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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Lyth

 

Chapitre 32

 

« Ksah, la Foudre. Il est représenté entouré de nuages noirs, qui étaient des ailes de plumes noires avant la déchéance de Lucifer

(certaines très vieilles images, ou certains livres écrits hors de l'Eden, le représentent encore ainsi).

Ses cheveux sont noirs ou blancs, et ses yeux brillent. »

 

- Mythes et vérités, Kamu -

Essiah était levé depuis plusieurs heures, mais la vallée qui abritait Pandémonium était toujours plongée dans l’obscurité. Les ombres se fondaient les unes dans les autres, mettant l’astre solaire au défi de les percer, preuve tangible de la colère du maître des Abysses. Dans le palais, les vapeurs de Ténèbres rendaient les meubles indiscernables, et aucun des archidémons n’aurait osé s’en plaindre.
Au contraire, ils étaient d’humeur à soutenir leur chef dans sa colère et Lucifer ne pouvait les en blâmer. Lui-même se sentait indigné de ce qui était arrivé, mais surtout, il était stupéfait. Des sept démons se trouvant à la tête des Abysses, Astaroth était celui qui donnait le plus une impression de force. Qu’il ait été défait était… inimaginable.
Personne n’imaginait pas que les vampires étaient une menace si grande.
Belzébuth cessa de pianoter sur le bras de son siège, bien qu’il exsude toujours de Ténèbres.
« Donc, vous êtes venu négocier. »
Face à lui, l’envoyé vampirique – un certain Shön – s’inclina.
« Pas exactement, Votre Altesse. Je suis venu vous soumettre une proposition.
— Eh bien, je vous écoute ! » fit l’archidémon avec un geste d’humeur.
Lucifer entendait clairement Azazel grincer des dents. Est-ce que ce vampire réalisait qu’il risquait sa vie en parlant de façon si cavalière ?
« Je vous remercie. Tout d’abord, Astaroth se porte bien et il ne lui sera fait aucun mal. Il ne se trouve plus dans le village que nous avons vaincu, mais dans un endroit qui m’est inconnu – inutile donc de me torturer pour obtenir cette information. Toute atteinte à ma personne sera considérée comme une fin de non-recevoir, ce qui signifie bien sûr qu’il en subira les conséquences.
— Venez-en au fait. »
Les Ténèbres s’étaient encore épaissies, sans que le vampire ne cille. Tout juste passa-t-il une main dans ses longs cheveux blonds, plus pour les mettre en place que par réelle nervosité.
« Nous voulons les terres, Votre Altesse. Notre race a toujours été persécutée par la vôtre, parce que nous sommes forcés de nous nourrir sur vous et d’agresser vos gens. Si nous avions un endroit à nous, cela n’arriverait plus.
— Vous comptez vous nourrir les uns sur les autres ? demanda Lilith.
— Nous garderons bien sûr les démons capturés, à l’exception d’Astaroth, ainsi que leurs descendants. Toute personne se trouvant sur nos terres sera susceptible d’être capturée. Par contre, les vampires vus en dehors de nos Cercles tomberont sous la loi démoniaque. »
Le silence revint. En soi, Lucifer trouvait la proposition correcte. Le problème était que les archidémons considéraient les Abysses comme leur appartenant, même si d’autres races y vivaient – comme les elfes ou les dragons. En accorder une partie à des créatures aussi horribles que les vampires…
Belzébuth pianota des doigts.
« Quelles terres réclamez-vous au juste ?
— Celles que nous avons prises ainsi que tous les Cercles se trouvant plus Bas que celles-ci. »
Les Tréfonds, donc, les Cercles les plus froids, presque sans soleil, où la vie était rude et où presque aucun démon ne vivait. Peut-être avaient-ils conscience de ce qu’ils demandaient, après tout.
« Votre parole d’honneur nous suffira, Votre Altesse, nous savons que vous la tiendrez. En échange, nous relâcherons Astaroth sans qu’aucun mal ne lui soit fait. Bien sûr, vous devrez vous porter garant du fait qu’il n’essayera pas de libérer les siens. »
L’archidémon des Ténèbres hocha la tête, sombre.
« Combien de temps ai-je pour réfléchir à cette proposition, seigneur Shön ?
— Nous vous accordons trois jours. Nous ne voulons pas que plus de sang coule, Votre Altesse. Notre seul but est d’avoir enfin une nation où nous rassembler et être en sécurité.
— Je suppose que celle-ci sera indépendante de toute autorité extérieure ? »
Shön se permit un léger sourire.
« Si nous devions nous soumettre à vous, combien de temps mettrez-vous à nous chasser à nouveau ? »
Belzébuth acquiesça sans répondre, puis agita la main pour lui faire signe de se retirer. Le vampire s’inclina et sortit. Une fois son aura trop loin pour être perçue, l’archidémon des Ténèbres se tourna vers ses pairs.
« Votre avis ?
— Ces vermines méritent d’être écrasées une par une et soumises à nous ! » s’exclama Azazel, bouillant de rage. « Ils nous agressent et les voilà devenus prétentieux au point de croire qu’ils peuvent s’approprier les Abysses ! »
Léviathan secoua la tête.
« Ils veulent juste être indépendants. Ils ne nous poseront plus de problèmes. Nous pourrons toujours nous venger s’ils sortent des terres qui leur seront données.
— Lilith ?
— Je suis d’accord avec Léviathan. Nous n’avons pas le choix ; ils tiennent Astaroth. Nous avons été victimes de notre propre arrogance, après tout, nous n’aurions pas dû le laisser y aller seul.
— Bélial ?
— Je suppose que revenir sur ta parole, une fois donnée, n’est pas envisageable ? » Un regard noir lui répondit. « Alors je suis Léviathan, moi aussi.
— Asmodée ? »
L’archidémon de la Mort s’avança, androgyne dans ses vêtements noirs d’assassin, le bas du visage caché par un masque. Ses cheveux aux reflets cuivrés étaient coupés courts et presque entièrement cachés par une capuche aussi sombre que le reste de ses vêtements.
« Ils doivent mourir. Aujourd’hui ou demain.
— Peu t’importe, donc. Lucifer ? »
Le silence se fit. Azazel se retint de protester à voix haute, foudroyant le déchu du regard. Les autres avaient tous posé sur lui un regard scrutateur. Il devait peser ses paroles.
« Les deux possibilités se valent, dit-il après un instant de réflexion. Je doute que les vampires osent tuer Astaroth. Lors de ma Chute, tout le monde a pu voir que si l’un des piliers tombait, cela pouvait entraîner un déséquilibre des Trois Mondes, voir leur destruction. D’un autre côté, une guerre ouverte contre eux risque d’être longue et lourde en pertes, d’autant plus que les anges voudront en profiter. Vous devez éviter d’être pris en tenaille.
— Tu es donc du même avis que Lilith et les autres ?
— Dans un premier temps, oui. Après, si les anges ont d’autres problèmes ou si une autre occasion se présente, je suppose que les vampires payeront pour cette humiliation. Astaroth sera sans doute ravi d’aider à une quelconque vengeance. »
Belzébuth se leva.
« Bien, je vais y réfléchir. Azazel, Asmodée, Montez dans les Cercles des Abysses où se trouvent les royaumes elfiques, afin de prévenir toute attaque angélique. Bélial, je veux que tes espions s’efforcent de localiser l’endroit où se trouve Astaroth, ou au moins de déterminer si nous pouvons avoir l’une ou l’autre piste. Tu peux demander de l’aide au clan du Sang pour cela si nécessaire. »
Il s’avança dans la pièce, les ombres bougeant avec lui. Lucifer frissonna en sentant son aura de Ténèbres suivre le mouvement et dut se retenir de lui emboîter le pas. Les archidémons se dispersèrent de mauvaise grâce et il resta seul.
Aucun d’entre eux n’avait osé soulever l’idée que, peut-être, ils venaient de trouver les responsables de la mort de ce petit groupe d’anges qui avait provoqué le début de la guerre.

 

***

 

Des travaux étaient en cours dans la ville lorsqu’il y revint. Une muraille s’érigeait, à demi construite, et plusieurs maisons de bois avaient été remplacées par des habitations de pierre. Personne n’avait douté de la réussite de son entreprise – et s’il avait dû échouer, ils auraient défendu farouchement ce morceau de terre qu’ils avaient su gagner.
Ketjiko l’accueillit sans hâte, digne, sans pouvoir empêcher ses yeux de briller lorsqu’il lui déclara ses résultats.
« Félicitations, Shön, pour ces bonnes nouvelles. Ainsi, Belzébuth a accepté notre proposition ?
— Il n’a pas attendu la fin des trois jours pour me le faire savoir, expliqua le maître des Glaces. Nous ne lui avions pas laissé le choix, après tout.
— Il aurait pu ne pas nous prendre au sérieux ou préférer déclencher une guerre.
— Le moment était bien choisi, avec la Chute de Lucifer et la remise en question de l’invulnérabilité des archanges et des archidémons que celle-ci implique, tempéra Shön. Tu as utilisé ce contexte de main de maître. »
Ketjiko inclina la tête en avant, acceptant le compliment de bonne grâce. Il se dirigea ensuite vers Anijia – qui se tenait à quelques pas de là – afin de lui donner quelques ordres concernant la suite des travaux.
Malgré sa froideur, le maître vampire avait pris la jeune femme d’amitié au même titre qu’Ymesh ; Shön s’en félicita intérieurement.
« Très bien », fit Ketjiko en revenant vers lui. « Si Belzébuth a donné sa parole, il la tiendra. Il n’est pas un ska, son honneur est important à ses yeux.
— Tu vas donc aller chercher Astaroth ?
— Oui. Je pense prendre Ymesh avec moi. »
Le mage de Glace se figea. Un mauvais pressentiment venait de le traverser et, d’habitude, son instinct était fiable. Ce n’était pas bon.
« Je vais le lui annoncer en personne, si tu veux bien.
— Aucun problème. »
Le maître de la ville s’éloigna. Anijia allait en faire autant mais Shön la retint d’un geste.
« Puis-je compter sur toi pour remettre une lettre à Shean ?
— Aucun souci. Je ne suis pas très utile au niveau de la construction de la ville et, de toute façon, je pensais retourner à Ijishia. Je ne veux pas vous abandonner, mais…
— Tu as trouvé ta place, c’est bien. Tu resteras donc là-bas ? »
Elle hocha la tête. Shön la couva d’un regard silencieux ; elle avait bien grandi. Il lui souhaitait le plus grand bien.
Elle lui montra où trouver plume, encre et papier et il écrivit une courte missive ; il était trop pressé pour s’attarder et seule une impression le poussait à agir, après tout. Il cacheta l’enveloppe d’un sceau de glace et la remit à Anijia.
« Merci.
— Je ferai vite ! » lui promit-elle.
Elle sourit, le côté défiguré de son visage crispé comme un masque, puis le salua poliment avant de filer. Il la regarda partir en silence avant de se diriger vers l’endroit où Ymesh travaillait.
Dans les prochains jours, il allait prendre soin de son Infant. Ils étaient potentiellement immortels mais chaque heure pouvait être la dernière.

 

***

 

Asmodée sentit quelque chose la tirailler au fond d’elle-même, et Traversa vers l’Au-Delà avant même d’y songer. Un peu agacée – il y avait assez de problèmes pour le moment dans les Abysses sans que Shyin n’ait justement une mission à lui donner – elle se dépêcha d’arriver et s’inclina devant son Seigneur.
« Que voulez-vous ?
— Saâgh est sur le point de se libérer », lui annonça l’Élément tout de go.
Elle retint l’exclamation horrifiée qui lui venait à la gorge, gardant un visage impassible.
« Comment cela ?
— Il a posé une empreinte sur une vampire et celle-si s’approche de Lui. »
Shyin avait repéré sans difficulté l’endroit où les dragons avaient enterré le corps où Saâgh s’était incarné, et le gardaient depuis sous surveillance. Asmodée se détendit.
« Dans ce cas, il suffit de la tuer. Ce sera vite réglé. »
Elle se prépara à traverser tout de suite, mais son maître la retint.
« Je préfère que tu te contentes de l’enfermer avec Lui.
— Pourquoi donc ? protesta l’archidémone, surprise.
— Ne vois-tu donc pas plus loin que le bout de ton nez ? s’amusa la Mort. Nous pourrions simplement en avoir besoin un jour. »
Asmodée haussa les épaules sans relever la pique.
« Comme Vous voulez. »
Elle ouvrit un Portail, et cette fois, Shyin la laissa partir. Volant sans se presser dans l’Entre-monde, il lui fallut près d’une heure pour arriver enfin sur place. Il était temps ; la vampire dont il était question était presque arrivée à destination.
Le regard vitreux, elle avançait avec des gestes saccadés, tâtonnant devant elle pour trouver son chemin comme si elle était aveugle. Au vu de la cicatrice de magie sainte qui lui mangeait le visage, peut-être même était-ce le cas ; Asmodée ne perdit pas de temps à tergiverser et la frappa du tranchant de la main, l’assommant d’un seul coup.
Un cri de rage silencieux, purement mental, la prit par surprise. Sondant les lieux, elle n’y trouva personne d’autre que la vampire évanouie et Saâgh ; ce dernier ne devait pas être totalement scellé.
« Navrée, Votre Altesse. Plaignez-Vous à mon maître », marmonna-t-elle entre ses dents.
Au moins, elle ne s’inquiétait pas que la disparition de la vampire soit réalisée par ses pairs, avec tous les bouleversements qu’ils connaissaient en ce moment. Elle traîna rapidement le corps endormi près de la tombe de Saâgh, et s’arrêta d’un coup pour jurer entre ses dents.
Elle venait de réaliser que, ne disposant pas de pouvoirs de Terre, elle allait devoir creuser.

 

***

 

Le vent claquait sur l’herbe verte, la faisant onduler. La plaine était vaste, vide, à part quelques rares arbres et de lointaines collines. Un ruisseau coulait non loin, boueux, sans grâce ; le ciel était d’un gris-blanc uniforme, à l’image de l’humeur de Belzébuth.
Il croisait les bras, les pieds plantés solidement au sol alors qu’il fusillait les quelques vampires face à lui du regard. Sa cape sombre volait furieusement derrière lui, se confondant parfois avec les ombres.
« Alors ? demanda-t-il d’une voix grondante.
— Mon nom est Ketjiko et on me donne aujourd’hui le titre de Roi Rouge. Au nom des miens, je vous remercie pour l’indulgence dont vous avez fait preuve à notre égard. J’espère que malgré des débuts tumultueux, nos deux nations pourront cohabiter pacifiquement à l’avenir. »
Belzébuth répondit d’un rictus crispé.
« Nous verrons cela. Avez-vous ramené Astaroth ? »
Quelqu’un fit un geste et une illusion se leva, faisant apparaître le corps endormi de l’archidémon du Sang. Belzébuth avança vers lui sans attendre – les vampires s’écartèrent de son chemin comme autant de mouches, même ce soi-disant roi – et il le souleva à demi, soulagé de le revoir vivant.
« Il se réveillera dans quelques minutes…
— Ça, je l’espère pour vous. Vous feriez d’ailleurs mieux de ne plus être là quand cela arrivera, et je le dis en toute amitié. »
Son ton était à la limite de l’agressivité. Ces gens l’avaient humilié, avaient osé prétendre posséder une partie des Abysses et l’avaient contraint à l’accepter. Il ne comptait pas les en remercier.
Ils comprirent fort bien le message. Sur un signe de ce « roi » - comment osait-il se présenter à lui sous ce titre ? – ils le saluèrent et Traversèrent. Belzébuth se détendit à peine. Il posa un genou à terre pour soutenir la tête d’Astaroth, attendant son réveil.
Ces fichus vampires paieraient cela. Un jour, ils allaient dépasser les limites qu’ils s’étaient eux-mêmes fixées et, ce jour-là, il les attendrait.

 

***

 

La silhouette se détacha des ombres qui l’avaient abritée et se faufila dans une ruelle silencieuse. Les outils avaient été rangés pour la nuit bien que les matériaux, eux, traînent un peu partout dans la petite ville. Les murailles étaient presque terminées – ç’avait été la première priorité – et une sentinelle y patrouillait, scrutant les ténèbres.
Son regard, cependant, était tourné vers l’extérieur, préoccupé par les seuls démons. En ces jours d’euphorie, tous se croyaient une nation unie et oubliaient la nature profonde de leur race : égoïste, opportuniste et sans scrupules.
La jeune femme cacha mieux son visage sous sa capuche sombre. Beaucoup de ska affluaient vers cette ville ces derniers temps, mais elle ne ferait son apparition que dans quelques jours ; elle ne devait surtout pas être vue maintenant.
Elle avait dû attendre pour pouvoir agir mais à présent, sa cible était seule. Enfin. Elle se faufila contre la fenêtre. Les volets n’étaient pas fermés – quelle négligence ! – et elle entra sans difficulté, faisant passer ses jambes par-dessus le rebord.
Une fois à l’intérieur, repérer sa cible fut tout aussi aisé ; même en dormant, l’homme émettait une légère aura glacée. Elle sourit en admirant son visage endormi. Il aurait dû se tenir mieux sur ses gardes.
Quel dommage qu’il doive mourir. C’était un ska puissant, beau et cultivé, même s’il frayait avec des Infants. S’il lui avait juré fidélité, elle aurait été ravie de le garder comme serviteur. Malheureusement, il était trop stupide ou orgueilleux pour se soumettre et était proche de Ketjiko, donc dangereux.
Elle avait entendu certains ska surnommer Ketjiko « le Roi Rouge ». Il devrait se montrer digne de ce titre. Pour ce faire, il devait être seul – ou accompagné d’elle et elle seule.
Elle ne cilla pas en plantant le poignard juste là où il fallait, sous la dernière côte, droit dans le cœur. Shön, lui, écarquilla les yeux. Ceux-ci devinrent vitreux avant qu’il ait le temps d’émettre un son.

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