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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 27

 

« Agirath, le Métal. Son visage, homme ou femme, est toujours dessiné sans expression ou portant un masque,

et a parfois des lames à la place des mains ou des racines à la place des pieds.

Elle représente le travail de la matière, pour se protéger ou aller au combat. »

 

- Mythes et vérités, Kamu -

 

 

Ijishia s’était à nouveau établie dans les plaines, à l’endroit exact où la ville s’était trouvée quelques années auparavant. À vrai dire, ce n’était qu’un campement provisoire en attendant de trouver mieux ; les vampires n’avaient pas été prêts à déménager si vite et seule la nécessité de partir de l’endroit où les anges savaient qu’ils étaient avait motivé leur précipitation. Néanmoins, le confort de l’endroit et son climat tempéré étaient bienvenus après tant de temps à passer de lieu en lieu au sein des forêts.

Shean se pencha vers la table pour se resservir nonchalamment en sang frais.

« Donc, tu dis que tu veux créer une société vampirique ?

‒ Une nation, corrigea obligeamment Ketjiko. Mais oui, c’est bien cela.

‒ Et comment comptes-tu t’y prendre au juste ?

‒ Vous connaissez mieux que moi les problèmes qui s’y opposent. Les membres de notre race ne peuvent pas cohabiter entre eux car ils n’ont pas de terres et qu’ils doivent chasser. L’objectif principal sera donc d’obtenir à la fois un territoire assez grand pour nous tous et un réservoir de nourriture suffisant pour que nous puissions nous y installer.

‒ Bien sûr, tu as un plan tout prêt à nous soumettre. »

Ketjiko fronça les sourcils.

« Ne soyez pas si désobligeant, seigneur Shean. Je sais que vous passez par une période difficile et je vous présente encore mes condoléances… »

Il marqua un temps d’arrêt par respect pour la défunte Lilas.

« … et que je suis fort jeune, mais je ne suis pas mon père. Vous avez accepté de m’écouter, mais si c’est pour dénigrer le moindre de mes mots…

‒ Je suis navré que ce soit l’impression que vous ayez, mais comprenez bien que j’aie du mal à croire que quelqu’un arrive avec une solution toute prête. »

Shean eut un sourire poli.

« J’ai un peu du mal avec ce genre de situation ces derniers temps. »

Ymesh crut sentir la vague de froid qui irradiait du maître de la ville, et lança un regard en coin à Shön qui observait de son côté, impassible. Il avait su dès le départ que les négociations seraient difficiles, mais il n’avait pas imaginé une telle froideur. Il aurait dû. Après tout, au-delà des circonstances, Shean était lui aussi un mage de glace.

Il frissonna légèrement. Il détestait ce genre d’ambiance, non seulement parce qu’il était lui-même de l’Élément Feu et plutôt prompt à l’impulsivité et à la confiance – bien que ces deux traits de caractère aient été érodés par ses années sur les routes en tant que vampire – mais aussi parce que cela lui rappelait l’ambiance congelée qui régnait dans sa ville natale. Les elfes s’embarrassaient rarement de chaleur dans les relations polies et neutres qu’ils entretenaient les uns avec les autres.

« Un plan, donc, vous disiez ? finit par demander Shean après un moment de silence. »

Ketjiko s’inclina poliment.

« Merci de bien vouloir l’écouter. Soyez certains que je ne fuirai pas les problèmes dès qu’ils se poseront. »

Il eut une expression glaciale, qui envoya un autre frisson dans les os d’Ymesh.

« Je ne suis pas mon père. »

 

***

 

Raphaël s’entraînait dans la salle prévue à cet effet, avec toute la force et la violence que pouvait lui apporter Ksah, la Foudre. Raguel grimaça en le voyant griller un des globes mouvants dont il se servait pour simuler un combat ; il ne serait sans doute plus utilisable. Le métal avait une malencontreuse tendance à fondre quand il était frappé de plein fouet par une attaque de foudre. Le bois, lui, prenait feu, et ce malgré les runes que les anges de soleil s’ingéniaient à tracer sur les cibles pour les rendre invulnérables à la magie. Raphaël était juste trop puissant et attaquait avec trop de hargne.

Il recommençait d’ailleurs avec un autre des globes. Raguel soupira, cette fois. Il allait s’avancer pour proposer un duel à son ami – cela le calmerait peut-être – quand une main se posa sur son bras. Il se tourna pour faire face à Rémiel.

« Oui, belle dame ? demanda-t-il aimablement. »

Elle lui renvoya un sourire tout sauf amical.

« Très cher, cela fait une heure que je t’attends dans mon bureau pour que nous terminions de clôturer le dossier que nous avions commencé hier.

‒ Oups ? J’avais oublié, s’excusa sincèrement l’archange du feu. « Je peux le finir seul si tu préfères.

‒ Tu as intérêt, répliqua la jeune femme en lui tendant ledit dossier. « Il doit être prêt pour cet après-midi. »

Raguel prit une pose dramatique.

« Moi qui espérais pouvoir me reposer un peu…

‒ Tu ne fais que ça ! »

La mauvaise humeur de Rémiel semblait ne pas vouloir disparaître. Raguel prit un air concerné.

« Quelque chose ne va pas ?

‒ Quelque chose va ?

‒ Eh bien il y a un grand soleil dehors, tu es débarrassée d’un dossier rébarbatif et Lucifer daigne enfin se joindre à nous en combat ? »

Elle s’assombrit plus encore et Raguel lui prit gentiment la main.

« C’est donc là le problème ?

‒ Difficile de se réjouir d’une chose pareille, non ?

‒ Personnellement, je dirais plutôt que je suis soulagé. Bien sûr cela ne résout pas tout loin de là, mais au moins les anges se sentent un peu plus soutenus et en sécurité.

‒ À tort. Lucifer ne se bat qu’à contrecœur et tu as dû voir aussi bien que moi qu’il défend plus qu’il n’attaque et qu’il évite de tuer autant que possible.

‒ Qui peut l’en blâmer ?

‒ Moi ! Il devrait depuis longtemps avoir mis ses sentiments personnels de côté et s’être mis à lutter pour l’Eden !

‒ Tuer n’est facile pour personne, ni pour lui ni pour toi. »

Elle baissa la tête.

« Sans doute…

‒ Et puis, nous avons tous un peu des sentiments personnels dans cette guerre, non ? De tous, je critiquerais surtout Raphaël. »

Rémiel releva les yeux, surprise. Raphaël et Raguel étaient la plupart du temps les deux meilleurs amis du monde, s’entendant bien et plaisantant ensemble. Venant de l’archange du feu, une critique envers son pair de la foudre était plus que singulière.

« Pourquoi donc ?

‒ Il se bat pour des raisons personnelles. Tu as vu la rage avec laquelle il le fait ? Il ne devrait pas mêler ses sentiments à tout ça.

‒ Ce sont ses anges qui ont, les premiers, été agressés…

‒ Ce n’est pas une raison, Rémiel, tu le sais aussi bien que moi. Par ailleurs, je pense qu’il cache une autre blessure… Pas plus profonde, mais plus personnelle. »

La jeune femme sembla interloquée, mais Raguel secoua la tête avant qu’elle puisse poser plus de questions.

« Je dois me faire des idées. Bon, eh bien il ne me reste plus qu’à me remettre au travail, n’est-ce pas ?

‒ A te mettre au travail, tu veux dire. Bon courage ! »

Elle lui lança un sourire narquois et, moqueuse, allait s’éloigner quand un messager fit irruption dans la salle d’entraînement. Celui-ci sembla soulagé de les trouver là tous les trois et accourut alors que Raphaël interrompait ses exercices pour s’approcher.

« Vos Altesses, quelque chose d’horrible a eu lieu. »

Raguel retint un soupir. Encore ?

« Un groupe d’anges a été capturé par les suivants d’Azazel, continuait le jeune messager au teint pâle. Ceux qui en ont réchappé ont rapporté ce qu’elle leur a fait. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi atroce. »

 

***

 

Azazel s’étira, lascivement allongée sur un divan-lit des plus confortables. Elle avait bien travaillé ce jour-là et était satisfaite d’elle-même. Avec un sourire, elle se leva, et déambula dans la pièce sombre que seules illuminaient quelques rares bougies disséminées ici et là. Les rideaux en voile disposés artistiquement pour cacher la froideur des murs se soulevaient sur son passage en de jolies corolles rouges et oranges.

Dans un coin, la créature qu’elle avait créée se recroquevilla.

« Allons, ne sois pas si timide. Tu es superbe, s’amusa-t-elle en tiraillant la chaîne par laquelle l’être était attaché au mur. Je sais que tu as un peu de mal, mais tu t’habitueras, tu verras. »

La chose tourna enfin sa tête vers elle, montrant son visage aux traits délicats, à la peau de porcelaine. Elle ouvrit la bouche pour essayer d’articuler quelques mots mais seul un grognement sourd en sortit.

« N’essaie pas de parler. Tes cordes vocales ne fonctionnent plus. »

L’être s’avança, entrant dans le cercle de lumière. Ses membres tordus ne lui permettaient que de ramper sur les coudes, traînant ses jambes derrière lui. Sa peau dure et grise comme la pierre semblait à l’épreuve des coups, sauf sur son visage, qui était aussi doux qu’auparavant.

À vrai dire, il était étrange de voir des traits si beaux sur un corps si monstrueux, aux membres maladroits et musclés à l’excès. Dans son dos, deux superbes ailes de plumes blanches s’agitèrent faiblement.

Azazel sourit.

« Non, tu ne peux plus voler non plus, tu es trop lourd. Et n’oublie pas que j’ai fait sceller tes pouvoirs.

‒ Que fabriques-tu encore ? demanda une voix masculine à l’entrée de la pièce.

‒ Oh, Léviathan ! pétilla la jeune femme, ravie. Viens voir ma dernière trouvaille ! »

L’archidémon de l’eau entra, perplexe, et se figea en voyant la créature.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

La chose laissa échapper un son strident à mi chemin entre la plainte et le sanglot. Elle essaya de reculer à nouveau dans l’ombre, mais Azazel la tira pour qu’elle reste bien en évidence et sa queue de pierre s’agita nerveusement sans qu’elle puisse rien faire pour se libérer.

« Un ange, à l’évidence. Sauf que ce n’en est plus un. Je pense l’appeler, ainsi que ses semblables, "gargouilles". Qu’en penses-tu ?

‒ C’est atroce, lâcha Léviathan, la colère prenant le pas sur l’horreur qui l’avait statufié pendant les premiers instants.

Sa peau était heureusement trop blanche pour qu’on puisse en voir la pâleur.

« Sois certaine que Belzébuth n’approuvera pas de telles dérives. »

Elle rit, d’un rire charmant de jeune fille.

« Je fais ce que je veux de mes ennemis vaincus.

‒ Tu n’es pas la plus meurtrière, Azazel, mais dans le domaine de la cruauté tu es notre maître à tous. »

Cela n’avait pas sonné comme un compliment dans sa bouche, mais l’archidémone de la Pierre s’inclina comme si c’en avait été un, un large sourire aux lèvres. Léviathan recula avec une moue de dégoût, s’enveloppant dans son manteau comme si la proximité de la jeune femme avait le pouvoir de le salir.

« Que comptes-tu en faire ?

‒ M’en servir pour mon bon plaisir. Celui-ci a un visage magnifique, tu ne penses pas ? Je pense qu’il sera mon aide personnel. »

Léviathan eut brièvement une expression horrifié, puis secoua la tête, en essayant d’ignorer l’expression suppliante avec laquelle l’ancien ange le regardait.

« Belzébuth en entendra parler. »

Azazel sourit, un sourire terrible par la joie qu’il reflétait.

« Qu’il vienne. Les gargouilles sont miennes. »

 

***

 

La cathédrale d’Alun Hevel était le lieu le plus superbe de la ville. Sa structure lumineuse, aérienne, était un véritable chef-d’œuvre d’architecture et habituellement Lucifer aimait y aller quand il avait besoin de penser. Après tout, personne n’aurait jamais osé troubler le calme du lieu, et même les messagers murmuraient de sortir pour annoncer les mauvaises nouvelles.

C’était aussi l’endroit où, selon tout un chacun, les anges pouvaient le mieux ressentir la présence de Lyth. Dans un sens c’était vrai ; comment ne pas frissonner devant la sainteté du lieu, comment ne pas s’incliner devant la toute puissance de l’Élément Bien, leur créateur à tous ?

Lucifer était parfois d’accord avec la majorité, mais parfois il pensait autrement. En vérité, Lyth était présent partout, et avant tout dans le calme de la nature, dans les grandes étendues vertes de l’Eden, dans le sourire des anges. Pendant des années il avait parcouru les terres du Haut pour chercher cette intimité, ce bien-être qu’il n’avait ressenti qu’en présence de son maître.

Ensuite les problèmes étaient arrivés et il n’avait plus pu se permettre d’aussi longues randonnées. Il trouvait le réconfort dans le visage de Bélial ou les parties d’échecs qu’il partageait avec Saraqael et qui se faisaient de plus en plus rares, elles aussi.

Ce jour-là néanmoins il avait ressenti le besoin de se sentir proche de Lyth.

Juste après la réunion de crise qui l’avait joint aux autres archanges, il était allé se cacher dans une petite chapelle dépouillée, identique à beaucoup d’autres qui étaient disséminées dans un parc peu fréquenté d’Alun Hevel. Il avait trouvé celle-là par hasard et jusqu’alors s’était contenté de passer devant sans s’arrêter.

À genoux devant le symbole de Lyth, la croix qui pendait au mur, il priait à présent de toutes ses forces.

« Seigneur, donnez-moi la force de guider les anges de la façon que je pense être la plus juste. Vous qui m’avez confié la tâche de diriger l’Eden, acceptez mes failles, pardonnez-moi pour n’avoir pas réussi à le protéger comme je le devais… »

Les mots pesaient dans sa bouche. Avaient-ils encore une quelconque signification ? Son Seigneur avait été pendant un moment le centre de sa vie, l’unique objet de ses pensées, et il aurait alors tout donné pour se montrer à la hauteur. À présent que le monde se corrompait autour de lui, il se demandait s’il avait lui-même fauté ou si tout avait été prévu depuis le début.

« S’il vous plaît, maître, aidez moi à mettre fin à cette guerre absurde qui nuit à tous… Les créatures de Sei ne sont pas toutes mauvaises, même s’Il est le Mal, Votre opposé… tout comme nous sommes faillibles… »

Pourquoi avait-il l’horrible, l’atroce impression que tout cela avait été voulu, que Lyth cautionnait la guerre et en était même satisfait ? Pouvait-il partager l’avis de Gabriel, qui pensait que tuer les démons était leur rendre service, vu qu’ils étaient des créatures souillées ? Et Sei ? Pensait-Il qu’il était juste et bon que les démons tuent les anges – si tant est que l’Élément Mal puisse accorder de l’importance à ces valeurs ?

Sa voix baissa d’un ton, résonnant à peine dans la chapelle aux murs nus.

« Seigneur Sei… »

Il s’étrangla, toussa, et reprit :

« Seigneur du Mal… Je vous en prie, faites en sorte que cela cesse, que la douleur s’en aille. Pas pour moi, mais pour vos démons… Eux aussi souffrent des combats, eux aussi meurent chaque jour à cause de la guerre… Je Vous en prie, faites cesser ce massacre. »

Baissant la tête il se signa et ferma les yeux. Il avait l’impression de parler dans le vide, mais qui sait ? Peut-être que cela donnerait quelque chose.

Il ne vit pas le visage horrifie de Gabriel à l’entrée du petit sanctuaire.

 

***

 

Comment pouvait-il ? Comment était-ce possible ? Seigneur Lyth, comment Lucifer pouvait-il faire ça ?

Bouleversé, Gabriel avança dans le parc, prenant sans en avoir conscience le chemin de chez lui. Il ne parvenait pas à concevoir un acte aussi horrible que celui que le Premier-né avait commis. Bien sûr, en soi, ce n’était pas vraiment de la trahison, tenta-t-il de rationnaliser. Ce n’étaient que les pensées privées de quelqu’un qui priait.

Qui priait Sei, bon sang !

Gabriel se signa, comme si cela pouvait effacer la scène dont il venait d’être témoin. Il ne devait surtout répéter cela à personne. Même s’il avait beaucoup de points de divergence avec Lucifer, il ne pourrait pas dire ça. Les anges paniqueraient, les archanges seraient déçus… Et puis, Lucifer était tout de même à la tête de l’Eden, il ne pouvait pas souiller son nom de cette manière, même s’il avait en effet commis cet acte.

L’archange de l’Élément saint s’efforça de retenir ses larmes. Dans les premières années, le Premier-né avait été un guide pour lui, et plus encore après le départ de leur Seigneur. Il semblait si sage, si sûr de lui, si juste… Et puis, il était Descendu, et ça l’avait changé.

Les démons souillaient tout ce qu’ils touchaient. C’étaient eux qui avaient amenés tous ces problèmes en Eden.

Il ferma la porte d’entrée derrière lui, un peu brusquement, et sursauta quand une petite tête de boucles blondes se montra à l’entrebâillement de la pièce d’à côté.

« Grand frère ? Tu es rentré ?

‒ C’est bien moi, Ariel, dit Gabriel en essayant de se recomposer. »

Il ne devait surtout pas montrer son trouble au petit prince. Celui-ci avait déjà été tellement bouleversé ces dernières années…

« Que se passe-t-il ? Un autre problème ?

‒ Non, ne t’inquiète pas. Je voulais juste… passer un peu de temps avec toi. Tu veux bien ? »

Il fut récompensé par un sourire rayonnant et un Ariel ravi qui lui sautait dans les bras.

« Bien sûr, quand tu veux ! Mais tu n’as rien de plus important à faire ? Je sais que tu as beaucoup de responsabilités…

‒ Je peux bien prendre parfois un peu de temps pour mon petit frère, non ? fit Gabriel avec un sourire coupable. »

L’avait-il donc tant négligé ces derniers temps ?

« D’accord. Mais si tu dois travailler t’en fais pas hein ? Je peux être sage. »

L’archange sourit et serra ce petit être de bonheur contre lui. Lucifer priait Sei, soit, mais d’autres anges restaient purs et rien, jamais, ne pourrait le séparer d’Ariel.

 

 

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