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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 23

 

« J’exècre ces années où pour la première fois mes mains se teintèrent de rouge, où mon âme se chargea de péchés. Et le pire fut de voir les autres, innocents de nature, tuer leurs ennemis sans ciller, convaincus qu’ils étaient tous de la justesse de leur cause. Comme si on pouvait prétendre épurer le monde en se rendant soi-même impur… »

 

- Journal de Lucifer -

 

Une pièce sombre dans un palais sous une montagne. En son sein, un petit groupe attendait le dernier d’entre eux, agacé par son retard. Alors que la discussion allait commencer sans lui, la porte s’ouvrit enfin et le vent s’engouffra dans la grotte glaciale.

Le retardataire s’avança sans ciller, ses longs cheveux blancs volant derrière lui, et s’inclina devant Belzébuth.

« Navré du retard. Le problème causé par les crues du fleuve Saung était plus grave que je ne l’avais pensé.

‒ N’aurais-tu pas pu nous envoyer un quelconque messager pour nous prévenir, Léviathan ? » demanda le maître des Abysses, un peu énervé.

‒ Je crains que tous les citadins ne soient dans une situation trop grave pour pouvoir se priver de l’un d’entre eux, seigneur. » expliqua l’archidémon en se redressant. « Par ailleurs, mon retard n’est pas si conséquent.

‒ La prochaine fois, laisse-moi en juger. »

Léviathan acquiesça, puis rejoignit ses pairs sans plus de cérémonie. La réunion de ce jour n’était pas joyeuse, mais après tout, les temps étaient sombres. Les catastrophes naturelles propres aux Abysses n’étaient plus le sujet principal de leurs préoccupations. Quelque part, il ignorait si c’était un bien ou un mal.

« Alors, quelles sont les pertes ? »

Asmodée avança d’un pas. Comme toujours, un masque couvrait le bas de son visage et une capuche en laissait le haut dans l’ombre. Seuls ses yeux, d’un étrange orange mordoré, étaient clairement visibles.

« Vingt-six autres personnes sont décédées des suites de leurs blessures. » fit sa voix, basse et étouffée par le tissu. « Je pense que ce seront les dernières. Les autres sont hors de danger.

‒ Lilith ?

‒ Je confirme. » approuva la jeune femme en jouant avec une de ses mèches blondes. « Malheureusement, il faut aussi compter un nombre non négligeable d’individus handicapés ou qui mettront un certain temps à se remettre.

Belzébuth acquiesça.

‒ Je vois. Astaroth m’a déjà rapporté que son clan avait fort à faire avec les vampires en Bas. La plupart de ceux qui étaient restés dans les cercles intérieurs sont pourtant Descendus pour se mettre à l’abri d’une attaque angélique.

‒ ‘Sont nombreux. » approuva l’archidémon du sang de sa voix rauque.

‒ Nous sommes pris en tenaille entre deux maux. » conclut Léviathan.

Personne ne trouva rien à lui répondre.

‒ Qu’a donné l’enquête sur les premières hostilités ? » demanda-t-il après un instant de silence. « Ayant dû m’éloigner de Pandémonium, je n’ai pas pu me tenir au courant.

Lilith secoua la tête.

‒ Rien. Nous n’avons rien trouvé.

‒ Les anges n’auraient pas attaqué sans raison…

Belzébuth remonta sa lourde cape noire sur ses épaules.

‒ Je suis d’accord avec toi sur ce point. Cependant, sois certain qu’aucun démon n’a porté la main sur eux.

‒ Et les autres créatures ?

L’archidémon des ténèbres darda sur lui son regard noir d’encre.

‒ Nous ne sommes pas en position de pouvoir vérifier. Elfes et dragons ont réfuté, mais ils n’auraient pas fait autrement s’ils avaient été coupables. Les métamorphes n’ont pas de gouvernement central que nous pourrions joindre.

‒ Ils n’auraient eu aucun intérêt à agir de cette manière. » fit remarquer Azazel, qui s’était installée à l’envers sur une chaise, coudes appuyés sur le dossier, et semblait s’ennuyer ferme.

Léviathan hocha la tête, pensif.

« Cela aurait pu arriver par hasard. Des anges mal préparés aux Abysses, un accident…

‒ Si un accident a causé tous ces morts, alors les créatures de Lyth sont définitivement fautives, au vu de leur réaction disproportionnée. »

Le commentaire de Lilith avait été dit d’un ton sec. Inutile de faire des commentaires. De toute façon, ils étaient tous d’accord avec elle.

« Ils n’ont même pas été fichus de présenter des excuses…

‒ Lilith, Saraqael est venu nous voir pour essayer de régler le problème. » corrigea Belzébuth.

‒ Cela ne change rien au scandale !

‒ Cela prouve qu’ils ne sont pas tous stupides.

L’archidémone de la terre renifla, montrant son mépris de telles considérations.

‒ Ils sont tous nos ennemis à présent, génies ou idiots. »

La discussion se poursuivit sur ce ton un moment, sans que personne ne s’embarrasse d’horreur. Tous avaient déjà affronté la mort et le meurtre bien avant le début de cette guerre. Les Abysses menaient la vie dure à ceux qui l’habitait, fût-ce de droit, et les combats entre clans ou familles avaient été coutumiers avant que les anges ne deviennent un danger, sans parler des vampires.

Léviathan décrocha de la conversation quand Azazel se mit à élucubrer sur la facilité avec laquelle les ailes des enfants de Lyth se brisaient.

« Elles sont tellement plus fragiles que les nôtres ! » s’exclamait-elle avec ravissement.

Quelque part, le calme archidémon de l’eau trouvait sa jeune collègue fort peu fréquentable. En la détaillant de regard, il constata qu’elle arborait ce jour-là quatre cornes en collerette sur la tête, ainsi que deux autres sortant chacune d’une de ses épaules. Les ailes étaient par contre absentes – sans doute par commodité dans les couloirs étroits du palais intérieur. Dès qu’elle irait dans la section extérieure, ouverte à tous vents, elle en ferait sans doute pousser.

Elle abusait un peu trop de son pouvoir de transformation de la matière. À sa guise ; après tout, si elle aimait gaspiller sa magie, c’était son problème.

Léviathan sentit ses paupières se fermer et se fit violence pour les rouvrir. Il était épuisé par sa matinée. En tant qu’archidémon de l’eau, il devait non seulement pourvoir chaque cité en eau potable, mais aussi calmer cet élément quand celui-ci se déchaînait. Ce n’était pas toujours une tâche facile.

« Cette réunion s’éternisera-t-elle encore longtemps ? » demanda-t-il quand il entendit le même argument revenir pour la troisième fois. « Je souhaiterais aller me reposer, si ma présence n’est plus nécessaire.

‒ Vas-y. » lui accorda Belzébuth. « Mais reste à Pandémonium demain. Nous allons devoir organiser nos troupes, or nos clans ne sont pas habitués à se battre les uns avec les autres.

‒ Nous ne pouvons pas laisser nos villes sans défenses.

‒ Je ne l’ignore pas, ne t’en fais pas. J’en tiendrai compte. »

Soulagé, Léviathan s’inclina devant son maître avant de sortir de la pièce, regagnant avec plaisir les quartiers qui lui étaient réservés.

 

***

 

Le bâtiment administratif d’Alun Hevel était, comme toujours, encombré d’anges. Plusieurs d’entre eux travaillaient sur place, mais la plupart étaient des messagers venant de tout l’Eden afin d’informer leurs supérieurs ou en partance pour aller porter l’un ou l’autre ordre de la plus haute importance.

C’étaient les sceaux apposés sur les parchemins qui déterminaient l’importance d’un message. Les jaunes étaient purement administratifs, les bleus concernaient l’éducation, les verts la chasse, et depuis peu, les rouges la guerre. Les noirs étaient les plus sérieux, ceux qui devaient être livrés à un archange en main propre. Une annonce récente avait demandé aux anges d’aider en priorité tout messager porteur d’un tel pli.

Ariel savait tout cela pour l’avoir étudié, et savait aussi qu’un jour, il pourrait lui-même recevoir ce genre de message, bien qu’il ne soit pas archange. Le titre de prince en était proche, et en l’absence de son frère ce serait sans doute lui qui aurait le clan à charge, tout comme Michael secondait Lucifer. Pour l’instant néanmoins il était considéré trop jeune, et personne n’aurait songé à lui accorder la moindre attention alors qu’il s’éloignait discrètement du bureau de Gabriel.

D’habitude, Ariel passait la matinée dans les locaux des apprentis afin que les professeurs lui enseignent ce qu’il devrait un jour savoir. L’après-midi, la plupart du temps, il devait entraîner sa magie et apprendre de nouvelles runes. Il pouvait ensuite rejoindre son grand frère dans sa salle de travail et s’occuper seul dans un coin tant qu’il était sage.

Aujourd’hui avait été une journée comme les autres, du moins, comme toutes celles qui avaient eu lieu depuis la catastrophe. Gabriel n’avait pas été disponible pour manger avec lui au temps de midi, contrairement à jadis, et il avait fait demander à son instructeur de le retenir plus tard qu’avant. Quand Ariel avait enfin pu venir dans son bureau, l’archange avait continué de s’occuper de ses dossiers en prenant à peine le temps de le saluer, et après une heure, il était parti pour superviser la formation de la nouvelle unité d’exorcistes.

Le petit prince-ange n’avait pas attendu qu’il revienne. Il savait comment se passerait la soirée : Gabriel lui demanderait de rentrer au coucher du soleil, qui n’allait plus tarder, et resterait lui-même dans son bureau jusque tard. Ils ne dîneraient pas ensemble au soir non plus. Et, quand Ariel irait se coucher, il ne serait présent que le court temps de sa prière.

Il n’en pouvait plus. Son frère n’allait pas bien et personne ne semblait s’en préoccuper. Il devrait donc prendre lui-même cela en main.

« Dame Rémiel est dans son bureau ? » demanda-t-il gentiment au secrétaire particulier de l’archange du métal, un jeune homme aimable qu’il avait déjà eu l’occasion de croiser plusieurs fois.

‒ Oui, mais elle a demandé à ne pas être dérangée. » lui répondit-il avec un sourire gentil. « Tu lui amènes un message de Gabriel ?

‒ Non, mon frère est occupé avec ses troupes. Je voudrais tout de même lui parler… Pourrais-je attendre dans l’antichambre ?

Le secrétaire vérifia un gros volume – l’agenda personnel de Rémiel – et finit par hocher la tête.

‒ Tu peux y aller, elle n’a pas d’autre rendez-vous prévus d’ici demain.

‒ Merci. »

Ariel le salua poliment avant de passer la porte et s’assit sur un des fauteuils qui agrémentaient la pièce. Rémiel était connue pour être froide et inflexible, mais elle avait toujours été gentille avec lui, et elle était juste. Ceux qui répandaient des rumeurs sur son compte étaient des méchants hommes ou des paresseux, se dit-il en contemplant la pièce.

Il pouvait rester sage longtemps. Il restait assis sans se plaindre pendant des heures parfois – son frère était tellement déçu s’il était impoli ou bruyant ! – mais ce jour-là, il avait beaucoup de mal à appliquer ses leçons d’étiquette. Avec un soupir, il se laissa glisser en bas du fauteuil et marcha de long en large un moment, avant de soupirer encore. Que faisait donc Rémiel ?

Il regarda autour de lui. Il était seul et à peu près persuadé que le secrétaire ne laisserait rentrer personne d’autre, sauf un archange, ce qui était fort improbable à cette heure tardive. Il jeta un petit coup d’œil par la fenêtre et grimaça en voyant le soleil bas dans le ciel. Si Gabriel ne le trouvait pas à l’heure où il était sensé rentrer, il risquait de s’inquiéter.

Mettant ses hésitations de côté, le petit prince s’avança vers la porte qui menait au bureau de l’archange du métal et colla sans complexe son œil à la serrure.

 

***

 

Raguel serrait doucement Rémiel dans ses bras, sans savoir que faire. Il était venu la trouver une demi-heure plus tôt au sujet d’un dossier simple, un de ceux qui semblaient incongrus aujourd’hui, et avait été fort surpris de la voir fondre en larmes dès qu’elle avait pris connaissance de l’intitulé.

« Ne t’en fais pas » avait-il essayé de lui dire « je ne te dérangerai pas avec ça si ça t’ennuie tant…

‒ Ce n’est pas le problème. » avait hoqueté la jeune femme. « C’est juste… les combats… les… tout. »

Il l’avait alors prise dans ses bras et serrée très fort. Il ne l’avait pas lâchée depuis.

Cela avait semblé calmer Rémiel, en partie du moins. Il n’était pas très doué pour consoler les femmes qui pleuraient. À part essuyer les larmes et écouter les doléances, il ne voyait pas trop quoi faire ; or, elle s’était tue dès qu’il l’avait enlacée. Il avait donc décidé d’attendre que le temps passe et que ses sanglots s’arrêtent.

« Ca va un peu mieux ? » finit-il par demander de sa voix la plus douce.

Quelques secondes de silence, puis Rémiel opina.

‒ Je pense que oui. La situation n’a pas changé, mais…

Elle se redressa un peu et tenta un pâle sourire.

‒ Au moins, nous ne sommes pas seuls, n’est-ce pas ? »

Raguel hocha la tête. Puis, cédant à une impulsion, il écarta les mèches blondes de la jeune femme et déposa un baiser sur son front. Il sourit en la voyant écarquiller les yeux et virer au rose tendre.

« Tu es encore plus charmante que d’habitude.

‒ Raguel !

‒ C’est dans ce genre de petit plaisir qu’on trouve la force de continuer malgré tout. Non ?

Elle hocha la tête en marmonnant.

‒ C’est tout de même fort gênant…

‒ Pas tant que ça. »

Il sourit, de son habituel sourire aimable, et elle rougit un peu plus avant de détourner les yeux. Ensuite, comme si elle avait renoncé, elle se tourna à nouveau vers lui et se serra tout contre son torse. Surpris, il mit une ou deux secondes avant de l’enlacer à nouveau. Son sourire s’élargit, et il embrassa ses cheveux.

« Ne t’en fais pas. » murmura-t-il à son oreille « Tout ira bien. »

 

***

 

Les yeux écarquillés, Ariel recula précipitamment loin de la porte jusqu’à buter sur le fauteuil sur lequel il était installé quelques minutes plus tôt. Chamboulé, il s’appuya dessus pour se reprendre.

Quel idiot il était. Il avait cru que seul son frère allait mal. Pourtant, il aurait dû penser au fait que les autres archanges étaient dans la même situation que lui… Ils ne s’occupaient pas de lui parce que chacun d’entre eux essayait de faire face de son mieux.

Tout pâle, le petit garçon baissa les yeux vers le sol. Il se souvenait encore très bien de l’horrible soir où Gabriel était rentré les vêtements poisseux d’un liquide difficile à ne pas reconnaître, malgré tous ses efforts. Ariel était jeune mais pas stupide. Il avait entendu les rumeurs, savait que les démons avaient attaqué et que l’Eden s’était défendu. En tant que guérisseur et pieux ange de Lyth, il avait tout de même du mal à imaginer les gens qu’il respectait tant en train de tuer.

Il secoua la tête, bouleversé, sans faire attention à ses boucles bondes qui s’emmêlaient. Il ne pouvait pas parler à Rémiel. Elle avait trop de mal avec elle-même.

Ariel frotta rapidement ses yeux, qui s’étaient humidifiés alors qu’il espionnait la scène. Puis, aussi digne qu’il le pouvait, il ressortit de l’antichambre et débita une excuse au secrétaire pour pouvoir filer directement à ses appartements, retrouver Gabriel. Il ne pourrait demander l’aide de personne, mais autant que possible, il éviterait d’être un poids pour son frère.

 

***

 

Son aura serrée contre lui, aussi étouffée que possible, un ange avançait dans le champ dégagé. Une capuche cachait ses traits tant bien que mal et une cape d’un bleu sombre l’aidait à se fondre dans la nuit. Il marchait à petits pas rapides et discrets, mais jetait tout de même de fréquents regards partout autour de lui. À cette heure, il n’aurait pas de justification correcte à présenter si une troupe de surveillance le voyait et il n’avait donc aucune intention de se laisser surprendre.

Il finit par atteindre l’endroit qu’il considérait comme le plus sûr et sonda une dernière fois les environs. Depuis l’attaque de Laouen par les démons, toute Traversée était strictement interdite. Venant de lui, une infraction à cette loi serait particulièrement stupide – s’il était vu.

Lentement, doucement, il ouvrit un Portail. Il ne perçut aucune réaction dans les environs immédiats. Il Traversa donc, et referma le Portail sans bruit derrière lui.

Il respira un peu mieux dès qu’il fut dans l’Entre-monde. Ici, il avait beaucoup moins de chances d’être vu ; personne ne serait assez fou pour se promener hors des frontières de l’Eden, même en groupe. Sauf lui, bien sûr.

Craignant à présent d’arriver en retard à son rendez-vous, il retira sa capuche et rajusta sa cape pour pouvoir décoller. Dans son dos, ses trois paires d’ailes se déployèrent et il vola à toute vitesse jusqu’à l’Univers, où il Traversa à nouveau.

Il sourit en trouvant Bélial déjà présent.

« Bonsoir mon ange » déclara l’archidémon en allant vers lui avec un sourire. « Je craignais que tu n’aies pas pu venir, finalement.

Lucifer – car c’était bien lui – secoua la tête.

‒ Je ne t’aurais pas fait attendre pour rien.

Le démon l’enlaça, le serrant tout contre lui.

‒ Tu vas bien ? Tu n’es pas blessé ? Les archanges ne te posent pas trop de problèmes ?

Le visage de l’ange, qui s’était détendu en voyant l’archidémon, se crispa à nouveau.

‒ Je n’ai pas combattu, Bélial, mais non, je ne vais pas bien. Comment le pourrais-je au vu de la situation ?

‒ Je sais, ce n’est pas la gloire, mais…

‒ Belzébuth n’a toujours pas changé d’avis ?

Le démon blond secoua la tête.

‒ Non, et il ne le fera pas.

‒ C’est la guerre ! Il réalise ?

‒ Les anges n’auraient pas dû…

‒ Je sais très bien ce que les anges auraient ou n’auraient pas dû faire. » le coupa Lucifer. « J’espère que tu en sais autant pour les démons.

Bélial eut la décence de grimacer.

‒ Sans doute, mais il n’est pas en mon pouvoir d’influencer Belzébuth plus que je ne le fais déjà. Ça ne marche pas. »

Lucifer s’assombrit encore. Le démon soupira, et le serra un peu plus près de lui, embarrassé. Aucun d’eux ne savait quoi faire. Pourtant, étant donné leurs positions respectives, ils auraient dû pouvoir éviter la catastrophe.

« Je ne vais plus pouvoir Descendre. »

La phrase sembla résonner dans le silence relatif de la nuit. Le démon mit quelques secondes à l’assimiler.

« Tu plaisantes ?

‒ Non, Bélial.

‒ Mais…

‒ Il n’y a pas de « mais » qui tienne, et tu le sais.

‒ Tu ne t’es pas battu !

‒ Toi bien.

Silence coupable. Lucifer soupira.

‒ Je n’ai pas pris part à la guerre pour l’instant, Bélial, mais les archanges ne m’écoutent plus. Fais ton possible en Bas, je ferai de même en Haut, mais je ne peux plus me permettre de te voir. L’Eden passe avant une relation personnelle, fût-ce une amitié aussi intense que la nôtre.

L’archidémon savait que l’ange avait raison mais il secoua la tête malgré tout.

‒ Tu ne peux pas dire ça ! Ce n’est pas une question d’amitié ni de loyauté, c’est…

‒ Exactement cela, et tu le sais. »

Bélial laissa échapper un grondement impuissant. Quel imbécile ! Son comportement avait été stupide et maintenant, il payait. Il n’avait jamais voulu que Lucifer s’éloigne de lui ! C’était ridicule !

« Et si je me retire des combats ?

‒ Tu ne pourras pas. De toute façon, cela ne changerait rien. Je crains de devoir moi-même finit par…

La voix de l’ange se brisa. Il se racla la gorge avant de se forcer à continuer.

‒ … finir par me battre. »

Bélial ne pouvait pas voir ses yeux dans l’obscurité mais il les devina brillants de larmes contenues. Furieux, il serra farouchement le corps mince contre lui.

« Rien ne nous séparera.

Lucifer eut un rire sans joie et posa sa joue contre l’épaule du démon.

‒ Je voudrais pouvoir l’affirmer avec autant de force.

‒ Tu renierais notre amitié à cause d’une guerre ?

‒ Non. Du moins, j’espère que non… Qui sait ce qu’il en sera après des siècles d’hostilité ?

‒ J’espère que ça ne durera pas tant que ça !

‒ Belzébuth est obstiné. Les anges aussi. Et puis, j’ai déjà vu des amitiés se briser pour moins que ça. »

À nouveau, l’archange était sombre, plongé dans des pensées tristes et froides. Bélial déposa un délicat baiser sur sa joue pour l’en distraire.

« Eh bien moi, je ne compte pas te laisser tomber pour si peu.

Il continua, malgré l’expression outragée de l’ange devant les termes utilisés.

‒ Parfaitement. Et je ferai tout pour que nous soyons à nouveau réunis. »

Lucifer sourit doucement. Un tel serment revenait à dire qu’il ferait n’importe quoi pour que la guerre cesse, et cela lui mit du baume au cœur, bien qu’il sache qu’elle durerait tout de même un temps certain.

« Merci, Bélial. » murmura-t-il avant de reculer. « Je dois rentrer.

‒ Reste encore un peu. » protesta le démon en resserrant son étreinte. « Ce sera la dernière fois, et je ne veux pas qu’elle se termine si vite.

‒ Je dois être rentré avant le jour…

Le démon déposa à nouveau ses lèvres sur sa joue, au coin de ses lèvres.

‒ Il reste encore des heures avant le jour. »

Lucifer hésita quelques instants, puis se laissa aller contre le corps solide de son ami. Dès que le ciel commencerait à pâlir, il Remonterait. D’ici là… Il resterait dans les bras de Bélial.

 

 

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