Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 20
« Emaë,
l’Air. Androgyne, souvent doté d'ailes angéliques, aux longs cheveux blancs
dispersés autour de lui et à l'air doux. Beaucoup de chants lui sont consacrés
il est souvent considéré comme l'Élément de la
musique et représenté
avec un
instrument dans les mains. »
- Mythes et
vérités, Kamu -
Le ciel de l’Univers ressemblait à celui de
l’Eden, décida Lucifer. Il était tout aussi bleu, et Essiah y brillait aussi
fort. Bien sûr, il faudrait dans ce cas faire abstraction d’Elvion et son mince
croissant qui se levaient timidement. Ce n’était pas un grand souci.
Alors qu’il commençait à s’impatienter, il
perçut enfin l’arrivée de celui qu’il attendait. Reprenant son sérieux, il
essaya de faire face, avec toute la détermination possible.
Celle-ci fondit comme neige au soleil lorsqu’il
se retrouva devant Bélial. Le démon blond l’enlaça, comme chaque fois, comme si
rien n’avait changé. Puis, il sourit, de son sourire espiègle, charmant, qui
faisait tant craquer ces dames, et Lucifer crut un instant qu’il avait fait un
cauchemar, que rien de cela n’avait été réel.
Malheureusement, l’hypothèse du rêve disparut
avec le sourire, qui fut remplacé par une mine sombre.
« Bonjour, mon ange. » le salua-t-il
malgré tout. « Comment ça se passe, en Haut ?
‒ Aussi bien que possible, c'est-à-dire
mal. » lui répondit Lucifer avec un soupir. « Et en Bas ? Nous
espérons pouvoir redresser la situation avant qu’elle ne s’envenime…
‒ Pour ça, il aurait fallu retenir la main
de tes archanges avant qu’ils ne frappent, je le crains.
‒ Tu sais ce qui s’est passé. Tu étais
avec moi quand Saraqael m’a prévenu.
‒ Oui, mais les faits sont là : des
démons ont été tués par des anges.
‒ Des anges sont morts, eux aussi !
Qu’en ont dit tes pairs ?
‒ Qu’ils ne sont pas responsables.
Lucifer pâlit, effaré.
‒ Ca ne peut pas s’arrêter là ! Il
doit forcément y avoir quelque chose à faire !
‒ Je voudrais pouvoir te dire que
oui… » soupira le démon. « Seulement…
‒ Et Belzébuth ? Ne peut-il pas me
voir ? Nous devons nous parler en personne…
Bélial secoua la tête.
‒ Il refuse. »
Désespéré, Lucifer baissa les yeux vers le sol.
En Eden, la situation était terrible. Après que les anges aient vu les leurs
allongés, sans vie, dans la cathédrale, ils avaient voulu courir sus aux
démons. Lui et les autres archanges avaient eu le plus grand mal à les contenir
en Haut.
Quelque part, il comprenait que ce soit
difficile pour les démons aussi, mais s’ils continuaient sur cette route…
Il frissonna. Il préférait ne pas y songer.
« Je dois Remonter. Il y a tant de choses à
régler…
‒ Déjà ? » s’affligea le démon.
« Mais nous venons seulement de nous retrouver…
‒ Je crains que mon temps libre vienne de
se réduire à zéro. La crise est plus importante.
‒ L’Eden est toujours le plus important
pour toi.
Lucifer acquiesça sans tenir compte de la
rancœur qu’il crut déceler dans le ton de son ami.
‒ Tout comme les Abysses pour toi.
Il lui attrapa la main, et la serra, fort.
‒ Crois-moi si je te dis que je
préfèrerais rester ici avec toi, et que rien de tout cela ne soit arrivé. Mais
la situation est telle qu’elle est, et j’ai des responsabilités.
Le démon acquiesça, puis sourit.
‒ Si tu as besoin de quelqu’un à qui
parler, je suis là.
‒ Je sais.
Lucifer lui serra la main plus fort, amical,
avant de la relâcher et d’ouvrir un Portail.
‒ A bientôt j’espère. » le salua-t-il
avant de Traverser.
Il s’avança dans l’Entre-monde, soucieux, et
n’eut guère le temps de se reposer une fois arrivé en Eden. Saraqael
l’attendait dans son bureau, plus pâle et cerné encore que d’habitude.
« Alors ? » demanda-t-il,
impatient.
‒ Alors rien. Bélial m’a dit que les
démons réfutaient toute responsabilité dans les évènements qui ont eu lieu et
qu’ils nous tenaient donc coupables d’une agression non justifiée. De plus,
Belzébuth refuse de me voir.
‒ C’est avec lui que tu dois traiter,
Lucifer. Lui et personne d’autre. Il
est celui qui est à la tête des Abysses, pas Bélial !
‒ Je sais ! » s’écria l’archange
de la lumière, exaspéré. « Je le sais mieux que quiconque,
figure-toi ! Mais je ne fais pas encore de miracles !
‒ Il faudrait, pourtant ; ce n’est
pas Lyth qui S’en chargera pour nous. »
Ce trait d’humour noir ne fit sourire aucun
d’eux deux. Lucifer se contenta d’aller dans la petite cuisine qui attenait à
son bureau pour y faire chauffer de l’eau. Après la nuit de repos inexistant
qui venait de passer et la journée infernale qui était en cours, il avait
besoin d’un stimulant.
« Du thé ?
‒ Pas maintenant, merci. » déclina
Saraqael. « Par contre, j’aurais besoin de ton autorisation.
‒ Pour quoi faire ?
‒ Pour Descendre à Pandémonium, sous
illusion s’il le faut, et parler directement à Belzébuth.
Choqué, Lucifer se redressa de toute sa hauteur.
‒ Tu ne peux pas faire ça !
‒ Oh si je peux. Et je ne fais pas partie
de ceux qui se sont stupidement mis à tuer des leurs.
‒ Ce serait un risque bien trop gros et tu
le sais ! En plus, Bélial est tout aussi puissant que toi, il pourrait
voir à travers une illusion.
‒ Sauf qu’en ce moment, il n’est pas à
Pandémonium. Il vient seulement de quitter l’endroit de votre rendez-vous et il
erre à travers le paysage, apparemment fort en colère.
Lucifer le fixa, plus choqué encore.
‒ Tu l’espionnes ?
Saraqael renifla.
‒ Je vais me gêner. La dernière fois que
je vous ai lâchés, une catastrophe a eu lieu. Je ne compte pas commettre deux
fois une telle erreur. »
Anxieux, le Premier-né scruta le visage de
l’archange du soleil. Il avait tant pris l’habitude de le voir fatigué qu’il
n’y prêtait plus attention, mais les traits tirés de celui-ci étaient
inquiétants. En plus, il avait les joues creuses et était fort maigre.
Peut-être devrait-il l’envoyer à un guérisseur ? Non, le problème était
magique, pas physique, et lié à une fatigue qu’aucun pouvoir ne pourrait
compenser.
« Tu devrais te reposer plus. »
finit-il par dire.
‒ Tu en as de bonnes. » s’amusa
Saraqael. « Ce n’est pas exactement le moment de faire une cure de
sommeil.
‒ Combien d’heures dors-tu chaque
nuits ?
‒ Pas moins que toi.
‒ Et combien d’essions as-tu envoyé de par
le monde comme ça ?
Cette fois, Saraqael grimaça sans répondre.
‒ Alors ?
‒ Ca ne te regarde pas, et de toute façon,
l’Eden en a besoin. Je diminuerai l’effort quand il sera temps.
‒ En espérant que ce temps arrive un jour.
L’archange aux cheveux roux haussa les épaules,
et revint au sujet lancé plus tôt.
‒ Alors, ton autorisation ? Belzébuth
n’est pas du genre à faire des cachoteries et encore moins à refuser de
dialoguer. Je ne sais pas ce qui lui prend, mais si j’arrive jusqu’à lui, je
doute qu’il m’empêche de Remonter ensuite, même s’il se contente de me dire de
partir.
Finalement, Lucifer céda.
‒ Très bien. Mais laisse un ession auprès
de moi, que celui-ci me prévienne au moindre problème. C’est clair ? Je te
rejoindrai s’il y a quoi que ce soit. Et par Lyth, ne prends pas de risques
inutiles !
‒ Promis. » s’amusa Saraqael avant de
Traverser à son tour, en sens inverse.
***
Sombre et titanesque, la montagne-palais des
archidémons se découpait dans le ciel orangé du crépuscule. À ses pieds, les
démons avaient cessé de se taire pour commencer à se préparer au combat. Aucun
d’eux ne doutait qu’ils en viendraient là et tous avaient hâte d’en découdre,
avides de se venger de ceux qu’ils avaient si bien accueilli et qui les
repayaient en sang.
En son sein, les ténèbres s’agitaient alors que
le maître des lieux tentait de gérer la situation. Il était sombre, et ce
n’était pas dû qu’aux morts. Ceux-ci se vengeaient et il aimait combattre, bien
qu’il eut préféré que ce ne soit pas nécessaire. Non, il regrettait surtout une
charmante jeune femme blonde qu’il ne risquait pas de revoir de sitôt – et,
plus que sa présence, c’était la confiance qu’il avait cru exister entre eux
qui lui manquait. Il croyait pouvoir voir en elle une complice. Il s’était
lourdement trompé.
« À long terme, ma solution est la
meilleure. Elle minera les anges de l’intérieur.
‒ On ne peut pas juste attendre. Il faut
attaquer.
‒ Nous ne sommes pas sûrs d’avoir des
forces équivalentes de front…
‒ Ils ne savent pas se battre. »
Comme souvent, il se tenait dans la salle dite
du trône, en vérité un peu simple pour cette dénomination, mais dont les ombres
lui plaisaient toujours autant. À ses côtés se trouvaient une autre belle
blonde, Lilith, accompagnée d’Astaroth. Ils étaient décidés eux aussi à faire payer
leur geste aux anges, mais pas forcément par les moyens les plus
traditionnels ; cependant, depuis quelques minutes, leur façon de se
renvoyer la balle l’agaçait au plus haut point.
« Il suffit. Lilith, ton idée est des plus
intéressantes, je pense l’avoir déjà dit, mais Astaroth a raison. Nous ne
pouvons pas rester les bras croisés après une insulte pareille.
‒ Je n’ai pas dit le contraire, mais nous
ne devons pas oublier la menace vampirique qui continue de peser sur les
Abysses. » signala la jeune femme en fronçant les sourcils. « Ils
nous ont déjà causés de nombreux problèmes à eux seuls !
‒ Les démons dans leur ensemble ne s’en
sont jamais réellement pris à eux. » contra Belzébuth. « Astaroth a
fait de l’excellent travail, mais nous n’avons jamais eu l’opportunité de
véritablement… »
Il laissa sa phrase en suspend, laissant Lilith
reprendre son argumentation sans plus l’écouter. Les ombres avaient bougé – et
il ne s’agissait pas de celles de ses pairs. Il attendit que le silence se
fasse pour se lever.
« Montrez-vous. » déclara-t-il au
vide, sous les regards perplexes des deux autres archidémons. « Je sais
que vous êtes là. »
Sans surprise, quelqu’un se détacha du mur,
apparaissant petit à petit à la vue. La silhouette d’abord, puis le relief, et
enfin les couleurs apparurent, et Saraqael se tint devant eux. Il s’inclina, et
Belzébuth se permit un sourire prédateur.
« Tu es bien audacieux de Descendre
jusqu’ici en ces temps troublés.
‒ L’audace fait partie de mes devoirs,
Seigneur des Ténèbres, surtout en de pareils temps.
‒ J’aurais pu te tuer avant de t’adresser
la moindre parole. Je suis certain qu’Astaroth, ici présent, se ferait
d’ailleurs un plaisir de te réduire en charpie.
‒ Vous savez aussi bien que moi que tuer
quiconque parmi nous serait une catastrophe, et que celle-ci toucherait les
Trois Mondes réunis.
‒ Parfois, les gens agissent sans
réfléchir.
‒ Mais vous ne faites pas partie de ces
gens-là. »
Belzébuth sourit, acceptant gracieusement le
compliment. À vrai dire, Saraqael avait raison. Il ne pouvait pas se permettre
de s’en prendre à lui, ou du moins, pas d’une façon définitive. Il fit signe à
Astaroth de rester calme.
« Très bien. » dit-il enfin. « De
quoi êtes-vous venu me parler ?
‒ Cela me semble assez clair pourtant :
de ce qui s’est passé hier. Nous ne pouvons pas rester sur de telles positions,
pas sans autre débordement, et il y en a déjà eu deux de trop.
L’archidémon des ténèbres fronça les sourcils.
‒ Deux ?
‒ En effet. Les anges n’auraient jamais dû
s’en prendre aux vôtres, je l’affirme aussi haut et fort que vous-même et ai
même tenté d’empêcher cela d’arriver. Néanmoins, ils n’ont fait que riposter
face à une agression de violence égale, bien qu’elle ait causé un nombre
moindre de pertes de notre côté. »
À ces mots Lilith cilla, et détourna les yeux.
Coupable ? Belzébuth en doutait, mais il fronça les sourcils.
« Eh bien ?
‒ Je viens de me souvenir que Raphaël, que
j’ai croisé par hasard, avait mentionné cela.
‒ Le hasard fait bien les choses. »
commenta Belzébuth, ironique. « Il ne te serait pas venu à l’esprit de le
signaler ?
‒ Mon esprit a été occupé à autre chose
ces derniers temps, et il ne s’était pas expliqué en détail.
‒ J’espère que vous pourrez le
faire. » dit le maître des Abysses en se tournant à nouveau vers Saraqael.
‒ Je crains de ne pas pouvoir vous en dire
beaucoup plus. Quelques anges de Foudre étaient Descendus malgré nos ordres
contraires, comme cela arrivait souvent ces derniers temps… Ils ont été
retrouvés morts, avec des preuves qui pouvaient accuser les démons. S’il y a eu
des morts dans le camp adverse, ils ont été emmenés par les survivants.
L’archange secoua la tête.
‒ Raphaël a perdu la tête en constant
cela, particulièrement touché par la perte des siens… Tout comme vous devez l’être. »
ajouta-t-il avec un hochement de tête vers Astaroth, qui ne répondit que d’un
grondement sourd. « Il n’a pas réfléchi et sera bien sûr puni pour son
geste, si tant est que la mort de plusieurs des siens n’est pas une punition
suffisante.
‒ Rien ne pourra remplacer les démons
tombés. » déclara l’archidémon du sang de sa voix rauque, dangereuse.
‒ Je suis certain que notre invité le
sait.
Le ton de Belzébuth, jusque là amusé, se durcit.
‒ Ce qu’il ignore, par contre, c’est la
colère froide dans laquelle nous sommes tous. Nous pourrions, nous aussi,
"perdre la tête" et nous attaquer aveuglément aux anges que nous
croisons. Qu’en pensez-vous ? »
Saraqael retint un soupir, et baissa les yeux.
Il n’avait visiblement pas de réponse à cela, ce qui était presque un bon
point. Mais pas suffisant.
« Aucun démon n’a attaqué aucun ange. Je
pourrais le jurer. Et s’ils l’avaient fait – ce qui n’est pas le cas – et que
vous m’aviez prévenu, je vous aurais livré moi-même les têtes des coupables.
Mais ce n’est pas ainsi que vous avez réagi. »
Il se leva, très digne, et son assurance royale
aurait donné à n’importe qui envie de reculer. Saraqael ne le fit pas, ne
baissa même pas les yeux. Ce n’était pas de l’insolence mais du courage, ainsi
qu’une certaine forme de fierté, aussi Belzébuth ne lui en tint pas rigueur.
« L’autre problème, bien plus grave »
reprit-il « est que vous avez directement sauté aux conclusions. De
nombreuses créatures errent dans les Abysses, vivant comme nous, se battant
comme nous, mais c’est aux démons que vous avez d’abord pensé. Et ne me faites
pas l’insulte de dire que vous ne savez pas pourquoi.
‒ Notre Seigneur Lyth et votre Seigneur
Sei sont ennemis. » commenta sobrement Saraqael.
‒ Certains des vôtres nous considéraient
comme des adversaires avant même de nous rencontrer.
‒ Nous vous considérions tous ainsi, avant
de vous rencontrer. » corrigea l’archange sans hésiter une seconde.
« Et nous avons tous changé d’avis après être Descendus. Ce n’est pas
parce que Gabriel est borné que vous devez condamner tous les anges. »
Il sut qu’il avait fait une erreur dès qu’il eut
prononcé ces mots, et soupira – haut et fort cette fois. Belzébuth se contenta
de sourire, du sourire froidement satisfait de celui qui aurait préféré ne pas
avoir raison.
« Que vous soyez venu jusqu’ici est
louable. Malheureusement, les vôtres ont tué des démons, sans poser de
questions, sans même daigner m’envoyer un messager alors que nous avions un
contact établi. Comment rester en paix après ça ? Comment vous faire encore
confiance ?
‒ Je n’ai pas de réponse à cette
question. » dit Saraqael, murmurant presque. « Mais je crains que
votre décision ne fasse perdre aux Abysses beaucoup plus de vies que si vous
aviez fait un choix différent.
‒ Dites cela à Raphaël.
Saraqael eut un sourire cynique.
‒ Je n’y manquerai pas. »
Il salua poliment Belzébuth, puis les deux
autres archidémons présents, et se fondit à nouveau dans les ombres. C’était,
bien entendu, une simple illusion qui lui permit de quitter la pièce dignement ;
le maître des Abysses le laissa donc faire. Il se tourna vers Lilith et
Astaroth lorsqu’il perçut que le Portail qui emmenait Saraqael s’était refermé
derrière lui.
« Votre avis ?
‒ D’accord avec toi.
Astaroth était de toute façon trop furieux pour
accepter le dialogue, aussi sa réponse n’était-elle pas surprenante.
‒ Et toi, Lilith ?
La jeune femme secoua la tête, indécise.
‒ Je pense, moi aussi, que tu as raison.
Les anges ont réagi de la pire des façons. »
Elle n’était visiblement pas prête à pardonner à
l’homme qui s’était prétendu son ami, qui aurait voulu être son amant, et qui
avait été capable de s’en prendre à des démons sans même essayer de la
contacter auparavant pour régler la situation.
« D’un autre côté » reprit-elle
« nous ne pouvons pas laisser qui que ce soit usurper notre nom et
commettre des crimes ainsi. Une enquête doit être faite.
Belzébuth acquiesça.
‒ C’est aussi ce que je pense. Lilith, tu
voudras bien t’en charger, en toute discrétion ? Je préfèrerais que ce
genre de rumeur n’atteigne pas les oreilles d’Azazel ni d’Asmodée. Une des deux
pourrait mal le prendre et décider qu’un raid chez les anges règlerait la
question une fois pour toutes.
‒ Je ferai de mon mieux. »
L’archidémon des ténèbres hocha la tête,
confiant, avant de les congédier tous les deux.
Ce n’était pas le style des anges que de s’en
prendre à eux sans raison. Par contre, ça l’était de s’en prendre à eux à la
première occasion, cédant à la pression qu’avait induit Lyth dans leurs esprit.
Eh bien, qu’il en soit ainsi. Lui-même n’avait
jamais vu Sei en personne, sauf très brièvement au moment de sa création, mais
il n’en avait guère eu besoin. Il savait très bien ce que son Seigneur
attendait de lui. Simplement, il considérait qu’il avait reçu le libre arbitre
pour une bonne raison, et n’avait pas compté s’en prendre aux anges pour rien.
Peut-être était-il influencé, malgré tout,
s’amusa-t-il. Sans doute, même. Mais peu importait à présent… L’idée de Lilith
lui plaisait et celle d’Astaroth aussi. Que ce soit en les séduisant ou en les
tuant, il ferait tomber chaque ange, un par un. Rémiel comme les autres.
***
Sans crainte d’être vus, les feux de joie
brûlaient partout dans Ijishia. Autour d’eux, les vampires cancanaient comme
auraient pu le faire des démons, bien qu’avec un peu plus de tenue. Aucun ne se
serait permis d’entamer une de ces danses ridicules et, à vrai dire, il n’y
avait même pas de musique. L’ambiance était malgré tout bon enfant, ce qui
était original en soi.
Quelque part, l’air de fête était compréhensible.
Le plan de Ketosaï s’était déroulé à merveille et bien que sa conclusion
inéluctable n’ait pas encore vraiment eu lieu, elle ne saurait tarder. Les
chasses conduites contre les vampires avaient déjà été fortement réduites. De
plus, tous avaient pu manger à leur faim pour la première fois depuis plusieurs
mois.
Seul à être sombre, Shön se tenait en retrait.
Ymesh restait à ses côtés, solidaire comme toujours, et fusillait du regard
Anijia qui s’amusait plus loin.
« Comment peut-elle fêter ça avec les
autres ? Est-ce qu’elle ne se rend pas compte des conséquences ?
‒ Une guerre signifie pour nous beaucoup
moins d’ennuis. » lui rappela le mage de glace. « Moins de chasses
contre les nôtres, plus de nourriture, ou du moins plus facilement acquise.
‒ Mais quand même… Les anges et les démons
sont nombreux…
‒ Nous n’avons pas protesté. »
rappela Shön. « Nous sommes nous-mêmes allé chercher Ketosaï là où il
était.
‒ On ne pouvait pas prévoir… »
Le maître vampire sourit et Ymesh se sentit
rougir. Si, bien sûr qu’ils auraient pu ; Shön avait même négocié avec
lui. D’ailleurs, dès le départ, il avait été réticent à demander l’aide de
Ketosaï. Une fois celui-ci présent, ils n’avaient guère eu d’autre choix que
celui de le suivre.
« C’était tout de même stupide, et plus
stupide encore d’être heureux d’évènements si tragiques. » fit le jeune
elfe d’un ton boudeur. « Sans parler de ce qui arrivera si quelqu’un
découvre ce qui s’est passé un jour.
‒ Si cela arrive après le déclanchement de
la guerre en elle-même, cela n’aura plus la moindre importance. Anges et démons
auront tant de griefs les uns envers les autres qu’ils ne s’arrêteront pas.
‒ Les chasses reprendront…
‒ Elles reprendront de toute façon. Tu
crois vraiment que les démons vont nous laisser nous servir parmi eux comme si
de rien n’était ? Non. Simplement, ils ne pourront pas nous faire face
aussi efficacement qu’auparavant, car ils auront les anges comme adversaires
supplémentaires.
Ymesh grommela, et Shön posa une main ferme sur
son épaule.
‒ Bravo tout de même de ne pas t’arrêter
aux apparences. Le simple esprit critique semble se faire rare, par ici.
‒ Sans doute parce que la survie est la
préoccupation principale, avant toute notion de morale. » intervint une
troisième voix.
Les deux vampires se tournèrent vers le nouveau
venu. Shean leur sourit en s’approchant.
‒ Désolé de vous déranger…
‒ Il n’y a pas de mal. » lui assura
Shön.
Shean lança un regard interrogateur à Ymesh,
mais celui-ci s’empressa de secouer la tête. Ses rapports avec le fils de son
Primogène avaient été au mieux houleux au départ, mais depuis que la petite
entreprise de Ketosaï avait commencé à se mettre en marche, ils avaient tous
les deux eu d’autres préoccupations.
D’ailleurs, où était passé Ketjiko ?
« Je crains qu’Ijishia ne soit bientôt plus
la seule ville vampirique.
‒ C’est plutôt une bonne nouvelle…
‒ Ca sera une bonne nouvelle quand les
parasites qui courent les rues de ma cité seront partis. » déclara Shean
d’un ton tranchant.
La possessivité des vampires par rapport à leur
territoire était d’autant plus élevée qu’ils ne pouvaient que rarement s’en
procurer un. Ymesh comprenait très bien que le maître-vampire veuille se
débarrasser de tous ceux qui avaient afflué ces derniers temps, détritus même
parmi les charognards, qui avaient voulu se mettre sous la protection de
Ketosaï.
Note, sans doute que celui-ci était lui-même vu
par Shean comme gênant. Ne pas être la personne la plus puissante présente de
sa ville avait dû causer pas mal de tensions.
« J’espère que cette folie ne durera
pas. » soupira le maître d’Ijishia.
Shön secoua la tête, sombre.
‒ Je crains, mon fils, que cela ne fasse
que commencer. »
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