Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Lyth
Chapitre 29
« La guerre continuait. Je ne voyais plus personne. Je n’avais plus
confiance en mes alliés,
ni en Lyth, ni en les démons, ni en toi, ni même en moi qui étais à présent
un meurtrier.
J’étais seul, plus seul que jamais. »
- Journal de Lucifer -
Raguel
retint un soupir, observant Raphaël qui était assis face à
lui. Cela faisait à présent dix bonnes minutes que c’était
à l’archange de la Foudre de jouer, mais celui-ci semblait absorbé
par de sombres pensées. Rémiel devait les rejoindre dans quelques
minutes, mieux valait régler ça tout de suite et tant pis pour
la tiquette.
« Qu’y a-t-il ?
— Ça ne peut plus durer. »
Raphaël avait lâché cette phrase un ton trop haut pour la
bibliothèque où ils se trouvaient et Raguel vit Uriel lever
les yeux – s’étaient-ils donc tous donné rendez-vous ici ?
– et les rabaisser. Douce, prudente Uriel.
« Qu’est-ce qui ne peut plus durer ?
— Tu le sais très bien. Cette situation avec Lucifer. »
L’archange du Feu leva les yeux au ciel.
« Que tu te plaignes quand il refusait de se battre, soit, mais
là il s’est sali les mains comme nous tous. Quel est le problème ?
— Qu’il continue de défendre les créatures de Sei à tout
bout de champ, le voilà, le problème ! s’emporta l’archange
de la Foudre. Hier encore je l’ai entendu dire à Michael à quel
point il déplorait la situation…
— Ne la déplorons-nous pas tous ? Des anges meurent tous les jours.
— Tués par les démons qui sont si chers à Lucifer ! »
Raguel retint un mouvement agacé et s’efforça de garder son
sourire.
« Raphaël… » commença-t-il, avant de se
faire interrompre par la voix qui, il l’espérait, mettrait fin à
la situation.
— De quoi parlez-vous qui soit si passionnant, tous les deux ? demanda
Rémiel en s’avançant. Pour des amis proches, vous vous disputez
souvent ces derniers temps ! »
L’archange du Feu se tourna, à nouveau détendu et prêt
à plaisanter, mais se figea dans son mouvement. La pire personne qui
soit accompagnait la jeune femme : Gabriel.
« De rien ? tenta-t-il.
— De Lucifer et de son insupportable manie de défendre nos ennemis »,
corrigea Raphaël qui n’en avait pas fini. « Oublie-t-il qu’il
est sensé être à la tête des anges ? »
Rémiel s’efforça de le tempérer.
« Il fait des efforts, ces derniers temps. Il aimait bien Descendre
jadis…
— Et toi, tu n’aimais pas ? Par Ksah, même moi j’appréciais !
Je n’essaie pas pour autant de faire la promotion des archidémons par
les temps qui courent, je me suis adapté ! » s’emporta
l’archange de la Foudre. « Que fiche-t-il encore en Eden s’il
aime tant les Abysses ? »
Ces derniers mots résonnèrent dans la pièce. Un peu affolé,
Raguel vérifia qu’il n’y avait personne dans les alentours.
« Es-tu fou de crier si fort une remarque pareille ? demanda-t-il
d’un ton placide. Un ange aurait pu t’entendre.
— Et alors ? Je ne fais que répéter ce qu’ils disent tous :
Lucifer n’a plus sa place à la tête de l’Eden et ce depuis longtemps !
Nous pouvions tolérer la situation en temps de paix, quand il se contentait
de fricoter avec les démons au lieu de faire son travail, mais en temps
de guerre…
— Raphaël… »
Gabriel se décida à intervenir.
« Je crains qu’il n’ait raison. »
Raguel se tourna vers lui, son sourire plus calme et gentil que jamais. Rémiel
s’interposa.
« Tu ne peux pas nier que Lucifer a un avis qui diverge du nôtre,
à tous, sans exception », déclara-t-elle.
Pour la première fois depuis qu’ils le connaissaient, ils virent Raguel
perdre son sourire. Gabriel ne l’appréciait pas beaucoup – il était
insouciant et ne se préoccupait pas des lois – mais son cœur manqua
un battement.
En même temps, ne bouleversaient-ils pas justement l’ordre établi ?
Il faisait ça pour Son Altesse Lyth, se convainquit-il. Il força
les mots à sortir, ces mots que tous pensaient mais que personne n’exprimait
à haute et intelligible voix. Personne d’autre que lui n’oserait jamais.
« Lucifer n’est pas digne d’être à la tête de
l’Eden, ni même de son clan. J’ai entendu plusieurs de ses anges louer
Michael et déplorer qu’il ne soit pas archange. Je suis donc d’accord
avec Raphaël ; que fait-il encore en Eden ? »
C’était pour le Seigneur Lyth. Pour Ariel et les anges innocents comme
lui.
Raguel, lui, avait pâli. Son sourire germa à nouveau à
ses lèvres – Raphaël et Rémiel se remirent à respirer
– et il secoua la tête.
« En bien ou en mal, le monde va changer. »
***
Uriel
marcha aussi vite qu’elle pouvait le faire sans courir, volant presque d’une
salle à l’autre. Si ses ailes avaient été déployées
elle aurait sans doute quitté terre, mais les couloirs qu’elle traversait
n’étaient pas assez larges pour le lui permettre. Dans sa poitrine,
son cœur battait encore à tout rompre et dans ses oreilles résonnait
la conversation qu’elle venait d’entendre.
Elle devait prévenir Lucifer. Elle devait absolument lui dire.
La jeune femme étouffa un sanglot, bouscula quelqu’un au passage, s’excusa
sans s’arrêter et avança plus vite. Elle sentait encore vibrer
en elle la colère et l’amertume de Raphaël, la déception
teintée d’horreur de Gabriel, la détermination de Rémiel.
Oui, Raguel avait résisté, mais il avait fini par renoncer,
elle l’avait perçu clairement. Quelqu’un devait agir !
Quand elle atteignit enfin le bureau du Premier-né, leur seigneur à
tous après Lyth, elle ressentit sa mauvaise humeur mais entra malgré
tout sans toquer. Il leva les yeux de ses papiers et ne se détendit
qu’à peine en la reconnaissant.
« Que veux-tu, Uriel ?
— Il y a un énorme problème… »
Le beau visage de l’archange se ferma. Depuis quand avait-il cessé
de sourire ? Cela datait d’avant son implication dans le combat. Depuis
le début de la guerre, si loin ? Comment ne l’avait-elle pas remarqué
avant, elle qui ressentait les émotions des autres, elle qui voulait
tant qu’il aille bien ? Mais son clan passait avant tout… N’est-ce pas ?
« Il y en a plusieurs centaines, dont certains que je suis en train
de régler à l’heure actuelle. Sois plus précise.
— Lucifer, je suis sérieuse. Les autres archanges… Ils ne sont plus
d’accord avec toi.
— En quoi est-ce une grande nouveauté ?
— Ne sois pas cynique !
— Écoute, Uriel, si tu viens babiller à propos des autres, tu
peux attendre que j’aie terminé ceci. À moins qu’une autre bataille
ne soit déjà prévue ? Que d’autres anges se soient
fait capturer par Azazel ? Que les exorcistes aient enfin retrouvé
la ville de vampire qui s’est évaporée ?
— Lucifer…
— Ce n’est rien de tout ça ? Alors, pitié, sors. Si tu
veux discuter je le ferai avec plaisir mais ne me parle pas des problèmes
que les autres ont avec ma façon de gérer l’Eden. Ils peuvent
me le dire eux-mêmes si ça leur chante.
— Mais tu ne les écoutes plus ! » s’écria la
jeune femme, parvenant enfin à interrompre le flot de venin qui sortait
de la bouche de l’archange de la Lumière.
Celui-ci la regarda et elle tressaillit. Elle le sentait las, épuisé
même, comme s’il portait sur ses épaules un poids trop lourd
pour lui, depuis trop longtemps. Depuis quand veiller sur l’Eden était
devenu une charge pour lui ? Quand avait-il cessé de les aimer
tous ?
Des larmes mouillèrent ses yeux et elle ravala un sanglot. Prenant
une inspiration profonde, elle s’inclina formellement devant lui.
« Désolée de vous avoir dérangé, Votre
Altesse. »
Ces mots remuèrent quelque chose au fond de lui. Elle espéra
un instant, puis sentit son orgueil et son obstination reprendre le dessus.
« Très bien, tu peux disposer. Nous nous verrons plus tard
si tu veux. »
Elle sortit de la pièce d’un pas calme. Ce ne fut qu’une fois dehors
qu’elle se remit à courir.
***
Saraqael
ferma les yeux. Ses essions l’avaient averti de ce qui se passait. Si même
l’action désespérée d’Uriel ne faisait pas réagir
Lucifer… Il considérait le Premier-né comme un ami, mais avait
l’impression que ce n’était plus réciproque.
« Damné sois-tu, Bélial ! » siffla-t-il
entre ses dents, avant de réaliser le ridicule de ses paroles et de
se mettre à rire.
Maudire un démon, quelle idée.
Il se leva et sortit de son bureau pour se mettre sur le chemin que suivait
Uriel. Elle apparut après quelques minutes, ses yeux noisette humides
et ses cheveux en désordre, et s’arrêta près de lui.
« Saraqael ? »
Son ton était hésitant et l’homme aux cheveux roux acquiesça.
« Oui, c’est moi. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— C’est Lucifer… » Elle ravala un sanglot. « Il ne m’écoute
plus. Il n’écoute plus aucun de nous. »
Saraqael grimaça. Que répondre à ça ?
« Non, en effet. Mais peut-être est-il seulement de mauvaise
humeur, cela peut changer… »
Il ne devait pas être doué pour réconforter les gens,
car les larmes de la jeune femme se mirent à couler. Elle attrapa son
bras – à sa grande surprise – et se serra contre lui, son visage caché
dans son cou.
« Cela fait des années que cela dure. Comment ai-je pu être
si aveugle ? »
Elle sanglota, causant à l’archange du Soleil le plus grand embarras.
Il était intervenu pour la calmer, mais que faire quand une femme se
serrait contre soi pour pleurer ? Horriblement embarrassé, il
lui tapota le dos d’un geste maladroit.
« Allons, allons. Ça ne peut pas être aussi terrible…
— Tu es gentil », murmura-t-elle en continuant de tremper sa tunique.
« Mais tu sais mieux que quiconque à quel point il a changé. »
Cette fois, il se tut. Elle avait raison, touchant un point qu’il avait caché
au plus profond de lui-même. Peut-être étaient-ce les Abysses,
peut-être Bélial, ou l’absence de Lyth. Lucifer était
resté le même mais il était plus pareil.
Il n’aimait plus l’Eden autant qu’avant.
Il enlaça doucement Uriel qui pleurait toujours en silence et monta
soigneusement ses barrières mentales pour qu’elle ne puisse plus percevoir
ni ses émotions ni ses pensées. Puis, il ferma les yeux.
Il devait le faire et s’arranger pour que personne ne sache jamais. Il se
salirait les mains pour que l’Eden retrouve sa stabilité, fût-ce
au détriment d’une des personnes les plus chères à ses
yeux.
Fût-ce au détriment de Lucifer.
***
Belzébuth
pianota le bras de son fauteuil de pierre, agacé. Quelques pas devant
lui se trouvait Azazel, qui arborait ce jour-là de charmants cheveux
mauves et un sourire narquois, pas prête à céder. À
ses pieds se traînait une créature aux proportions monstrueuses
et au regard suppliant.
« Cela va énerver les anges.
— C’est le but. Ne sont-ils pas nos ennemis ? Ça sapera leur moral.
— Ils risquent de s’en prendre à ton clan.
— Ils s’en prennent déjà à tous les démons. »
Belzébuth roula des yeux.
« Soit, fais ce que tu veux. »
L’archidémone de la Pierre bondit presque de joie, aussi ravie que
l’aurait été une enfant. Une enfant cruelle avec des passe-temps
discutable, certes, mais tout de même. Elle sortit de la pièce
en traînant sa création avec elle sans se soucier de ses plaintes.
Le maître des Abysses se massa les tempes.
« Donc, le comportement de Bélial te semble étrange,
ces derniers temps ? » demanda-t-il à Astaroth, qui
se tenait à sa droite et était resté silencieux tout
le temps de la présence d’Azazel.
Le grand démon sortit d’un rêve éveillé. Il gronda
vers la sortie puis se calma.
« Il est bizarre.
— Tu n’as rien de plus précis à me dire ?
— Non. »
Les réponses étaient laconiques. Pas de quoi pouvoir agir, malheureusement.
« Que veux-tu que je fasse si tu ne sais rien ? s’agaça
Belzébuth en se levant. Tu en dis juste assez pour que je sois frustré
au moment où nous réaliserons ce qu’il fabrique. »
Astaroth haussa les épaules, peu intéressé par ses états
d’âme. L’archidémon des Ténèbres ne l’en blâmait
pas.
« Cela ne viendrait pas des rumeurs qui courent sur Lucifer, ces
derniers temps ?
— Peut-être…
— J’ai entendu dire qu’il servait Sei et avait trahi les anges. Un démon
a même prétendu qu’il aurait cédé à Bélial ! »
Belzébuth leva les yeux au ciel, mi exaspéré mi amusé.
« Ce serait drôle si ce n’était pas grotesque. »
Astaroth pencha la tête de côté, pensif.
« Les rumeurs. Elles viennent d’où ?
— Va t’en savoir. Pour ce que j’en sais, elles peuvent tout aussi bien venir
de l’Eden ! Soit dit en passant, je pense que certains anges murmurent
les mêmes inepties. Peut-être qu’elles viennent vraiment d’en
Haut.
— Ou peut-être qu’elles Montent d’en Bas », fit remarquer
l’archidémon du Sang.
Belzébuth le détailla d’un regard perçant.
« Peut-être bien. Difficile d’être sûr de quoi
que ce soit avec ces hypothèses, n’est-ce pas ? » Il
secoua la tête et changea de sujet. « Comment se porte Lilith ?
— Bien. Elle accouche bientôt.
— Aucun problème avec l’enfant pour l’instant ?
— Non. »
Les deux démons échangèrent un sourire complice, presque
aussi excités l’un que l’autre à l’idée de cette naissance.
Aucun d’eux sept n’avait encore eu d’enfant ; c’était un évènement
à fêter.
« Retourne auprès d’elle dans ce cas, déclara Belzébuth.
Si ton clan a des problèmes avec les vampires, je m’en occuperai personnellement. »
Astaroth sourit, sa façon à lui de le remercier, et sortit sans
un bruit.
***
Il
faisait gris, il pleuvait, et Lucifer n’était pas ravi de devoir se
lever, ce matin-là. Il ne croisa personne en se rendant à sa
pièce de travail mais ne s’embarrassa pas à en être surpris.
Il était de trop mauvaise humeur pour cela.
Il n’avait pourtant pas tant de raisons de l’être. La journée
promettait peu de travail – apparemment tous s’étaient donnés
le mot la veille – et Bélial passerait sûrement dans la soirée.
De plus, il n’y avait eu aucun combat cette semaine, ce qui était une
nette amélioration.
Malgré cela, il se sentait mal à l’aise. Quelque chose arrivait.
Il n’aimait pas ce pressentiment.
Celui-ci se confirma lorsqu’il trouva deux messagers postés devant
la porte de son bureau, les premières personnes qu’il croisait depuis
qu’il s’était levé.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il, le ventre
noué d’appréhension. « Un malheur est arrivé ?
— Vos pairs nous ont demandé de vous appeler, Votre Altesse »,
déclara l’un des deux sans la moindre trace de chaleur.
— Pourquoi donc ?
— Veuillez juste nous suivre, s’il vous plaît.
— J’ai le droit de savoir où vous m’emmenez !
— Dans la Grande Salle. »
Il voulut protester à nouveau, mais une étincelle dans leur
regard l’en dissuada. Il aurait ses réponses une fois sur place.
Refusant qu’ils l’encadrent comme s’il avait était prisonnier, il avança
d’un bon pas pour les distancer. Ils ne protestèrent pas et restèrent
à une distance respectueuse, de part et d’autre de lui.
Quand ils entrèrent dans la Grande Salle, toujours vide sauf pour les
fêtes et certaines cérémonies officielles, son estomac
se retourna. Tous les anges n’étaient pas là – aucune pièce
n’était assez grande, même à Alun Hevel – mais la pièce
était remplie de Haut anges. Au centre se trouvaient les six autres
archanges. Michael était absent.
D’un coup, il n’était plus sûr de vouloir connaître les
réponses.
« Vous vouliez me voir », déclara-t-il malgré
tout d’une voix forte, montrant plus d’assurance qu’il n’en ressentait. « Je
suis venu. À présent, je vous écoute. »
Il les regarda un par un dans les yeux, sauf Uriel qui avait la tête
baissée. Derrière lui, la porte de la salle claqua, un son définitif
qui fit remonter un frisson le long de sa colonne vertébrale. Le silence
se fit. Saraqael avança d’un pas.
« Nous sommes tous réunis ici pour juger Lucifer, archange
de la Lumière et gérant de l’Eden, selon les lois laissées
par Son Altesse Lyth. »
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