Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Sei
Prologue
« Je ne peux pas rester plus
longtemps dans le monde matériel. Il est construit, finalisé, complet,
et Moi qui suis un être de magie
pure ne peut qu’en perturber l’Équilibre.
Ma présence risque de détruire
les Trois Mondes. »
- L’âge d’or :
citations de Lyth, Lucifer -
[Livre censuré
entreposé dans la réserve d’Essiah]
L’Eden
était calme, son ciel bleu accueillant çà et là
quelques nuages cotonneux, son herbe verte se mouvant sous un vent frais et
agréable dans l’air chaud de l’été. Le paysage était
idyllique, comme toujours dans le monde des anges, et ceux-ci profitaient
des derniers rayons du soleil en vaquant à leurs activités habituelles.
Ils étaient heureux et insouciants, inconscients de ce qui se passait
dans le bâtiment principal d’Alun Hevel, où se trouvaient les
salles de conférence qui n’étaient guère utilisées,
à l’époque, que pour régler des problèmes mineurs.
Après tout, la paix régnait encore en ces jours bénis,
et la présence de Lyth leur garantissait protection, réconfort
et bien-être. Ils n’avaient pas encore appris le doute, la peur ou la
guerre, et Lucifer était alors considéré comme le plus
brillant des leurs, le porteur de la Lumière.
Une des grandes salles de l’édifice, cependant, était occupée
par le plus grave débat depuis la construction des Trois Mondes – ceux-ci
étaient en fait quatre, trois pour les vivants et celui des morts,
mais citer ce dernier avait vite été considéré
comme de trop mauvaise augure pour que les gens en tiennent compte lorsqu’ils
parlaient de l’ensemble de la Création.
Des cris comme retentissaient entre les murs à la décoration
sobre mais sublime. Les protagonistes n’étaient pourtant pas de ceux
qui se laissaient aller en temps normal, encore moins en public ; ils
n’étaient pas de simples anges. Ils étaient les sept plus grands,
les sept archanges, chacun à la tête de l’un des clans qui regroupaient
la totalité des enfants de Lyth ; et était aussi présent
Lyth Lui-même, l’un des plus puissants Éléments, et certainement
le plus important pour ceux de l’Eden, puisqu’Il en était le créateur.
C’était de Lui en personne que venaient les mauvaises nouvelles. Celles-ci
s’étaient présentées sous la forme d’une annonce, qu’Il
avait faite d’une voix calme mais inflexible.
« Je vais partir. »
Les mots résonnaient dans la pièce, ou peut-être était-ce
une impression. Ils avaient en tout cas été gravés au
fer rouge dans les tympans de Gabriel, comme l’eut été un coup
de tonnerre. Tous les autres avaient été choqués quelques
instants puis s’étaient mis à protester… Lui restait silencieux,
horrifié, incapable d’admettre ce qu’il avait entendu.
Pourtant, parmi les sept, Gabriel n’était d’habitude pas le dernier
à entrer en polémique. Bien entendu, lorsque leur Élément
tutélaire parlait, il considérait que Ses mots étaient
nécessairement justes et bons, mais il y réagissait. Là,
il restait figé.
Lyth l’avait créé en tant que gardien des lois angéliques,
et lui avait donné le titre d’archange de la Pureté. Ainsi,
il était celui qui veillait à ce que tous suivent la voix de
leur maître, et il était, peut-être, celui qui avait le
plus besoin de L’entendre. Ses paroles étaient des ordres, et Ses ordres
la ligne de conduite que Gabriel suivait aveuglément. L’idée
de se rebeller était une aberration pour lui, elle ne l’aurait jamais
effleuré.
Le voir partir détruisait son monde aussi sûrement que si l’Eden
s’était évaporé.
« Maître… » finit-il par chuchoter d’une voix
brisée.
L’Élément leva son regard vers lui, mais les protestations –
qui venaient en réalité principalement d’Uriel, Raphaël
et Raguel – ne s’étaient pas éteintes, et personne d’autre ne
semblait avoir entendu le murmure, qui sonnait pourtant comme une supplique.
Sa gorge s’était trop serrée à présent pour qu’il
puisse le répéter, et le seul bruit que Gabriel parvint à
produire fut trop bas et rauque pour être compréhensible. Alors
qu’il serrait les poings de désespoir, Lucifer s’avança.
« Il suffit. Taisez-vous. »
Sa voix était douce, mais tous reconnaissaient son autorité :
il était le premier ange, et Lyth leur avait souvent répété
qu’il les dirigeait tous et ne devait s’incliner que devant Lui.
« Notre maître a parlé, nous devons obtempérer.
Plutôt que de protester, laissez-Le s’expliquer s’Il le souhaite ;
et s’Il ne le veut pas, contentez-vous de vous taire, car nous n’avons que
le droit de nous soumettre. »
Raguel haussa les épaules, Raphaël marmonna une protestation,
sans plus, et Uriel se tut, dévisageant leur créateur avec une
infinie tristesse. Celui-ci reprit la parole, leur expliquant les derniers
détails qu’Il voulait leur transmettre avant Son départ, ainsi
que la raison de celui-ci :
« L’Eden, les Abysses et l’Univers ont atteint leur finalité.
Ils sont des mondes matériels, faits pour des êtres de chair,
et quand un être d’aura et de magie comme Moi se trouve en leur sein,
il perturbe l’Équilibre. Si Je restais plus longtemps, Je finirais
par détruire les Trois Mondes par Ma simple présence. »
Il regarda Ses archanges un par un, droit dans les yeux. « Vous
êtes prêts depuis longtemps à vivre sans Moi. Je n’ai que
trop retardé Mon départ. »
Il était clair qu’aucun argument ne Le convaincrait de changer d’avis.
D’ailleurs, aucun n’existait qui soit dicté par la logique ; Lyth
avait raison, Il ne pouvait rester. Son départ faisait mal malgré
tout. Peut-être avait-Il sous-entendu auparavant que ce moment viendrait ;
sans doute le préparait-il depuis longtemps. Le sentiment d’abandon
était tout de même présent.
Lucifer, finalement, s’agenouilla devant l’Élément. Il prit
Sa main entre les siennes, et la baisa avec respect.
« Nous ferons comme Vous l’avez dit. Merci pour tout ce que Vous
avez fait pour nous jusqu’à présent. »
Lyth lui sourit, et acquiesça, et cet infime mouvement de Sa tête
était comme un encouragement plus qu’une approbation. Lucifer se releva,
mais il avait beau faire de son mieux pour garder une expression neutre, son
regard était voilé par les larmes. Il prit néanmoins
le temps de saluer encore une fois respectueusement Son créateur, puis
sortit de la pièce à pas lents, maîtrisant difficilement
son envie de fuir au loin ou de se jeter dans Ses bras.
Cette scène fit sortir les autres archanges de leur léthargie.
Un par un, ils exécutèrent les mêmes gestes et prononcèrent
les mêmes paroles, à quelques détails près ;
d’abord Raguel, puis Raphaël, Uriel, qui ne sut contenir ses pleurs qu’à
grand-peine, Saraqael et Rémiel. En quelques minutes, la salle s’était
vidée. Seuls restaient Gabriel et Lyth.
Gabriel tomba à genoux, comme les autres, et baisa la main de Son Seigneur
tout comme eux, mais les mots qu’il voulut prononcer ne purent sortir de sa
gorge. À la place, le sanglot qu’il retenait depuis le début
s’échappa d’entre ses lèvres, et les larmes, que tous avaient
su empêcher de couler malgré leur peine, débordèrent
sans qu’il puisse les retenir.
« Maître, oh maître… » articula-t-il difficilement
entre deux bruits rauques. « Maître, je ne veux pas Vous
désobéir, mais j’ai mal. »
L’Élément soupira doucement, et posa Sa main libre sur les cheveux
blonds de Gabriel, les caressant avec une tendresse non feinte.
« Je sais. Je sais. Tu es le plus pur de Mes anges, dans tes joies
comme dans tes maux, et ta douleur en est donc la plus forte. Mais tu seras
plus fort encore, Je le sais également. »
L’homme à genoux essaya de maîtriser son émotion, baissant
les paupières pour empêcher l’eau de couler encore, profitant
de ce contact infime, le dernier sans doute. Il savait que Lyth était
leur créateur, leur Seigneur et leur maître, mais pour lui, Il
était plus ; Il était son père.
Évidemment, il n’aurait jamais osé l’avouer ni à voix
haute ni en pensées ; il se trouvait beaucoup trop indigne d’un
pareil honneur. Cependant, s’il eut été sincère, il aurait
réalisé que tel était le lien qui l’attachait à
l’Élément Bien.
Tout le monde devait un jour partir de la demeure de ses parents pour construire
sa propre vie, mais pas si tôt, pas si brusquement, pas pour ne plus
jamais ressentir leur présence rassurante. De plus, Gabriel devait
tout à Lyth : sa vie, son âme, son corps, son esprit, les
lois qui le guidaient, la terre qu’il foulait, les idées qui étaient
les siennes. La disparition brutale du pilier qui le soutenait lui faisait
horreur autant qu’elle le faisait souffrir.
Mais malgré cela, il l’acceptait, car Lyth était son Seigneur
et maître, et que la désobéissance était une aberration.
« Relève-toi, Gabriel. »
La voix était douce, mais eut-elle été glaciale, Gabriel
se serait remis sur pieds. Il garda néanmoins les yeux baissés,
et tressaillit lorsque les lèvres de Lyth se posèrent sur son
front. Jusqu’à présent, même s’il avait été
parmi eux sept celui qui était le plus proche de l’Élément,
jamais Ses lèvres n’avaient frôlé sa peau. Les seuls contacts
qu’ils avaient eus étaient ceux d’une pression sur son épaule,
de sa joue ou de son front sur Son genou, et peut-être d’une caresse
dans ses cheveux. Celui à avoir embrassé l’autre avait exclusivement
été Gabriel, lorsqu’il baisait la main de son maître,
toujours avec respect et presque adoration. Pas avec tendresse.
Son cœur gonfla alors de joie douce-amère, car bien que sa peine soit
toujours aussi forte, il avait compris que non seulement Lyth était
son père, mais qu’il était aussi le fils de Lyth, alors qu’il
n’aurait dû n’être que Sa création.
« Lève les yeux, dit-Il, et écoute-Moi. Je dois te
confier une dernière chose. »
***
Les
six personnes qui attendaient derrière la porte étaient devenues
inquiètes lorsque Gabriel sortit enfin. Leur anxiété
disparut quand elles réalisèrent que la pièce était
à présent vide. Lyth était parti, et ne reviendrait plus.
La douleur, pourtant, ne dura pas. Elle fut distraite par la curiosité ;
Gabriel portait un paquet dans les bras, que les archanges n’avaient d’abord
pas remarqué, mais qui attira leur attention en étant l’origine
de petits bruits de succion des plus étranges.
Interloqués, ils se rapprochèrent, et vint la stupéfaction.
Enroulé dans des linges de lin immaculé se trouvait un magnifique
petit bébé qui paraissait à peine quelques mois, aux
traits délicats et aux abondants cheveux blonds. Son minuscule petit
pouce était logé entre ses lèvres fines, et son poing
était farouchement serré autour d’un pan de la tunique de Gabriel.
Tous les six restèrent abasourdis. Le silence prolongé sembla
déranger le jeune angelot – car que pouvait-il être d’autre ?
– qui fronça son adorable petit nez et ouvrit les paupières
sur des iris aussi bleus que le ciel tôt le matin. Ce n’est qu’à
ce moment qu’ils réalisèrent un autre détail : l’aura
de l’enfant, au lieu de n’avoir qu’une intensité moyenne, égalait
la leur.
Saraqael fut le premier à reprendre ses esprits :
« Par Création, Gabriel, mais qui est-ce ? »
L’archange de la Pureté releva le menton, défiant quiconque
de contredire les mots qu’il allait prononcer :
« Il s’appelle Ariel, prince-ange de l’Eden, dernière créature
faite par Lyth, et il est mon frère. »
N'oubliez pas de laisser un petit mot à l'auteur !