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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 28

 

« La guerre continuait. Je ne voyais plus personne. Je n’avais plus confiance en mes alliés,

ni en Lyth, ni en les démons, ni en toi, ni même en moi qui étais à présent un meurtrier.

J’étais seul, plus seul que jamais. »

 

- Journal de Lucifer -

 

 

« Ca ne peut plus durer. »

Raphaël avait lâché cette phrase alors qu’il se trouvait dans la bibliothèque avec Raguel, fait rare, et celui-ci avait froncé les sourcils. Rémiel devait le rejoindre dans quelques minutes et il n’avait pas envie de perdre du temps à discuter sur un sujet dont ils avaient maintes fois débattu. Dans un coin, il vit Uriel lever les yeux – s’étaient-ils donc tous donné rendez-vous ici ? – et les rabaisser pour ne pas prendre part au débat. Douce, prudente Uriel.

« Qu’est-ce qui ne peut plus durer ?

‒ Tu le sais très bien. Cette situation avec Lucifer. »

L’archange du feu leva les yeux au ciel.

« Quelle situation ? Que tu te plaignes quand il refusait de se battre, soit, mais là il s’est sali les mains comme nous tous. Quel est le problème ?

‒ Qu’il continue de défendre les créatures de Sei à tout bout de champ, le voilà, le problème ! s’emporta l’archange de la foudre. Hier encore je l’ai entendu dire à Michael à quel point il déplorait la situation…

‒ Ne la déplorons-nous pas tous ? Des anges meurent tous les jours.

‒ Tués par les démons qui sont si chers à Lucifer ! »

Raguel retint un mouvement agacé et s’efforça de garder son sourire.

« Raphaël… commença-t-il, avant de se faire interrompre par la voix qui, il l’espérait, mettrait fin à la situation.

‒ De quoi parlez-vous qui soit si passionnant, tous les deux ? demanda Rémiel en s’avançant. Vous donnez l’impression de plus souvent vous disputer que discuter normalement, ces derniers temps ! »

L’archange du feu se tourna, à nouveau détendu et prêt à plaisanter, mais il se figea dans son mouvement. La pire personne qui soit accompagnait la jeune femme : Gabriel.

« De rien, tenta-t-il. »

Raphaël n’en avait malheureusement pas terminé.

« De Lucifer et de son insupportable manie de défendre nos ennemis. Oublie-t-il qu’il est sensé être à la tête des anges ? »

Rémiel s’efforça de le tempérer.

« Il fait des efforts, ces derniers temps. Il aimait bien Descendre jadis…

‒ Et toi, tu n’aimais pas ? Par Ksah, même moi j’appréciais ! Je n’essaie pas pour autant de faire la promotion des archidémons par les temps qui courent, je me suis adapté ! s’emporta l’archange de la foudre. «Que fiche-t-il encore en Eden s’il aime tant les Abysses ? »

Ses mots résonnèrent dans la pièce, longuement. Un peu affolé, Raguel vérifia qu’il n’y avait personne dans les alentours.

« Es-tu fou de crier si fort une remarque pareille ? demanda-t-il d’un ton placide. Un ange aurait pu t’entendre.

‒ Et alors ? Je ne fais que répéter ce qu’ils disent tous et que je pense aussi : Lucifer n’a plus sa place à la tête de l’Eden, et ce depuis longtemps ! Nous pouvions tolérer la situation en temps de paix, quand il se contentait de fricoter avec les démons au lieu de faire son travail, mais en temps de guerre…

‒ Raphaël… »

Gabriel se décida à intervenir.

« Je crains qu’il ait raison. »

Raguel se tourna vers lui, son sourire plus calme et gentil que jamais. Rémiel s’interposa.

« Tu ne peux pas nier que Lucifer a un avis qui diverge du nôtre, à tous, sans exception, déclara-t-elle. »

Pour la première fois depuis qu’ils le connaissaient, ils virent Raguel perdre son sourire. Gabriel ne l’appréciait pas beaucoup – il était beaucoup trop insouciant et ne semblait pas se préoccuper des lois – mais son cœur crut manquer un battement.

En même temps, n’étaient-ils pas en train de bouleverser l’ordre établi ? Il faisait ça pour Son  Altesse Lyth, s’efforça-t-il de se convaincre. Il força les mots à sortir, ces mots que tous pensaient mais que personne n’exprimait à haute et intelligible voix. Personne d’autre que lui n’oserait jamais.

« Lucifer n’est pas digne d’être à la tête de l’Eden, ni même de son clan. J’ai entendu plusieurs de ses anges louer Michael et déplorer qu’il ne soit pas archange. Je suis donc d’accord avec Raphaël ; que fait-il encore en Eden ? »

C’était pour le Seigneur Lyth. Pour Ariel et les anges innocents comme lui.

Raguel, lui, avait pâli. Son sourire germa à nouveau à ses lèvres – Raphaël et Rémiel se remirent à respirer – et il secoua la tête.

« En bien ou en mal, le monde va changer. »

 

***

 

Uriel marcha aussi vite qu’elle pouvait le faire sans courir, volant presque d’une salle à l’autre. Si ses ailes avaient été déployées elle aurait sans doute fini par quitter terre, mais malheureusement les couloirs qu’elle traversait n’étaient pas assez larges pour le lui permettre. Dans sa poitrine, son cœur battait encore à tout rompre et à ses oreilles résonnait la conversation qu’elle venait d’entendre.

Elle devait prévenir Lucifer. Elle devait absolument lui dire.

La jeune femme étouffa un sanglot, bouscula quelqu’un au passage, s’excusa sans s’arrêter, et avança plus vite. Elle avait senti en elle vibrer la colère et l’amertume de Raphaël, la déception teintée d’horreur de Gabriel, la détermination de Rémiel. Oui, Raguel avait résisté, mais il avait fini par renoncer, elle l’avait perçu très clairement. Quelqu’un devait agir !

Quand elle atteignit enfin le bureau du Premier-né, celui qui devrait être leur seigneur à tous après Lyth, elle ressentit sa mauvaise humeur mais entra malgré tout sans toquer. Il leva les yeux de ses papiers et ne se détendit qu’à peine en voyant que c’était elle.

« Que veux-tu, Uriel ?

‒ Il y a un énorme problème… »

Le beau visage de l’archange se ferma. Depuis quand avait-il cessé de sourire ? Cela datait d’avant son implication dans le combat. Depuis le début de la guerre, si loin ? Comment avait-elle pu ne pas le remarquer avant, elle qui ressentait les émotions des autres, elle qui voulait tant qu’il aille bien ? Mais son clan passait avant tout… N’est-ce pas ?

« Il y en a plusieurs centaines, dont certains que je suis en train de régler à l’heure actuelle. Sois plus précise.

‒ Lucifer, je suis sérieuse. Les autres archanges… Ils ne sont plus d’accord avec toi.

‒ En quoi est-ce une grande nouveauté ?

‒ Ne sois pas cynique !

‒ Ecoute, Uriel, si tu viens ici pour babiller à propos des autres, tu peux attendre que j’aie terminé ceci. À moins qu’une autre bataille ne soit déjà prévue et que tu sois venue me prévenir ? Que d’autres anges se soient fait capturer par Azazel ? Que les exorcistes aient enfin retrouvé la ville de vampire qui semble s’être évaporée ?

‒ Lucifer…

‒ Ce n’est rien de tout ça ? Alors, pitié, sors. Si tu veux discuter je le ferai avec plaisir, mais ne commence pas à me parler des problèmes que les autres ont avec ma façon de gérer l’Eden et mon clan. Ils peuvent venir me le dire eux-mêmes si ça leur chante.

‒ Mais tu ne les écoutes plus ! s’écria la jeune femme, parvenant enfin à interrompre le flot de venin qui sortait de la bouche de l’archange de la lumière. »

Celui-ci la regarda et elle tressaillit. Elle le sentait las, épuisé même, comme s’il portait sur ses épaules un poids trop lourd pour lui, depuis trop longtemps. À partir de quand veiller sur l’Eden était devenu une charge pour lui ? Quand avait-il cessé de les aimer tous ?

Elle sentit les larmes mouiller ses yeux et ravala un sanglot. Prenant une inspiration profonde, elle s’inclina formellement devant lui.

« Désolé de vous avoir dérangé, Votre Altesse. »

Ces mots semblèrent remuer quelque chose au fond de lui. Elle espéra un instant, puis sentit son orgueil et son obstination reprendre le dessus.

« Très bien, tu peux disposer. Nous nous verrons plus tard si tu veux. »

Elle sortit de la pièce d’un pas calme. Ce ne fut qu’une fois dehors qu’elle se remit à courir.

 

***

 

Saraqael ferma les yeux. Ses essions l’avaient averti de ce qui se passait. Il avait espéré que l’action désespérée d’Uriel suffirait à faire réagir Lucifer – ils avaient été si proches jadis ! – mais ç’avait été peine perdue. Lui-même considérait le Premier-né comme un ami. Il avait simplement l’impression que ce n’était plus réciproque.

« Damné sois-tu, Bélial ! siffla-t-il entre ses dents avant de réaliser le ridicule de ses paroles et de se mettre à rire. »

L’homme était un démon. Il était maudit depuis le jour de sa naissance, que croyait-il faire en jurant ainsi ?

Il se leva avec un soupir et sortit de son bureau pour aller se mettre sur le chemin que suivait Uriel. Elle apparut après quelques minutes à peine, ses yeux noisette humides et ses cheveux en désordre, et s’arrêta près de lui.

« Saraqael ? »

Son ton était hésitant, comme si elle n’était pas sûre d’elle-même. L’homme aux cheveux roux hésita une seconde avant d’acquiescer.

« C’est moi, oui. Qu’est-ce qui ne va pas ?

‒ C’est Lucifer… »

Elle ravala un sanglot.

« Il ne m’écoute plus. Il n’écoute plus aucun de nous. »

Saraqael grimaça. Que répondre à ça ?

« Non, en effet. Mais peut-être est-il seulement de mauvaise humeur, cela peut encore changer… »

Il ne devait pas être doué pour réconforter les gens, car les larmes de la jeune femme se mirent à couler. Elle attrapa son bras – à sa grande surprise – et se serra contre lui, son visage caché dans son cou.

« Cela fait des années que cela dure. Comment ai-je pu être si aveugle ? »

Elle sanglota, causant à l’archange du soleil le plus grand embarras. Il avait voulu la voir pour la calmer, mais que faire quand une femme se serrait contre soi pour pleurer ? Horriblement embarrassé, il lui tapota le droit d’un geste maladroit.

« Allons, allons. Ça ne peut pas être aussi terrible…

‒ Tu es gentil, murmura-t-elle en continuant de tremper sa tunique. Mais tu sais mieux que quiconque à quel point il a changé. »

Cette fois, il se tut. Elle avait raison, elle avait même touché un point qu’il avait jusqu’alors caché au plus profond de lui-même. Peut-être étaient-ce les Abysses, peut-être Bélial, ou l’absence de Lyth. Lucifer était resté le même mais il était plus pareil.

Il n’aimait plus l’Eden autant qu’avant.

Il enlaça doucement Uriel qui pleurait toujours en silence et abaissa soigneusement toutes ses barrières mentales pour qu’elle ne puisse plus percevoir ni ses émotions ni ses pensées. Puis, il ferma les yeux.

Il devait le faire, et personne ne devrait jamais savoir. Il devait se salir les mains pour que l’Eden retrouve sa stabilité, fût-ce au détriment d’une des personnes les plus chères à ses yeux, fût-ce au détriment de Lucifer.

 

***

 

Belzébuth pianota le bras de son fauteuil de pierre, agacé. Quelques pas devant lui se trouvait Azazel, qui arborait ce jour-là de charmants cheveux mauves et un sourire narquois, pas prête à céder. À ses pieds se traînait une créature aux proportions monstrueuses et au regard suppliant.

« Cela va énerver les anges.

‒ C’est un peu le but. Ne sont-ils pas nos ennemis ? Ça sapera leur moral.

‒ Ils risquent de s’en prendre à ton clan.

‒ Ils s’en prennent déjà à tous les démons. »

Belzébuth roula des yeux.

« Soit, fais ce que tu veux. »

L’archidémone de la Pierre bondit presque de joie, aussi ravie que l’aurait été une enfant. Une enfant cruelle avec des passe-temps discutable, certes, mais tout de même. Elle sortit de la pièce en traînant sa création avec elle sans se soucier de ses plaintes.

Le maître des Abysses se massa les tempes.

« Donc, le comportement de Bélial te semble étrange, ces derniers temps ? » demanda-t-il en se tournant vers Astaroth, qui se tenait à sa droite et était resté silencieux tout le temps de la présence d’Azazel.

Le grand démon sembla sortir d’un rêve. Il gronda vers la sortie puis se calma et hocha la tête.

« Il est bizarre.

‒ Tu n’as rien de plus précis à me dire ?

‒ Non. »

Les réponses étaient laconiques. Pas de quoi pouvoir agir, malheureusement.

« Que veux-tu que je fasse si tu ne me dis rien ? s’agaça Belzébuth en se levant. Tu en dis juste assez pour que je sois frustré au moment où nous réaliserons ce qu’il fabrique. »

Astaroth haussa les épaules. Apparemment, les états d’âme de son supérieur l’intéressaient fort peu. Il ne pouvait pas l’en blâmer.

« Cela ne viendrait pas des rumeurs qui courent sur Lucifer, ces derniers temps ?

‒ Peut-être…

‒ J’ai entendu dire qu’il servait Sei et avait trahi les anges. Un démon a même prétendu qu’il aurait cédé à Bélial !

Belzébuth leva les yeux au ciel, mi exaspéré mi amusé.

« Ce serait drôle si ce n’était pas grotesque. »

Astaroth pencha la tête de côté, pensif.

« Les rumeurs. Elles viennent d’où ?

‒ Va t’en savoir. Pour ce que j’en sais, elles peuvent tout aussi bien venir de l’Eden ! Soit dit en passant, je pense que certains anges murmurent les mêmes inepties. Peut-être qu’elles viennent vraiment d’en Haut.

‒ Ou peut-être qu’elles Montent d’en Bas, fit remarquer l’archidémon du sang. »

Belzébuth le détailla d’un regard perçant.

« Peut-être bien, dit-il pour finir. Mais difficile d’être sûr de quoi que ce soit avec des hypothèses, n’est-ce pas ? »

Il secoua la tête et changea de sujet.

« Comment se porte Lilith ?

‒ Bien. Elle accouche bientôt.

‒ Aucun problème avec l’enfant pour l’instant ?

‒ Non. »

Les deux démons échangèrent un sourire complice, presque aussi excités l’un que l’autre à l’idée de cette naissance. Aucun d’eux sept n’avait encore eu d’enfant ; c’était un évènement à fêter.

« Retourne auprès d’elle dans ce cas, déclara Belzébuth. Si ton clan a des problèmes avec les vampires, je m’en occuperai personnellement. »

Astaroth sourit, sa façon à lui de le remercier, et sortit sans un bruit.

 

***

 

Il faisait gris, il pleuvait, et Lucifer n’était pas ravi de devoir se lever, ce matin-là. Il ne croisa personne en se rendant à sa pièce de travail mais ne s’embarrassa pas à en être surpris. Il était de trop mauvaise humeur pour cela.

Il n’avait pourtant pas tant de raisons de l’être. La journée promettait peu de travail – apparemment tous s’étaient donnés le mot la veille – et Bélial passerait sûrement dans la soirée. De plus, il n’y avait eu aucun combat cette semaine, ce qui était une nette amélioration.

Malgré cela, il ne pouvait pas s’empêcher de se sentir mal à l’aise. Quelque chose était en train d’arriver. Il n’aimait pas ce genre de pressentiment.

Celui-ci se confirma lorsqu’il trouva deux messagers postés devant la porte de son bureau, les premières personnes qu’il croisait depuis qu’il s’était levé.

« Que se passe-t-il ? demanda-t-il, le ventre noué d’appréhension. Un malheur est arrivé ?

‒ Vos pairs nous ont demandé de vous appeler, Votre Altesse, déclara l’un des deux sans la moindre trace de chaleur.

‒ Pourquoi donc ?

‒ Veuillez juste nous suivre s’il vous plaît.

‒ J’ai le droit de savoir où vous m’emmenez !

‒ Pas plus loin que la Grande Salle. »

Il voulut protester à nouveau, mais une étincelle dans leur regard l’en dissuada. Ils ne répondraient de toute façon pas. Il aurait ses réponses une fois qu’il serait sur place.

Agacé, il hocha la tête. Refusant qu’ils l’encadrent comme s’il avait été prisonnier, il avança d’un bon pas pour les distancer. Ils ne protestèrent pas et restèrent à une distance respectueuse, de part et d’autre de lui.

Quand ils entrèrent dans la Grande Salle, habituellement vide sauf pour les fêtes et certaines cérémonies officielles, il sentit son estomac se retourner. Tous les anges n’étaient pas là – aucune pièce n’était assez grande, même à Alun Hevel – mais la pièce était remplie, principalement par des seigneurs et quelques hauts anges. Au centre se trouvaient les six autres archanges. Michael était absent.

D’un coup, il n’était plus tout à fait sûr de vouloir connaître la réponse à sa question.

« Vous vouliez me voir, déclara-t-il malgré tout d’une voix forte, essayant de montrer plus d’assurance qu’il n’en ressentait. Je suis venu. À présent, je vous écoute. »

Il les regarda un par un dans les yeux, sauf Uriel qui avait la tête baissée. Derrière lui, la porte de la salle claqua, un son définitif qui fit remonter un frisson le long de sa colonne vertébrale. Le silence se fit. Saraqael avança d’un pas.

« Nous sommes tous réunis ici pour juger Lucifer, archange de la lumière et gérant de l’Eden, selon les lois laissées par Son Altesse Lyth. »

 

 

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