Résumé des personnages
Lexique
Chapitre précédent

Chapitre suivant

Chroniques d'un cycle
Les Enfants de Saâgh

Chapitre 25

« L’AMI : Pourquoi pleures-tu, doux prince ? Qui a osé blesser ta joue d’albâtre ?
LE PRINCE : C’est mon frère, je le crains.
L’AMI : Votre aîné ? Mais pourquoi ?
LE PRINCE : Hélas, l’Équilibre veut que j’hérite et non lui ! Peu lui chaut que tel n’est pas mon désir, il me hait. (…) »
– Les frères damnés, pièce elfique classique –

Après sa conversation avec Catlyna, Arkim avait passé plusieurs jours dans une profonde réflexion. Il tendait à se laisser guider plus par ses sentiments que par sa logique et il le savait, donc il prit le temps d’analyser en profondeur ce que son amie lui avait lancé au visage – sans y parvenir. Il était trop proche de Kawa pour être objectif – de cela, au moins, il avait conscience – et Nataos lui renvoyait tant d’impressions contradictoires qu’il ne parvenait pas à se faire une idée définitive du personnage.
Son petit jeu de piques et autres sous-entendus ne l’aidait pas à prendre une quelconque décision. Le prince était irritant autant que fascinant et, au final, même si Arkim acceptait d’un point de vue rationnel que certains de ses projets avaient un sens, son cœur continuait de lui crier que Kawa avait raison.
Heureusement, Nataos s’était abstenu de tenter ce genre d’approche devant son cadet. Arkim croyait qu’il s’agissait d’une décision consciente. Il réalisa son erreur quand les deux frères se croisèrent pour la première fois après l’incident.
L’héritier et son serviteur marchaient simplement vers leurs appartements lorsque Nataos arriva en sens inverse avec deux autres nobles, parés pour croiser le fer entre amis. Les princes étaient des fines lames et de nombreux elfes tentaient de les impressionner par leurs talents, sans y parvenir ; ils étaient plus lestes encore que les autres membres de leur race et avaient bénéficié des meilleurs professeurs.
Arkim avait presque de la peine pour les compagnons de Nataos, qui allaient se faire humilier en public sans la moindre pitié – lui et Kawa prenaient les arts du combat trop au sérieux pour se retenir d’une quelconque façon, même lors d’un simple entraînement – mais il n’eut pas l’occasion d’exprimer sa pensée.
« En route pour ta chambre ? » lança Nataos.
Les autres échangèrent un regard vide, mais les joues d’Arkim lui brûlèrent. Comment osait-il ?
« Comme tu peux le constater, répondit Kawa sans réaliser le sous-entendu.
— Plutôt que de t’amuser ainsi, ne nous accompagnerais-tu pas plutôt dans la cour pour faire quelques passes ?
— Il fait un peu frais pour cela. Ne profiteriez-vous pas plutôt d’une des salles d’entraînement des Améliorés ? »
Nataos s’apprêta à refuser, quand l’un de ses compagnons lui indiqua la fenêtre du geste. Dehors, une pluie battante nettoyait les jardins.
« En vérité, cela pourrait être une suggestion pertinente, messire. »
Le prince dévisagea son cadet quelques instants avant d’en convenir.
« Très bien. Mais ma proposition tient toujours, et tu n’y as pas répondu. »
Que Kawa combatte son frère était une mauvaise idée et, l’espace d’un instant, Arkim échangea un regard plein de compréhension avec l’un des amis de Nataos. L’autre, par contre, ne semblait pas réaliser que les princes se détestaient et que les mettre en situation de violence avec la tension politique actuelle n’était peut-être pas des plus brillants.
Le démon, cependant, ne pouvait intervenir. Dire à Kawa ce qu’il pensait en privé était acceptable, mais pas contester son autorité devant d’autre nobles – surtout des courtisans favorables à Nataos. Il pria Nemess pour que son prince fasse preuve de sa sagacité habituelle.
Il réalisa trop tard avoir oublié de passer au temple.
« Eh bien, pourquoi pas ? Cela fait bien longtemps.
— Parfait ! s’exclama Nataos. Retrouvons-nous dans la salle d’entraînement ouest ?
— Je vais me préparer. Arkim ? »
Le jeune homme tressaillit, puis emboîta le pas à son maître. Ils arrivèrent à ses appartements assez vite et il l’aida à se changer sans oser commenter ce duel impromptu qui ne pouvait que leur causer des problèmes.
« Il est horrible avec toi depuis quelque temps, déclara Kawa devant son silence.
— Je peux le supporter. Il s’est toujours montré désagréable.
— Il a atteint des sommets dernièrement, n’imagine pas que je l’ignore. »
Arkim le contourna pour lui faire face.
« Si tu participes à cette farce pour me protéger, retire-toi. Je n’en ai pas besoin. De plus, c’est moi qui suis censé te protéger toi, pas l’inverse. Tu es le prince, ici. Je ne suis qu’un domestique.
— Tu es un ami. Non ! N’essaie pas de me convaincre, de toute façon le mal est fait ; mon honneur en pâtirait si je me retirais après avoir accepté son défi. » Il termina de fermer sa ceinture, et Arkim y attacha à contrecœur le fourreau de sa rapière, l’arme préférée du prince. « Le premier devoir d’un souverain est de protéger les siens.
— Mais il ne peut y parvenir que s’il est en vie.
— Nataos ne me fera pas de mal.
— Il ne te tuera pas, mais il pourrait faire pire ! »
Kawa attrapa son arme et la rangea dans le fourreau, puis leva les yeux pour affronter le regard d’Arkim. Celui-ci ne sourcilla pas. Qu’est-ce que Nemess avait bien pu mettre dans la tête de son ami pour qu’il agisse de manière aussi stupide ?
« Sérieusement, aller jusqu’à te battre juste parce qu’il m’ennuie…
— Il a intérêt à te laisser en paix. »
Le démon arrêta un instant de respirer ; le ton sur lequel Kawa avait parlé lui avait fait l’effet d’un coup dans le ventre. Il ne comprenait pas ce que cela signifiait. Il chercha le regard du prince, mais celui-ci avait terminé de se préparer et se dirigeait d’un pas décidé vers la sortie. Il ne put que se précipiter derrière lui et, une fois dans les couloirs, rester silencieux, une ombre derrière son maître.
Ils arrivèrent à la salle d’entraînement sans avoir échangé le moindre mot. Nataos s’y trouvait bien sûr déjà, se défoulant sur les pauvres nobles qui furent visiblement soulagés de les voir arriver. Kawa proposa à l’un d’eux de l’aider à s’échauffer et Arkim resta sur le bord pour les regarder. Il ne s’assit pas ; il était trop crispé pour cela, et avait du mal à se retenir de faire les cent pas. Son regard volait d’un prince à l’autre, sans qu’il parvienne à décider lequel le rendait le plus nerveux. Sa queue battait malgré lui dans le vide.
Les deux nobles félicitèrent leurs adversaires avec sincérité et les poussèrent à enfin commencer leur duel. Entretemps, quelques serviteurs s’étaient amassés à l’entrée pour les observer discrètement, et les premiers nobles à avoir entendu la rumeur d’un duel arrivaient. Kawa et Nataos n’attendirent pas qu’ils soient installés ; les premières passes furent échangées dès qu’ils se retrouvèrent face à face.
Pendant quelques minutes, rien ne vint troubler le silence, si ce n’était le bruit de leurs lames qui se percutaient. Ils étaient aussi agile l’un que l’autre et utilisaient des épées de qualités égales, qui semblaient voler ; ils évoluaient comme des danseurs sur la piste et, bientôt, Arkim se détendit un peu. Peut-être que, finalement, cela se passerait sans accroc. Ils évoluaient sur la corde raide depuis des années et il n’y avait jamais eu de dérapage, malgré leur rivalité exacerbée. Tout irait bien.
Puis, alors qu’ils ferraillaient, leurs gardes virent à se rencontrer et Nataos murmura quelques mots. Arkim ne les entendit pas, mais l’expression de Kawa changea du tout au tout et, d’une poussée, il projeta son frère en arrière. Celui-ci avait un trop bon équilibre pour tomber et se contenta de reculer de quelques pas, garde relevée, un sourire provocateur aux lèvres.
Le visage du cadet était un masque de pierre, mais le démon voyait sa mâchoire crispées, ses coups qui se faisaient plus violents. Il avança, prêt à intervenir en cas de besoin – mais un des nobles l’arrêta d’une main sur son bras avant qu’il ne s’approche trop.
« C’est un duel ! protesta l’elfe devant son expression indignée. Ne vous permettez pas d’intervenir !
— Ne voyez-vous pas ? chuchota Arkim d’un ton pressant. Ça ne va pas du tout ! Ils vont se blesser ! »
L’autre noble renifla, méprisant.
« Nous ne sommes pas des bêtes sauvages. Les princes savent ce qu’ils font. »
Le démon retint l’impulsion de lui envoyer son poing dans la figure, ce qui ne ferait que démontrer à ce bigot qu’il était dans son droit. Oh oui, il ne doutait pas que Nataos, au moins, quantifiait la moindre de ses paroles pour provoquer son frère ! Mais Kawa se comportait bizarrement depuis le début de cette histoire, et il refusait qu’il lui arrive quoi que ce soit à cause de lui.
Des exclamations étouffées venant du public à l’entrée les firent sursauter, et ils se tournèrent d’un bloc vers les combattants dont le rythme s’était accéléré. Arkim remarqua avec soulagement que le sourire de Nataos avait disparu, avant de réaliser que cela signifiait qu’il était trop concentré sur ce qu’il faisait pour s’amuser – et donc, que cela avait dépassé le stade du jeu.
Les lames cessèrent de s’entrechoquer pendant quelques instants, alors que les princes se jaugeaient. Leur niveau était trop semblable pour ce genre d’exercice. Même s’ils s’arrêtaient au premier sang, ils risquaient la catastrophe ! Malheureusement, ce noble de pacotille avait raison. Arkim ne pouvait pas intervenir.
Il agrippa le bord de sa tunique, crispant ses doigts sur le tissu pour se calmer. Kawa plia un genou, faisant légèrement descendre sa garde ; ce fut le signal. Nataos se jeta sur lui, pointe en avant. Il l’évita d’un pas de côté, prêt à riposter, et sa lame ne fut déviée que de justesse. Il recula à son tour, l’épée levée, et se figea. L’aîné avait de nouveau parlé, et personne n’avait entendu – mais Kawa bondit sur lui sans la moindre précaution. Arkim cria, s’arrachant au bord pour se précipiter vers eux, sans trop savoir lequel il comptait défendre.
La suite fut confuse. Le démon attrapa la manche de l’un – lequel ? –, quelqu’un glissa, une lame dérapa sur de l’os avec un bruit grinçant. Il crut tomber. Quelqu’un cria au loin. Nataos se redressa, pâle comme un mort.
Au sol gisait Kawa, le visage ensanglanté.

***

Nataos était vert de rage, et cela masquait mal son inquiétude. Kawa avait été emmené de toute urgence auprès des médecins du palais mais ils ignoraient s’ils pourraient sauver son œil et, malgré leur art, ils n’étaient pas à la hauteur des guérisseurs angéliques qui avaient le pouvoir de tout soigner simplement en utilisant leur magie. Il avait bien entendu fait mettre le démon aux fers mais n’avait que trop conscience que sa situation était bancale ; toute la cour les avait vu combattre, tous pouvaient témoigner que c’était sa lame qui avait accroché le visage de son frère. Qu’il ait été déséquilibré par un imbécile n’entrait pas en ligne de compte. Les partisans de Kawa allaient hurler au meurtre si celui-ci venait à mourir.
Le prince avança vers la fenêtre pour se donner une contenance. Son père et sa mère n’allaient plus tarder. Il leur avait immédiatement envoyé un messager mais, bien sûr, le couple royal ne pouvait pas se précipiter auprès d’eux comme des simples roturiers et, de toute façon, ils allaient d’abord se rendre au chevet de Kawa.
Cet idiot avait intérêt à rester en vie !
Nataos prit une profonde inspiration. Il n’avait jamais eu l’intention de se débarrasser de son rival, aussi embarrassant que soit sa présence entre lui et le trône. Un meurtre le disqualifierait plus sûrement que si Kawa restait en vie. Il espérait à présent que, en plus de vivre, il accepterait de laisser son démon de compagnie porter seul la responsabilité de ce qui était arrivé. Nataos n’était pas certain de savoir l’en convaincre ; après tout, c’était là une occasion en or de l’éloigner en lui offrant la gestion d’une ville importante mais lointaine, qui le tiendrait à l’écart de la scène politique.
Finalement, la porte s’ouvrit. Nataos s’inclina légèrement devant son père, puis baisa la main que sa mère lui tendit.
« Comment va-t-il ?
— Il n’est pas encore conscient, déclara Sylve, mais les médecins sont optimistes quant à ses chances de survie. La cicatrice sera horrible cela dit, et ils ne sont pas sûrs pour son œil. »
Défiguré ? Ce serait un moindre mal, même si Nataos ne doutait pas que Kawa y verrait un rappel constant de leur rivalité – qui risquait dès lors de passer au stade de guerre ouverte.
« Je suis heureux d’entendre qu’il s’en sortira. Père, demanda-t-il en se tournant vers le Roi, que comptez-vous faire au sujet de ce domestique ?
— Il a détourné ta lame, c’est bien cela ?
— Plusieurs nobles et la moitié des serviteurs du palais pourront en témoigner. Néanmoins, je ne pense pas qu’il ait pensé à mal ; il s’agit d’un malheureux accident. »
Le Roi fronça les sourcils.
« Un accident qui a failli coûter sa vie à mon héritier.
— Ce démon n’avait rien à faire ici en premier lieu ! » s’écria Sylve.
— En effet. Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à le pendre. »
Nataos se demanda s’il devait intervenir. En soi, il était plutôt d’accord avec l’affirmation de sa mère mais il fallait avouer qu’Arkim s’était montré particulièrement distrayant. Enfin, le laisser s’en sortir était un risque – les nobles devaient bien comprendre que le démon était le seul coupable. Cela dit, s’il le faisait exécuter, Kawa lui en voudrait d’autant plus.
Il inclina la tête pour attirer l’attention de Ceyn.
« Excusez-moi, mais je pense qu’il faudrait ici faire preuve de clémence. Une exécution serait un châtiment trop fort pour une simple maladresse. Par contre, l’exil… »
Sylve, de qui il tenait son esprit retors, sourit en comprenant ce qu’il essayait de faire. Elle prit cependant garde à ne pas intervenir avant que son époux ait pris sa décision – Ceyn détestait que qui que ce soit tente de l’influencer.
Il ne tarda d’ailleurs pas à acquiescer.
« Cela nous épargnerait également d’éventuelles représailles venant des démons. Après tout, ce domestique est l’un d’entre eux.
— Les membres de la délégation envoyée par Pandémonium l’avaient défendu la dernière fois, rappela Sylve.
— Il s’agit du même enfant ? s’irrita Ceyn. Kawa s’est trouvé un serviteur bien maladroit. »
Mais aussi très efficace lorsqu’il s’agissait de surprendre les conversations censées rester secrètes ou se lier tant et si bien à toute la domesticité qu’il apprenait tout ce qui se passait dans le palais en un temps record. Nataos se retint de sourire. Si Kawa montait sur le trône avant longtemps, il rappellerait Arkim aussitôt.
À vrai dire, il le ferait peut-être lui-même s’il obtenait la couronne. Le jeune démon serait un fleuron presque aussi jouissif que le titre de Roi d’Hedyrn – ou de Roi des Elfes.
« Merci pour votre magnanimité, Père.
— Ne me remercie pas trop vite. Ma chère, ne devrais-tu pas rejoindre le chevet de Kawa ? Je suis certain que de nombreuses dames seront ravies de t’y tenir compagnie. »
La reine pinça les lèvres mais fit la révérence et se retira sans protester. Dès que la porte se fut refermée, Ceyn perdit son masque de froideur et de retenue.
« Par Nemess que s’est-il passé ?
— Il s’agit vraiment d’un accident, père…
— Oh je ne doute pas que la demi-douzaine de tes partisans qui étaient présents sont prêts à l’affirmer la main sur le cœur ! »
Les épaules de Nataos se tendirent.
« Je ne l’aurais pas touché si le démon n’était pas intervenu.
— Je me demande si je dois encore t’écouter. Peut-être devrais-je également renvoyer ces vampires que tu héberges. Les négociations avec Pandémonium ont assez bien avancé pour que nous n’ayons pas besoin de leur présence.
— Cela n’a rien à voir ! Les Améliorés sont nécessaires ! » s’écria Nataos, avant de réaliser qu’il n’aurait pas dû perdre son calme.
Le Roi le dévisagea, méprisant.
« Je suis encore vivant, sais-tu ? lui fit-il froidement remarquer. Et après moi, c’est ton frère qui règnera. Tu n’as pas à contester mes ordres. »
Cela faisait des années que le prince avait appris cela, depuis la naissance tant fêtée de son frère, béni de Nemess. Il aurait dû s’y habituer. Pourtant, il tolérait encore mal d’être remis à sa place si sèchement.
Son père vit la rage passer brièvement sur son visage, et il y répondit en se faisant plus glacial encore.
« D’autres protestations ?
— Non.
— Tu n’hériteras jamais du trône, Nataos, peu importe combien tu intrigues. Tu m’as bien compris ?
— Oui », répondit-il un peu sèchement.
Ceyn n’apprécia pas, bien entendu. Jusque là, la désignation de Kawa comme héritier était resté la seule démonstration flagrante de favoritisme, mais apparemment les récents évènements allaient changer cet état de faits.
« Tu as failli tuer ton frère et je doute qu’il s’agisse d’un accident, siffla-t-il. Si tu ne veux pas l’avouer, je te ferai au moins admettre à voix haute que tu ne seras pas roi ! »
Nataos se raidit plus encore. Il fallait calmer le jeu ; il aurait dû maîtriser ses nerfs. Laisser ses émotions le guider ne menait jamais à bien.
« Père… tenta-t-il.
— Je t’interdis de m’appeler ainsi ! »
Les mots restèrent suspendus entre eux, presque palpables. Nataos sentit une vague de rage mêlée de douleur le traverser.
« Que voulez-vous dire ? dit-il du ton le plus calme qu’il put garder.
— Tu le sais très bien », déclara Ceyn sans ciller.
Le prince avait espéré voir le Roi reculer dans son affirmation – après tout, elle n’avait jamais été vocalisée. Au lieu de cela, il acheva sa pensée, l’exprimant jusqu’au bout :
« Si ça se trouve, tu n’es même pas mon fils. »
Ils n’échangèrent plus un mot. Après quelques instants de silence, Ceyn sortit, sans doute pour rejoindre son épouse au chevet de Kawa. Nataos se laissa tomber sur une chaise, avant de se relever aussitôt – il ne pouvait pas se permettre de montrer la moindre faiblesse tant que son frère ne serait pas sur pied. Un domestique pouvait entrer n’importe quand, et les rumeurs couraient vite au palais.
Il n’avait pas vraiment mal – il n’avait jamais été proche de Ceyn, contrairement à Kawa qui avait toujours tout fait pour l’impressionner. Nataos était le protégé de leur mère, son préféré, qu’elle chérissait alors qu’elle ne montrait que froideur envers son cadet. Le traitait-elle ainsi parce qu’il lui rappelait un amant perdu ?
Il l’avait toujours entendu dire, bien sûr. Lui et son frère se ressemblaient, mais il s’agissait de traits tirés de leur mère, leurs étranges cheveux noirs les rendaient fort similaires aux yeux des elfes habitués à la blondeur. Nataos n’avait ni les traits virils de son cadet, ni sa bouche pleine. Au lieu de cela, il était doté d’un visage mince et d’un sourire qui paraissait moqueur même lorsqu’il riait sincèrement – ce qui arrivait peu, il devait l’avouer. Et puis, bien entendu, il y avait ses pouvoirs de nécromancie, que personne n’avait jamais possédé dans leur famille de mémoire d’elfe.
Cependant, il avait toujours cru qu’il s’agissait de rumeurs de commères. Visiblement, son père – le Roi – pensait autrement.
Comment pouvait-il lui en vouloir pour ça ? Il n’était que l’enfant, il n’avait rien fait ! Qu’il soit la preuve vivante de l’infidélité de Sylve était sans doute pénible, mais il n’y pouvait rien. Si Ceyn était incapable de faire preuve de discernement à ce sujet – eh bien, il ne méritait pas son titre.
Une froide détermination s’empara de Nataos. Ainsi, il voulait lui faire dire à voix haute qu’il n’aurait jamais le trône ? Il voulait peut-être même y placer Kawa avant sa mort, tant qu’il y était ! Eh bien, il ne lui en laisserait pas le temps.
Le prince se recomposa et sortit de la pièce d’un pas sûr. Il alla prendre des nouvelles de son frère auprès des médecins – distillant juste ce qu’il fallait de sollicitude pour être crédible – puis discuta avec deux ou trois nobles, et enfin se retira dans ses appartements. Alors, et seulement alors, il fit appeler Leyn.
Il était temps de régler son problème une fois pour toutes.

***

Arkim ne s’était jamais senti aussi lourd ; il avait l’impression qu’un collier de plomb avait été posé sur son cou, et ses jambes étaient bien trop faibles pour porter tout ce poids. Bien sûr, il était en vérité aussi léger que toujours. Simplement, l’exil lui semblait intolérable.
Il savait que le Roi lui faisait une faveur. Même si, techniquement, Nataos avait causé de la blessure de Kawa, il était impensable qu’il en endosse la responsabilité et Arkim devait admettre que s’il n’avait pas été là, l’incident ne se serait peut-être jamais produit – ne fût-ce que parce que le combat n’aurait pas eu lieu. Il aurait pu être exécuté pour cela, et le garde qui lui avait apporté la nouvelle de sa sentence, le libérant de ses chaînes pour qu’il puisse aller chercher ses affaires, avait précisé qu’il ne devait son salut qu’à l’insistance du prince.
Il se demandait bien pourquoi Nataos avait agi ainsi. Il loupé une occasion en or de se débarrasser de lui, après tout ce temps à lui mettre des bâtons dans les roues… S’il voulait s’épargner la colère de Kawa, il risquait d’avoir une mauvaise surprise. Arkim ne doutait pas que le cadet des princes serait furieux en apprenant son départ… raison pour laquelle il se dépêchait, priant Sei – il renonçait à Nemess pour l’instant – pour qu’il ne se réveille pas avant qu’il ne soit loin. Alors, il aurait beau protester, il ne pourrait rien faire.
Pas que le démon aille rejoindre les siens de gaieté de cœur ; il n’avait jamais mis les pieds hors des royaumes elfiques ou même à plus de quelques jours de marche d’Altayn. Cependant, Kawa ne pourrait rien obtenir de mieux de la part de son père – sauf des ennuis, ce qu’il avait en quantité suffisante.
Il emballa ses affaires – quelques vêtements, une dague, son épée – et griffonna un mot sur un bout de papier, qu’il plia en petits morceaux jusqu’à pouvoir le faire entrer dans un interstice du mur. Catlyna était en mission aussi n’aurait-il pas l’occasion de la voir avant son départ, or il doutait que le garde accepte de lui passer un message. Après tout, il était un traître démon et Cat une drow. Que les elfes et leur bigotisme soit maudit.
Il rouvrit la porte, où son escorte armée l’attendait. Ils l’accompagnèrent jusqu’aux portes du palais puis traversèrent avec lui la ville sous les regards curieux des passants qui, bien sûr, étaient trop polis pour poser la moindre question. Ils auraient leurs réponses bien assez tôt – un édit serait déclamé le lendemain devant toute la population pour annoncer qu’il n’était plus le bienvenu.
Fort heureusement, une wyverne fut mise à sa disposition à la sortie de la cité, et les poches de sa selles contenaient une carte du Cercle et plusieurs bouteilles de sang soigneusement fermée par un bouchon de cire. Arkim y reconnut la trace de Jhael et le remercia mentalement. Malgré toutes les farces qu’il avait pu lui jouer pour le dérider, il ne lui en voulait pas. Il comprenait.
Il finit par partir, faisant décoller sa monture sous le regard fixe des gardes. Grâce à sa carte, il ne mit que quelques heures à arriver au point-relais installé depuis le début des négociations avec les démons – et qui, plusieurs dizaines de Cercles plus Bas, le mena directement à Pandémonium. On lui donna une autre wyverne – il avait dû laisser la sienne dans le Cercle d’où il venait, se laissant tomber seul dans l’horrible Entre-monde, une expérience qu’il espérait ne pas devoir réitérer – et à la tombée de la nuit, il était arrivé en ville.
Nemess, que l’endroit était impressionnant. Le seul paysage lui donnait l’impression d’être un insecte tant les montagnes étaient hautes et grandioses. La cité était à ses yeux tout aussi titanesque, bien plus grande qu’Altayn, bien plus bruyante – et dégageait une odeur animale que seule pouvait créer une grande concentration d’être vivants. Les bâtiments étaient plus hauts que les constructions elfiques et il vit avec fascination la dimension toute aérienne des lieux ; il n’avait jamais vu autant de personnes voler.
Les démons qui l’accueillirent le traitèrent avec un amusement teinté de fierté. Heureusement, le Seigneur Lanek servait d’émissaire entre Pandémonium et les elfes, et Arkim venait de chez ceux-ci, donc lui indiquer sa demeure leur parut naturel. Il était plutôt embarrassé de s’y présenter sans prévenir, surtout à une heure si tardive, mais lorsque la porte s’ouvrit sur le grand démon il eût presque les larmes aux yeux tant son soulagement était grand.
« Arkim ? s’exclama Lanek, incrédule.
— Salut… Désolé de débarquer comme ça. Je…
— Tu as des ennuis, compléta le démon en s’écartant pour le faire entrer. Tu as de la chance, les restes du dîner encombrent encore la cuisine. Oh, non… J’oubliais. Mais entre, entre ! Ne reste pas dehors. »
Arkim lui fit un sourire penaud. Il fut introduit dans un grand séjour au milieu duquel s’érigeait une cheminée imposante. Des fauteuils en osier étaient disposés tout autour, couverts de coussins confortables. Lanek s’y installa, et lui fit signe de l’imiter.
« Alors, que s’est-il passé ? »
Avec un lourd soupir, le jeune homme entama son récit.

Chapitre suivant
N'oubliez pas de laisser un petit mot à l'auteur