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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 30

 

« Que Lyth nous pardonne. »

 

- Le jour des martyrs, Rémiel -

Lucifer était entré dans le silence le plus total. Les anges l’avaient laissé passer, non par respect mais par crainte de l’approcher. Il aurait dû en être alerté – il était très certainement inquiet à cause de la situation – mais gardait un port fier et le menton haut.
Saraqael s’avança, comme dans un rêve.
« Nous sommes tous réunis ici pour juger Lucifer, archange de la Lumière et gérant de l’Eden, selon les lois laissées par Son Altesse Lyth », déclara-t-il d’une voix basse, qui résonna dans la salle. « Vous tous serez témoins. Nous, archanges, seront les juges. Que Lyth nous guide dans nos choix. »
Il avait ajouté cette dernière phrase à l’intention de Gabriel. Il ne se berçait pas lui-même dans l’illusion que Lyth aurait été d’accord ; après tout Il avait placé Lucifer à leur tête pour une bonne raison. Mais les autres n’avaient pas besoin de le savoir.
« Lucifer, je t’accuse de trahison, continua-t-il. Tu soutiens les créatures de Sei avant les anges et tu les as aidés dans le passé. »
L’archange de la Lumière blêmit, voulu protester, mais Raphaël le fit taire d’un geste, avançant à son tour d’un pas.
« Je t’accuse de meurtre, tonna sa voix. À cause de toi de nombreux anges sont morts, alors que tu refusais de les défendre. Meurtre indirect, oui, mais tu as fait tes choix !
— Nous jugerons aussi le crime de parjure », continua Rémiel, pâle mais déterminée. « Tu as juré de servir Lyth et l’Eden mais tu l’as oublié. »
Raguel eut un sourire d’excuse, presque crédible, puis enchaîna :
« Tu as été lâche, toi qui n’a pas su prendre les décisions qu’il fallait, toi que nous avons dû forcer pour qu’enfin tu te joignes à nous pour défendre l’Eden qui t’a pourtant été confié.
— Tu es aussi impur », déclara Gabriel, raide comme la justice. « Tu t’es souillé en fréquentant des démons. Croyais-tu que nous n’allions jamais découvrir que tu en voyais encore ? »
Lucifer était incrédule jusque là mais à ces mots, il se figea et se tourna vers Saraqael en un éclair. Son expression brisée, trahie, toucha l’archange du Soleil en plein cœur. Il se força à ne même pas ciller.
« J’ai essayé de te prévenir, mais tu ne nous écoutais plus, pensa-t-il. Je payerai moi aussi, un jour, pour t’avoir fait subir ça… Même si tu l’as cherché, innocent et coupable. »
Il fit un pas de côté et laissa paraître Uriel. Celle-ci était la seule vraiment touchée par ce qui se déroulait et avait même du mal à tenir sur ses jambes. La gorge serrée, elle conclut :
« Qu’as-tu à dire devant nous pour ta défense ? »

 

***

 

Incrédule, Lucifer les regarda un par un. Pensaient-ils vraiment ça ? L’hypothèse de la plaisanterie avait été rejetée d’emblée, mais s’ils étaient sérieux… Croyaient-ils vraiment qu’il était un tel monstre ? Oui, il avait refusé de se battre, oui, il avait aidé les démons, mais c’était au nom de la justice qu’il l’avait fait ! Comment pouvaient-ils à ce point se tromper sur son compte ?
Il se souvint alors. Ils ne l’écoutaient plus depuis longtemps – si c’était jamais arrivé. Leurs désaccords étaient mineurs à l’époque bénie où ils avaient tous été créés, où aucun d’eux n’avait les mains souillées de sang, où Lyth était encore parmi eux pour les guider. À présent, quoi qu’il dise, leur sentence était prête.
Il ne pouvait que prier pour qu’ils ne soient pas fous au point de le tuer. Cela mettrait l’Eden en danger et les deux autres mondes avec.
« Quel est le verdict ? »
Ils furent brièvement déstabilisés. Lucifer faillit sourire. Il ne s’était jamais autant senti détaché de la réalité.
Il regarda Saraqael droit dans les yeux quand celui-ci prit à nouveau la parole, prenant la peine d’observer la façon dont le vert et le jaune se disputaient ses iris alors que les mots qu’il prononçait s’enfonçaient dans son esprit avec un impact presque physique.
« Tu n’as plus le droit de nous diriger ni celui de venir en Eden, tu n’es plus un ange. Tu es déchargé de tes fonctions, ton nom ne sera plus prononcé que dans le dégoût. » L’archange du Soleil hésita, ou du moins Lucifer le crut – peut-être n’était-ce qu’un rêve, qu’une impression, comme toute cette parodie de procès. « Tu es banni. »
Ces mots résonnèrent dans la salle sans qu’il ne réagisse, sans que son expression ne change. Quelque part, il n’était déjà plus là. Après tout, ce qui arrivait était impossible, le monde tel que ses pairs venaient de le modifier ne pouvait exister.
Donc, ils le trahissaient. Il était déchu.
Lucifer battit des cils. Avait-il parlé à voix haute ? Autour de lui, un murmure allait croissant, une rumeur qui bientôt emplit la salle, tournoyant autour de lui alors que tous reprenaient en cœur le verdict : déchéance ! Déchéance !
Une impression bizarre le traversa, comme si une partie de la Lumière le quittait. C’est alors que le rêve devint cauchemar. D’un coup, d’un seul, son cœur cessa de battre au rythme des autres. L’Eden, qui depuis toujours avait pulsé autour de lui en même temps que sa magie, s’éteignit.
Il ne vit pas l’effarement de ses pairs.
« Que se passe-t-il ? » s’exclama Uriel sans qu’il l’entende.
Lucifer vacilla. Il fit quelques pas en arrière pour retrouver son équilibre – la foule s’écarta de lui, certains lui criant encore qu’il était déchu et impur – puis il releva la tête et éclata de rire.
« Vous m’avez trahis, tous autant que vous êtes ! Vous m’avez renié, moi qui ai tout donné pour vous, moi qui vous voyais comme mes enfants et mes frères ! Assumez-en les conséquences maintenant qu’elles se retournent contre vous ! »
Sitôt ces mots amers sortis de sa bouche il voulut les ravaler, mais il était trop tard. Il rit encore, d’un rire acide, perdu – mais sortait-il vraiment de sa gorge ? – et fit demi-tour alors que les gens s’affolaient en sentant l’Eden chavirer. Il marcha hors de la Grande Salle comme il était venu, la tête haute.
Lorsqu’il Traversa, il accueillit le froid qui envahissait ses membres comme une délivrance.

 

***

 

Des années plus tard, il admit ne pas se souvenir avec précision des premiers jours. Il était Descendu sans but et, une fois arrivé de l’autre côté du Portail, il avait erré pendant des heures avant que la fatigue ne le terrasse. Alors, il s’était allongé à même le sol, au pied d’un arbre, et s’était endormi.
Au réveil, tout son corps était douloureux, mais comme un somnambule il s’était remis à marcher. Sans doute s’était-il arrêté dans un des Cercles centraux des Abysses, peu habités, car il n’avait rencontré personne ni vu aucun village, seulement des plaines puis des forêts, puis d’autres plaines. Le paysage était aussi flou que le reste.
Il dut dormir encore, car c’est au troisième jour que finalement il s’arrêta en rencontrant un obstacle : une rivière d’eau vive qu’il eut été incapable de traverser à pied. Il aurait pu s’envoler, mais pour une raison qu’il ne put saisir il préféra juste s’asseoir pour la regarder couler.
C’est alors qu’il sentit la douleur dans chacun de ses muscles, la faiblesse de ses membres, et surtout deux sensations qu’il éprouvait pour la première fois : la faim et la soif. Cette dernière fut étanchée en quelques secondes – l’eau de la rivière était claire, bien que froide – mais tel qu’il était il se sentait incapable de chasser. Il s’éloigna donc un peu afin de cueillir quelques baies qu’il connaissait, et qu’il dévora avidement.
Il ne voulait pas penser au fait que son état était la conséquence directe de sa Chute. L’Eden, qui l’avait toujours nourri de sa substance, qui depuis sa création veillait sur son bien-être au point que jamais encore il n’avait ressenti la faim, l’avait rejeté.
Essiah se levait pour la quatrième fois quand Lucifer fut réveillé par une secousse.
« Debout. »
Il connaissait cette voix ; il ouvrit donc les yeux. Une baffe termina de le réveiller.
« Debout !
— Que se passe-t-il… ?
— Je ne te considérais pas comme un être exceptionnel, mais je ne pensais pas certes que tu étais faible à ce point. Lève-toi. Je te cherche depuis presque une semaine. »
Obéissant, l’ange déchu se mit sur ses pieds, puis dévisagea celui qui l’avait si brutalement tiré de sa torpeur. Les yeux noirs de Belzébuth le pétrifièrent presque sur place.
« Que fais-tu là ? demanda-t-il.
— C’est à moi de te poser ce genre de question. Par ailleurs, il me semble avoir déjà répondu : je te cherchais. »
Lucifer se mordit la langue. Rien de ce qu’il pourrait dire ne lui paraissait intelligent. Dans ce cas, mieux valait se taire.
« Pourquoi n’es-tu pas venu directement à Pandémonium ? Bélial t’y attend en se rongeant les sangs.
— Je n’ai pas vraiment réfléchi…
— Ta spécialité, on dirait. »
Son sarcasme finit par énerver le déchu, qui serra les poings.
« Si tu avais perdu ton monde comme moi le mien, tu aurais peut-être réagi de la même façon, seigneur des Ténèbres ! »
Celui-ci eut un sourire amusé, comme si sa remarque était futile.
« Contrairement à toi, Lucifer, je ne crains pas de me faire rejeter par les miens. Je suis les Abysses. »
Il prononçait Lùzifer avec le même accent que Bélial.
« Et sans doute les vampires ne sont que des parasites passagers, bien que tu en aies longtemps ignoré l’existence ! »
Belzébuth cligna des yeux, puis – à la grande surprise de son vis-à-vis – explosa de rire.
« Bien visé. Mais soit, tu es déjà plus vivant que tantôt. Suis-moi, je t’amène dans mon domaine.
— Toutes les Abysses ne sont-elles pas à toi ? » protesta le déchu entre ses dents, pour la forme, avant de déployer ses ailes.
Le roi des démons l’observa en silence pendant quelques secondes.
« Que s’est-il passé au juste en Haut ? Les rumeurs disent que Michael a pris la tête de l’Eden et qu’il y a eu procès, mais les frontières sont fermées et nous ne savons rien de plus précis. »
Lucifer vacilla en entendant le nom de son disciple. Il n’avait pas réfléchi aux causes et aux conséquences de ce qui lui était arrivé, mais celui-ci n’avait pas été présent lors de son jugement et il avait espéré… mais quoi, au juste ? C’était logique que Michael ait hérité de son titre d’archange ; si tel n’avait pas été le cas, l’Eden se serait effondré et les Trois Mondes avec lui. De plus, il était aimé de tous, offrant un bon compromis entre Raguel et Gabriel. Il ferait un très bon gérant.
Lyth, que ça faisait mal.
« J’ai été jugé indigne d’être un ange. Je ne suis pas resté pour voir la suite. »
Belzébuth hocha la tête et se prépara à s’envoler, puis son regard s’arrêta à nouveau sur lui.
« As-tu vu tes ailes, Lucifer ?
— Mes ailes ? Qu’ont-elles de particulier ? »
La fin de sa question ne fut qu’un murmure, alors qu’il les étendait pour les voir. Elles étaient bien là, toutes les six, comme toujours. Cependant, au lieu de leur éclatante couleur blanche, elles étaient à présent d’un noir de jais aussi sombre que les yeux de l’archidémon.
« Souillé. »
Le mot lui avait échappé. Il agrippa une poignée de plumes, grimaça en les sentant bien accrochées – c’étaient les siennes, pas de doute. Il eut un rire nerveux, puis un sourire cynique se forma sur ses lèvres.
« Décidément, Belzébuth, tu es un oiseau de mauvais augure. As-tu d’autres nouvelles à m’annoncer ainsi, alors que je suis au plus bas ? Vas-y, achève-moi.
— Je ne vois pas pourquoi tu te mets dans cet état. » En deux pas, l’archidémon fut tout proche et caressa une de ses ailes par-dessus son épaule, dans un geste presque tendre. « Cette couleur… je trouve qu’elle te va à ravir. »

 

***

 

Ils atterrirent sur un promontoire qui permettait l’accès direct à la partie du palais creusée dans la montagne. Bélial avait perçu leur arrivée et il les y attendait. Il avança directement vers lui pour l’enlacer.
« Lucifer ! Elvion, j’étais tellement mort d’inquiétude ! »
Le déchu se força à sourire pour le rassurer.
« Ne t’en fais pas, je vais bien.
— J’en doute fort. Sei, que t’ont-ils fait ? Je ne pensais pas que ça serait si terrible !
— Comment voulais-tu qu’une déchéance ne le soit pas, au juste ? »
Il avait essayé de garder un ton de plaisanterie sans y parvenir. Bélial ne pensait pas à mal mais ses mots l’avaient blessé.
« Au moins, nous sommes ensembles, maintenant…
— Je pense que c’est encore à moi de juger si la situation est positive et je peux t’assurer, Bélial, qu’elle ne l’est pas », lâcha Lucifer sans plus retenir son acidité. « Plutôt que d’être ravi par mon arrivée forcée dans les Abysses, ne pourrais-tu pas compatir ? »
L’archidémon détourna les yeux.
« Désolé. C’est juste… Nous ne pouvions plus vraiment nous voir ces derniers temps.
— Tu ne comprends pas. Je suis déchu. Je ne suis plus archange, ni même ange, je ne suis plus rien.
— Tu es encore…
— J’ai perdu l’Eden, par Faljan !
— Du calme, tous les deux, intervint Belzébuth. La situation est difficile pour tout le monde, d’autant plus que nous n’avons aucune information venant de l’Eden. »
Lucifer se tourna vers lui, soulagé par le changement de sujet.
« Comment les rumeurs sont elles arrivées ici si les frontières sont fermées ? Un archange est Descendu ?
— Non. J’avoue que j’ignore moi-même quelle en est la source… »
Le déchu fronça les sourcils.
« Ce n’est pourtant pas votre genre.
— Tu préfèrerais que Lilith Monte enlever quelques angelots pour leur poser des questions ? Nous voulions avant tout retrouver la personne clef de cette histoire, c’est-à-dire toi. »
Lucifer acquiesça, reconnaissant.
« Malheureusement, je ne peux guère vous aider. J’ai été jugé et banni ; je n’étais au courant de rien à l’avance et je n’ai pas la moindre idée de ce qui a pu se passer ensuite.
— Mieux vaut se concentrer là-dessus plus tard, suggéra Bélial. Nous en saurons plus quand l’Eden rouvrira ces portes. Je doute que les anges restent cloîtrés jusqu’à la fin des Trois Mondes.
— Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre. Ces informations sont peut-être fausses, fit remarquer Belzébuth.
— J’en doute. Après tout Lucifer a confirmé…
— Tu sembles bien pressé de nous faire abandonner ce sujet, dis-moi. »
L’homme aux cheveux blonds s’empourpra.
« Navré. Je ne voulais pas donner cette impression… Je suis juste soulagé que Lucifer soit revenu. »
Il adressa un sourire chaleureux au déchu, qui l’observait en silence. Un mauvais pressentiment le taraudait depuis qu’ils s’étaient posés et cela ne lui plaisait pas du tout. La dernière fois qu’il avait ressenti cela…
« Sais-tu quelque chose qui me concerne, Bélial ? » demanda-t-il à brûle-pourpoint, interrompant la conversation des deux démons.
Celui à qui il s’était adressé ne pâlit pas et ne détourna pas le regard. Pourtant, pour la première fois depuis qu’ils s’étaient rencontrés, son sourire lui sembla faux.
« Que pourrai-je donc savoir que tu ignores ?
— À toi de me le dire. Je vois que tu me mens. Ce n’est pourtant pas dans tes habitudes… n’est-ce pas ?
— Bien sûr que non ! »
L’indignation était sincère, mais il n’avait toujours pas répondu à sa question. Ce silence était plus parlant que mille mots.
Avait-il donc été aveugle à ce point, faisant de ses ennemis ses amis et inversement ?
« Réponds-moi.
— C’est ridicule, tu n’as aucune raison de…
— Réponds-moi.
— Je n’ai rien fait ! »
L’air était froid autour d’eux, voire glacial. Les ombres s’allongeaient alors qu’Essiah disparaissait derrière les montagnes environnantes. Lucifer, lèvres serrées, fixa Bélial droit dans les yeux.
« Je t’ai considéré comme la personne la plus proche de moi, avant même les autres archanges, avant même Lyth, je le confesse. Maintenant, je ne te demande qu’une seule chose : dis à voix haute que tu ne m’as pas trahi, que n’es pour rien dans ma Chute.
— Pourquoi Sei t’aurais-je trahi ? Je n’avais aucune raison de… »
Il continua de parler mais Lucifer ne l’entendait plus, ne l’écoutait plus. C’était la deuxième fois qu’il se sentait ainsi déphasé avec le monde en quelques jours à peine. Cette fois, pourtant, le froid ne lui fit pas le même effet. Au lieu d’être douloureux, malvenu, au lieu de lui ôter tout ce qu’il avait, il l’accueillit à bras ouverts et cela lui donna l’impression d’être enfin arrivé à destination.
Bélial se tut et le déchu releva les yeux. Le démon le dévisageait, horrifié.
« Que se passe-t-il ? »
La question résonna, sans réponse. Lucifer sourit, sans chaleur aucune, sans animosité ; un sourire hivernal.
« Éloigne-toi de moi. Ne me touche plus jamais. Ne m’adresse plus la parole. Si tu oses encore tenter quoi que ce soit, je te transpercerai – et, je te l’assure, ton agonie sera lente et douloureuse.
— Mais…
— Tu ne réalises même pas ce que tu as fait. Hors de ma vue, traître.
— Je voulais que nous soyons ensemble… »
La température chuta et cette fois, l’archidémon de la Lune recula de plusieurs pas. Les yeux de Lucifer, bleus, froids, le transpercèrent et un instant, il crut qu’il allait vraiment mourir.
« Je pense qu’il est temps pour toi de te retirer, Bélial. »
Ce dernier tressaillit. Il avait totalement oublié la présence de Belzébuth.
« Dépêche-toi, jeune fou. »
Il entendit la désapprobation dans la voix de son supérieur et vit les ombres s’agiter. Sans oser hésiter plus, il s’inclina, puis partit à toute vitesse vers le fond de la montagne. Lucifer regarda les ténèbres l’engloutir.
« Que m’est-il arrivé ? » demanda-t-il à voix haute une fois le silence revenu.
Belzébuth s’approcha de lui et lui caressa le front. Le déchu tressaillit, puis suivi le regard de son vis-à-vis vers son bras. Sur sa peau blanche et jadis sans marque se découpait un trait noir, d’un genre qu’il avait déjà vu. Il vira au livide.
« C’est impossible…
— Et pourtant… Ces marques te désignent comme un prince-démon, je suppose », déclara le maître des Abysses, reprenant le titre de prince-ange inventé pour Ariel et, après lui, Michael. « Tu es aussi puissant qu’auparavant.
— Les princes-anges n’ont d’une paire d’ailes même si les archanges en ont trois ! Alors que ces tatouages… Et je suis certain que j’avais… » Sa voix s’étrangla. « La Lumière… elle était partie, en même temps que l’Eden.
— Je n’ai pas dit que tu avais gardé tes pouvoirs. Tu n’as pas senti la température descendre et les ombres bouger ? »
Lucifer cilla.
« Je ne comprends pas.
— Glace et Ténèbres, si je ne me trompe. Tu t’y habitueras. Il semble que les pouvoirs angéliques ne soient pas compatibles avec une Chute. »
Le déchu sonda aussitôt sa propre aura. Il eut un rire las en réalisant que Belzébuth avait raison.
« Tu es définitivement un oiseau de mauvais augure.
— Cesse de m’appeler ainsi.
— Tu préfères Corbeau ? Ou bien Raven ? » ajouta-t-il, utilisant le terme angélique.
Belzébuth leva les yeux au ciel, comme pour rendre les armes. C’était étrange. Depuis le début de la guerre ils n’avaient plus discuté ainsi, et Lucifer avait l’impression de retrouver un vieil ami. Le seul archidémon avec lequel il s’était lié était pourtant Bélial – mais il ne voulait plus penser à lui. Trop d’évènements avaient eu lieu en trop peu de temps.
« Y a-t-il un endroit où je pourrais me reposer ? Je sais que je me suis dérobé pendant plusieurs jours, mais…
— Si tu te tiens à ma disposition à partir de demain, je te prêterai des appartements. Évite aussi de menacer d’autres archidémons.
— J’éviterai », promit Lucifer.
Il supposait qu’il devait ménager les démons, plus encore qu’à l’époque où il Descendait souvent. Sans doute resterait-il là longtemps.
Il n’imaginait pas à quel point.

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