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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 19

 

« Sei, l’Elément Mal, M’a imité jusqu’au moindre détail : Il a créé des archidémons, au nombre de sept comme les archanges.

Ils sont puissants comme vous, et liés aux Abysses comme vous à l’Eden.

Mais ils ne sont pas comme vous, car vous êtes faits à Mon image et eux à la Sienne.

Fais attention à eux, ils ne pensent pas de la même façon. »

 

- L’âge d’or : citations de Lyth, Lucifer -

 

Lorsqu’ils arrivèrent en Eden, les anges furent accueillis par Rémiel, Raguel et Uriel, qui les attendaient avec une inquiétude croissante. Les corps des quelques-uns qui avaient été tués par les démons dans la bataille malgré la présence d’un guérisseur avaient été ramenés et alignés devant les murs d’Alun Hevel en un morbide cortège. Auprès d’eux gisaient les trop curieux membres du clan Raphaël dont la mort avait déchaîné ce tourbillon de violence.

Une foule s’était rassemblée en haut des murs, sans oser approcher plus, et les murmures horrifiés bourdonnaient avec un arrière goût de panique que même la présence des archanges à présent réunis ne parvenait pas à atténuer.

Le premier geste de Lucifer fut de faire venir Michael et de lui demander de s’occuper personnellement des morts.

« Il faut les amener à la cathédrale. Il faut aussi les identifier avec certitude et prévenir leurs familles… mais pas avant demain. Veille sur les corps. Fais savoir qu’une messe sera dite, et qu’il est formellement interdit aux anges de Descendre hors des limites de l’Eden. Aucune tolérance n’est d’actualité. Toute personne qui sera surprise sera punie pour trahison. »

Si le prince fut surpris de ces instructions, il ne le laissa pas paraître. Il se contenta de dépêcher ses hommes pour que des draps propres soient amenés et des bacs d’eau préparés, afin de couvrir les cadavres et, plus tard, de les laver.

Une haie d’anges de lumière fraya un passage au triste cortège jusqu’au centre de la ville où se dressait la cathédrale de Lyth. Lucifer les regarda s’éloigner, satisfait d’avoir obtenu un délai pour ce problème-là au moins, puis se tourna vers les personnes restantes.

À l’exception des quatre archanges qui n’avaient pas participé au combat et de lui-même, tous étaient couverts de sang et de poussière. Des armes, jusqu’alors utilisées seulement pour la chasse, étaient encore en dehors de leur fourreau. Sans doute avaient-ils tous été trop choqués par la fin abrupte du combat pour avoir songé à les ranger.

« Déposez vos armes. »

Ils obéirent comme un seul homme, sans ciller, certain même avec soulagement.

« Rémiel ?

La jeune femme tressaillit, avant de faire un pas en avant.

‒ Oui ?

‒ Demande à tes gens d’emmener ça » ordonna le Premier-né avec un mépris évident pour les objets dont il parlait « et fais-les fondre. Je veux que ce métal soit ensuite jeté au plus profond de la mer, et que les cendres soient éparpillées au vent. Qu’il ne serve plus à rien forger. »

Elle hocha la tête et transmit les ordres à un des messagers qui se tenait sur les murs. Peu surpris qu’on lui demande ses services mais réticent à quitter les lieux, il dut recevoir une secousse de son voisin pour enfin décoller.

« Raguel. » enchaîna Lucifer. « Fais emmener ceux-là au lac le plus proche. Qu’ils se lavent, et que leurs vêtements soient brûlés. Fais-les ensuite mettre aux arrêts jusqu’à ce que le conseil archangélique décide quoi faire.

‒ Ce sont des membres de mon clan, et ils ont obéi à mes ordres. » intervint Raphaël, qui reprenait conscience.

‒ Ne me fais pas te mettre aux arrêts aussi. » fut la réponse glaciale de l’archange. « Tu as agi sans discernement. Le choc seul ne peut expliquer ta réaction.

Il regarda froidement Gabriel.

‒ C’est la même chose pour toi, archange de la pureté. »

Celui-ci eut la décence de détourner les yeux. Cependant, après quelques instants de silence, il prit la parole à son tour :

« Je ne pense pas qu’il soit une bonne idée pour le conseil de se réunir tout de suite. Nous devons d’abord méditer sur ce qui s’est passé.

‒ Il n’y a rien sur quoi…

‒ Lucifer. »

La voix tranquille d’Uriel sembla apaiser le Premier-né, qui se détendit un peu quand elle posa une main douce sur son épaule.

« Gabriel a raison. Ce qui s’est passé est trop horrible pour… » elle retint un hoquet « Pour que nous en parlions maintenant. Dormons. Rassurons les anges. Nous discuterons de ça demain à la première heure, mais là… Nous avons un deuil à faire.

Lucifer hésita brièvement, mais finit par céder.

‒ Très bien. Raguel, contente-toi de faire escorter ces gens jusqu’à chez eux. Nous nous retrouverons dans la salle du conseil à l’aube, et je donnerai moi-même la messe à midi pour… rendre hommage aux morts. »

La jeune femme lui serra le bras pour le remercier. Il lui adressa un sourire crispé en retour, puis prit sur lui et l’enlaça. Elle devait souffrir plus que tout autre, son empathie lui criant que ces corps n’étaient plus que des coquilles vides de toute âme, que les anges avaient peur et avaient mal, que lui-même ne s’était jamais senti aussi démuni.

Lyth, pourquoi n’es-tu plus parmi nous aujourd’hui ?

Il se souvenait encore de la première fois qu’un ange était mort. Celui-ci avait le cheveu blanc et des rides sur tout le corps, mais ils en avaient néanmoins été terriblement choqués. Ce n’était qu’alors qu’ils avaient compris que la seule différence fondamentale entre eux et les autres anges était là : eux seuls vivraient toujours, liés qu’ils étaient à l’Eden et portés par leur magie. Les autres dépériraient puis disparaîtraient.

La seule exception allait aux princes, qui avaient la bénédiction de Lyth. Le cœur de Lucifer se serra alors qu’il imaginait le corps inerte de Michael allongé parmi les autres.

« Il n’y a plus rien à voir. Dispersez-vous. » lança-t-il aux anges qui étaient de plus en plus nombreux sur les murs.

Il savait que son appel était vain. Saraqael, cependant, lui fit un signe de la tête : il allait s’en occuper. Un peu soulagé – autant qu’il pouvait l’être étant donné les circonstances – il se laissa entraîner par Uriel à l’intérieur de la ville, jusque dans ses appartements. Arrivé là, il enlaça à nouveau la jeune femme, et tous deux restèrent ainsi pendant de longues minutes, en silence, à prier.

 

***

 

Gabriel poussa la porte de chez lui, dans un état second, sans trop savoir comment il avait réussi à rentrer. Sans doute l’avait-on raccompagné jusqu’à sa rue, mais il n’en était pas certain ; toute cette journée ressemblait à un brouillard dont chaque scène se fondait l’une dans l’autre. Elle semblait avoir duré toujours, ou n’avoir été qu’un rêve. Malheureusement, il ne savait que trop bien que les évènements étaient bien réels.

Avant qu’il eut peut le prévenir, il vit Ariel débouler dans l’entrée comme à chacun de ses retours, ses boucles blondes auréolant sa petite tête. Cette fois cependant, au lieu de sauter dans ses bras, il se figea en le voyant.

« Grand frère… » murmura-t-il sans plus oser avancer d’un pas. « Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Gabriel lui adressa un sourire forcé.

‒ Je vais bien.

‒ Mais tes vêtements… Ils sont couverts de sang ! »

La voix d’Ariel avait monté d’une octave. Comment lui en vouloir ? Un si petit garçon ne pouvait être qu’effrayé par l’aspect qu’il devait présenter.

« Il s’est passé quelque chose de grave aujourd’hui. Mais je vais bien. J’irai me doucher et il n’y paraîtra plus rien. »

Physiquement, du moins, se garda-t-il de préciser. Ses vêtements blancs maculés de sang étaient irrécupérable, il allait falloir les brûler. Ce n’était pas plus mal.

Ariel se remit à avancer vers lui, à petits pas timides. En voyant son adorable frimousse et ses yeux limpides, Gabriel sentit les larmes lui monter aux yeux. Quelque part, il sentait qu’il avait perdu cette innocence première qu’Ariel gardait en lui. Il ne serait plus jamais le même qu’avant ce jour – il y aurait un avant, et un après.

Il se sentait sale. Pourtant, il était persuadé d’avoir agi pour la justice, pour le bien. Pour Lyth.

« Tu n’as pas l’air d’aller bien. » déclara Ariel de ce ton trop mature pour son âge, qu’il avait parfois. « Tu devrais enlever ces vêtements et aller te reposer.

‒ Oui, tu as raison. » admit-il.

Il laissa la petite quenotte de son frère se refermer autour de sa main – cette main qui avait tué – et l’entraîner dans la pièce à côté. Ariel se mit à le détailler d’un air critique, et Gabriel sourit en sentant son aura à peine formée sonder son corps. L’enfant ne connaissait que les bases de la guérison, il était trop jeune pour en savoir plus. Il était mignon à essayer ainsi de vérifier qu’il n’avait pas menti…

« Déshabille-toi. » ordonna la voix cristalline.

Sans réfléchir, il obéit, défaisant ses boutons un par un. Il ne devrait pas se laisser aller ainsi devant un enfant… D’un autre côté, sa présence lui faisait tant de bien. Un peu d’innocence, un peu de pureté dans ce monde souillé. De plus, Ariel n’était pas n’importe quel enfant ; il était un prince, et il existait depuis presque aussi longtemps que lui.

Il était aussi son petit frère bien-aimé. Jamais l’un d’eux ne ferait de mal à l’autre.

Sa tunique visqueuse tomba au sol, puis son dessus, ses gants, son col. Ariel s’agenouilla pour défaire lui-même ses chaussures puis ses chausses. Ensuite, l’enfant alla chercher un peignoir, le laissant seul le temps qu’il enlève son pantalon et ses dessous.

Lorsqu’il revint, il l’emmitoufla gentiment dans le vêtement propre, et le guida jusqu’à leur salle de douche.

« Lave-toi. » déclara-t-il. « Je vais aller chercher quelqu’un pour que ça soit brûlé, et pour qu’un dîner nous soit préparé. Nous le mangerons ensemble. »

La seule idée de nourriture retourna l’estomac de l’archange, mais il hocha néanmoins la tête. Comment refuser cela à son cher petit frère ? Les yeux de celui-ci ne le quittaient pas, attentifs et inquiets, et il ne voulait pas qu’il ait peur. Il devait le rassurer.

« Je vais bien, Ariel, tu sais ? Ne t’en fais pas.

‒ Je ne m’en fais pas. » approuva l’angelot en lui adressant un sourire. « Lave juste tout ça. Ça ira mieux après. »

En effet, l’eau eut un effet purifiant. Bien sûr, elle ne pouvait pas tout effacer, mais au moins elle le calma un peu. Lorsqu’il eut fini – et il avait pris bien plus de temps que d’habitude – il trouva des vêtements propres qui l’attendaient, comme il avait l’habitude d’en préparer pour Ariel. Peignoir et crasses avaient disparu.

Son petit frère était recroquevillé dans le divan, et de loin, Gabriel entendit ses sanglots étouffés.

« Ariel ? » s’écria-il en se précipitant. « Ariel ! Ariel, je vais bien, tout va bien, ne t’en fais pas… »

Le petit bonhomme leva vers lui un visage tout mouillé, et il enlaça son petit corps pour le consoler en lui murmurant des mots rassurants. Quel imbécile ! Se montrer ainsi devant lui ! Mais qu’est-ce qui lui avait traversé l’esprit ?

Embrassant les boucles blondes, il essuya les larmes de son petit frère.

« Fais-moi un sourire, tu veux ?

Ariel s’efforça de courber ses lèvres, et déjà, Gabriel se sentit mieux.

‒ C’est bien. Ne t’en fais pas, nous serons toujours ensemble, et je vais mieux.

‒ C’est vrai ?

‒ Promis. »

L’enfant se serra tout contre lui. Gabriel ferma les yeux. Il ne devrait jamais oublier cet instant, ni l’innocence de cet enfant qui lui était si cher. C’était pour lui, pour tous ceux comme lui, qu’il avait combattu. Pour protéger les anges trop purs, pour protéger l’Eden, pour défendre les lois de Lyth.

Tout en câlinant Ariel, il se jura une fois de plus qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour construire un monde parfait pour lui et ses semblables.

 

***

 

Comme les autres, Raphaël était rentré chez lui, dans un état proche du somnambulisme. Il avait espéré pouvoir se laisser tomber dans son lit ou dans son fauteuil, avec à ses côtés une flasque de cette fameuse abyssite dont les démons disaient qu’elle pouvait faire oublier jusqu’à son nom. Effacer la journée qui venait de se terminer n’était pas possible. Pourtant, il aurait donné cher pour cela.

Il sut qu’il ne pourrait pas se laisser aller dès qu’il eut passé la porte.

« Que fais-tu là ? » fut la question fatiguée qu’il laissa échapper.

Elle était aussi un peu absurde, et la jeune femme blonde qui était plantée fermement dans son salon ne se priva pas pour le lui faire remarquer.

« Que crois-tu que je sois venue faire ? » lâcha-t-elle d’un ton froid qui lui sembla geler jusqu’à son âme.

‒ Je ne sais pas. »

La réponse était aussi absente que la question, et Lilith le toisa de bas en haut. Elle renifla, méprisante.

« Voici donc le héros de l’Eden qui rentre chez lui après avoir accompli son office. Il n’est pas bien glorieux.

‒ Comment pourrait-on parler de gloire alors que tant de gens sont morts aujourd’hui ?

‒ Tués par toi ! » cracha-t-elle comme elle l’eut fait de venin.

Il rit, d’un rire vide, et posa sur elle ses yeux bleus. Habituellement pétillants et pleins de vie, ils étaient aussi mornes que son rire, et Lilith frissonna.

« Je ne suis pas le seul à avoir commis des crimes en ce jour. » dit Raphaël. « Ce qui n’excuse pas autant ce que j’ai fait, je te l’accorde.

‒ Tu me l’accordes, scélérat ? »

Elle était furieuse, et l’archange ne pouvait pas l’en blâmer. Néanmoins, il se permit de froncer les sourcils, agacé – la première de ses émotions à dépasser l’indifférence depuis son arrivée chez lui.

« Les miens sont tombés, Lilith. Que tu m’en veuilles d’avoir riposté, je l’entends, mais ne te permets pas de me traiter de tous les noms alors que ceux de mon clan sont morts. Des innocents qui n’avaient rien fait de mal !

‒ Parce que tu considères que s’en prendre à des démons n’est pas faire le mal, maintenant ? J’aurais dû m’y attendre ! Les anges sont tous pareils au final, il était ridicule de notre part d’en attendre quoi que ce soit de positif, quel que soit le titre que Lyth S’amuse à Se donner !

‒ Je t’interdis de dire ça. » lâcha Raphaël, mais son ton était plus las que colérique. « Notre Seigneur n’a rien à voir avec ce qui s’est déroulé aujourd’hui.

‒ Penses-tu ! »

La protestation se perdit, glissant sur l’archange comme s’il était sourd. La jeune femme darda alors sur lui ses yeux bleus, le regardant avec une intensité qu’il n’avait jamais vue dans son beau visage.

« J’ignore quelle folie t’a pris, Raphaël, mais je te promets une chose : je vengerai les miens. Et sois heureux de t’en être pris au clan d’Astaroth et pas à mes démons, sans quoi ma colère aurait été pire encore. Pour chaque enfant de Sei tombé aujourd’hui, cent anges payeront, et cent encore pour chacun que tu tueras dans l’avenir. »

Sur ces mots, qui transpercèrent le cœur de l’archange bien plus que tout ce qui avait pu l’abattre plus tôt dans la journée, elle Traversa, avant même qu’il put l’arrêter.

« Lilith ! » s’écria-t-il en ouvrant un Portail pour partir à sa suite. « Lilith ! »

Mais, dans la semi-matérialité de l’Entre-monde, il ne parvint pas à retrouver sa trace.

 

***

 

Elle était déjà loin, Lilith la belle, plus furieuse que jamais. Les pouvoirs de son esprit lui permettaient d’aller bien plus vite qu’une vulgaire paire d’ailes, ou même trois paires comme en possédaient les archanges. En quelques instants à peine, elle dépassait la limite de l’Eden, puis rejoignait les Abysses, et enfin le cercle où se trouvait Pandémonium, sa destination.

Elle Traversa à nouveau pour se retrouver au-dessus de la ville, qui était plus silencieuse qu’elle ne l’avait jamais été. Les lumières en avaient été éteintes, aucun feu ne brûlait sur aucune place ; les fenêtres habituellement grandes ouvertes sur l’extérieur avaient toutes été fermées par de lourds volets de bois. Ceux qui n’en possédaient pas avaient cloué des pièces de tissu pour isoler leurs maisons de l’extérieur.

La ville était en deuil.

Le silence, cependant, n’était pas la façon de faire des démons, et Lilith ne doutait pas qu’ils soient tous en train de chuchoter dans leurs quartiers, prêts à préparer le lendemain et leur vengeance. Les anges allaient payer.

Sans bruit, elle glissa dans les airs jusqu’au palais, et encore jusqu’à la montagne qui le surplombait. Là, elle se posa à l’une des entrées, et s’identifia comme archidémone au sceau gardien qui accepta de la laisser passer. Alors, elle se mit à la recherche de son pair.

Belzébuth se trouvait sans doute dans la salle du trône, à préparer la riposte – que celle-ci doit diplomatique ou belliqueuse. Bélial était sans doute à ses côtés, ainsi qu’Asmodée, et Azazel qui se réjouissait sans doute de la situation. Elle ignorait où se trouvait Léviathan et s’en fichait ; ce n’était aucun d’eux qu’elle voulait rejoindre.

Fatiguée d’aller ici et là, elle étendit ses sens à tout le palais, afin de repérer l’aura du dernier d’entre eux. Celui-ci savait bien la camoufler en temps normal, mais avec la colère qu’il ressentait sûrement, il ne devait pas avoir pu la cacher entièrement. En effet, après quelques instants, elle le repéra, et se téléporta à ses côtés sans plus attendre.

« Astaroth… »

Le démon marchait de long en large dans la salle souterraine qui lui servait de chambre quand il dormait au palais. Il ne daigna pas s’arrêter pour lui adresser le moindre regard ; il était en rage, comme elle l’avait présumé. Qui ne le serait pas à sa place ? Une partie de son clan avait été décimée, et jusque là, Belzébuth lui avait interdit de réagir.

Sans doute était-il d’autant plus furieux et frustré qu’il ne s’était pas attendu à des pertes en plein cœur des Abysses. Oui, certains des siens risquaient leurs vies, mais c’était à leurs frontières, près des cercles de glace, là où ils retenaient les vampires ; pas aux bordures de l’Eden qui avaient été jusque là parfaitement sûres.

« Astaroth. » dit-elle encore en avançant vers lui.

‒ Quoi ? » rugit-il presque, toujours sans lever les yeux. « Rien de mieux à faire qu’être là ?

‒ Qu’aurais-je de mieux à faire que me venger ? »

Cette fois, il s’arrêta pour lever vers elle un regard interrogateur. Lilith frissonna. Astaroth avait toujours été un fauve en sommeil, et là, son côté sauvage plus que jamais éveillé. Tous les muscles tendus, son regard doré à l’affût, la gorge grondante… A la fois terrible et terrifiant.

« Que veux-tu dire ? » insista-t-il encore de sa voix rauque et basse, qui lui donna un autre frisson. « Tu parles de vengeance, je t’écoute.

‒ Tu rêves de massacres et de tueries, je me trompe ?

‒ Non. »

Le mot était clair, net et définitif. Elle ne donna pas cher de la vie des anges qui, les premiers, allaient croiser la route de l’archidémon du sang.

« Le donnant-donnant ne m’a jamais paru correct. Quand quelqu’un veut une revanche efficace, il doit faire en sorte que son ennemi s’en tire avec bien plus de dommages que celui-ci a pu lui faire en premier lieu. » Elle eut un sourire de serpent. « Même si mon clan n’a pas été touché, je souffre avec toi, car ce sont des démons qui sont morts. Aussi, je te propose une alliance.

‒ Je n’ai besoin d’aucune aide pour chasser les anges.

Elle rit.

‒ Qui te parle de les chasser ? Je te dis qu’il y a pire, pour eux. »

Curieux, mais pas convaincu, il lui fit signe de continuer. Lilith se rapprocha de lui, lascive, et se colla à son dos musclé. Elle lui arrivait à peine à l’épaule – elle était très petite pour une démone et lui bien plus grand que la moyenne. Quelque part, elle ne se sentait jamais autant protégée que lorsqu’elle se tenait à ses côtés.

« Je connais les anges, et je sais comment les punir mieux que par la mort. »

Elle se serra plus près, et il finit par se tourner pour l’enlacer. Elle sourit.

« En les tentant.

‒ C'est-à-dire ?

‒ Ils servent leurs lois plus qu’ils ne servent leurs vies. Ceux qui, parmi eux, ont refusé de Descendre, l’ont fait par crainte d’être contaminés par le vice. Leur pureté est ce qui les définit ; brisons-la. »

Un grondement sourd se fit entendre, approbateur, qui venait de la gorge d’Astaroth. Il déposa ses lèvres sur les siennes en un geste de remerciement, et tressaillit légèrement lorsqu’elle approfondit le baiser.

« De plus » reprit-elle « j’ajouterais que nous ne pouvons pas faire cela seuls.

‒ Comment ça ? »

Le grand archidémon ne supportait pas de dépendre de qui que ce soit. Lilith fut amusée de sa réaction et ne s’en cacha pas.

« Il y a des centaines d’anges. Nous ne pourrons pas tout faire à nous deux. Cependant…

Elle l’embrassa encore, puis sourit.

‒ Mes pouvoirs de fascination et tes pouvoirs sur la chair formeraient un ensemble parfait pour tenter à la fois leurs corps et leurs esprits. Ayons des enfants ; j’en voulais de toute façon. Apprenons-leurs à faire faillir les anges, à les dresser, et enfin, à les briser. »

Astaroth la contempla, songeur. Il n’était pas ce genre de personne qui ourdit des plans, et elle le savait. Il était plutôt de ceux qui font face au danger, l’empoignent à mains nues et le domptent. Il n’aimait pas être retors, ni profiter des gens ; il pouvait être accusé de beaucoup de maux mais pas celui d’être manipulateur.

Sur ce point, ils se complétaient parfaitement.

« Très bien. » finit-il par accepter. « Nous ferons comme tu dis. »

Lilith sourit. Elle savait que son pair lui avait fait une faveur, étant donné que son caractère ne collait pas à ce qu’elle lui avait proposé ; sans doute avait-il deviné qu’elle voulait se venger elle-même sans comprendre de qui.

À moins, bien sûr, qu’il ne soit au courant de la relation particulière qu’elle avait tressée avec l’archange même qui s’en était pris aux leurs. Cela ne l’aurait pas surprise, venant d’Astaroth. Il était plus observateur qu’on ne pouvait le croire.

Cependant, elle savait aussi que, faveur ou non, il tiendrait parole. Les anges avaient perdu toute pitié qu’il eut pu leur accorder. Ces imbéciles s’étaient fait un ennemi qui les poursuivrait jusqu’au dernier, alors qu’il eut pu être leur plus grand allié.

Les grandes mains d’Astaroth la saisirent alors, interrompant là ses pensées. Sa bouche habile sa plaqua à la sienne en un baiser vorace, du genre qu’elle n’acceptait que de lui. Elle se considérait comme une femme forte, qui ne dépendait de personne ; mais elle ne se sentait jamais aussi femme qu’entre ses mains.

Elle gémit doucement alors qu’il commençait à détacher les nœuds de ses vêtements. Ses propres mains se mirent en mouvement pour tirer sur le tissu qui cachait les muscles du démon, ses lèvres se pressant contre sa peau mate et musquée.

Il la fit basculer dans le tas moelleux de coussins et de couvertures qui lui servaient de lit, dans un coin de la pièce. Alors qu’ils roulaient sur les draps qui se réchauffaient, elle se rappela un détail de sa discussion avec Raphaël. Celui-ci avait parlé d’une riposte. Étrange, étant donné qu’elle savait de source sûre que les démons n’avaient eu aucun geste agressif envers les anges, et certainement pas un qui eut motivé une contre attaque d’une pareille envergure.

Elle fronça les sourcils, puis frémit. Astaroth avait terminé de la déshabiller, et son corps couvrait à présent le sien tout entier, sa peau rugueuse frôlant la sienne. Les lèvres du démon se posèrent sur un de ses seins, et la pensée s’évapora dans l’ambiance à présent torride de la nuit.

 

 

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