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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 21

 

« Parfois, des décisions sont prises qui sont justes et droites, de celles que la morale approuve.

Parfois, celles-ci sont parfaites, adaptées à la situation, et règlent le problème posé.

D’autres fois, ne correspondant pas à la situation de fait, elles l’empirent. »

 

- De l’État et de sa gestion, Saraqael -

 

La pièce était petite, presque étroite, et cette impression était renforcée par les étagères qui couvraient entièrement les deux murs latéraux, et même une partie du mur du fond. Coincé à côté des livres qui débordaient de partout, une petite fenêtre entrouverte laissait passer un peu d’air et de lumière, aidée en cela par la rune d’Essiah tracée sur le plafond.

Le sol de parquet était impeccable. Rien n’y traînait, ni poussière ni feuillet oublié. En contraste, le lourd bureau de chêne semblait crouler sous les documents qui en couvraient la moindre parcelle, laissant à peine entrevoir le bois. Dans un coin, une tasse de thé à moitié entamée terminait de refroidir.

Saraqael soupira en voyant l’endroit. Il n’y avait plus guère mis les pieds ces derniers jours, trop occupé à essayer de rassurer les anges, sans grand succès par ailleurs. La paperasserie avait dû attendre face à la crise, déléguée aux quelques rares personnes de confiances qu’il savait assez efficaces pour tenir le coup.

En vain, pourtant ; non seulement le retard s’était accumulé, mais son clan restait aussi frileux par rapport aux démons que le jour même où ils avaient vu des enfants de Lyth allongés sur les pavés de la cathédrale, pâles et sans vie.

« Au temps pour tous les efforts fournis depuis la première Descente. » s’agaça-t-il à voix haute.

Il rassembla les papiers les plus urgents, et fit un tas des autres. Quelque part, ils ne semblaient plus aussi importants que jadis.

Alors qu’il venait de terminer, il perçut un nouveau tiraillement venant de l’un de ses essions. Soit un autre problème en perspective. Bien qu’il ait attendu que cela se déclare depuis sa dernière visite à Belzébuth, il ne put s’empêcher de ressentir le choc physiquement, et ferma les yeux.

« Il faut croire que nous ne pourrons plus rien faire. » lâcha-t-il dans un soupir, avant de se reprendre un peu et de sortir.

Il devait rejoindre Lucifer.

 

***

 

L’archange de la lumière se trouvait lui aussi dans son bureau lorsque la mauvaise nouvelle l’avait trouvé. Un messager lui avait été dépêché dès que celle-ci avait atteint Alun Hevel, et il avait d’abord été trop sonné pour réagir, avant d’envoyer chercher tous ses pairs pour un conseil d’urgence.

Sans prendre le temps de chercher un quelconque endroit où ils pourraient être à l’aise, ni même leur proposer de s’asseoir, il les toisa, l’air sombre.

« Laouen est en ce moment même en train de subir une attaque des démons. » déclara-t-il après un instant de flottement.

Tous se mirent à parler, et il leva les mains pour faire revenir le silence.

‒ Ils résistaient correctement quand l’information est arrivée jusqu’à moi. Nous devons absolument prendre contact avec les archidémons, afin de…

‒ Prendre contact ? Ce sont eux qui nous attaquent ! » l’interrompit Gabriel, scandalisé. « Des anges sont en train de mourir, Lucifer, ici, sur le sol même de l’Eden !

‒ Intervenir ne ferait qu’envenimer la situation. » tenta d’argumenter le Premier-né.

Raphaël se redressa, poings serrés et prêt à en découdre. Plus calme, Raguel posa une main sur l’épaule de son ami, avant de se tourner vers Lucifer.

« Gabriel a raison. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser les nôtres mourir.

‒ Si nous les combattons encore, nous serons au-delà de toute possibilité de négociation…

‒ Nous le sommes déjà ! » s’écria Saraqael, aussi furieux que les autres. « Belzébuth nous a explicitement fait savoir qu’il refusait de nous accorder à nouveau sa confiance, et je ne doute pas qu’il ait décidé de faire payer les anges pour l’insulte et les morts !

‒ Ils ont commencé…

Saraqael interrompit Raphaël, qui avait commencé à se justifier.

‒ La question n’est plus là. Ils se prétendent innocents et le mal a été fait.

Gabriel eut un mouvement de colère.

‒ Pendant que nous parlons, d’autres anges meurent ! Trêve de conciliabules ! Discutez entre vous si vous voulez, je ne laisserai pas un tel massacre se reproduire !

Sans plus attendre, il sortit de la pièce. La porte claqua derrière lui dans un silence atterré.

‒ Il ne peut pas faire ça… » murmura Lucifer, choqué. « Cela va ruiner tous nos efforts.

Raguel secoua la tête.

‒ Cela ne fera que mettre feu à un tas de ruine. J’apprécie les démons et leur culture et je suis moi aussi contre des combats qui ne pourront être que sanglants… mais ces combats ont déjà lieu. Mes anges ne mourront pas loin de moi, sans que je les aide. »

Des murmures approbateurs se firent entendre après la déclaration de l’archange du feu. Même Uriel, qui pourtant détestait toute forme de violence, semblait refuser le statut quo. Lucifer baissa la tête.

« Très bien, faites ce que vous voulez ; je ne peux pas vous en empêcher. Mais je n’interviendrai pas. Je ne peux pas me résoudre à tuer des gens, surtout pas après ce que nous avons déjà fait. »

Raguel lui adressa un sourire un peu triste, loin de la jovialité dont il faisait preuve d’habitude, comme il savait une chose que tous les autres ignoraient. Puis, il ouvrit la porte, et suivit le même chemin que Gabriel, plus calmement. Ni Rémiel ni Raphaël n’hésitèrent, tous deux lui emboîtèrent le pas.

Uriel, elle, s’arrêta à la porte. Elle fit quelques pas en direction de Lucifer, puis se figea à nouveau, comme si cela était au-dessus de ses forces. Pour finir, elle secoua la tête et partit à son tour.

Saraqael et Lucifer échangèrent un long regard. Ce fut l’archange du soleil qui détourna les yeux en premier.

« Tu as raison. Bien sûr que tu as raison. Mais la morale, la justice, ce n’est pas tout. Moi non plus je ne veux pas me salir les mains… mais défendre l’Eden et les anges, c’est notre rôle, n’est-ce pas ? »

Le Premier-né ne lui répondit pas, et le jeune homme aux cheveux roux se passa une main nerveuse sur le visage, fermant les yeux.

« Se taire et ne rien faire est une solution facile, Lucifer. N’oublie pas que le maître de l’Eden, c’est toi.

‒ Vous ne semblez pas vous en souvenir vous-mêmes, qui partez sus à l’ennemi malgré mes conseils !

‒ Ce ne sont pas des conseils que tu dois donner mais des ordres, et notre devoir est aussi de te faire savoir quand tu te trompes.

‒ Tu viens de dire que j’avais raison !

‒ D’un point de vue moral, peut-être, mais ce n’est plus la morale qui compte maintenant ! »

Ils se toisèrent à nouveau, et cette fois, les petits yeux verts de Saraqael ne se baissèrent pas. Lucifer serra les poings.

« Je leur ai dit de faire ce qu’ils voulaient. Cela vaut pour toi aussi.

‒ Tu risques d’un jour regretter cette décision.

‒ Ca j’en doute.

Exaspéré, Saraqael leva les yeux au ciel.

‒ Très bien. Comme tu voudras. »

Et il suivit le même chemin que ses pairs, laissant derrière lui Lucifer. Seul. Comme au début de tout.

 

***

 

Les couloirs succédaient aux couloirs, puis l’air du dehors, et ce furent les rues et ruelles, les pavés et les hauts murs, puis enfin, la délivrance d’un lieu sans bruit. Lucifer avait marché au hasard, mais ses pas l’avaient guidé malgré lui vers la cathédrale. Le seul lieu où il pouvait, parfois, percevoir l’infime présence de Lyth qui les regardait.

Il leva les yeux vers les hautes voûtes qui semblaient s’envoler, gracieuses, d’un mur à l’autre du bâtiment. Les dorures et les peintures avaient été effectuées avec le plus grand soin. L’esthétique de la cathédrale était remarquable.

D’un coup, ce genre de considérations sembla terriblement futile à l’archange, et il se mit à rire.

« Es-Tu vraiment là, à nous regarder ? » demanda-t-il au vide. « T’amuses-Tu de l’embarras dans lequel Tu nous as laissés ? Toi qui étais si sûr que nous pourrions faire face… Que je serais capable de Te remplacer à la tête des anges… Tu dois être bien déçu ! »

Il secoua la tête, désespéré et amer.

« À moins que Tu ne ries de nous voir nous débattre, nous Tes pantins. Tu as si bien décidé de notre avenir que nous suivons Ta voie malgré nous… »

Ces derniers mots avaient été prononcés à voix basse, douloureux, et Lucifer sentir un frisson lui remonter le long de la colonne vertébrale. Quel imbécile il était, à se tenir là en parlant à rien. Comme si Lyth pouvait lui répondre !

Alors qu’il baissait la tête, vaincu, il entendit un glissement discret sur le sol poli de l’endroit. Il ferma les yeux pour faire savoir à l’intrus qu’il voulait rester seul, mais celui-ci sembla ne pas y prendre garde, et s’approcha doucement.

« Maître… »

La voix, jeune et douce, le fit tressaillir. Il pourrait la reconnaître entre mille. Était-ce là la réponse de son Seigneur ? Ou lui jouait-Il juste un nouveau tour ?

« Que veux-tu, Michael ?

‒ Je suis désolé de vous déranger, Votre Altesse, mais j’ai appris votre décision au sujet de ce qui se passe à Laouen…

‒ Et tu la réprouves, toi aussi ? »

Un silence. Lucifer put presque voir son disciple détourner les yeux, et lorsqu’il se tourna vers lui, il regardait en effet le sol. Le Premier-né soupira doucement.

« Tu as le droit de le faire. Ma parole n’est pas celle de Lyth.

‒ Vous êtes mon maître, l’archange de mon clan, et mon ami…

‒ Ce qui ne veut pas dire que tu dois penser exactement comme moi. Parle donc. Es-tu venu me demander de changer d’avis ?

‒ Pas tout à fait. »

Le jeune homme leva vers lui son visage, et Lucifer fut frappé par la détermination qu’il y lut. Il avait bien grandi, l’enfant qu’il avait pris sous son aile, le petit garçon qui avait du mal avec ses pouvoirs trop grands. Il était devenu adulte, trop vite peut-être, et un véritable Prince de l’Eden.

« Je t’écoute ? » demanda le Premier-né d’un ton presque tendre, presque paternel.

‒ Je ne peux pas vous demander d’aller à l’encontre de vos principes, et encore moins de tuer, fût-ce pour l’Eden. Mais, mon Seigneur, notre clan ne peut pas rester en dehors de cela.

Il se redressa, poings serrés.

‒ Les anges de lumière ne peuvent pas être les seuls absents ! Pas alors que nos pairs meurent, pas alors qu’ils luttent contre les enfants de Sei !

‒ Que proposes-tu ? »

Michael posa un genou à terre, et Lucifer recula précipitamment. Le geste était noble, mais comment ne pas se sentir mal à l’aise ? Lui-même ne s’était incliné ainsi que devant Lyth, il ne se sentait pas digne d’un tel honneur.

« Laissez-moi mener les nôtres, Votre Altesse. » déclara enfin le jeune homme. « Laissez-moi mener notre clan comme en votre absence. Ainsi, notre honneur sera sauf, et vous pourrez continuer de vous présenter aux démons comme exempt de tout crime ! »

Lucifer se prit à sourire devant tant de conviction. Il avait presque l’impression de se retrouver face à lui-même en plus jeune, plein d’idéaux, déterminé à ne vivre que pour la justice et à toujours faire de son mieux. N’était-ce pas encore ce qu’il essayait de faire aujourd’hui ?

Il avança, et posa une main dans les cheveux noirs de son disciple.

« Relève-toi, Michael. Entre tous, tu es bien le dernier qui devrait ainsi t’incliner devant moi.

Le prince-ange rougit et se redressa.

‒ Je t’ai entendu » continua Lucifer « et je te remercie. Tu es le seul à avoir pensé à cela. J’ai été égoïste de ne pas le faire… mais comment aurais-je pu imposer à qui que ce soit d’accomplir ce que je ne supporte pas moi-même ?

‒ Vous n’obligez personne… !

‒ Je sais. C’est pour cela que je vais te donner mon accord.

Michael s’éclaira. Le Premier-né, lui, était sombre.

‒ N’oublie pas cependant ce que tu t’apprêtes à faire, mon fils. Retirer sa vie à autrui, quelle qu’en soit la raison, n’est jamais un plaisir.

‒ Je ne me permettrais pas de penser autrement, maître. » approuva le jeune homme. « Et je m’engage à faire en sorte qu’aucun des anges de notre clan ne commette de dérives.

Lucifer hocha la tête.

‒ Va. J’ai confiance en toi. »

Michael s’inclina une dernière fois, les yeux brillants, avant de se précipiter dehors. En le regardant partir, Lucifer sentit son cœur se serrer. Que ses pairs fassent ce qu’ils veulent, ils étaient archanges comme lui. Mais là, il venait d’envoyer un innocent au combat, et quelque part, il savait que c’était un geste qu’il ne pourrait jamais inverser.

 

***

 

À Laouen, les archanges, suivis de près par Michael, arrivèrent en plein cauchemar. Aucun d’eux n’avait imaginé ce qu’ils trouvèrent, pas même dans leurs pires cauchemars. La cité se trouvait dans le premier cercle de l’Eden, à la bordure de l’Univers, et n’avait jamais été fort protégée avant la semaine précédente. Quelle en aurait été la raison ?

Ce jour-là, heureusement, la situation avait été différente. La garde avait été renforcée, et plusieurs détachements du clan Raphaël y avaient été envoyés.

C’était insuffisant face aux archidémons. Ils étaient là, tous les sept, et semblaient s’en donner à cœur joie. Effarés, les archanges virent les leurs tomber et les bâtiments s’écrouler avant même de pouvoir réagir.

Lorsqu’enfin ils se lancèrent dans la bataille, ce fut pire encore.

Michael avait à sa main une épée, forgée par Rémiel en personne, et coupait dans tout ce qu’il trouvait de démoniaque. Son pouvoir de lumière l’auréolait, et si au départ il avait essayé de défendre les femmes et les enfants afin qu’ils puissent trouver un abri, il ne luttait plus maintenant que pour sa propre survie.

Face à lui, les démons tombaient, mais revenaient toujours à la charge. Combien y en avait-il ainsi ? Il l’ignorait, il aurait d’ailleurs été incapable de les compter. Les minutes, les heures passaient, et il se contentait de couper, déchirer, broyer ce qui était devant lui. Il en venait toujours plus, il ne savait plus penser, juste agir, et la rage qu’il avait ressentie d’abord en voyant les corps d’anges n’existait plus, il n’y avait plus que l’action, encore et encore, et la douleur.

Oui, la douleur. Il n’en avait jamais ressentie de telle, même quand il chassait. Les blessures avaient toujours été limitées et soignées très vite par les guérisseurs. Ici sur le champ de bataille, ceux-ci ne savaient plus que faire. Gabriel, le plus puissant d’entre eux, se concentrait sur le combat. Désorganisés et peu habitués à devoir agir dans le chaos le plus complet, ils restaient là, sans défenses.

Michael sentait du sang chaud couler partout sur ses vêtements. Il ignorait s’il s’agissait du sien ou celui des autres ; les deux, sans doute. Il s’en fichait. Il ne pouvait pas s’arrêter. Comment le pourrait-il de toute façon, avec cette marée de démons qui surgissait encore et encore ?

Puis, d’un coup, la vague s’arrêta. Une seule personne se tenait devant lui. Sans la voir, presque aveuglé par l’épuisement, il fonça… et, pour la première fois, rencontra une résistance.

« Voici donc le jeune prince dont Lucifer chantait tant les louages. » grinça une voix amusée, moqueuse. « Tu es à la hauteur de ta réputation, gamin. »

Il se sentit propulsé en arrière par une aura sombre, ténébreuse, qui dévorait la sienne. Avec un hoquet il s’efforça de déployer sa lumière plus loin, épée en avant, afin de se protéger. Il entendit un rire, vit des yeux d’un noir d’encre, plus sombres que les ténèbres elles-mêmes, et puis tout cessa.

Au loin, il entendit la rumeur des troupes qui se retiraient. Il perçut des Portails qui s’ouvraient et se refermaient. Il entendit les bruits décroitre petit à petit, vit les mouvements cesser, jusqu’à se tenir debout, hagard, au milieu du champ de bataille à présent désert de tout démon.

 

 

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