
- Théorie des
êtres et de la magie, Saraqael -
Le froid avait fini par envahir jusqu’aux cercles les plus Hauts, malgré
la présence d’Essiah. L’hiver s’était installé, et la
neige avait recouvert les plaines elfiques de nappes
blanches qui ne semblaient pas vouloir jamais fondre. L’effet était à couper le
souffle.
Lilith ne daigna pas leur accorder le moindre regard. Peu lui importait
le temps ; après tout, elle aurait longuement l’occasion d’observer les
méfaits et les beautés de l’hiver durant le reste de l’éternité. Par contre,
elle doutait de pouvoir recommencer ce qu’elle s’apprêtait à faire.
Avec un rictus décidé, elle ouvrit un Portail et Traversa, droit vers
l’Eden.
Dès l’Entre-monde, elle perçut la différence. Bien que l’endroit soit
toujours aussi dérangeant, formé d’absence de matière et de contours
changeants, sans forme et sans couleur, les Ombres étaient presque absentes.
Habituellement, celles-ci se tapissaient dans les coins sombres, parties intégrantes
du monde du Chaos, et se saisissaient de ceux assez fous pour voyager seuls.
Une archidémone ne craignait rien, mais bien des démons de faible niveau
avaient ainsi disparu.
En Eden, elles n’étaient pas là. Etait-ce dû à un quelconque don de Lyth ? Lilith en doutait. Le Seigneur Sei était au moins aussi puissant, et pourtant, il n’avait
rien pu faire contre Chaos. Certains considéraient que la mort de quelques-uns
était le prix à payer pour que tous les autres puissent Traverser, que les
cercles ne soient pas isolés les uns des autres. Lilith n’avait pas vraiment
d’opinion sur la question et se contentait de constater les morts.
Quoi qu’il en soit, elles n’étaient pas là. Sans doute que les anges, au
lieu de se contenter de subir, s’étaient organisés pour les chasser ; mais
alors, comment faisaient-ils ? Elle-même n’avait jamais trouvé de moyen
efficace de ce faire…
Elle n’émergea du Portail qu’au dernier cercle – après tout, quitte à
prendre des risques, autant qu’ils en vaillent la peine. Battant nerveusement
des ailes, elle regarda autour d’elle, et retint son souffle.
Elle avait atterri dans un jardin, mais un jardin naturel, aussi propre
et espacé que s’il avait été entretenu. Stupéfaite, elle admira les délicats
monticules de neige qui soulignaient chaque branche fine sans les faire ployer.
La glace crissait doucement sous ses pas, constituée d’une couche trop fine
pour être dangereuse.
On eut crû un jardin d’enfants. Les arbres étaient minuscules, loin des
troncs titanesques de leurs cousins abyssaux, et les plantes ne dépassaient pas
les hanches de la jeune femme pour les plus touffues. Même le relief était
presque mignon de par ses proportions, les collines blanches étant peu
impressionnantes face aux montagnes en dents de scie auxquelles Lilith était
habituée.
Dans le ciel, Essiah brillait haut et fort, à
peine gêné par quelques nuages floconneux. Sa lumière, pâlie par l’hiver,
semblait presque estivale aux yeux de la démone.
« Non, j’exagère » corrigea-t-elle à voix haute. « Il ne
fait pas si froid dans les Abysses en été. »
Repliant ses ailes dans son dos, elle réajusta ses fourrures pour se
préparer à décoller. Elle comptait bien rejoindre Alun Hevel,
capitale des anges dont elle avait tant entendu parler. Ses ailes, atrophiées,
étaient incapables de la soutenir dans les airs, mais ses pouvoirs basés sur
l’énergie psychique lui permettaient de se soulever elle-même sans difficulté
par la seule force de son esprit.
Dans un mouvement gracieux, elle se propulsa dans le ciel, et fila droit
vers le sud.
***
Droite, gauche, esquive, roulé boulé… Dans la salle d’entraînement,
habituellement vide à cette heure de la journée, un ange s’exerçait assidûment.
Après tout, il n’y avait rien de tel que l’effort physique pour être en forme.
Une fois la suite de mouvements qu’il tentait de faire terminée, il s’arrêta
pour reprendre son souffle, et sourit. Il se sentait mieux.
Raphaël n’en était pas fier, mais s’il y avait bien un point sur lequel
il se différenciait de la moyenne des anges, c’était la capacité de
concentration. Oh, il était loin d’être idiot ; simplement, il préférait
l’action à la réflexion. A cet égard, les nombreuses heures qu’il devait passer
quotidiennement dans son bureau étaient pour lui une véritable torture. Il
était toujours terriblement soulagé de pouvoir enfin filer à l’extérieur une
fois le minimum de travail expédié.
Bien sûr, il était différend de ses pairs sur d’autres points ; ils
avaient tous leur caractère propre. Le plus récent point de friction concernait
les démons. Il n’aurait jamais cru être un jour plus d’accord avec Gabriel
qu’avec Raguel, qui était pourtant son meilleur ami,
mais il était incapable d’accepter les enfants de Sei.
Tous semblaient si enthousiastes à leur sujet depuis leur visite de
Pandémonium !
L’ange soupira et alla prendre une serviette-éponge dans une des
étagères posées sur un mur de la grande pièce. Accepter les démons était
au-dessus de ses forces. Sans doute était-ce de la lâcheté de sa part…
certainement même.
Raphaël n’avait jamais expliqué les raisons profondes de son rejet des
enfants de Sei, se contentant de souligner leurs
différences et leur non-respect affiché des lois de Lyth.
Il réalisait très bien, à vrai dire, ce que ce discourt avait d’inconsistant.
Pourquoi diable des créatures du Mal s’amuseraient à écouter ce que Bien avait
à dire sur la morale ? Et puis, il était lui-même plutôt laxiste de ce
point de vue là, tout comme Raguel. Ce qui l’avait
effrayé était bien plus profond que cela.
Il s’essuya le visage et les épaules, puis enfila sa tunique d’hiver
avant de sortir. Pensif, il se dirigea vers ses appartements privés en coupant
à travers le parc.
Les démons avaient ceci de terrible qu’ils avaient les mêmes défauts que
lui, mais qu’ils les considéraient comme des qualités. Ils étaient des
tentateurs, et Raphaël ne savait que trop qu’il serait facilement tenté. Il
savait aussi qu’il n’était pas le seul – raison pour laquelle l’attitude de Raguel le surprenait.
Son ami était quelqu’un de subtil, il ne pouvait pas avoir raté le danger
que représentaient les enfants de Sei. Alors à quoi
pensait-il en Descendant comme si de rien n’était, et en parlant d’interaction
avec les anges ?
« Fichu imbécile, tu n’es pas assez stupide pour te laisser tenter.
Tu es moins idiot que moi. »
Il lui sembla entendre un reniflement amusé, mais il considéra que cela
devait venir de sa conscience. Il continua donc d’avancer, mais très vite, ses
pensées se dispersèrent. Bizarre, songea-t-il en fronçant les sourcils. Il ne
savait pas pourquoi, mais il se sentait mal à l’aise.
Brusquement alerte, il regarda autour de lui. Rien d’inhabituel,
pourtant ; le parc était même plus calme qu’à l’accoutumée, le froid
chassant les gens à l’intérieur. Plus tard dans l’après-midi, les académies qui
formaient les jeunes fermeraient et sans doute ceux-ci se montreraient-ils plus
aventureux que les adultes. En attendant, Raphaël ne percevait pas la moindre
présence.
Il avança encore un peu, l’air de rien. Puis, d’un coup, il fit volte
face et saisir le poignet fin qui se trouvait à quelques centimètres de lui
seulement. D’une torsion, il poussa le corps de l’espion contre un arbre et l’y
plaqua, prêt à tout.
« Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? »
Mais dès qu’il eut terminé de prononcer sa phrase de son ton le plus
agressif, il réalisa qu’il avait peut-être commis une erreur. D’abord parce que
personne ne lui aurait voulu de mal – il ne savait même pas pourquoi son
premier réflexe avait été celui-là. Ensuite parce que le corps contre lequel il
se pressait était fait de courbes douces et tendres, féminines. Très féminines.
Enfin, parce que le joli minois de la belle femme dont il tordait toujours le
bras était crispé de colère.
« Vous avez intérêt à me lâcher. Tout de suite. »
Le ton était froid, polaire même, et Raphaël s’empressa d’obéir,
reculant de quelques pas.
« Je suis désolé, je ne pensais pas que… »
Il s’interrompit, et rougit. Il n’avait pas pensé tout court, en vérité.
La beauté blonde en face de lui leva le nez d’un air décidé.
« J’ai remarqué cela. J’espère que vous n’accueillez pas tous vos
visiteurs de la même façon, ou la réputation des anges est très
surfaite. »
A ces mots seulement il réalisa l’accent un peu étrange – elle raclait
ses « r » au fond de sa gorge –, la queue fine à tête de pique
enroulée autour d’une de ses jambes, et surtout les tatouages sombres qui
courraient sur sa peau, en grande partie dissimulés par ses vêtements
hivernaux.
« Un démone ? Mais qu’est-ce que vous faites ici ? »
s’exclama-t-il, choqué.
‒ Eh bien, je visite, visiblement.
‒ Mais vous n’avez rien à faire en Eden ! »
La femme renifla, méprisante.
« Il paraît. Les anges semblent pourtant trouver les Abysses à leur
goût. Il semblerait qu’ils ne soient pas assez bien élevés par leur créateur
que pour offrir la réciproque à notre accueil.
‒ Votre accueil ? Vous ne vous êtes montrés que bien tard
après la première visite d’un ange en Bas !
‒ Venant de celui qui avait été trop lâche pour adresser le
moindre mot à l’un d’entre nous… » répliqua-t-elle, narquoise.
Raphaël serra les poings. Sa surprise première s’était résorbée pour
laisser place à la colère et le comportement de cette femme ne l’aidait pas à
se calmer. Prenant une inspiration exagérément lente, il se força à la
détailler pour cesser de porter attention à ses paroles.
Au moins, elle faisait honneur aux démones. Malgré les fourrures et les
vêtements couvrants sensés la protéger du vent et du froid, il pouvait deviner
ses formes généreuses. La peau de ses mains et de son visage était blanche sans
être pâle, et un grain de beauté sur la joue lui donnait l’air coquin. Les
cheveux blonds qui ondulaient sur ses épaules auraient été dignes d’une dame
ange, et cachaient en partie deux bougeons de cornes sombres qui pointaient de
part et d’autre de son crâne.
Ses yeux bleus de glace, eux, le toisaient sans aucune humilité.
« La vue vous plaît au moins ?
‒ N’eut été votre langue de vipère, je vous aurais trouvée
charmante. » répliqua Raphaël, peu désireux de se laisser faire.
« Puis-je au moins savoir qui me fait l’honneur de tant d’insultes ?
‒ Sachez, monsieur, que la moindre des politesses est de se
présenter soi-même en premier. Mais comme visiblement vous n’y connaissez rien,
je vais satisfaire à votre demande : mon nom est Lilith, et je suis
l’archidémone de Keï, l’Élément Terre.
Piqué au vif, l’ange s’inclina avec toute la courtoisie dont sa patience
lui permettait de faire preuve.
‒ Raphaël, archange de Ksah, la Foudre.
Et je serais enchanté de faire la connaissance d’une si jolie dame si notre
rencontre avait eu lieu dans les formes.
Lilith laissa échapper un petit rire moqueur.
‒ Ca, j’en doute fort. »
Il n’avait jamais été d’un tempérament calme, mais là, elle le faisait
atteindre des sommets. Il se força à crisper un sourire sur son visage – la
frapper eut été malvenu.
« Je crains que votre présence ici ne soit pas correcte, dame
Lilith. Aucun accord ne vous a permis de Monter, et je pense même que mes pairs
ont été assez clairs sur ce point lorsqu’ils sont Descendus à Pandémonium.
‒ Vous ne vous êtes vous-même pas gêné pour venir dans les Abysses
sans rien demander à personne, il me semble. »
L’ennui, c’était qu’elle continuait de marquer des points. Et qu’elle
s’en amusait beaucoup. C’est qu’elle riait presque, la garce !
« Sans doute, mais nous ne connaissions rien de vous alors…
‒ Tout comme je ne connais rien des anges.
‒ Je dois penser avant tout à mon clan…
‒ Et moi au mien. Ne vous en faites pas, je ne compte pas faire de
mal à vos angelots ! Bien sûr, si vous voulez m’accompagner pour vous en
assurer, je ne refuserai pas. »
Elle posa sa main sur son bras tout naturellement, et lui sourit.
Presque aussi surpris que lorsqu’elle l’avait agressé verbalement, Raphaël se
mit à bafouiller, ce qui termina de la faire rire.
« Ne soyez donc pas si timide. Vous êtes un homme fort et viril,
moi une étrangère en quête d’exotisme. Et puis si vous êtes là, je ne risque
pas de faire du mal à qui que ce soit, n’est-ce pas ? Si vous voulez, nous
resterons même hors de vue.
‒ Je… si vous voulez… »
Seigneur Lyth, que racontait-il ? Il
devait refuser ! Étrangement, ses lèvres refusaient de s’ouvrir pour
former les mots qu’il aurait voulu dire. Lui avait-elle lancé un sort ? Il
n’était pas si timide d’habitude, même devant la froide Rémiel
ou l’adorable Uriel… Avant qu’il ait parvenu à
remettre ses pensées en ordre, il se retrouva à avancer plus profondément dans
le parc, une Lilith souriante appuyée sur son bras.
***
Les jours passaient, toujours plus sombres, et Ymesh
commençait à sérieusement s’ennuyer. N’eurent été Anijia
et Ketjiko, il aurait passé ses journées seul, même
si Shön le rejoignait de plus en plus souvent de
nuit. Il craignait un peu pour son maître ; une telle assiduité ne pouvait
signifier que du danger à venir et une nervosité croissante. Il n’aimait pas
ça.
Ketjiko, une fois les bizarreries dépassées, était un compagnon assez agréable.
Il parlait peu, même s’il était moins laconique qu’avant, et s’avérait un élève
doué pour ce qui s’agissait des échecs. Après les avoir vus ensemble quelques
fois, Anijia les avait rejoints, et avait été à son
tour conquise par le jeune garçon.
Il restait étrange, bien sûr, mais il était aussi poli et plus cultivé
qu’on eut pu le croire venant d’un enfant si jeune. Lorsqu’Ymesh
l’en avait félicité, Ketjiko s’était borné à lui dire
que la maison de son père était fort isolée, et que lire était la façon la plus
simple d’éviter l’ennui.
Pourtant, parfois, il continuait de le surprendre. Parfois en bien.
Parfois en mal.
« Tu n’étais pas exactement obligé de le tuer, tu sais. »
lâcha Anijia en contemplant le cadavre à leurs pieds.
« Tu vas devoir expliquer ça à Shean.
‒ Shean n’osera rien dire »
répliqua l’enfant d’un ton morne. « Et cet homme m’avait insulté.
‒ Ce n’est pas exactement une raison suffisante pour le
tuer. » insista la jeune femme. « Et je pense que tu sous-estimes un
peu le seigneur d’Ijishia.
Ketjiko leva ses yeux rouges vers elle, inexpressif.
‒ Vous êtes venus presque supplier pour obtenir l’aide de mon
père. Je doute de risquer beaucoup plus qu’une réprimande, et vous allez devoir
vous habituer à ses méthodes. »
Anijia serra
les lèvres, moins par colère que par orgueil. Malheureusement, il avait raison,
et elle le savait. Elle passa sa main dans ses cheveux noirs nouvellement
coupés courts – plus pratique, selon elle – et n’ajouta rien de plus.
Satisfait, Ketjiko fit léviter le cadavre pour
l’entasser dans un coin. Voyant cela, Ymesh parvint
enfin à sortir de sa torpeur. D’un pas décidé, il alla se planter devant
l’enfant qui le regarda, un peu surpris. Il le fut encore plus lorsqu’une main
s’abattit sur sa joue en une claque retentissante, laissant sa joue rougie par
l’impact.
« Que… ?
‒ Je me fiche totalement de la politique vampirique ou de ton
père. Tu n’avais aucune raison de tuer ce type, et je te jure que si tu
recommences une connerie pareille, fils de Ketosaï ou
pas, tu le sentiras passer ! Non mais tu es dingue ou quoi ? La vie a
plus de valeur que ça !
‒ Mais il n’a pas été capable de se défendre… » vint la
réponse hésitante, sans doute parce qu’il était toujours sous le choc.
« Ceux qui sont faibles n’ont qu’à s’écraser ou mourir.
‒ Alors sans doute que si je répondais de travers à ton père, je
mérite de mourir ? Après tout, je ne suis qu’un pauvre petit mage de feu
sans grands pouvoirs.
Ketjiko hésita, avant d’enfin secouer la tête négativement.
‒ Et en quoi je suis différent de celui que tu viens de déposer
là, dis-moi ? » insista Ymesh.
‒ Je… ne sais pas…
‒ Alors apprends à réfléchir un peu, toi qui es si érudit !
Tu ne te réduis pas à être le fils de ton père, que je sache ! »
Cette fois, le visage de l’enfant se ferma d’un coup, comme s’il avait
appuyé sur un interrupteur. Sans comprendre, Ymesh
attendit une autre réaction, mais le garçon se contenta de lui adresser un
regard vide avant de s’éloigner sans rien dire.
L’elfe fit un pas en avant, prêt à le suivre pour l’interpeller, mais la
poigne autoritaire d’Anijia s’abattit sur son épaule.
« Reste là, imbécile.
‒ Mais qu’est-ce que j’ai dit ?
‒ Tu n’as vraiment pas réalisé ? Bon sang, mais tu sais
parler skahil tout de même ? »
Ymesh battit
des cils. Le skahil était la langue des vampires,
sifflée, qu’eux seuls étaient capables de prononcer. Il en avait appris les
rudiments dès qu’il était devenu le calice de Shön,
avant même sa transformation, et c’était dans cette langue qu’Anijia et lui-même étaient en train de parler.
« Bien sûr, voyons…
‒ Et qu’est-ce que tu crois que "Ketjiko"
signifie ? »
Le demi-elfe ouvrit la bouche pour répliquer, avant d’écarquiller les
yeux. Satisfaite, la jeune femme renifla et secoua la tête.
« Tu iras t’excuser auprès de lui plus tard. En attendant, n’oublie
pas de réfléchir la prochaine fois que tu engueuleras quelqu’un. »
Ymesh baissa
la tête, encore surpris par ce qu’il venait seulement de réaliser. Il savait
pourtant que les noms avaient une importance particulière pour les vampires,
mais n’avait pas encore pris l’habitude de les traduire chaque fois pour en
comprendre la signification.
Ainsi, Shön signifiait simplement « celui
qui contrôle le froid », le « ho » de « maître » étant
présent dans le o allongé, et shon voulant dire le
froid. De la même manière, Anijia signifiait
« la belle d’hiver », et Ketosaï – Ymesh réfléchit quelques instants – « celui qui
contrôle l’esprit. »
Le nom de Ketjiko avait une signification
beaucoup moins élaborée. « Jiko » voulait
juste dire « fils », et Ket n’avait pas de traduction autre que la
plus évidente. Il était donc « le fils de Ketosaï ».
Et c’était tout.
***
Lucifer aimait l’hiver. A vrai dire, il aimait toutes les saisons ;
la chaleur de l’été, les couleurs de l’automne, la renaissance au printemps.
Mais cette année, l’immobilité qui saisissait les anges lors de la saison la
plus froide l’avantageait grandement. Elle lui permettait de Descendre plus souvent
dans les Abysses qu’il ne se le serait permis autrement.
« Pourquoi ne viens-tu plus jusqu’à Pandémonium ? »
demanda Bélial, qui comme toujours, l’avait rejoint dès qu’il l’avait prévenu
de son arrivée. « Tu me fais partir bien loin de chez moi.
‒ Excuse-moi… Je ne me permettrais simplement pas de venir dans la
ville de Belzébuth sans son invitation expresse, surtout que je ne vous permets
pas de Monter en Eden. Puis au-delà de ça, j’aime visiter. »
Il sourit, sachant pertinemment que cela contrerait les arguments de
Bélial mieux que n’importe quel mot. En effet, l’archidémon se contenta de
soupirer et de lui tapoter l’épaule.
« Comme tu voudras. Tu devrais pourtant voir ce que donne la ville
sous la neige, c’est un beau spectacle.
‒ Ces montagnes n’en sont-elles pas un autre ?
‒ Si, bien sûr. Mais tu n’as même pas rencontré tous les
archidémons !
‒ Ni toi tous les archanges. D’ailleurs, d’autres devraient sans
doute Descendre bientôt. Tu pourras prévenir Belzébuth, puisqu’il avait demandé
quand aurait lieu notre prochaine visite…
Le démon aux cheveux blonds roula des yeux.
‒ Je ne pense pas qu’il s’inquiète des anges en général.
‒ Que veux-tu dire ? » s’inquiéta Lucifer. « L’un
d’entre nous lui aurait fait du tort ?
Bélial rit, et caressa sa joue blanche du bout du pouce.
‒ Non, non, ne t’en fais pas. Vous êtes tous si innocents,
j’espère qu’il sait ce qu’il fait…
Lucifer pencha la tête de côté, interrogateur, mais l’archidémon
l’ignora pour changer de sujet.
‒ Tu as fait la connaissance de Lilith et Léviathan. La prochaine
fois, Astaroth devrait être là, c’est le bras droit
de Belzébuth. Azazel et Asmodée, par contre,
resteront sans doute encore en retrait.
‒ Pourquoi donc ? Elles ne veulent pas nous voir ?
‒ Belzébuth choisit très bien qui il vous fait rencontrer et dans
quel ordre. Tout comme toi, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore entendu
parler d’une quelconque Descente de Gabriel, et je suis certain que ce n’est
pas seulement parce qu’il refuse d’en entendre parler.
Lucifer grimaça.
‒ C’est vrai que ça m’arrange ; je me contente de ne pas trop
insister. De même pour Raphaël, quoi que je suis certain qu’en fait il
s’entendrait bien avec vous tous.
‒ Et Saraqael ?
‒ Il Descendra sans doute avec moi dans quelques semaines. Comment
cela s’est-il passé avec Rémiel et Raguel le mois passé ?
‒ Mieux que je ne l’aurais cru. Je ne pensais pas que des
archanges oseraient venir dans les Abysses sans toi si tôt. » lui confia
Bélial au creux de l’oreille. « Enfin, Raguel
était là pour protéger Rémiel.
‒ Rémiel sait se défendre seule, tu
sais ?
L’archidémon laissa à nouveau échapper un rire bas.
« Cesse de te moquer de moi ! » protesta Lucifer.
‒ Tu es juste si naïf… mais c’est ce qui fait ton charme. »
Quelque chose dans le ton de Bélial fit monter le rouge aux joues de
l’archange, qui détourna les yeux. Parfois, un mot, une attitude lui rappelait
à quel point les enfants de Sei étaient différents
des enfants de Lyth. La plupart du temps c’était très
embarrassant.
Alors qu’il cherchait ce qu’il pourrait bien dire pour détendre
l’atmosphère – quoi que Bélial semble parfaitement à l’aise – il perçut
l’approche d’une aura familière. Soucieux, il se leva, s’attirant un regard
interrogateur de la part de son ami.
« Quelqu’un vient par ici. Je pense que c’est Léviathan.
‒ Léviathan ? Mais qu’est-ce qu’il viendrait faire dans cet
endroit perdu ?
‒ Te parler, peut-être ? »
Le démon aux cheveux blonds secoua la tête, sourcils froncés. A présent,
lui aussi devait percevoir l’approche de l’archidémon de l’Eau. En vérité,
Lucifer n’était pas vraiment dérangé par sa venue, si celle-ci s’avérait être
amicale ; malgré son apparence étrange, Léviathan était quelqu’un de calme
et aimable. Il lui avait tout de même fallu longtemps pour s’habituer à ses
yeux gris, sans pupille, et à ses cheveux blancs qui rappelaient la dégradation
de la vieillesse.
Il en était à ce point dans ses réflexions quand l’archidémon arriva en
vue, et se posa à quelques pas d’eux. Il replia ses ailes d’écailles dans son
dos, puis attacha sa cape correctement avant de se tourner vers eux.
« Bélial, Lucifer… Désolé de vous déranger, mais je me trouvais à
proximité pour vérifier l’approvisionnement en eau d’un village et j’ai perçu
vos présences. Je me suis donc permis de vous rejoindre.
Lucifer sourit, ravi.
‒ Il n’y a pas de problème, Léviathan. Nous ne nous sommes pas
revus depuis ma visite à Pandémonium, cela fait un moment déjà. »
L’archidémon s’inclina, avant d’hausser les sourcils en direction de
Bélial. Lucifer se tourna vers son ami, interrogateur, et fut surpris de
trouver celui-ci en train de grincer des dents.
« Je peux savoir ce qui te prends au juste de venir jusqu’ici pour
nous tenir la jambe ?
‒ Je ne pensais pas vraiment vous déranger. Si tu préfères, je
peux rentrer.
‒ Tu ferais mieux, en effet. Tes vérifications sont terminées de
toute façon, non ?
‒ Mais enfin, Bélial ! » intervint Lucifer, surpris.
« Qu’est-ce qui te prends ?
L’interpellé s’adoucit un peu pour lui répondre :
‒ Je veux juste passer un peu de temps tranquille avec toi…
‒ Léviathan est ton pair, il n’est pas un intrus…
Il y eut un moment de silence, qui parut interminable à l’ange. Pour
finir, Léviathan secoua la tête, et déboucla sa cape.
‒ Je vous remercie, seigneur Lucifer, mais je pense que je vais me
retirer. Passez un bon moment ensemble.
‒ Mais… je ne voudrais pas…
L’archidémon sourit, doux.
‒ Ne vous en faites pas, je ne le prends pas personnellement. Nous
discuterons lors de votre prochaine Descente à Pandémonium. »
Lucifer acquiesça sans rien oser ajouter, et Léviathan décolla, ses
cheveux blancs volant derrière lui. Bélial eut un sourire satisfait, presque
sinistre, avant de se faire à nouveau chaleureux.
« Allons un peu plus loin ? Il y a une vue superbe que tu
apprécieras sûrement ! » proposa-t-il, son enthousiasme retrouvé.
L’archange le suivit sans protester, sombre. Bélial fit de son mieux
pour le dérider, et bientôt il oublia l’incident ; celui-ci ne lui revint
en tête que le soir, alors qu’il regagnait son bureau en Eden. Alors seulement,
il se demanda à nouveau ce qui avait pu passer par la tête de son ami, et à
quel point au juste les démons étaient vraiment différents des anges.
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