Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 17
« Frryl, le
Feu. Il est connu pour son tempérament emporté. Certains disent qu'il a côtoyé
Chaos de trop près.
Il est décrit
comme un adolescent roux aux yeux de braise, doté d'ailes de plumes rouges et
au cri perçant. »
- Mythes et
vérités, Kamu -
La lumière était douce et tamisée, parfaite,
telle qu’elle ne pouvait l’être que dans les Abysses, en été durant la fin de
l’après-midi. Les rayons se reflétaient sur l’herbe, l’attendrissant, la
faisant sembler dorée. L’ambiance était magique. Mais après tout, qu’est-ce qui
ne l’était pas ici en Bas ?
Un homme était étendu sur la mousse, le dos
appuyé sur un jeune tronc d’arbre, lascif, qui observait le paysage. Sa main
aux doigts minces et à la peau de porcelaine tira avec soin sur le tissu mauve
qui le couvrait, avant de renouer négligemment une ceinture de soie noire pour
en retenir mieux les plis. Le vêtement était de qualité, drapant sa silhouette
androgyne comme s’il avait été taillé pour elle. Il l’enveloppait
confortablement, mais était fort léger pour se protéger du vent frais qui
soufflait dans la vallée.
« Fais attention de ne pas prendre
froid » murmura une voix.
L’homme sourit, levant les yeux vers le démon
aux cheveux blonds qui s’approchait à pas lents, le regard pétillant.
« Ne t’en fais pas pour moi, Bélial. Je
suis plus solide que j’en ai l’air.
Amusé, l’archidémon s’adossa à un arbre proche.
‒ Tu ne devais pas Remonter en Eden ?
Le jeune homme rougit, puis se leva dans un
froissement de tissu.
‒ Tu as raison. Je vais y aller tout de
suite.
‒ Lucifer…
L’ange se tourna vers Bélial, l’air un peu mal à
l’aise.
‒ Je ne disais pas ça pour que tu partes.
Lucifer se détendit un peu, et lui adressa un
sourire gêné.
‒ Je sais.
‒ Alors reste ? » tenta le
blond.
L’ange secoua la tête, avant de passer une main
nerveuse dans ses cheveux noirs, qui retombèrent tous seuls dans leur position
initiale.
« Non, je suis déjà en retard. Ça se
produit trop souvent ces derniers temps.
‒ Très bien… À demain alors ?
‒ Plutôt dans quelques jours, j’ai du
travail en Haut, tu sais.
Un soupir déçu.
‒ Comme tu voudras.
Lucifer s’approcha du démon pour lui presser
gentiment l’épaule.
‒ Je suis un archange, je dois me
consacrer à l’Eden. Ce n’est pas pour autant que je n’apprécie pas ta
compagnie.
‒ Tu n’es pas obligé d’y passer tant de
temps ! » vint la réponse boudeuse.
Pour le coup, l’ange se prit à rire.
« Bélial, je passe déjà beaucoup trop de
temps ici ! Je ferais mieux de rester plutôt à Alun Hevel. »
Il retira sa main de sur l’épaule du démon, et
lui adressa un signe amical de salut.
« Allez, je te laisse. Remercie les autres
de ma part. »
Il déploya ses six ailes de plumes blanches en
s’étirant, puis s’envola pour traverser le Portail qui devait le ramener chez
lui.
***
Les Abysses, terres d’accueil. Qui l’eût
cru ? Surtout pour un archange. Il était sensé être un de leurs opposants,
et il était traité comme un roi chaque fois qu’il y venait.
Ça lui plaisait. Les seigneurs démons avaient
des responsabilités, comme les seigneurs anges, mais il était ici un invité et
non un dirigeant. Or, contrairement aux enfants de Lyth, ceux de Sei avaient
énormément de goût quant à ce qui pouvait plaire à leurs chefs, et étaient des
hôtes exemplaires. En Eden, un archange avait droit aux mêmes appartements
qu’un apprenti, à la même nourriture, aux mêmes vêtements ; tous étaient
anges, tous avaient le même statut. Les démons ne s’imposaient pas de telles
limites, et n’avaient aucune raison de se priver de confort.
« Pourquoi se priver ? Pour des lois
dictées par un quelconque Élément qui nous verrait comme ses serfs ? S’Il
nous avait voulu ainsi, Il ne nous aurait pas fait libres ! »
De tels propos choquaient profondément Lucifer.
Bien sûr, en tant qu’invité, il se faisait un devoir de se conformer à leurs us
et coutumes, mais l’idée de l’application d’un tel principe en Eden était tout
simplement inimaginable, même s’il en comprenait la logique. Lyth leur avait
donné le libre arbitre pour qu’ils se montrent dignes de Lui ! Ils
n’auraient eu aucun mérite s’ils avaient été créés parfaits dès le
départ ; c’était l’effort qui leur donnait de la valeur.
Malgré ces différences étranges et parfois
dérangeantes, il apprenait beaucoup en visitant les Abysses – il avait juste à
éviter les sujets qui fâchaient. La vie y était plus rude qu’en Eden, malgré le
confort des maisons ; le climat, la topographie des lieux, mais aussi
simplement la façon de vivre. Les démons partaient chasser en hordes, se
battaient par plaisir, se défiaient les uns les autres en précision et en
agilité. Lucifer était prié de prendre part à ces joutes, et il s’y pliait avec
plaisir bien que ses capacités soient moindres sur tous les points sauf celui
de la magie – après tout, il était un
archange.
Il se souvenait avec affection qu’ils s’étaient
moqués de lui au départ.
« Si
puissant, et si incapable ! » avaient-ils lancé, narquois. « Tu
sais même pas bander un arc, avec tes muscles de fillette ! »
Ils avaient raison, et ça l’avait piqué. Il
s’était donc fait un devoir de s’améliorer, en agilité si pas en muscles – son
corps n’était pas fait pour la force pure.
Ce n’était pas tout, bien sûr. Les démons
avaient une façon particulière d’accepter les gens. Chacun devait prouver qu’il
était digne de respect, et le paraître était aussi important que l’être. Aucune
faiblesse, de la détermination et de l’inflexibilité, de l’arrogance même, du
charisme ; c’étaient les qualités qui étaient prisées ici bas.
En Eden, elles ne seraient vues que comme des
défauts, voire comme un péché d’orgueil, et pourtant elles trempaient le caractère.
Que serait un archange s’il était incapable d’imposer sa volonté à son
clan ? Ou de prendre les bonnes décisions rapidement ? Bien sûr, il
ne devait agir que dans le respect des lois et pour le bien de l’ensemble, mais
comment pouvait-il le faire en restant humble ?
Gabriel n’était pas humble, ou plus depuis que
leur Seigneur était parti car il ne l’avait été qu’en Sa présence. Raguel était
pire, sans être arrogant il était sûr de lui sous ses airs de nonchalance. Les
autres étaient plus ou moins modestes, mais aucun n’avait autant d’influence
que les archanges de la pureté et du feu.
Lucifer étouffa un rire. Gabriel serait horrifié
d’apprendre qu’il ferait un bon démon.
Arrivé dans ses appartements, il laissa tomber
la tunique démoniaque, la plia soigneusement et la rangea, avant de passer ses
vêtements angéliques moins confortables mais plus formels. S’il avait un jour
la maladresse de se promener vêtu en Eden comme en Bas, non seulement les anges
risqueraient d’être déconcertés mais Gabriel aurait sa peau.
Lui, ou Saraqael.
« Où étais-tu ? »
Le ton était sec et froid, et pendant une
seconde, Lucifer regretta la douceur de Bélial. Le contraste était frappant,
presque au sens propre du mot. Il y avait mieux comme bienvenue.
Il se tourna pour trouver devant lui le regard
scrutateur et les cheveux roux et frisés de l’archange du soleil. Il y avait
aussi de meilleurs comités d’accueil.
« Moi aussi je suis content de te voir.
‒ De l’ironie ? Tu reviens encore des
Abysses » conclut Saraqael, acide. « Pas que tu ailles où que ce soit
d’autre, ces derniers temps.
Lucifer se hérissa.
‒ Qu’as-tu au juste à dire au sujet de mon
emploi du temps ?
‒ Rien. Mais peut-être devrais-tu te poser
tout seul certaines questions, sans que j’aie besoin de les souligner. »
Les deux se regardèrent, le menton haut, sans
ciller, forts de caractères et de volonté. Finalement, c’est Saraqael qui
détourna les yeux en premier.
« Tu es le gestionnaire de l’Eden et pas
moi. C’est toi qui devais passer ton temps ici » ajouta-t-il néanmoins
avec reluctance, convaincu de ses paroles mais désolé de devoir admettre une
défaite.
‒ Comme tu l’as dit, c’est moi qui suis à
la tête de l’Eden, et je pense être à même de juger combien de mes journées
sont nécessaires à mon travail. »
Lucifer savait qu’il aurait plutôt dû accepter
la critique, mais il était irrité par le ton suffisant de son pair.
Contrairement à ce que sous-entendait l’archange du soleil, il consacrait son
temps à la gestion du monde des anges, et ne Descendait que lors de ses quelques
temps libres. Depuis deux ans qu’il le faisait parfois, ses absences longues se
comptaient encore sur les doigts d’une main.
Saraqael ne protesta pas plus, se contentant
d’hausser les épaules.
« Je me suis permis de m’occuper des
dossiers les plus urgents, ils sont sur ton bureau. Une autre pile contient
ceux dont tu dois te charger personnellement. En ce qui concerne ton clan… Tu
devras t’adresser à Michael, c’est lui qui s’en est chargé, étant celui de tes
anges à être le plus gradé.
‒ Parfait. »
Au fur et à mesure de son évolution, deux
tendances transparaissaient en Eden : l’horizontalité du pilier commun des
archanges érigés en conseil, sous les ordres de Lucifer, et la verticalité des
différents clans qui devaient répondre à leur archange et seulement à lui. Si
la politique de Raguel avec ses anges déplaisait à Gabriel, il pouvait le lui
dire, mais Raguel n’était pas tenu d’y changer quoi que ce soit. C’était sa
prérogative – leur prérogative à tous.
Bien sûr, tous les clans n’avaient pas de
prince, le plus haut grade sous ce lui d’archange ; seuls Michael du clan
de la lumière et Ariel du clan de la pureté portaient ce titre, et ils avaient
tous les deux un statut spécial.
« Je vais m’occuper de ça. Repasse plus
tard dans la soirée si tu veux bien, et envoie-moi Michael.
‒ Il est dans le bâtiment ouest, occupé
avec…
‒ Si tu sais où il est, ça ira d’autant
plus vite » trancha Lucifer en s’éloignant vers son bureau.
Laissé seul derrière, Saraqael soupira avant de
tourner les talons.
***
Michael était parti vers le bureau de Lucifer
dès que Saraqael avait terminé sa phrase, et celui-ci enviait un peu son
enthousiasme. Quelques mois plus tôt, lui-même aurait été simplement content de
voir son pair et ami revenir d’en Bas, mais aujourd'hui la situation était
différente.
Les archanges passaient leur temps dans les
Abysses, et c’était particulièrement vrai concernant Lucifer.
Soit, ils devaient avoir des relations cordiales
avec les enfants de Sei. Soit, ils étaient curieux. Mais ce n’était pas une
raison pour Descendre plus que de raison.
Saraqael lui-même avait visité Pandémonium, et
sympathisé avec certains archidémons – principalement Léviathan, plus calme que
les autres, et Lilith qui n’avait pas sa langue dans sa poche. Belzébuth était
un peu trop méprisant vis-à-vis de lui, sans doute parce qu’il le considérait
comme un être faible, et l’archange du soleil n’avait guère envie de se mesurer
à l’orgueil du maître des Abysses. D’un autre côté, il n’était Descendu que
quelques fois, pas plus de cinq ou six, et passait le reste de son temps dans
son bureau à gérer l’Eden.
Cela lui semblait tout à fait naturel, mais
apparemment, les autres n’étaient pas du même avis.
« Evidemment, quand on joue les jolis
cœurs… » marmonna-t-il dans sa barbe en retournant vers sa pièce de
travail, agacé.
Entre Rémiel qui ne semblait pas réaliser que
Belzébuth flirtait avec elle et Raphaël qui ne Descendait que pour les beaux
yeux de Lilith, il y avait de quoi se frapper la tête contre les murs.
Il soupira, un peu exaspéré. En même temps, il
n’avait pas de quoi se plaindre. Tout se passait bien pour l’instant, et force
était de croire que Lucifer avait bien agi. Depuis peu, les anges de feu
n’étaient plus les seuls à aller visiter les Abysses ; Saraqael avait même
surpris des anges de son propre clan lors de leur retour. Il n’avait que
moyennement apprécié.
Sans doute que seuls ceux de Gabriel restaient
cloîtrés en Eden, par esprit de corps avec leur archange. En effet, celui-ci
était à présent l’unique archange à ne jamais avoir vu de démon en face. Qu’il
soit le plus virulent à leur égard ne semblait pourtant pas le décrédibiliser.
« Allez savoir comment les gens
réfléchissent… »
Arrivé devant son bureau, il entra, et se
réinstalla derrière ses dossiers. Avec un peu de chance, personne ne
s’éclipserait d’ici la fin de la semaine, et l’Eden pourrait enfin tourner un
peu correctement.
« Même moi, j’ai le droit de rêver. »
conclut-il en se remettant au travail.
Alors, personne ne se doutait de rien, pas même
lui.
***
L’orage éclata au début du printemps, alors que
les journées étaient encore fraîches mais que les pluies se faisaient moins
régulières, et que le soleil s’était remis à briller dans le ciel, cessant de
jouer à cache-cache avec les nuages. Ni Saraqael ni Lucifer ne l’avaient vu
venir, et à vrai dire, ils ne furent pas les premiers au courant, malgré les
essions de l’archange du soleil qui se faisaient de plus en plus nombreux.
Quant à Bélial, il n’avait rien dit.
Le premier à remarquer quelque chose d’étrange fut
Gabriel, qui nota que la journée était fort calme. Un peu trop, en fait, étant
donné le retour du beau temps. En général, les anges étaient soulagés de la fin
de la saison froide, qu’ils passaient le plus souvent cloîtrés à l’intérieur,
et se précipitaient dehors dès les bourgeons en vue. Le parc d’Alun Hevel,
pourtant, était presque vide, et il se prit à s’en féliciter, pensant que les
anges travaillaient.
Plus tard, il eut des remords en se souvenant de
cette pensée.
À vrai dire, c’était une journée comme beaucoup
d’autres, et chacun des archanges agissait comme d’habitude. Uriel donnait
cours aux plus jeunes, Saraqael lisait un livre que lui seul trouvait
passionnant, Rémiel essayait de convaincre Raguel de terminer quelques dossiers
avant de flâner, Raphaël nageait dans un des lacs de la plaine qui bordait Alun
Hevel. Peut-être l’un d’eux se fit une remarque sur le beau temps ou leur
prochaine Descente. Rien d’anormal n’était prévu pour la journée.
Et, comme souvent, un groupe d’anges s’était
réuni pour une petite escapade dans les Abysses.
« Tu es prêt, Haniel ?
‒ J’arrive, j’arrive. Tu ne penses tout de
même pas que je vais manquer ça ?
‒ Tu n’étais pas venu, la dernière fois.
‒ Raison de plus pour y aller aujourd’hui ! »
À cinq, le groupe d’amis avait pris l’habitude
de se donner rendez-vous pour visiter l’en-Bas. Mieux valait éviter de s’y
promener seul, mais à plusieurs, ils ne risquaient rien. Ils avaient déjà pris
contact quelques fois avec des démons et tout s’était bien passé. En tant
qu’anges de Foudre, ils étaient dotés d’un physique plus résistant que la
moyenne angélique et n’avaient eu aucune difficulté à s’intégrer. En vérité, la
liberté qu’ils avaient l’impression d’acquérir dans les Abysses était vraiment
agréable.
« Alors, on y va ?
‒ Une minute. » demanda un jeune ange
aux cheveux noirs nommé Saschiel. « Un ami à moi m’a demandé de nous
accompagner pour une fois. Il n’est jamais Descendu, alors je lui ai parlé de
nos escapades…
‒ Tu es fou ! Et s’il nous vendait
auprès d’un Haut Ange ?
Saschiel rit, se moquant de l’inquiétude de son
ami.
‒ Tu penses que je lui aurais dit s’il
avait été comme ça ? Ne t’en fais pas, Kashiel est quelqu’un de
bien. »
Lui donnant raison, le dernier membre de leur
petite entreprise arriva dans l’instant. Un peu embarrassé, il salua chacun
d’eux alors que Saschiel le présentait.
« Vous savez ce que vous faites,
j’imagine ? » questionna-t-il tout de même, un peu inquiet. « Où
allons-nous au juste ?
‒ Un endroit prétendument superbes que nos
contacts en Bas nous ont conseillé de visiter. C’est un site naturel, la Forêt
aux Mille Voix.
‒ Nous ne verrons pas de démons
directement, alors ?
Tous rirent de son ton déçu.
‒ Si tu y tiens, nous passerons dans le
village que nous connaissons le mieux en revenant. »
Ravi à l’idée, Kashiel eut un hochement de tête
vigoureux qui les fit sourire. Tous revoyaient en lui le reflet de leur
première Descente, et ils se souvenaient de la fébrilité qu’ils avaient
ressentie. À présent, pensaient-ils, ils étaient presque blasés ; plus
rien ne pourrait les surprendre.
Haniel ouvrit un Portail, que tous Traversèrent
en plaisantant aimablement. Ils ne se doutaient pas que d’eux tous, seul
Kashiel reverrait – brièvement – le ciel de l’Eden.
***
Raphaël s’enveloppa dans du tissu-éponge,
satisfait de sa matinée. Aucun dossier urgent n’était venu le déranger dans son
temps libre, et il avait pu profiter des heures dégagées la veille pour nager
un peu, un sport qu’il appréciait beaucoup bien qu’il fasse encore un peu froid
pour le pratiquer.
Profitant de la chaleur dégagée par le tissu
traité magiquement, il s’étira, et alla chercher ses vêtements déposés un peu
plus loin sur la berge. Si ça durait, peut-être qu’il pourrait Descendre rendre
une petite visite officieuse à Lilith. Elle n’était pas venue cette semaine, à
sa grande déception, et elle commençait à lui manquer. Et puis, bien que la
démone ait été très claire en lui disant qu’elle n’était pas intéressée par
lui, il ne pouvait pas s’empêcher d’espérer.
Après tout, il lui suffisait de prendre un peu
de maturité, n’est-ce pas ?
Il commençait à se rhabiller lorsqu’il entendit
un battement d’aile rapide, caractéristique des messagers. Il enfila sa tunique
avec un soupir avant de se tourne vers l’origine du bruit. Étrange, celui-ci
semblait particulièrement pâle, et son expression ne laissait rien augurer de
bon.
« Que se passe-t-il ? »
demanda-t-il alors que le jeune homme se posait. « Quelque chose de
grave ?
‒ Pire que ça, Votre Altesse. » dit
l’ange blême d’une voix tremblante. « Des anges de foudre ont disparu.
Raphaël se figea.
‒ Je te demande pardon ?
‒ Ils… pardonnez-moi, mais je pense qu’ils
sont Descendus… Après avoir constaté qu’ils avaient plusieurs heures de retard,
le Haut Ange Iliel a décidé d’envoyer un groupe en Bas pour les chercher…
‒ Et il n’a pas jugé bon de me demander
mon avis ? » explosa Raphaël en déployant ses trois paires d’ailes.
« Personne ne lui a signalé qu’il outrepassait ses droits ?
‒ Votre Altesse…
Au ton horrifié du messager, l’archange fut pris
d’un affreux doute.
‒ Tu n’avais pas terminé ?
‒ Je crains que non. » fut la réponse
murmurée. « Ils ont été retrouvés… à partir de leur point de Descente les
pisteurs n’ont eu aucun mal à tracer leur itinéraire… »
Il eut un hoquet, et Raphaël lui attrapa les
épaules.
« Que s’est-il passé ? Réponds !
‒ Ils sont morts. » lâcha-t-il enfin,
horrifié. « Morts. Tous. »
***
Essiah, cité-bibliothèque de l’Eden dédiée au
soleil. Saraqael ne s’en lassait pas. Il en avait lui-même dessiné les plans,
et avait supervisé les travaux conduis conjointement par son clan et celui de
Rémiel, qui possédait des pouvoirs sur la matière. L’endroit même où la cité se
dressait n’avait pas été choisi au hasard : elle se trouvait en tout point
au même emplacement qu’Alun Hevel, mais un cercle en-dessous. Ainsi, s’il y
avait le moindre problème, les livres pouvaient être évacués aussi vite et
efficacement que possible.
Les livres. Plus qu’à Essiah, la cité leur était
consacrée, et l’énorme bâtiment qui se trouvait en son centre était la
bibliothèque angélique. Bien sûr, celle-ci ne contenait pas que des ouvrages
reliés mais aussi les archives même de l’Eden : le répertoire des
naissances et des morts, les titres de chacun, les notes de chaque élève de
chaque Académie angélique y étaient consignés.
Puis, il y avait l’aile des Savoirs. Histoire,
géographie, lois, biologique, toutes les connaissances laissées par Lyth ou
découvertes après Son départ avaient été soigneusement couchées sur le papier,
et au moins un exemplaire de chaque livre avait été entreposé là.
Bien sûr, la température, l’humidité étaient
contrôlées. En tant qu’archiviste de l’Eden, Saraqael n’aurait pas laissé
perdre la moindre bribe de précieuse information qui avait été mise sous sa
garde.
Il regrettait souvent de ne pas pouvoir se
trouver à Essiah plus souvent. Malheureusement, ses devoirs d’archanges ne se
résumaient pas à l’archivage, et malgré son attachement pour la ville de son
clan, ses quartiers se trouvaient à Alun Hevel. Futilement, il s’était tout de
même réservé un petit appartement en plein centre d’Essiah, mais aucune de ses
affaires ne s’y trouvaient ; il s’agissait juste d’un endroit qu’il
espérait habiter un jour en sachant celui-ci hors de portée. Un rêve,
peut-être.
En attendant, il se contentait de visiter sa
chère bibliothèque dès qu’il avait un moment de libre, quand Lucifer était en
vadrouille. Celui-ci présent, il préférait le rejoindre pour une partie d’échec
autour d’une tasse de thé bien chaud.
Absent d’Alun Hevel, Saraqael ne fut alerté de
la crise que lorsque s’activa celui de ses essions qui se trouvait auprès de
Gabriel. Il n’avait pas réagi tout de suite, étant donné qu’il ne n’observait
pas à travers son aura de façon perpétuelle ; cela le rendrait fou de
trier toutes ces informations à chaque instant, et déjà ainsi, il avait du mal.
Il ne regardait attentivement que lorsqu’un évènement sortant de l’ordinaire
avait lieu.
Au départ, il n’avait pas trouvé étrange que
Gabriel se précipite dehors. Cela arrivait régulièrement, par exemple quand
celui-ci remarquait un ange ayant un comportement déplacé, même s’il n’était
pas toujours aussi pressé. Cette fois cependant, il allait rejoindre Raphaël
qui arrivait à tire d’ailes, et quand ils revinrent ensemble dans le bureau,
Saraqael se demanda ce qui se passait.
Dès qu’il eut compris la situation, il laissa là
livres et bien-être et Traversa. Il ne comprenait pas comment une horreur
pareille avait pu arriver, mais il y avait certainement une explication
rationnelle.
Jamais les démons ne s’en seraient pris à eux,
c’était absurde. Jusque là, toutes les relations qu’ils avaient eu les uns
vis-à-vis des autres avaient été amicales et aucun des deux camps n’avait de
raison de changer la situation. Pourtant, l’accident avait eu lieu.
« Et comment parler encore d’accident étant
donné le bilan ? » marmonna l’archange aux cheveux roux, peut-être
pour se rassurer au son de sa propre voix.
Cela ne fonctionna pas, et il était aussi pâle
que Raphaël lorsqu’il débarqua dans le bureau de Gabriel.
« On est sûr de ce qui s’est
passé ? » demanda-t-il en entrant, sans leur laisser le temps de lui
expliquer quoi que ce soit.
‒ Si nous sommes sûrs ? Crois-tu
vraiment que quelqu’un plaisanterait sur une situation pareille ? »
répliqua Gabriel, blême lui aussi, mais de rage.
Saraqael leva les mains.
‒ Du calme. Je suis conscient que nous
devons aller demander des comptes aux démons immédiatement, mais…
‒ Demander des comptes ? Tu penses
peut-être que des créatures aussi répugnantes, capables de pareilles atrocités,
admettraient leur forfait ? Ne sois pas ridicule !
Cette fois, Saraqael éleva la voix.
‒ Vous savez aussi bien que moi que les
démons ne vivent pas seuls dans les Abysses. Nous ne pouvons pas leur imputer
ce… cette horreur sans preuves.
‒ Et toi, tu sais très bien que même s’ils
ne sont pas seuls les démons sont majoritaires, et que ce sont eux qui
contrôlent le territoire d’en Bas ! Belzébuth considère l’entièreté des
Abysses comme son fief, et rien de tel n’aurait pu être organisé sans son
aval !
‒ Taisez-vous. Tous les deux. »
L’intervention de Raphaël les fit se tenir cois.
Le regard terrible, l’archange de la foudre avait les poings serrés et
l’expression désespérée d’un homme capable de tout.
Après quelques instants de silence, Saraqael se
permit de faire un pas en avant.
« Raphaël… Le deuil qui t’afflige touche
tout l’Eden. Ne prends pas de décision inconsidérée. Il faut prévenir Lucifer
avant tout.
‒ N’essaie pas de prétendre que tu ressens
la même chose que moi, Saraqael.
L’archange aux cheveux roux secoua la tête.
‒ Ce n’est pas ce que j’ai dit.
Simplement, la façon dont tu agiras nous engagera tous.
‒ Ce qui n’est pas une raison pour ne rien
faire. »
Le silence retomba, plus tendu que jamais.
Saraqael sentit une goutte de sueur froide dégouliner le long de sa colonne
vertébrale et remarqua que ses mains tremblaient. Il avait un horrible
pressentiment. Pourtant, que pouvait-il arriver de pire que ce qui s’était déjà
passé ? Il était incapable de le dire, mais cette impression lui étouffait
la gorge et lui retournait les viscères.
« Je vais Descendre voir les lieux en
personne.
‒ Raphaël…
‒ N’essaie pas de m’en
dissuader ! »
L’archange avait crié, et Saraqael recula d’un
pas. La colère et la tristesse profondes qui émanaient de son pair
l’atteignaient jusqu’aux os. Comment pourrait-il protester ? Alors que le
grand ange ouvrait un Portail et s’apprêtait à Traverser, Gabriel sur les
talons, il trouva un dernier souffle :
« Lucifer n’approuverait pas. Vous devez le
prévenir. »
Raphaël Traversa sans lui accorder un regard.
Méprisant, Gabriel le toisa froidement avant de lâcher :
« Tu n’es pas Lucifer et Lucifer n’est pas
ici avec nous. Il est en Bas, avec eux. »
Et il entra dans le Portail, qui se referma
derrière lui.
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