Après sa conversation avec Catlyna, Arkim avait passé plusieurs
jours dans une profonde réflexion. Il tendait à se laisser guider
plus par ses sentiments que par sa logique et il le savait, donc il prit le
temps danalyser en profondeur ce que son amie lui avait lancé au
visage sans y parvenir. Il était trop proche de Kawa pour être
objectif de cela, au moins, il avait conscience et Nataos lui
renvoyait tant dimpressions contradictoires quil ne parvenait pas
à se faire une idée définitive du personnage.
Son petit jeu de piques et autres sous-entendus ne laidait pas à
prendre une quelconque décision. Le prince était irritant autant
que fascinant et, au final, même si Arkim acceptait dun point de
vue rationnel que certains de ses projets avaient un sens, son cur continuait
de lui crier que Kawa avait raison.
Heureusement, Nataos sétait abstenu de tenter ce genre dapproche
devant son cadet. Arkim croyait quil sagissait dune décision
consciente. Il réalisa son erreur quand les deux frères se croisèrent
pour la première fois après lincident.
Lhéritier et son serviteur marchaient simplement vers leurs appartements
lorsque Nataos arriva en sens inverse avec deux autres nobles, parés
pour croiser le fer entre amis. Les princes étaient des fines lames et
de nombreux elfes tentaient de les impressionner par leurs talents, sans y parvenir ;
ils étaient plus lestes encore que les autres membres de leur race et
avaient bénéficié des meilleurs professeurs.
Arkim avait presque de la peine pour les compagnons de Nataos, qui allaient
se faire humilier en public sans la moindre pitié lui et Kawa
prenaient les arts du combat trop au sérieux pour se retenir dune
quelconque façon, même lors dun simple entraînement
mais il neut pas loccasion dexprimer sa pensée.
« En route pour ta chambre ? » lança Nataos.
Les autres échangèrent un regard vide, mais les joues dArkim
lui brûlèrent. Comment osait-il ?
« Comme tu peux le constater, répondit Kawa sans réaliser
le sous-entendu.
Plutôt que de tamuser ainsi, ne nous accompagnerais-tu pas
plutôt dans la cour pour faire quelques passes ?
Il fait un peu frais pour cela. Ne profiteriez-vous pas plutôt
dune des salles dentraînement des Améliorés ? »
Nataos sapprêta à refuser, quand lun de ses compagnons
lui indiqua la fenêtre du geste. Dehors, une pluie battante nettoyait
les jardins.
« En vérité, cela pourrait être une suggestion
pertinente, messire. »
Le prince dévisagea son cadet quelques instants avant den convenir.
« Très bien. Mais ma proposition tient toujours, et tu ny
as pas répondu. »
Que Kawa combatte son frère était une mauvaise idée et,
lespace dun instant, Arkim échangea un regard plein de compréhension
avec lun des amis de Nataos. Lautre, par contre, ne semblait pas
réaliser que les princes se détestaient et que les mettre en situation
de violence avec la tension politique actuelle nétait peut-être
pas des plus brillants.
Le démon, cependant, ne pouvait intervenir. Dire à Kawa ce quil
pensait en privé était acceptable, mais pas contester son autorité
devant dautre nobles surtout des courtisans favorables à
Nataos. Il pria Nemess pour que son prince fasse preuve de sa sagacité
habituelle.
Il réalisa trop tard avoir oublié de passer au temple.
« Eh bien, pourquoi pas ? Cela fait bien longtemps.
Parfait ! sexclama Nataos. Retrouvons-nous dans la salle dentraînement
ouest ?
Je vais me préparer. Arkim ? »
Le jeune homme tressaillit, puis emboîta le pas à son maître.
Ils arrivèrent à ses appartements assez vite et il laida
à se changer sans oser commenter ce duel impromptu qui ne pouvait que
leur causer des problèmes.
« Il est horrible avec toi depuis quelque temps, déclara Kawa
devant son silence.
Je peux le supporter. Il sest toujours montré désagréable.
Il a atteint des sommets dernièrement, nimagine pas que
je lignore. »
Arkim le contourna pour lui faire face.
« Si tu participes à cette farce pour me protéger,
retire-toi. Je nen ai pas besoin. De plus, cest moi qui suis censé
te protéger toi, pas linverse. Tu es le prince, ici. Je ne suis
quun domestique.
Tu es un ami. Non ! Nessaie pas de me convaincre, de toute
façon le mal est fait ; mon honneur en pâtirait si je me retirais
après avoir accepté son défi. » Il termina de
fermer sa ceinture, et Arkim y attacha à contrecur le fourreau
de sa rapière, larme préférée du prince. « Le
premier devoir dun souverain est de protéger les siens.
Mais il ne peut y parvenir que sil est en vie.
Nataos ne me fera pas de mal.
Il ne te tuera pas, mais il pourrait faire pire ! »
Kawa attrapa son arme et la rangea dans le fourreau, puis leva les yeux pour
affronter le regard dArkim. Celui-ci ne sourcilla pas. Quest-ce
que Nemess avait bien pu mettre dans la tête de son ami pour quil
agisse de manière aussi stupide ?
« Sérieusement, aller jusquà te battre juste
parce quil mennuie
Il a intérêt à te laisser en paix. »
Le démon arrêta un instant de respirer ; le ton sur lequel
Kawa avait parlé lui avait fait leffet dun coup dans le ventre.
Il ne comprenait pas ce que cela signifiait. Il chercha le regard du prince,
mais celui-ci avait terminé de se préparer et se dirigeait dun
pas décidé vers la sortie. Il ne put que se précipiter
derrière lui et, une fois dans les couloirs, rester silencieux, une ombre
derrière son maître.
Ils arrivèrent à la salle dentraînement sans avoir
échangé le moindre mot. Nataos sy trouvait bien sûr
déjà, se défoulant sur les pauvres nobles qui furent visiblement
soulagés de les voir arriver. Kawa proposa à lun deux
de laider à séchauffer et Arkim resta sur le bord
pour les regarder. Il ne sassit pas ; il était trop crispé
pour cela, et avait du mal à se retenir de faire les cent pas. Son regard
volait dun prince à lautre, sans quil parvienne à
décider lequel le rendait le plus nerveux. Sa queue battait malgré
lui dans le vide.
Les deux nobles félicitèrent leurs adversaires avec sincérité
et les poussèrent à enfin commencer leur duel. Entretemps, quelques
serviteurs sétaient amassés à lentrée
pour les observer discrètement, et les premiers nobles à avoir
entendu la rumeur dun duel arrivaient. Kawa et Nataos nattendirent
pas quils soient installés ; les premières passes furent
échangées dès quils se retrouvèrent face à
face.
Pendant quelques minutes, rien ne vint troubler le silence, si ce nétait
le bruit de leurs lames qui se percutaient. Ils étaient aussi agile lun
que lautre et utilisaient des épées de qualités égales,
qui semblaient voler ; ils évoluaient comme des danseurs sur la
piste et, bientôt, Arkim se détendit un peu. Peut-être que,
finalement, cela se passerait sans accroc. Ils évoluaient sur la corde
raide depuis des années et il ny avait jamais eu de dérapage,
malgré leur rivalité exacerbée. Tout irait bien.
Puis, alors quils ferraillaient, leurs gardes virent à se rencontrer
et Nataos murmura quelques mots. Arkim ne les entendit pas, mais lexpression
de Kawa changea du tout au tout et, dune poussée, il projeta son
frère en arrière. Celui-ci avait un trop bon équilibre
pour tomber et se contenta de reculer de quelques pas, garde relevée,
un sourire provocateur aux lèvres.
Le visage du cadet était un masque de pierre, mais le démon voyait
sa mâchoire crispées, ses coups qui se faisaient plus violents.
Il avança, prêt à intervenir en cas de besoin mais
un des nobles larrêta dune main sur son bras avant quil
ne sapproche trop.
« Cest un duel ! protesta lelfe devant son expression
indignée. Ne vous permettez pas dintervenir !
Ne voyez-vous pas ? chuchota Arkim dun ton pressant. Ça
ne va pas du tout ! Ils vont se blesser ! »
Lautre noble renifla, méprisant.
« Nous ne sommes pas des bêtes sauvages. Les princes savent
ce quils font. »
Le démon retint limpulsion de lui envoyer son poing dans la figure,
ce qui ne ferait que démontrer à ce bigot quil était
dans son droit. Oh oui, il ne doutait pas que Nataos, au moins, quantifiait
la moindre de ses paroles pour provoquer son frère ! Mais Kawa se
comportait bizarrement depuis le début de cette histoire, et il refusait
quil lui arrive quoi que ce soit à cause de lui.
Des exclamations étouffées venant du public à lentrée
les firent sursauter, et ils se tournèrent dun bloc vers les combattants
dont le rythme sétait accéléré. Arkim remarqua
avec soulagement que le sourire de Nataos avait disparu, avant de réaliser
que cela signifiait quil était trop concentré sur ce quil
faisait pour samuser et donc, que cela avait dépassé
le stade du jeu.
Les lames cessèrent de sentrechoquer pendant quelques instants,
alors que les princes se jaugeaient. Leur niveau était trop semblable
pour ce genre dexercice. Même sils sarrêtaient
au premier sang, ils risquaient la catastrophe ! Malheureusement, ce noble
de pacotille avait raison. Arkim ne pouvait pas intervenir.
Il agrippa le bord de sa tunique, crispant ses doigts sur le tissu pour se calmer.
Kawa plia un genou, faisant légèrement descendre sa garde ;
ce fut le signal. Nataos se jeta sur lui, pointe en avant. Il lévita
dun pas de côté, prêt à riposter, et sa lame
ne fut déviée que de justesse. Il recula à son tour, lépée
levée, et se figea. Laîné avait de nouveau parlé,
et personne navait entendu mais Kawa bondit sur lui sans la moindre
précaution. Arkim cria, sarrachant au bord pour se précipiter
vers eux, sans trop savoir lequel il comptait défendre.
La suite fut confuse. Le démon attrapa la manche de lun
lequel ? , quelquun glissa, une lame dérapa sur de los
avec un bruit grinçant. Il crut tomber. Quelquun cria au loin.
Nataos se redressa, pâle comme un mort.
Au sol gisait Kawa, le visage ensanglanté.
Nataos était vert de rage, et cela masquait mal son inquiétude.
Kawa avait été emmené de toute urgence auprès des
médecins du palais mais ils ignoraient sils pourraient sauver son
il et, malgré leur art, ils nétaient pas à
la hauteur des guérisseurs angéliques qui avaient le pouvoir de
tout soigner simplement en utilisant leur magie. Il avait bien entendu fait
mettre le démon aux fers mais navait que trop conscience que sa
situation était bancale ; toute la cour les avait vu combattre,
tous pouvaient témoigner que cétait sa lame qui avait accroché
le visage de son frère. Quil ait été déséquilibré
par un imbécile nentrait pas en ligne de compte. Les partisans
de Kawa allaient hurler au meurtre si celui-ci venait à mourir.
Le prince avança vers la fenêtre pour se donner une contenance.
Son père et sa mère nallaient plus tarder. Il leur avait
immédiatement envoyé un messager mais, bien sûr, le couple
royal ne pouvait pas se précipiter auprès deux comme des
simples roturiers et, de toute façon, ils allaient dabord se rendre
au chevet de Kawa.
Cet idiot avait intérêt à rester en vie !
Nataos prit une profonde inspiration. Il navait jamais eu lintention
de se débarrasser de son rival, aussi embarrassant que soit sa présence
entre lui et le trône. Un meurtre le disqualifierait plus sûrement
que si Kawa restait en vie. Il espérait à présent que,
en plus de vivre, il accepterait de laisser son démon de compagnie porter
seul la responsabilité de ce qui était arrivé. Nataos nétait
pas certain de savoir len convaincre ; après tout, cétait
là une occasion en or de léloigner en lui offrant la gestion
dune ville importante mais lointaine, qui le tiendrait à lécart
de la scène politique.
Finalement, la porte souvrit. Nataos sinclina légèrement
devant son père, puis baisa la main que sa mère lui tendit.
« Comment va-t-il ?
Il nest pas encore conscient, déclara Sylve, mais les médecins
sont optimistes quant à ses chances de survie. La cicatrice sera horrible
cela dit, et ils ne sont pas sûrs pour son il. »
Défiguré ? Ce serait un moindre mal, même si Nataos
ne doutait pas que Kawa y verrait un rappel constant de leur rivalité
qui risquait dès lors de passer au stade de guerre ouverte.
« Je suis heureux dentendre quil sen sortira. Père,
demanda-t-il en se tournant vers le Roi, que comptez-vous faire au sujet de
ce domestique ?
Il a détourné ta lame, cest bien cela ?
Plusieurs nobles et la moitié des serviteurs du palais pourront
en témoigner. Néanmoins, je ne pense pas quil ait pensé
à mal ; il sagit dun malheureux accident. »
Le Roi fronça les sourcils.
« Un accident qui a failli coûter sa vie à mon héritier.
Ce démon navait rien à faire ici en premier lieu ! »
sécria Sylve.
En effet. Dans ce cas, il ne nous reste plus quà le pendre. »
Nataos se demanda sil devait intervenir. En soi, il était plutôt
daccord avec laffirmation de sa mère mais il fallait avouer
quArkim sétait montré particulièrement distrayant.
Enfin, le laisser sen sortir était un risque les nobles
devaient bien comprendre que le démon était le seul coupable.
Cela dit, sil le faisait exécuter, Kawa lui en voudrait dautant
plus.
Il inclina la tête pour attirer lattention de Ceyn.
« Excusez-moi, mais je pense quil faudrait ici faire preuve
de clémence. Une exécution serait un châtiment trop fort
pour une simple maladresse. Par contre, lexil
»
Sylve, de qui il tenait son esprit retors, sourit en comprenant ce quil
essayait de faire. Elle prit cependant garde à ne pas intervenir avant
que son époux ait pris sa décision Ceyn détestait
que qui que ce soit tente de linfluencer.
Il ne tarda dailleurs pas à acquiescer.
« Cela nous épargnerait également déventuelles
représailles venant des démons. Après tout, ce domestique
est lun dentre eux.
Les membres de la délégation envoyée par Pandémonium
lavaient défendu la dernière fois, rappela Sylve.
Il sagit du même enfant ? sirrita Ceyn. Kawa sest
trouvé un serviteur bien maladroit. »
Mais aussi très efficace lorsquil sagissait de surprendre
les conversations censées rester secrètes ou se lier tant et si
bien à toute la domesticité quil apprenait tout ce qui se
passait dans le palais en un temps record. Nataos se retint de sourire. Si Kawa
montait sur le trône avant longtemps, il rappellerait Arkim aussitôt.
À vrai dire, il le ferait peut-être lui-même sil obtenait
la couronne. Le jeune démon serait un fleuron presque aussi jouissif
que le titre de Roi dHedyrn ou de Roi des Elfes.
« Merci pour votre magnanimité, Père.
Ne me remercie pas trop vite. Ma chère, ne devrais-tu pas rejoindre
le chevet de Kawa ? Je suis certain que de nombreuses dames seront ravies
de ty tenir compagnie. »
La reine pinça les lèvres mais fit la révérence
et se retira sans protester. Dès que la porte se fut refermée,
Ceyn perdit son masque de froideur et de retenue.
« Par Nemess que sest-il passé ?
Il sagit vraiment dun accident, père
Oh je ne doute pas que la demi-douzaine de tes partisans qui étaient
présents sont prêts à laffirmer la main sur le cur ! »
Les épaules de Nataos se tendirent.
« Je ne laurais pas touché si le démon nétait
pas intervenu.
Je me demande si je dois encore técouter. Peut-être
devrais-je également renvoyer ces vampires que tu héberges. Les
négociations avec Pandémonium ont assez bien avancé pour
que nous nayons pas besoin de leur présence.
Cela na rien à voir ! Les Améliorés sont
nécessaires ! » sécria Nataos, avant de
réaliser quil naurait pas dû perdre son calme.
Le Roi le dévisagea, méprisant.
« Je suis encore vivant, sais-tu ? lui fit-il froidement remarquer. Et
après moi, cest ton frère qui règnera. Tu nas
pas à contester mes ordres. »
Cela faisait des années que le prince avait appris cela, depuis la naissance
tant fêtée de son frère, béni de Nemess. Il aurait
dû sy habituer. Pourtant, il tolérait encore mal dêtre
remis à sa place si sèchement.
Son père vit la rage passer brièvement sur son visage, et il y
répondit en se faisant plus glacial encore.
« Dautres protestations ?
Non.
Tu nhériteras jamais du trône, Nataos, peu importe
combien tu intrigues. Tu mas bien compris ?
Oui », répondit-il un peu sèchement.
Ceyn napprécia pas, bien entendu. Jusque là, la désignation
de Kawa comme héritier était resté la seule démonstration
flagrante de favoritisme, mais apparemment les récents évènements
allaient changer cet état de faits.
« Tu as failli tuer ton frère et je doute quil sagisse
dun accident, siffla-t-il. Si tu ne veux pas lavouer, je te ferai
au moins admettre à voix haute que tu ne seras pas roi ! »
Nataos se raidit plus encore. Il fallait calmer le jeu ; il aurait dû
maîtriser ses nerfs. Laisser ses émotions le guider ne menait jamais
à bien.
« Père
tenta-t-il.
Je tinterdis de mappeler ainsi ! »
Les mots restèrent suspendus entre eux, presque palpables. Nataos sentit
une vague de rage mêlée de douleur le traverser.
« Que voulez-vous dire ? dit-il du ton le plus calme quil put garder.
Tu le sais très bien », déclara Ceyn sans ciller.
Le prince avait espéré voir le Roi reculer dans son affirmation
après tout, elle navait jamais été vocalisée.
Au lieu de cela, il acheva sa pensée, lexprimant jusquau
bout :
« Si ça se trouve, tu nes même pas mon fils. »
Ils néchangèrent plus un mot. Après quelques instants
de silence, Ceyn sortit, sans doute pour rejoindre son épouse au chevet
de Kawa. Nataos se laissa tomber sur une chaise, avant de se relever aussitôt
il ne pouvait pas se permettre de montrer la moindre faiblesse tant que
son frère ne serait pas sur pied. Un domestique pouvait entrer nimporte
quand, et les rumeurs couraient vite au palais.
Il navait pas vraiment mal il navait jamais été
proche de Ceyn, contrairement à Kawa qui avait toujours tout fait pour
limpressionner. Nataos était le protégé de leur mère,
son préféré, quelle chérissait alors quelle
ne montrait que froideur envers son cadet. Le traitait-elle ainsi parce quil
lui rappelait un amant perdu ?
Il lavait toujours entendu dire, bien sûr. Lui et son frère
se ressemblaient, mais il sagissait de traits tirés de leur mère,
leurs étranges cheveux noirs les rendaient fort similaires aux yeux des
elfes habitués à la blondeur. Nataos navait ni les traits
virils de son cadet, ni sa bouche pleine. Au lieu de cela, il était doté
dun visage mince et dun sourire qui paraissait moqueur même
lorsquil riait sincèrement ce qui arrivait peu, il devait
lavouer. Et puis, bien entendu, il y avait ses pouvoirs de nécromancie,
que personne navait jamais possédé dans leur famille de
mémoire delfe.
Cependant, il avait toujours cru quil sagissait de rumeurs de commères.
Visiblement, son père le Roi pensait autrement.
Comment pouvait-il lui en vouloir pour ça ? Il nétait que
lenfant, il navait rien fait ! Quil soit la preuve vivante
de linfidélité de Sylve était sans doute pénible,
mais il ny pouvait rien. Si Ceyn était incapable de faire preuve
de discernement à ce sujet eh bien, il ne méritait pas
son titre.
Une froide détermination sempara de Nataos. Ainsi, il voulait lui
faire dire à voix haute quil naurait jamais le trône
? Il voulait peut-être même y placer Kawa avant sa mort, tant quil
y était ! Eh bien, il ne lui en laisserait pas le temps.
Le prince se recomposa et sortit de la pièce dun pas sûr.
Il alla prendre des nouvelles de son frère auprès des médecins
distillant juste ce quil fallait de sollicitude pour être
crédible puis discuta avec deux ou trois nobles, et enfin se retira
dans ses appartements. Alors, et seulement alors, il fit appeler Leyn.
Il était temps de régler son problème une fois pour toutes.
Arkim ne sétait jamais senti aussi lourd ; il avait limpression
quun collier de plomb avait été posé sur son cou,
et ses jambes étaient bien trop faibles pour porter tout ce poids. Bien
sûr, il était en vérité aussi léger que toujours.
Simplement, lexil lui semblait intolérable.
Il savait que le Roi lui faisait une faveur. Même si, techniquement, Nataos
avait causé de la blessure de Kawa, il était impensable quil
en endosse la responsabilité et Arkim devait admettre que sil navait
pas été là, lincident ne se serait peut-être
jamais produit ne fût-ce que parce que le combat naurait
pas eu lieu. Il aurait pu être exécuté pour cela, et le
garde qui lui avait apporté la nouvelle de sa sentence, le libérant
de ses chaînes pour quil puisse aller chercher ses affaires, avait
précisé quil ne devait son salut quà linsistance
du prince.
Il se demandait bien pourquoi Nataos avait agi ainsi. Il loupé une occasion
en or de se débarrasser de lui, après tout ce temps à lui
mettre des bâtons dans les roues
Sil voulait sépargner
la colère de Kawa, il risquait davoir une mauvaise surprise. Arkim
ne doutait pas que le cadet des princes serait furieux en apprenant son départ
raison pour laquelle il se dépêchait, priant Sei il renonçait
à Nemess pour linstant pour quil ne se réveille
pas avant quil ne soit loin. Alors, il aurait beau protester, il ne pourrait
rien faire.
Pas que le démon aille rejoindre les siens de gaieté de cur ;
il navait jamais mis les pieds hors des royaumes elfiques ou même
à plus de quelques jours de marche dAltayn. Cependant, Kawa ne
pourrait rien obtenir de mieux de la part de son père sauf des
ennuis, ce quil avait en quantité suffisante.
Il emballa ses affaires quelques vêtements, une dague, son épée
et griffonna un mot sur un bout de papier, quil plia en petits
morceaux jusquà pouvoir le faire entrer dans un interstice du mur.
Catlyna était en mission aussi naurait-il pas loccasion de
la voir avant son départ, or il doutait que le garde accepte de lui passer
un message. Après tout, il était un traître démon
et Cat une drow. Que les elfes et leur bigotisme soit maudit.
Il rouvrit la porte, où son escorte armée lattendait. Ils
laccompagnèrent jusquaux portes du palais puis traversèrent
avec lui la ville sous les regards curieux des passants qui, bien sûr,
étaient trop polis pour poser la moindre question. Ils auraient leurs
réponses bien assez tôt un édit serait déclamé
le lendemain devant toute la population pour annoncer quil nétait
plus le bienvenu.
Fort heureusement, une wyverne fut mise à sa disposition à la
sortie de la cité, et les poches de sa selles contenaient une carte du
Cercle et plusieurs bouteilles de sang soigneusement fermée par un bouchon
de cire. Arkim y reconnut la trace de Jhael et le remercia mentalement. Malgré
toutes les farces quil avait pu lui jouer pour le dérider, il ne
lui en voulait pas. Il comprenait.
Il finit par partir, faisant décoller sa monture sous le regard fixe
des gardes. Grâce à sa carte, il ne mit que quelques heures à
arriver au point-relais installé depuis le début des négociations
avec les démons et qui, plusieurs dizaines de Cercles plus Bas,
le mena directement à Pandémonium. On lui donna une autre wyverne
il avait dû laisser la sienne dans le Cercle doù il
venait, se laissant tomber seul dans lhorrible Entre-monde, une expérience
quil espérait ne pas devoir réitérer et à
la tombée de la nuit, il était arrivé en ville.
Nemess, que lendroit était impressionnant. Le seul paysage lui
donnait limpression dêtre un insecte tant les montagnes étaient
hautes et grandioses. La cité était à ses yeux tout aussi
titanesque, bien plus grande quAltayn, bien plus bruyante et dégageait
une odeur animale que seule pouvait créer une grande concentration dêtre
vivants. Les bâtiments étaient plus hauts que les constructions
elfiques et il vit avec fascination la dimension toute aérienne des lieux ;
il navait jamais vu autant de personnes voler.
Les démons qui laccueillirent le traitèrent avec un amusement
teinté de fierté. Heureusement, le Seigneur Lanek servait démissaire
entre Pandémonium et les elfes, et Arkim venait de chez ceux-ci, donc
lui indiquer sa demeure leur parut naturel. Il était plutôt embarrassé
de sy présenter sans prévenir, surtout à une heure
si tardive, mais lorsque la porte souvrit sur le grand démon il
eût presque les larmes aux yeux tant son soulagement était grand.
« Arkim ? sexclama Lanek, incrédule.
Salut
Désolé de débarquer comme ça.
Je
Tu as des ennuis, compléta le démon en sécartant
pour le faire entrer. Tu as de la chance, les restes du dîner encombrent
encore la cuisine. Oh, non
Joubliais. Mais entre, entre ! Ne
reste pas dehors. »
Arkim lui fit un sourire penaud. Il fut introduit dans un grand séjour
au milieu duquel sérigeait une cheminée imposante. Des fauteuils
en osier étaient disposés tout autour, couverts de coussins confortables.
Lanek sy installa, et lui fit signe de limiter.
« Alors, que sest-il passé ? »
Avec un lourd soupir, le jeune homme entama son récit.