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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 16

 

« La nécessité de découper le temps en tranches précises se fait de plus en plus sentir.

Heureusement, Notre Seigneur nous a donné le Verbe, nous n’avons donc eu aucune difficulté à diviser les années en mois ou les jours en heures.

Qu’aurions-nous fait sans Lui ? Je l’ignore. Il est notre maître, notre créateur. »

 

- Citation de Gabriel -

 

Le ciel était bleu, Essiah brillait haut et les oiseaux chantaient leur bonheur de retrouver la saison douce. Sur les arbres, de petits bourgeons de feuilles avaient commencé à se montrer, leur faisant retrouver un peu de couleur. Aux quatre coins de l’Eden les fleurs qui avaient été plantées soigneusement à cet effet s’ouvrait en de charmantes corolles rouges, jaunes, bleues.

Raphaël soupira. Si tous les ennuis du monde pouvaient être résolus aussi facilement que le printemps triomphait de l’hiver… Malheureusement, rien n’était jamais si simple, sans quoi Lyth serait encore parmi eux, Sei n’existerait pas, et les démones ne seraient pas des femmes aussi belles que spirituelles. D’ailleurs, elles n’existeraient pas, pour commencer. Et si elles existaient quand même, elles ne s’amuseraient pas à Monter au nez et à la barbe de tous pour venir le narguer.

Le pire étant que lorsqu’il en faisait la remarque à voix haute, Lilith se contentait d’en rire et répliquait qu’il se prenait pour le nombril du monde. Elle n’avait pas tout à fait tort.

D’un autre côté, comment était-il sensé réagir ? D’accord, la réponse à cette question était assez évidente : il aurait dû prévenir Lucifer, ou mieux, agir en archange responsable et la mettre dehors lui-même. En général, quand il en arrivait à ce point dans ses réflexions – les mauvais jours – il contre-argumentait en se disant que ç’aurait été indélicat vis-à-vis des démons.

Un point très clair était qu’il n’aurait pas dû cacher les visites de Lilith. Certes, il aurait répondu sincèrement si on lui avait posé la question, mais qui aurait été lui demander s’il accueillait chez lui un archidémone ? Plusieurs conseils des archanges s’étaient tenus, et il n’avait rien dit. S’il était découvert maintenant, cela pourrait être pris comme une trahison envers l’Eden.

D’un autre côté, Lilith n’avait posé aucun problème, au contraire. Elle était charmante et avait pris soin de cacher ses ailes et sa queue depuis sa première visite, ainsi que ses cornes. Ses tatouages étaient toujours visibles – difficile d’y remédier – mais ils croisaient rarement du monde ; il évitait de l’emmener dans les endroits fréquentés. Comme les cités par exemple.

Chaque fois qu’elle repartait, il se jurait qu’il ne la laisserait plus récidiver. Chaque fois qu’elle revenait, il était incapable de lui refuser quoi que ce soit.

« Où allons-nous aujourd’hui ? » demanda-t-elle, tout sourire, en atterrissant devant lui.

Ce jour-là, elle avait une robe au décolleté imprudent, et ouverte dans le dos, sans doute pour laisser passer ses ailes. Un triangle de tissu manquait en haut de ses fesses. Raphaël rougit et s’efforça de regarder ailleurs. C’était pour qu’elle puisse y passer sa queue, se rappela-t-il mentalement.

« Nous avons déjà vu une grande partie de l’Eden… » dit-il à voix haute.

Elle eut l’air déçue, et il se reprit aussitôt.

‒ Avec le printemps, le décor a changé. À cette heure, il ne doit pas y avoir qui que ce soit dans les vergers.

Le visage de la jeune femme s’éclaira, la rendant plus ravissante encore qu’à l’accoutumée, et cela lui fit chaud au cœur.

‒ Des plantes ? » s’enthousiasma-t-elle. « J’aimerais beaucoup voir ça ! »

Elle réalisa ce que son comportement avait d’enfantin et pour la première fois peut-être depuis leur rencontre, elle sembla embarrassée.

« Tu sais que mes pouvoirs me viennent de Keï, la Terre mère…

‒ Ne t’en fais pas, il n’y a aucun problème ! » l’assura-t-il, attendri. « Allons-y donc ? »

Elle hocha la tête, de nouveau tout sourire, et il s’amusa de voir ses petites ailes battre l’air derrière elle. Si ce n’était pas du ravissement…

Il l’emmena faire le tour des vergers, lui expliquant ce qu’il savait sur leur implantation et la façon qu’avaient les anges de soigner ce qu’ils faisaient pousser. La plus grande partie des lieux était réservée à des plantes nourricières, mais il y avait aussi quelques herbes pour les tisanes que les guérisseurs prescrivaient parfois – pour se relaxer ou rester éveillé. Quand Lilith s’étonna de l’absence d’autres fleurs de soins, il lui expliqua les bases de la guérison.

Il ne se lassait pas ni de lui parler ni de la regarder. Elle était tant expressive… et si belle. Quand cela la prenait, elle pouvait être terriblement hautaine et orgueilleuse, mais c’était quand elle s’oubliait qu’elle était vraiment magnifique. Comme à ce moment-là.

« Raphaël ? »

L’archange sursauta, tiré de ses pensées, et rougit un peu en voyant l’objet de ses pensées nez à nez avec lui – ou du moins nez à menton, corrigea-t-il mentalement en baissant les yeux vers elle. La démone était petite, même selon les standards angélique, alors que Raphaël était dépassait la moyenne démoniaque, comme si les rôles étaient inversés.

Elle semblait pensive, loin de la joie exprimée plus tôt.

« Oui, ça ne va pas ?

‒ Ce serait plutôt à moi de te poser cette question. » répondit-elle, son regard plongé dans le sien, comme si elle fouillait les recoins les mieux cachés de sa mémoire.

Ce n’était pas un effet de style, il savait que ses pouvoirs lui en donnaient la capacité. Cependant, il doutait un peu qu’elle les applique sur lui. Il battit des cils.

« Que veux-tu dire par là ?

‒ Que penses-tu de moi ?

Raphaël sentit ses joues le brûler, et recula prestement d’un pas.

‒ Mais pourquoi tu poses des questions pareilles ?

‒ Réponds-y juste ? Je t’écoute.

‒ Mais non ! Enfin, si tu y tiens, mais… elles sont bizarres, tes questions !

Légèrement excédée, elle roula des yeux.

‒ Ce n’est pourtant pas très compliqué, Raphaël-archange-de-Ksah. Je suis certaine que même toi tu es capable de mettre les mots dans l’ordre correct. »

Vexé, l’archange se redressa, prêt à répliquer… et perdit à nouveau toute sa verve. Que pouvait-il lui répondre ? Qu’il la trouvait splendide, intelligente, parfaite ? Il ne pouvait pas lui donner une réponse pareille…

Il détourna le visage, mal à l’aise. Cela lui semblait incroyable que certains anges le prétendent le plus courageux des archanges. Il était à peu près persuadé que c’était l’inverse ; Uriel osait aller vers les gens malgré son empathie, Lucifer et Gabriel étaient des personnes décidées, Saraqael, Raguel, Rémiel, tous étaient déterminés et affichaient clairement leurs pensées. Lui seul hésitait constamment.

Il entendit Lilith soupirer, et tressaillit en sentant ses doigts délicats se poser sur sa joue. Timide, il tourna les yeux vers elle, et frissonna en voyant son expression triste.

« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il après quelques instants de silence inquiet.

‒ Je t’aime bien, Raphaël. » déclara-t-elle, ignorant comme toujours sa question. « Je t’aime vraiment bien. Tu es un bon ami à mes yeux. »

Ses mots faisaient mal, réalisa l’archange. Pourquoi ? Il aurait dû être heureux qu’elle l’apprécie.

Elle continua :

« C’est parce que je t’aime bien que je t’en parle tout de suite. À vrai dire, j’aurais dû le réaliser plus tôt, mais je n’avais même pas songé à cela, c’est de ma faute. Vous les anges, vous êtes comme des enfants ; vous ignorez tant de la vie. »

Elle eut un petit rire amusé.

« Je sais que Lucifer dit que ce sont nous, les démons, qui sommes mal élevés. Il dit que nous sommes des sales gosses sur qui quelqu’un doit veiller. Mais en vérité, ce sont les anges qui ont tout à apprendre. Vous êtes innocents.

Elle secoua la tête.

‒ Vous êtes jeunes, tu peux comprendre cela ? Je t’adore, Raphaël, mais tu es immature. Je ne peux pas te voir autrement qu’en ami.

‒ Être amis, c’est très bien… » articula-t-il, mais sa voix se brisa.

Avec horreur, il réalisa que ses yeux étaient pleins de larmes et pire, que Lilith les avait vues. Elle soupira encore et le fit se baisser pour pouvoir presser délicatement ses lèvres sur chacune de ses joues, avant de le serrer un peu. Il resta sans bouger, elle contre lui, en silence. Il n’avait pas envie de parler, il était juste triste, et il ne comprenait même pas pourquoi.

Quand enfin elle se détacha de lui, il se sentit perdu. Elle sourit doucement, et déposa à nouveau un baiser sur une de ses joues, puis après un instant d’hésitation, sur ses lèvres. Alors, il sentit un frisson remonter tout le long de sa colonne vertébrale pour aller s’installer dans son estomac, et d’un coup, il l’enlaça, la serrant contre lui, tout contre lui, tout près, pour qu’elle ne s’en aille jamais. Il savait que c’était illusoire, mais ça n’avait aucune importance. Il la voulait, juste un instant, juste une seconde…

Lorsqu’elle recula à nouveau, elle avait les lèvres roses et gonflées, mais semblait toujours triste. Elle embrassa son front – quand il se fut baissé – puis le salua.

« Je vais rentrer.

‒ Tu reviendras ? » s’inquiéta-t-il, presque certain qu’elle répondrait que non.

‒ Bien sûr » répondit-elle, le surprenant. « Nous sommes toujours amis n’est-ce pas ? »

Triste à son tour, il sourit, et acquiesça. Après un dernier signe de la main, elle Traversa. Il se retrouva seul.

 

***

 

Raphaël arriva rapidement dans le bâtiment où se trouvaient les salles réservées aux archanges. Il avait sans doute quelques dossiers à conclure qui traînaient sur son bureau, et il avait bien besoin de se changer les idées. Pour une fois, le travail serait bienvenu.

Morose, il traversa les lieux en silence. Malgré l’heure indue, un feu brûlait dans le bureau de Saraqael, comme chaque soir. Quelques couloirs plus loin, il remarqua que Lucifer était aussi présent, essayant sans doute de prendre de l’avance sur les dossiers urgents afin de grappiller un peu de temps libre à dépenser en Bas. La visite officielle suivante n’était prévue que pour le mois d’après.

Il chassa de son esprit toute pensée en rapport avec les démons et se pressa vers la pièce qui lui était réservée. Ce ne fut qu’au dernier moment qu’il remarqua un détail étrange : quelqu’un l’attendait.

Il s’agissait d’un ange de son clan, à peine adulte, qui avait des yeux du même bleu intense que les siens – une caractéristique que partageaient beaucoup d’anges de Foudre, comme si Lyth n’avait pas eu assez d’imagination ou trop d’humour. S’il se souvenait bien, son nom était Kassiel.

« Bonsoir, jeune homme ?

‒ Bonsoir, Votre Altesse. » le salua l’ange, apparemment soulagé de le voir. « Je suis désolé de venir vous trouver si tard, alors que la journée est finie depuis longtemps, mais j’espérais pouvoir vous parler…

‒ Quelque chose de grave est arrivé ? » demanda l’archange, à la fois inquiet et soulagé de pouvoir se changer les idées.

‒ Oui, enfin, pas vraiment.

Raphaël ouvrit la porte, l’invitant à entrer.

‒ Raconte-moi ça ?

‒ En vérité… il s’agit de vous, Votre Altesse.

L’archange haussa les sourcils.

‒ Et qu’aurais-je fait ?

Le possiblement-nommé-Kassiel sembla mal à l’aise, et inspira un bon coup pour se donner du courage.

‒ Je vous ai vu, Votre Altesse. Je voulais simplement vous le dire… Ca m’est égal, vous faites ce que vous voulez et puis je suis un ange de votre clan, je ne le dirais à personne. Mais ç’aurait pu être un Gabriel, à ma place, Seigneur.

Raphaël le fixa, perplexe.

‒ De quoi diable parles-tu, Kassiel ? Oh, c’est bien ton nom, n’est-ce pas ?

L’ange rougit.

‒ Kashiel pour être exact, Seigneur. Et je parle de la démone. »

Raphaël sentit comme de la glace envahir sa poitrine, et tout son sang quitta son visage. Il essaya de se reprendre, et parvint à articuler d’une voix qui ne tremblait presque pas :

« Je ne vois pas de quoi tu parles.

‒ Je vous ai vus, Votre Altesse. » murmura l’ange, comme pour s’excuser. « Je n’ai rien dit. À personne. Je voulais juste vous prévenir de faire attention. »

Il s’inclina profondément pour marquer son respect à l’archange.

Raphaël le regarda en silence pendant quelques instants avant de lui faire signe de se relever. Toujours pâle, il le remercia d’être venu le voir, ainsi que de son avertissement. Puis il lui demanda ce qu’il en pensait au juste.

La détermination du jeune homme quand celui-ci se redressa lui fit craindre le pire, avant qu’il ne se mette à parler :

« Je pense que vous faites ce que vous voulez. Je pense que les démons ne sont pas aussi horribles que certains le disent, et qu’ils ne peuvent de toute façon rien dire sur des gens qu’ils n’ont jamais vus. Et je pense aussi » il rougit « que la dame avec qui vous étiez est vraiment belle. Votre Altesse. »

Raphaël ne put s’empêcher de rire, amusé par plus innocent que lui. Il comprenait ce que Lilith avait voulu dire en parlant de la naïveté et de l’immaturité des anges. Ils étaient vraiment des enfants.

« Je te remercie de ta franchise, Kashiel, et aussi de ton silence et de ta loyauté. Je ne suis pas certains d’en être digne… » il leva la main, interdisant le jeune ange de l’interrompre. « … mais je ferai de mon mieux pour que ce soit le cas à l’avenir. Maintenant, rentre chez toi. Il n’y a pas que pour moi que la journée devrait être finie depuis longtemps. »

Embarrassé, Kashiel s’inclina avant de filer. Avec un petit soupir, Raphaël se laissa glisser dans son fauteuil de travail, et ferma les yeux. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire.

 

***

 

Saraqael gratta distraitement sa plume contre la table de bois clair. Les conseils archangéliques étaient un mal nécessaire, mais il n’appréciait pas pour autant d’y perdre son temps. Bien sûr, à présent, les disputes avaient baissé d’un ton ; Raphaël faisait profil bas depuis quelque temps, et Gabriel seul n’osait pas s’opposer directement aux autres et se contentait d’être froidement désapprobateur.

Voir Raguel parader n’en était pas pour autant un plaisir. Personnellement, l’archange du soleil ne le trouvait pas meilleur que Gabriel. Même si celui-ci avait des idées trop soumises à Lyth à son goût, au moins assumait-il cela jusqu’au bout – jusqu’à la bêtise même. Difficile de déterminer s’il était admirable ou stupide.

Avec un soupir à peine étouffé, Saraqael se redressa un peu pour se remettre à écouter la discussion. Elle n’avait pas changé beaucoup lors de la dernière demi-heure : tous argumentaient en défaveur d’une invitation des démons en Eden, tout en disant qu’ils Descendraient volontiers une fois encore à Pandémonium. L’inconsistance leur semblait naturelle, apparemment ; seul Raphaël restait silencieux dans son coin.

Alors que son agacement commençait à croître, Lucifer annonça enfin que le premier traité de l’Eden avec les Abysses continuait son chemin vers la ratification avec succès. Il expliqua les détails qui avaient dû être modifiés, puis laissa la parole à Saraqael afin que celui-ci complète. L’archange du soleil se racla donc la gorge, cachant son enthousiasme.

« Bien, Belzébuth ne peut se porter garant que pour les démons, mais nous avons reçu hier un message nous prévenant que le Haut Conclave des Elfes avait donné son accord, après les négociations qu’il a menées avec eux. »

Il ne parla pas de l’étonnement du roi des Abysses lorsque celui-ci avait appris l’existence des humains, ni de l’insistance qu’il avait montrée auprès de ses semblables pour qu’ils acceptent de donner leur parole. Belzébuth avait été aussi sensible que Lucifer aux problèmes de ces êtres sans magie, ce qui avait facilité leur démarche de beaucoup.

« Les dragons ont déjà donné leur accord. » continua-t-il. « Les métamorphes et les vampires, malheureusement, sont impossibles à contacter en ceci qu’ils ne se sont pas érigés en État, mais certains lycanthropes ont déjà promis de faire passer le message… »

Il avisa l’ennui de ses pairs et se retint de rouler des yeux. Aucun d’eux n’avait été présent lorsqu’il était Descendu avec Lucifer dans l’Univers, jusqu’alors considéré comme vide. Aucun d’eux n’avait constaté à quel point les sociétés humaines étaient développées, dynamiques, fascinantes.

Ils considéraient ces créatures comme une espèce animale bizarre, sans doute, et ne se préoccupaient que de leurs pauvres petits problèmes d’anges. Comme si le monde se limitait à l’Eden !

« Quoiqu’il en soit, le traité est à présent effectif, et vous devez l’annoncer à vos clans. Il est désormais interdit de montrer toute forme de magie aux humains, ou de leur faire connaître l’existence des créatures magiques, de l’Eden ou des Abysses. »

Il se rassit sur cette conclusion, et fut agacé de voir l’intérêt revenir dans le regard de Raguel et Raphaël. Eux ne comprendraient jamais ce que Lucifer et lui avaient vécu. Découvrir une nouvelle civilisation était toujours intéressant, mais venant d’êtres tellement différents, et qui avait pourtant été capables d’une si grande inventivité…

« Merci, Saraqael. » reprit Lucifer, non sans un sourire complice. « Passons au point suivant. Raguel, cela te concerne directement… certains de tes anges de feu ont été surpris alors qu’ils revenaient droit des Abysses.

L’archange cité élargit un peu son sourire et se gratta nonchalamment la nuque.

‒ Oui, j’ai entendu parler de ça. Ce n’est pas très grave. Je trouve pas plus mal qu’ils découvrent les démons par eux-mêmes.

‒ Ils ne sont pas préparés à ce qu’ils peuvent trouver en Bas ! » s’exclama Rémiel. « N’importe quoi pourrait leur arriver !

‒ Nous n’étions pas plus préparés qu’eux quand nous sommes Descendus la première fois. » rappela Raguel sans élever le ton. « Pourtant, nous y sommes allés.

‒ Nous sommes des archanges, ce n’est pas pareil !

‒ J’ai plutôt tendance à être d’accord avec Rémiel. » approuva Lucifer. « Il faudrait agir.

Raguel soupira.

‒ Alors prenez le problème autrement : que comptez-vous faire ? Je peux leur interdire, mais je doute qu’ils m’obéissent. Nous n’allons pas non plus faire garder nos frontières contre nos propres anges…

‒ Cela ne serait pas arrivé si ton clan était plus discipliné. » intervint Gabriel d’un ton glacial. « Bien sûr, pour cela, il faudrait que tu saches toi-même ce qu’est la discipline.

Uriel leva une main, implorante.

‒ Ne recommencez pas, s’il vous plaît. Ce n’est pas le moment.

‒ Je retire donc. » dit l’archange de la pureté avec une certaine réluctance. « Mais Rémiel a raison. Si les anges Descendent à tort et à travers, il finira par arriver un accident, et pas forcément à cause des démons ! Vous savez tous que je n’apprécie pas l’idée que nous fréquentions les enfants de Sei, mais au-delà d’eux, les Abysses recèlent d’autres dangers, auxquels nos clans ne sont pas préparés.

‒ Tu es trop pessimiste. » fit Raguel. « Mes anges sont prudents, même s’ils sont curieux, et ils Descendent toujours en groupe.

‒ Des anges de feu prudents, on aura tout entendu. » marmonna Saraqael entre ses dents.

Rémiel, assise à côté de lui, fut la seule à l’entendre et lui jeta un drôle de regard. Pendant ce temps, la discussion s’embourbait alors que Raguel et Gabriel se remettaient à échanger des piques. Enfin, Lucifer intervint :

« Ca suffit, on dirait deux enfants ! Raguel, tu feras en sorte de tenir ton clan. Lors de notre prochaine visite officielle à Pandémonium, nous préviendrons aussi Belzébuth qu’il risque d’avoir de la visite, et nous lui demanderons de simplement renvoyer les anges vers chez nous.

L’archange soupira, passa une main dans ses mèches folles, puis hocha la tête.

‒ Bien. Parlant de la Descente, Saraqael, Rémiel, vous venez toujours ?

‒ Evidemment !

‒ Avec grand plaisir. » sourit la jeune femme.

Raguel se renfrogna.

‒ Je viendrai aussi.

Lucifer sourit, peu surpris.

‒ Sans problème. Uriel, tu ne veux toujours pas récidiver ?

L’archange du vent rougit, et tirailla nerveusement une de ses mèches châtain.

‒ Non, je suis désolée. Mon empathie serait trop mise à mal… Je ne voudrais pas causer d’autres problèmes. Remettez malgré tout mon bonjour à chacun.

‒ Très bien. Je pense que la réunion se termine là ? »

Tous hochèrent la tête et commencèrent à se lever. Saraqael lui-même se mit à enrouler avec précision les parchemins qu’il avait pris avec afin de parler des humains avant de réaliser que Raphaël n’avait pas bougé.

« Eh bien ?

L’archange de la foudre secoua la tête, et sembla se décider.

‒ Lucifer. Je voudrais Descendre avec vous. »

Pour le coup, tout le monde se figea. Uriel retomba même assise sur sa chaise. Horrifié, Gabriel dévisagea l’homme qui venait de parler comme s’il eut été une aberration.

« Qu’est-ce qui te prends ? » s’exclama-t-il. « Tu dis toi-même que les enfants de Sei sont des monstres ! »

L’ignorant, Raphaël regarda Lucifer droit dans les yeux.

« Je peux ?

‒ Eh bien… Oui, bien sûr, je n’ai aucune raison de te refuser ça…

‒ Merci. »

Et sans rien ajouter, il se leva et sortit de la pièce.

Seul peut-être à ne pas être sidéré, Saraqael écouta ses pas s’éloigner et observa l’expression des autres. Tous étaient surpris à des degrés divers, et fixaient la porte d’un air ahuri. Raguel était ravi, Gabriel semblait horrifié, et les deux avaient peut-être un rapport.

Secrètement, Saraqael sourit. À ses yeux, Raphaël avait agi de façon logique. Mais bien sûr, il était le seul à disposer d’essions.

« Tu considères toujours que la réunion est close ? » demanda-t-il à Lucifer.

Cela sembla sortir le Premier-né de sa torpeur, et il acquiesça.

‒ Oui, oui. Nous nous retrouverons la semaine prochaine pour le conseil. »

Satisfait, l’archange du soleil salua poliment ses pairs et disparut à son tour dans les couloirs.

 

***

 

La grande pièce taillée dans la roche avait été décorée de runes de Lune, finement gravées à même le plafond, qui projetaient une lumière froide d’un bel effet. Cela ne remplaçait pas d’hypothétiques fenêtres, mais la salle était comme en fête, et les plantes que Lilith avait fait disposer autour de chacun des hauts piliers qui soutenaient la voûte étaient elles aussi du plus bel effet. Les anges apprécieraient sûrement le côté exotique.

« Satisfait ? » demanda-t-elle à Belzébuth, qui observait les lieux avec un petit sourire.

‒ Oui. » répondit celui-ci en s’inclinant galamment devant elle pour la saluer. « Tout semble prêt pour leur arrivée.

Elle fronça les sourcils, changeant de sujet.

‒ Comment cela se passe-t-il du côté d’Astaroth ? »

L’archidémon du sang serait de nouveau absent cette fois. Il avait rencontré quelques archange lors de leur dernière visite mais depuis il avait repris la chasse aux vampires. Ceux-ci semblaient ne plus se laisser autant faire qu’auparavant, ce qui était inquiétant.

« Tu n’as pas à t’en faire pour lui, les démons ne le surnomment pas le Prédateur pour rien. Il sait ce qu’il fait.

‒ Je n’en doute pas, mais où en est-il pour l’instant ?

‒ Une partie de son clan s’est établi en village, très Bas, pour repousser les vampires au-delà de cette frontière et les empêcher de Remonter.

‒ Il rencontre une forte résistance ?

‒ Rien de notable, même s’ils semblent s’être organisés depuis nos premières battues. »

Belzébuth ne donnait pas l’air de s’inquiéter, et qui l’eut fait ? Les démons représentaient la large majorité des habitants des Abysses, et ce monde leur avait été donné par Sei Lui-même. Il leur appartenait.

Alors que Lilith ouvrait la bouche pour faire une nouvelle remarque, elle perçut l’aura des archanges qui arrivaient. Et, à sa grande surprise, l’une d’entre elles lui était particulièrement familière.

« Tiens, tiens, il se décide à sortir de son trou.

‒ Mhh ?

‒ Rien, je me parlais à moi-même. » assura-t-elle à Belzébuth avant de se tourner, tout sourire, vers les grandes portes de métal qui s’ouvraient sur leurs invités.

Parmi eux, Raphaël, qui la regardait intensément.

« Que fait-il là celui-là ? » marmonna l’archidémon des ténèbres tout en faisant appeler Léviathan, Bélial et Asmodée, qui devait faire sa première apparition devant les anges en ce jour. « Je pensais qu’il était trop lâche pour Descendre à nouveau ?

‒ Tu ne devrais pas le sous-estimer tant. » rit la démone. « C’est ton grand défaut. À avoir un égo disproportionné, on en oublie que les autres aussi ont droit à des qualités.

‒ Fais attention à ce que tu dis, Lilith. Je pourrais ne pas te le pardonner.

Le ton, cependant, était indulgent, et la jeune femme aux cheveux blonds savait qu’il n’en pensait pas un mot.

‒ Je te laisse. » déclara-t-elle. « Il ne faudrait pas mal accueillir nos hôtes. »

Et, avec un petit sourire, elle le laissa là pour se diriger d’un pas décidé vers Raphaël.

 

***

 

Raphaël, l’archange de la foudre, le premier ange à être Descendu dans les Abysses. Combien de fois les démons ne s’étaient-ils gaussés de lui ? Le Peureux, incapable de comprendre leurs coutumes, dégoûté par eux. L’ennemi, en quelque sorte. Et voilà qu’il venait à Pandémonium en invité et que Lilith le recevait en personne comme si elle le connaissait depuis longtemps. Belzébuth était perplexe.

« Tu es tracassé ? »

L’archidémon sursauta et se tourna vers Rémiel, qui le regardait avec une moue boudeuse. Il retint un sourire – elle se vexerait – et s’excusa d’être ainsi distrait.

« Je me demandais juste si Raphaël n’était vraiment Descendu qu’une fois.

‒ Tu peux en être certain. Il a été très véhément en essayant de nous convaincre de ne pas venir… »

Elle hésita. Belzébuth lui fit signe de continuer, ce qu’elle fit après un léger soupir.

« Il nous racontait à quel point vous étiez horribles. » admit-elle. « Nous avons tous été très surpris qu’il décide brusquement de nous accompagner.

‒ Il a l’air de bien s’entendre avec Lilith. »

Rémiel fronça les sourcils, et se tourna vers l’autre couple. Ils étaient toujours dans la salle que les démons avaient préparée pour leurs invités, bien que Belzébuth ait le projet d’emmener encore la jeune femme dans les rues de sa cité. Sa curiosité envers Raphaël l’avait poussé à remettre ce projet à plus tard.

« C’est vrai que c’est étrange. » murmura l’archange. « Ils sont bien plus proches que s’ils venaient de se rencontrer.

‒ Le charme de Lilith a toujours été plutôt instantané. » contra Belzébuth. « M’en voudrais-tu si j’admettais qu’elle a peut-être désobéi à mes ordres ?

‒ Elle serait Montée en Eden ? »

Au grand soulagement du démon, Rémiel semblait autant fascinée qu’horrifiée.

« Elle aurait vraiment osé faire ça ?

‒ Elle se croit tout permis. »

Il était amusé. La jeune ange, elle, semblait avant tout choquée.

« Ce ne sont que des suppositions, mais… veux-tu bien éviter d’en faire part aux autres ? Je ne voudrais pas causer d’incident diplomatique alors qu’il ne s’est peut-être rien passé.

‒ Bien sûr. Tout de même, elle est gonflée, si elle a fait ça. »

Belzébuth rit.

« Avoue que tu aurais fait tout autant à sa place. »

Elle rougit, puis leva le menton d’un air de défi.

« Parfaitement. Et je ne me prive pas. Monsieur le seigneur des Abysses, pourrions-nous reprendre ma visite guidée de la ville ?

‒ Avec plaisir, Dame Rémiel. » accepta-t-il en s’inclinant.

 

 

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