Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 18
« Aujourd’hui, il est difficile d’expliquer
aux jeunes anges pourquoi nous n’avions rien vu venir.
Pourtant, à l’époque, nous pensions tous que les
démons étaient nos alliés et allaient le rester.
C’est difficile d’admettre que Gabriel avait
raison depuis le début. »
- Le Jour des Martyrs, Rémiel -
Ce matin-là, les dossiers les plus urgents
avaient tous été classés, et les anges avaient semblé calmes. Mis de bonne
humeur par le beau temps et la sérénité apparente, Lucifer avait décidé de
suivre ses envies et était Descendu dans les Abysses pour voir Bélial. Cela
faisait plusieurs jours qu’il n’y était pas allé, occupé comme il l’était avec
l’Eden, et il était soulagé d’enfin avoir une poignée d’heures de loisirs.
Ils étaient partis à deux dans une de ces
expéditions qui avait tant marqué la jeunesse du Premier-né, parcourant les
Abysses sans but, entrecoupant leurs longues marches de chasses plus rapides où
ils prirent plaisir à tuer quelques-uns des monstres qui en peuplaient les
forêts. Le soir, épuisés, ils s’arrêtèrent auprès d’une rivière pour s’y
rafraîchir.
Le soleil avait déjà commencé à se coucher,
colorant le ciel, alors qu’à l’opposée sa demi-sœur la lune rayonnait, mince
croissant presque invisible. Inspirant à pleins poumons, Lucifer s’étira
au-dessus de l’eau teintée de rouge et de jaune, profitant de la sensation de
plénitude et de bien-être que lui apportait la fatigue physique.
« Je devrais faire ça plus souvent »
soupira-t-il en allant s’asseoir près de Bélial. « Oublier un peu tous les
problèmes des Trois Mondes et me souvenir que la liberté existe.
‒ Je t’avais dit de venir plus tôt »
approuva le démon en passant machinalement un bras autour de ses épaules,
l’attirant contre lui. « Mais tu ne m’écoutes jamais.
‒ J’avais malheureusement trop à faire en
Eden pour me le permettre. Aujourd’hui, par contre, le calme plat… enfin !
Si seulement ça pouvait arriver régulièrement… J’aurais droit à des
vacances ! » plaisanta l’archange aux cheveux noirs en s’installant
plus confortablement, sa joue contre l’épaule de son ami.
‒ En effet. Avec un peu de chance, tu y
auras de nouveau droit sous peu…
‒ Je n’y crois pas trop. Même si les anges
sont plus à l’aise avec vous en ce moment, je crains toujours une
rechute… »
Le silence retomba, le bien-être envolé à
l’évocation des problèmes du monde extérieur. Restaient seuls la fatigue et le
léger malaise qui rappelait à Lucifer que même si l’Eden avait été tranquille
toute la matinée, il aurait mieux fait d’y rester au lieu de se reposer.
Soupirant, l’archange se leva.
« Je vais rentrer, il est plus que temps.
Bélial le retint par la manche.
‒ Tu n’es plus resté dormir ici depuis des
mois…
‒ Je ne peux pas me le permettre, tu le
sais bien.
‒ Juste une fois ?
Lucifer secoua la tête.
‒ Non, même si ça me manque, à moi aussi,
tout comme les journées entières où j’aidais les démons, où je vivais parmi
vous… mais l’Eden est ma priorité, tu le sais.
L’homme aux cheveux blonds soupira, mais sembla
accepter l’argument.
‒ Très bien… Alors reviens juste quand tu
veux. Je ne vaux peut-être pas cette époque à moi seul, mais je suis toujours
prêt à t’accueillir et à te consacrer ma journée.
Lucifer sourit, et l’étreignit brièvement.
‒ Tu vaux plus que ça.
Il s’éloigna de quelques pas, le saluant de la
main.
‒ Allez, à plus tard ? »
Laissant la question en suspend, il ouvrit
Portail.
Et laissa entrer l’enfer.
***
Les cadavres jonchaient le sol dans une morbide
parodie de sommeil. Ils gisaient, en tas, comme des marionnettes dont on aurait
sectionné les fils en plein mouvement. Quelque part, c’était exactement cela,
et la comparaison n’en était que pire.
Debout parmi les restes de ces êtres chers,
qu’il connaissait personnellement ou non, Raphaël pleurait en silence. Aucune
des personnes présentes ne lui en aurait tenu gré. À vrai dire, parmi les anges
de son clan qui étaient présents pour constater la triste vérité, peu étaient
ceux qui gardaient les yeux secs.
Cependant, l’horreur et la tristesse n’étaient
pas les deux seuls sentiments présents. Pour la première fois depuis leur
création, les anges découvraient le désespoir, la colère, et avec eux, l’envie
de vengeance qui se faisait de plus en plus pressante.
Raphaël prit néanmoins le temps de regarder
chaque visage, de citer chaque nom des jeunes disparus – Haniel, Kashiel,
Saschiel… – puis, de faire le tour des lieux, de vérifier les traces, les armes
qui avaient été utilisées. L’attaque avait été d’une sauvagerie sans limites
mais les siens s’étaient bien défendus ; ci et là, il voyait de sombres
traces de sang auxquelles ne correspondaient aucun cadavre. Celles-là
racontaient le nombre de morts dans le camp des assaillants.
À ses yeux, elles étaient trop peu nombreuses.
« Quel est le verdict ? »
demanda-t-il à Gabriel, qui avait examiné les blessures des corps sans vie.
‒ Je dirais des lames plates et courtes,
non aiguisées, peut-être des épées ou des lances… mais tu sais que je n’ai
aucune expérience sur ce point. Je ne peux me baser que sur les descriptions
que vous m’avez données des armes que vous connaissez.
‒ D’après vous ? » fit Raphaël
en se tournant vers l’ange de son clan le plus gradé à être là.
‒ Ils ont emmené leurs morts mais la lutte
est récente. Je pense que nous les avons dérangés avant qu’ils n’aient terminé
de nettoyer les lieux, et nous avons retrouvé des bouts de tissu et de
métal. »
Il montra le petit monticule que lui et les
autres avaient érigé, et l’archange plissa les yeux. S’accroupissant, il saisit
un à un les fragments, les observant avec intensité.
Il faisait sombre quand il eut terminé alors
qu’Essiah n’avait pas terminé de se coucher à l’ouest. En quelques minutes, de
lourds nuages noirs s’étaient accumulés au-dessus de la forêt, dont les Mille
Voix s’étaient tues. Le silence, oppressant, laissait entendre les rafales de
vent qui poussaient plus vite l’orage vers eux, et quand Raphaël se redressa,
le tonnerre gronda.
Lui faisant écho, la voix de l’archange
tonna :
« Ce sont eux. »
***
Alors, les anges n’étaient pas des combattants.
Les seuls adversaires auxquels ils avaient dû faire face étaient les quelques
animaux qu’ils chassaient parfois pour le plaisir et les Ombres de
l’Entre-monde que les exorcistes repoussaient régulièrement hors des frontières
de l’Eden. Le clan Raphaël était doté d’un physique puissant et de magies
destructrices, mais aucun de ses membres n’avait appris à s’en servir pour
blesser.
Malgré cela, leur attaque surprise sur le
premier village démoniaque qu’ils trouvèrent fut un carnage. Les démons,
pourtant habitués à des conditions de vie plus rudes et au combat, furent pris
au dépourvu en voyant leurs alliés s’en prendre à eux – mais plus que tout, la
présence de deux archanges fit pencher la balance.
« Que Ksah vous détruise tous ! »
hurla Raphaël, fou de rage et de douleur, en faisant s’abattre la foudre sur
les démons. « Que chacun de vous souffre autant qu’ont souffert les
miens ! »
Jamais il n’avait utilisé son pouvoir sur
quelqu’un, jamais il n’aurait cru qu’il était capable de tuer d’un battement de
cils. Il n’y songea même pas en déchaînant les éléments sur le village, chacun
de ses éclairs foudroyant un démon sur place.
Fou ou juste téméraire, l’un d’entre eux tenta
de lui faire face, appelant le Sang qui était en lui pour l’attaquer. Raphaël
esquiva son attaque comme si celle-ci avait été portée à vitesse d’escargot, et
plongea sur son adversaire qui n’eut pas le temps de le voir venir. Avant même
que ce nouveau cadavre eut touché le sol, l’archange était déjà sur quelqu’un
d’autre.
Il les vengerait. Tous. Alors qu’il revoyait les
visages aimés figés pour l’éternité, l’image s’arrêta sur celui de Kashiel.
« Lilith, où étais-tu alors que les miens
mourraient ? » chuchota-t-il pour lui-même en foudroyant un autre
imprudent. « Faisais-tu partie de cette farce ? »
Brusquement, il sentit une douleur horrible lui
transpercer le dos. Avec un cri, il laissa la foudre remonter le long de l’arme
qui l’avait frappé pour griller vif son adversaire. Il arracha l’épée,
hoquetant, et essaya de cesser de trembler. Bon sang, ça faisait mal !
Il tendit la main et abattit encore quelques
démons qui semblaient vouloir l’empêcher de passer. Il ne pouvait plus avancer
vite dans cet état, et ceux-là semblaient prêts à se sacrifier un par un si
cela pouvait l’arrêter… Mais alors qu’il commençait à s’inquiéter, il sentit sa
plaie se refermer, et se souvint qu’il n’était pas seul.
À ses côtés, un autre archange était là.
« Qu’ai-je fais ? Seigneur Lyth,
qu’ai-je causé ? » murmurait Gabriel en regardant sang et foudre
s’affronter.
Voyant un ange tomber, il se précipita, et usa
de ses pouvoirs de guérison pour le soigner. Jusqu’à présent, il n’avait rien
fait de plus, bien qu’il en ait eu l’intention en arrivant. Mais voir ce
massacre se perpétuer devant lui l’avait gelé sur place. Était-ce là la pureté
qu’il devait défendre ? Ou s’était-il trompé en assurant à Raphaël que la
vengeance était la seule solution acceptable ? Les enfants de Sei étaient
des monstres, mais devaient-ils pour autant s’abaisser à leur niveau ?
Dès qu’il fut rétabli et sans même le remercier,
l’ange qu’il avait aidé se releva et couru sus aux démons ; Gabriel le
regarda partir sans oser l’arrêter. Au loin, il pouvait voir Raphaël qui tuait.
L’archange de la pureté ferma ses paupières le
plus fort qu’il put, pour ne plus voir, ne plus entendre, mais vint alors
l’image de ces anges innocents, morts, tués par l’ennemi. Il était déterminé en
partant du lieu où ils avaient trouvé les corps. Il s’était dit que les enfants
de Sei devaient payer, qu’ils n’étaient que des déchets, qu’ils n’étaient de toute
façon pas dignes d’être traités mieux que des monstres ou des animaux. Il
devait se souvenir de cela, et ne pas se laisser aller à douter. Lyth le
guiderait.
Il se releva, blême, et déploya son aura à son
tour. Froid, il vit un démon être pris dedans et se mettre à fondre sur place
en hurlant – tel était le pouvoir d’exorcisme que leur Seigneur lui avait
donné. En lui, la guérison hurlait, mais il se sentit enfin apaisé. Lyth était
d’accord avec son choix, Il l’appuyait en lui permettant de purifier cet
endroit via ses pouvoirs.
Avisant les autres démons qui fuyaient devant
lui, il avança.
***
« Lucifer ! »
Avant même que l’archange ait pu mettre un pied
dans le Portail, Saraqael en était sorti, et lui avait attrapé les épaules.
Tremblant et pâle comme un mort, il essaya d’articuler quelques mots sans
sembler savoir se reprendre. Inquiet, le Premier-né le secoua doucement.
« Que se passe-t-il, mon ami ?
‒ Une chose horrible est arrivée. »
réussit à articuler le jeune homme roux. « Seigneur Lyth, jamais je
n’aurais dû te laisser Descendre sans ession, mais tu ne risquais rien et tout
semblait aller bien…
‒ Saraqael, calme-toi. Que s’est-il
passé ?
‒ Des anges sont morts. » lâcha-t-il
enfin. « Raphaël prétend qu’ils ont été tués par des démons.
‒ Je vous demande pardon ? »
L’archange sursauta en entendant la voix
étrangère, et pâlit plus encore en avisant Bélial. Lucifer le retint alors
qu’il essayait de reculer.
« Saraqael, je t’en prie… Ce n’est pas
possible n’est-ce pas ? »
Le jeune homme détourna les yeux, et Lucifer
devint blême à son tour. Des anges ? Morts ? Et à cause de démons en
prime ? Se tournant vers Bélial, il chercha un soutien.
« Les démons ne s’en seraient jamais pris
aux anges. » affirma celui-ci. « Ou s’ils l’ont fait, ils encourent la
colère de Belzébuth.
‒ Malheureusement, ça ne s’arrête pas
là. » le coupa Saraqael. « Raphaël et Gabriel sont partis en criant
vengeance. Je ne suis pas parvenu à les raisonner.
‒ Et les autres archanges ?
‒ Au courant de rien encore. Je… j’ai
pensé que tu devais être mis au courant en priorité… »
Mais le visage de l’archange se décomposait en
réalisant la stupidité de sa pensée. S’il avait envoyé Rémiel et Uriel calmer
les deux autres, sans doute que rien ne se serait passé. Or là…
« Nous devons aller voir ce qu’il en est,
tout de suite. » déclara Bélial, secouant Lucifer qui restait figé par le
choc. « Tu dois arrêter tes anges avant qu’il ne soit trop tard, ou du
moins, essayer de limiter les dégâts.
Saraqael secoua la tête.
‒ Il est déjà trop tard.
‒ Alors dépêchons-nous de…
‒ Lucifer et moi allons y aller, mais
certainement pas vous ! » coupa l’archange du soleil.
Cela sembla réveiller son pair.
‒ Bélial veut juste nous aider…
‒ Le voir en ta compagnie éveillera plus
encore la colère de Raphaël, a raison. Qu’il parte plutôt prévenir Belzébuth
que la situation est hors de contrôle ! Il doit intervenir avec nous, et
calmer les démons alors que nous nous occupons des anges ! »
L’archidémon lui lança un drôle de regard, mais
finit par admettre qu’il avait raison. Brièvement mais fermement, il serra
Lucifer dans ses bras, et lui déposa un baiser sur le front avant de Traverser
vers Pandémonium.
Se tournant vers Saraqael, le Premier-né essaya
d’avoir l’air déterminé.
« Allons-y. »
***
Les maisons fumantes, détruites pour la plupart,
n’offriraient pas d’abri suffisant aux quelques survivants. Le temps s’était
fait plus clément, mais pas assez pour leur permettre de dormir à la belle
étoile. D’un autre côté, les démons avaient refusé hargneusement toute aide que
Lucifer avait tenté de leur proposer, et comment les en blâmer ? Les seuls
à avoir survécu étaient ceux qui avaient réussi à s’enfuir ou se cacher, et les
nombreux enfants auxquels les anges n’avaient pu se résoudre à faire du mal –
Lyth merci, cette horreur-là au moins lui avait été épargnée.
Il s’agissait de la seule. Que des membres du
clan de Raphaël aient été massacrés comme du vulgaire gibier aurait pourtant
suffi pour faire de cette douce journée un cauchemar. La réplique avait été
plus sanglante encore, et non seulement des démons innocents étaient morts mais
également certains anges attaquants, malgré les soins de Gabriel.
L’archange de la pureté était toujours présent
alors que Lucifer avait fait évacuer la plupart des anges de foudre. Il restait
là, debout au milieu du village, le regard dans le vide. Le Premier-né se
demanda mesquinement s’il était satisfait de la situation.
« Il est temps que tu rentres,
Gabriel. » lui lança-t-il. « Si Belzébuth arrive, je préfère qu’aucun
de vous ne soit encore là. »
L’interpellé tressaillit, puis hocha la tête,
sortant de sa torpeur. Sans regarder à droite ni à gauche, il Traversa le
Portail qui avait été ouvert pour lui. Lucifer regarda sans compassion sa
tunique jadis blanche, maintenant poisseuse de sang, disparaître dans
l’Entre-monde.
S’il pouvait y rester, cela vaudrait peut-être
mieux pour tous. Il était certain que l’impulsion d’attaquer n’était pas venue
de Raphaël.
Ce dernier avait été dans les premiers à
rentrer. Le Premier-né frissonna en se souvenant de son état à son
arrivée ; l’archange se comportait comme un fou furieux, et avait même
failli s’en prendre aux plus jeunes. Il comprenait un peu sa colère – les anges
de leurs clans étaient leurs fils et filles, ils les avaient élevés, protégés –
mais n’aurait pas accepté un tel débordement. Déjà ce combat avait été de trop…
Avec un soupir, il rejoignit Saraqael, qui
essayait en vain de parler aux survivants. Il posa une main sur son épaule, et
lui adressa un sourire crispé lorsqu’il se tourna vers lui.
« Aucune nouvelle de Belzébuth ou des
autres archidémons ?
‒ Pas que je sache. » répondit le
jeune homme roux. « Mais je n’ai pas envoyé d’essions en Bas, ignorant où
ils se trouvaient. J’ai juste fait prévenir Rémiel, Uriel et Raguel de ce qui
s’était passé tout en leur disant bien de rester en Eden.
Lucifer hocha la tête, sombre.
‒ Alors il est temps de rentrer. La crise
est trop grave pour que nous restions ici à attendre que Belzébuth
arrive. »
Les deux amis se regardèrent. Leurs visages
avaient des traits tirés, et ils étaient aussi pâle l’un que l’autre.
‒ L’âge d’argent est terminé. »
conclut Saraqael en ouvrant un dernier Portail. « En admettant que l’âge
d’or ait été l’époque de Lyth.
Lucifer eut un sourire cynique.
‒ Je pense que malgré ce que nous devons à
notre Seigneur, nous savons tous les deux que tel n’a pas vraiment été le
cas. »
Ils Traversèrent sur ces tristes paroles, le
souvenir de ce que Lyth lui avait dit au sujet des démons résonnant encore dans
la tête de Lucifer. « Ils sont le contraire des anges, comme Mal est Mon
opposé, et vous devrez apprendre à vous défendre contre eux. Surtout de vous y
mêlez pas, car ils ne suivent pas Mes lois, et essayeront de vous tenter et de
vous pervertir. Ils sont mauvais. Ne vous approchez pas d’eux. »
Comme chaque fois, il se demanda si Lyth s’était
contenté de prédire l’avenir, ou s’Il avait semé les graines qui, aujourd’hui,
avaient commencé à éclore.
***
Le couloir sombre n’était guère éclairé que par
une ou deux runes d’Elvion, à peine visibles étant donné la proximité de la
nouvelle lune. Presque au centre de la montagne, aucune fenêtre vers
l’extérieur ne pouvait être excavée, et à vrai dire, l’homme qui patientait en
silence préférait profiter de l’obscurité pour penser.
Il ne savait pas pourquoi au juste il s’était
arrêté. Pure mesquinerie ? Réelle trahison ? Folie subite ? A
moins que ce ne soit un vague plan qui commençait à se dessiner afin de
finalement obtenir ce qu’il voulait, puisque la subtilité ne fonctionnait pas.
Soudainement, il entendit un bruit de pas, et
s’empressa de se mettre lui-même à marcher de son pas le plus rapide. Alors
qu’il allait atteindre la porte placée tout au bout du couloir, celle qui
donnait sur la salle sombre où se trouvait Belzébuth, une poigne de fer lui
attrapa le coude et le tira en arrière.
« Où vas-tu comme ça, mon cher
Bélial ?
Il tressaillit.
‒ Porter un message urgent. Et toi donc,
Azazel ? Nous ne t’avons guère vue ici depuis que les archanges nous
rendent visite.
‒ Je n’aime pas imposer ma présence si
celle-ci n’est pas la bienvenue. » lâcha la jeune femme d’un ton acide,
avant de darder ses yeux rouges sur son pair. « Urgent, tu as dit ?
Alors pourquoi es-tu resté dans ce couloir jusqu’à ce que la lune soit à son
zénith ? »
Bélial pâlit. Il avait été persuadé d’être seul.
S’il allait délivrer son message maintenant et qu’Azazel disait à Belzébuth
qu’il avait hésité avant d’entrer – pire, qu’il avait sciemment attendu – ce
serait considéré comme une trahison. Et même si l’archidémon des Ténèbres
tenait à lui comme à un frère, il ne ferait pas montre de pitié. Pas pour une
situation aussi grave.
« Je n’ai pas attendu. Je réfléchissais
juste. » essaya-t-il d’argumenter.
Après tout, ce serait sa parole contre celle
d’Azazel.
‒ Tu parles. » fit-elle en riant.
« Tu es là depuis bien plus longtemps que ça, d’abord à l’entrée de la
ville puis ici, et je suis certaine que tes amis à plumes seront ravis de
confirmer si j’allais leur demander. Qu’en penserait le beau brun auquel tu
fais les yeux doux depuis bien un an, en apprenant ça ? A ton avis ?
Croira-t-il que tes pensées aient pu être si intenses que tu n’aies pas vu le
temps passer, malgré la situation ?
À ces mots, Bélial se dégagea, furieux.
‒ Tu es au courant aussi, semble-t-il,
pourtant tu n’as rien été dire !
‒ Je suis au courant parce qu’Astaroth est
déjà passé. C’était un de ses villages qui a été attaqué, figure-toi. L’un de
ses membres a réussi à fuir jusqu’aux Tréfonds, là où se trouvent ses meilleurs
chasseurs sur la trace des vampires, et ils sont revenus ici à deux.
Elle se lécha les lèvres, apparemment plus que
ravie de la situation.
‒ Ce qui aurait dû être a enfin été
rétabli, et je n’ai même pas eu à intervenir. Sei, où qu’Il soit, doit en être
heureux.
‒ Ne raconte pas n’importe
quoi ! » explosa le jeune homme. « Les anges et les démons ne
doivent pas forcément être ennemis, Belzébuth lui-même…
‒ Peu importe. Que me donneras-tu en
échange de mon silence ? Du statut d’idiot à celui de traître il n’y a
qu’un pas… D’autant plus que ton comportement laisse à penser que tu es
l’instigateur de toute cette histoire. Alors ?
‒ Je n’ai rien fait du tout !
Cette fois, il était blême, et elle sourit plus
largement encore.
‒ Ça, je n’en sais rien. Peut-être me
ressembles-tu plus qu’on ne le pense ? »
Il n’y avait pas d’issue. Ou du moins, pas
d’autre que celle qu’elle proposait. Livide, il hocha la tête.
« Très bien. Je te dois un service.
Azazel se fit sérieuse.
‒ Donne-moi ta parole de me repayer ça,
n’importe quand, quoi que ce soit.
‒ Tu l’as. Maintenant, laisse-moi
passer ! »
Avec un rictus, elle lui attrapa la main et la
serra. Sa force, bien plus grande que ne le laissait présager son corps frêle
de jeune fille, écrasa la main du démon qui retint une grimace. Quand enfin
elle le lâcha, elle se pencha vers lui pour lui murmurer un dernier
avertissement :
« Si tu décides d’oublier ton honneur,
n’oublie pas de quoi je suis capable, petit frère. Ce serait dommage que ce bel
ange voie son visage changé en pierre. »
Et elle s’éloigna sous le regard glacial du
démon blond.
N'oubliez pas de laisser un petit mot à l'auteur !