Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Sei
Chapitre 1
« Mort est un Élément primaire. Il est l’allié occasionnel de Sei
et a donc donné ses pouvoirs à un archidémon,
permettant ainsi aux démons d’y
avoir accès. »
- Livre des savoirs, laissé par
Lyth dans la bibliothèque originelle d’Alun Hevel -
L’eau
crépitait sur les pavés, les rendant glissants, traîtres.
La lumière vacillante des quelques lampes se reflétait sur la
rue détrempée, trop faibles pour lutter contre la nuit noire.
À cette heure tardive, la ville paraissait endormie. Pourtant, les
sombres manoirs des hauts nobles vampires abritaient des fêtes fastueuses,
soigneusement isolées de l’extérieur afin que les cris de leurs
victimes ne soient pas entendus. Là se créaient les essentiels
liens politiques de l’aristocratie locale.
Cependant, tous restaient à l’intérieur par ce temps. Les rares
passants, qui marchaient aussi vite que possible sans trébucher, étaient
des serviteurs ou des esclaves, envoyés exécuter une quelconque
tâche par leurs maîtres. Aucun d’entre eux ne jetait plus d’un
coup d’œil au corps qui gisait contre le haut mur de pierre qui ceignait une
des maisons.
La pluie dégoulinait sur sa bouche ouverte et son teint blême,
le signalant comme cadavre même aux rares habitants de la ville incapables
de sentir l’odeur du sang. Sans doute resterait-il là jusqu’à
ce qu’un Ramasseur passe pour l’emmener à la Maison Ezrjl, celle des
empoisonneurs, qui trouvaient toujours une utilité aux divers organes
et au sang froid qu’ils recueillaient.
Le visage livide tranchait sur la noirceur des lieux, et c’était ainsi
que Van l’avait remarqué. Tout d’abord, comme les autres, il n’y avait
pas prêté attention, puis son inconscient l’avait poussé
à le regarder à nouveau. Il s’était arrêté
net. Jamais il n’aurait pu oublier les traits de cet homme.
Il n’aurait pas dû en être bouleversé, mais juste continuer
son chemin pour rapporter à son maître que son message avait
bien été remis. La pluie imprégnait le tissu de ses vêtements,
rendue glaciale par le vent. Il ne parvenait pourtant pas à bouger.
Ainsi, il était mort. Van ne connaissait même pas son nom, mais
il avait souvent repensé aux traits détestés du vampire
qui l’avait capturé. Il avait songé à la façon
dont il le ferait se tordre de douleur et de peur quand il le retrouverait
et pourrait enfin lui rendre la monnaie de sa pièce. Cette vision lui
avait permis de tenir lors des moments les plus difficiles, quand il ne parvenait
pas à retenir son mépris, quand son maître l’humiliait
plus que de coutume.
Et à présent ce vampire était mort.
Van réalisa qu’il serrait les poings jusqu’à se faire mal, et
s’efforça de détendre ses doigts un à un. L’eau coulait
le long de son dos, ses vêtements trop collés à lui ne
servaient plus guère de protection contre les éléments
qui se déchaînaient. Au loin, le tonnerre gronda, et il s’obligea
à avancer d’un pas. Il devait rentrer, il ne pouvait pas rester planté
là si un orage éclatait. Là où il était
né, ils étaient inoffensifs sauf en cas d’incendie, mais dans
les Tréfonds ils pouvaient s’avérer dévastateurs. Dans
ces Cercles, situés au plus Bas des Abysses, Essiah parvenait à
l’extirper à l’emprise de Sei qui le forçait à réchauffer
Ses terres. Ses rayons ne chauffaient que très modérément.
Brièvement, il hésita à cracher sur le corps avant de
continuer. Il avança d’un autre pas, puis haussa les épaules
et se remit à avancer vers le manoir de son maître. Le chemin
était connu et il n’eut pas à réfléchir pour arriver
jusque là puis se faufiler à l’intérieur par la porte
de service.
***
Ses
muscles se dénouaient lentement dans l’eau du bac alors qu’il se réchauffait
peu à peu. Un des seuls avantages à vivre dans une ville vampirique
était d’avoir accès à des salles de bains privées,
aucun vampire n’acceptant d’aller sans armes dans un lieu où n’importe
qui était un agresseur potentiel. Les esclaves qui comme Van étaient
prisés par un ska de haut rang y avaient droit aussi.
Chacun des buveurs de sang se devait d’avoir un favori, certains se payant
même le luxe d’en posséder plusieurs en même temps. Ils
ne restaient pas longtemps au service du même vampire ; leurs morsures
étaient addictives et ils refusaient de courir le risque de se lier
à quelqu’un. Certains esclaves étaient connus pour être
passés entre les mains de tel et tel personnage célèbre.
D’autres avaient été rachetés par un ennemi de leur précédent
maître afin de recueillir des informations sur celui-ci.
Van sortit du bac et alla s’emmitoufler dans la serviette prévue à
cet effet. Son maître – le onzième depuis qu’il avait été
capturé – allait bientôt terminer son travail et peut-être
allait-il avoir besoin de lui.
Il agita ses longues ailes de peau pour les sécher puis les fit disparaître
dans son dos sans y prêter plus d’attention. Elles avaient été
lacérées lorsqu’il était devenu esclave. Les vampires
n’aimaient pas que leurs serviteurs possèdent des pouvoirs qu’eux-mêmes
n’avaient pas, comme celui de voler, par exemple.
« Tu es rentré bien tard. »
Van tressaillit. Un homme se tenait adossé au chambranle de la porte
et le regardait d’un air appréciateur. Ejil ne l’avait acheté
que trois mois plus tôt mais il avait déjà appris à
le craindre. Heureusement, cette fois, il semblait surtout amusé.
« Avez-vous passé une bonne soirée ?
— Excellente. Viens là. »
Le jeune démon le rejoignit en essayant d’ignorer sa quasi-nudité.
Ejil passa un bras autour de lui, sa main allant se loger sur sa nuque, et
son sourire s’accentua. Sans plus attendre, il appuya sur le côté
de sa tête pour lui faire dévoiler son cou, puis mordit.
Van sentit le plaisir tendre ses muscles, envahissant son corps, et comme
chaque fois il essaya de lutter contre. Son regard se fixa sur la poignée
de la porte, ses dents se serrèrent. Son maître – si Sei le voulait,
un jour, ce serait lui qui lui ouvrirait la gorge en deux – poussa un grognement
appréciatif qui couvrit un moment ses bruits de succion.
Il le haïssait. Il haïssait chaque vampire de cette fichue ville,
jusqu’au moindre d’entre eux. Et, maintenant que celui qui l’avait capturé
était mort, il allait devoir trouver un autre exutoire à cette
rage.
Ejil relâcha son étreinte pour mieux pouvoir le mordre encore,
sur l’épaule, et cette fois Van ne put retenir un gémissement.
Son corps se cambrait contre celui du vampire, demandeur, et il le détestait
lui aussi pour céder ainsi, pour ne pas être à la hauteur.
Et puis, un nom fit jour dans son esprit. Il y avait bel et bien un responsable
à cette situation, quelqu’un qui, de plus, s’il tombait, entraînerait
avec lui une bonne partie de la société vampirique.
Van grimaça un sourire par-dessus l’épaule de son maître.
Il avait trouvé sa cible. À présent, après cinq
ans à être brisé par ses possesseurs successifs, il était
temps qu’il se mette en chasse.
***
Depuis
le départ de Lyth, de nombreuses années avaient passé.
Les premières d’entre elles avaient fort ressemblé à
celles qui s’étaient déroulées sous Son règne,
mais petit à petit, les mentalités avaient changé. Le
venin de la méfiance s’était insinué dans les esprits,
provoquant la violence, l’escalade, et enfin la guerre. Les anges étaient
toujours aussi unis qu’auparavant, mais à présent les démons
étaient leurs ennemis déclarés, et chacun des deux camps
avait juré d’éradiquer l’autre.
À vrai dire, l’intégrité même de l’Eden s’était
ternie. Ceux des anges à être toujours purs étaient toujours
alliés, certes, mais purs, ils ne l’étaient plus tous. Le premier
à partir avait été Lucifer, celui-là qui les avait
guidés lors de leurs premiers pas sans la tutelle de Lyth. Jugé
pour haute trahison et pour d’autres crimes non moins terribles, il avait
été chassé, son nom maudit, ses ailes jusqu’alors immaculées
virant au noir, preuve de la corruption de son âme. Il était
allé se réfugier chez ses vrais alliés, les démons,
terminant de prouver sa culpabilité, et était désormais
appelé « le Déchu ».
Sa Chute fut la première et la plus spectaculaire, mais elle ne fut
malheureusement pas la seule. Après lui d’autres anges suivirent le
même chemin et à présent, les tribunaux rendaient régulièrement
des sentences de déchéance. Michaël, jadis l’apprenti de
Lucifer, avait hérité de ses anciennes fonctions et avait déclaré
solennellement qu’il considérait les traîtres à l’égal
des démons. Il déplorait la situation mais la gérait
d’une poigne de fer. Il n’était pas question que l’Eden soit souillé ;
il devait rester aussi parfait que l’avait laissé leur Élément-maître
derrière Lui.
Entre tous, Gabriel était le plus ferme, le plus froid, le plus inflexible.
Il était celui qui représentait cette pureté, de par
son titre, et il défendait les lois angéliques de son mieux.
Il savait que leur Seigneur Bien les regardait, du haut du monde des Éléments,
et il refusait de le décevoir.
En plus de juger, et de pousser les anges à la perfection, il faisait
également partie des combattants qui luttaient contre les démons.
Son pouvoir était celui de l’Élément Saint, mêlant
Vie et Bien, et qui lui permettait de guérir et d’exorciser – deux
capacités essentielles dans cette guerre sanglante. Les anges l’admiraient
et il les incitait à suivre son exemple, à faire toujours de
leur mieux, à garder la tête haute.
C’étaient ces valeurs qu’il avait tenté d’inculquer à
son frère. Ariel lui avait été confié par Lyth
à sa création et les archanges n’avaient pas jugé bon
de contredire leur maître. Gabriel avait donc éduqué l’enfant
de son mieux, lui apprenant les lois, lui enseignant à faire passer
ses obligations avant ses envies, ses devoirs avant ses droits.
Le lien qui unissait les deux frères était très fort.
La présence d’Ariel ne compensait pas le départ de Lyth mais
elle l’adoucissait, car Gabriel avait perdu un père pour gagner un
frère, il avait échangé un protecteur contre un protégé.
C’était une responsabilité qui lui tenait très à
cœur.
Ariel avait donc grandi entouré de ses soins, sa magie terminant de
se développer pour devenir presque aussi puissante que celle des archanges,
devenant ainsi le huitième ange de l’Eden. Son physique s’était
également épanoui, mais plus lentement que les êtres normaux,
et après plusieurs décennies il paraissait à peine être
arrivé à la fin de l’adolescence. Sa peau avait gardé
la douceur de l’enfance, blanche et sucrée, et ses traits étaient
d’une exquise délicatesse. Ses lèvres sensuelles et ses grands
yeux le rendaient presque féminin, impression renforcée par
la minceur de sa carrure. Ariel n’était pas un guerrier ; il était
un guérisseur, doté comme Gabriel de l’Élément
Saint, et un illusionniste, pouvoir venant du Soleil.
Cette capacité ne semblait pas être la seule que l’astre ait
voulu donner à Ariel. Les cheveux blonds du jeune homme, qu’il portait
longs, semblaient être faits d’autant de fils d’or. Les rayons d’Essiah
les faisaient briller. Ariel était beau, et il le savait.
Peut-être eut-il mieux valu qu’il ne le sache point ou qu’il soit né
difforme, car c’est cette beauté qui causa sa perte.
D’ailleurs, il ne savait que trop que l’esthétique jouait en sa faveur,
car malgré tous les efforts de Gabriel, il était superficiel
et orgueilleux. Il aimait plaire et savait qu’il plaisait ; il était
vexé lorsqu’il ne plaisait pas. De plus, il prêtait plus attention
à l’apparence des choses qu’à ce qu’elles renfermaient. Comme
une pie, il était attiré par tout ce qui brillait et convoitait
ce qui ressemblait à l’or. Mais tout ce qui luit n’a pas forcément
de la valeur.
Ariel aurait pu s’en tirer à bon compte s’il n’agissait de cette manière
qu’avec les objets. Malheureusement, les hommes et les femmes ne l’intéressaient
que lorsqu’ils étaient avenants et beaux parleurs. Une réplique
lancée au bon moment, une jolie voix, des yeux d’une couleur rare,
un talent pour les coiffures originales ; tels étaient les critères
auxquels il prêtait attention quand il cherchait un peu de compagnie
ou d’amitié.
La seule personne à échapper à la règle était
son frère. Ariel aimait Gabriel d’un amour inconditionnel, et pour
lui, il faisait de son mieux pour oublier le superficiel et s’intéresser
aux lois. Pour lui, il attachait ses superbes cheveux en une natte sévère,
renonçait aux bijoux tape-à-l’œil et portait une tunique stricte,
uniformément blanche, sans enjolivures. Les frivolités auxquelles
il attachait tant d’importance, il s’appliquait à les oublier.
Ces efforts et cet amour fraternel auraient pu suffire, mais un défaut
qu’il se découvrit par surprise fut celui de trop. Un piège
qu’il n’avait pas prévu se referma sur lui comme une trappe sur un
oiseau rare.
***
La
pièce était spacieuse, impression renforcée par les murs
blancs et les grandes fenêtres vitrées qui couvraient la presque
totalité d’une des façades. À l’extérieur, le
ciel était uniformément bleu, malgré l’hiver. Les pluies
d’automne avaient cessé de tomber, mais la neige n’était pas
encore arrivée, même si le vent était déjà
d’un froid glacial. Heureusement, le bureau, en tant que lieu de fonction
d’un Haut Ange, était soigneusement chauffé : des runes
de chaleur étaient gravées sur chaque mur, ainsi que sur le
plafond et le sol, l’isolant adéquatement. À vrai dire, la plupart
des pièces où Ariel passait son temps étaient également
chauffées ; rares étaient les bâtiments de l’Eden
qui ne l’étaient pas.
Pour l’heure, cependant, Ariel n’était préoccupé ni par
la température, ni par le climat en général. Il fixait
sans la voir une page blanche soigneusement disposée sur le meuble
de bois qui lui servait de table de travail, grignotant le bout de la plume
en métal qu’il utilisait pour écrire. Un flacon rempli d’encre
avait été ouvert, mais il ne l’y avait pas encore trempée.
Son esprit était très loin des dossiers empilés près
de lui, qui attendaient sagement qu’il veuille bien leur accorder son attention.
Ce jour-là ressemblait à tous les autres jours, du moins, à
tous ceux de sa nouvelle vie. Une question flottait dans l’air, exquise et
pénible à la fois, identique à la veille, et l’avant-veille,
et le jour avant. D’ailleurs, sans doute serait ce la même le lendemain,
car peu importait la réponse, Ariel finissait toujours par se la poser
à nouveau.
Viendrait-il aujourd’hui ?
Tous les jours, il espérait. Quelques minutes de bonheur suffisaient
à illuminer ses mornes journées, une poignée d’instants
volés, de secondes savourées avec délice, dangereuses
mais tellement plaisantes. Lorsqu’il était reparti, il pouvait passer
le reste de la soirée à déguster les souvenirs des moments
passés ensemble, et s’imaginer ceux à venir.
Pourtant, son bonheur éteint teinté d’angoisse, même s’il
faisait de son mieux pour l’enfouir au plus profond de ses pensées,
là où il pouvait presque l’oublier. Une peur terrible lui tordait
l’estomac et lui rongeait le ventre comme une gangrène, qui le faisait
se réveiller en sueur, la nuit, quand un de ses cauchemars le rattrapait.
Il savait que c’était sa punition. Seuls les coupables pouvaient être
ainsi terrorisés.
Mais qu’y avait-il de mal, pourtant, dans le fait de se voir ? Ils étaient
bien ensemble. Chaque fois, il avait l’impression de respirer une odeur sucrée,
alors que le bonheur éclatait en petites bulles autour de lui. Pour
cet être qu’il aimait, il prenait tous les risques, mettait toute sa
vie en jeu. Il était sûr que cela en valait la peine.
« Ariel ? Pourrais-tu me donner ce dossier, si tu en as terminé
avec ? »
Le jeune garçon sursauta, sortant de ses pensées, et referma
soigneusement la farde demandée avant de la confier à l’homme
qui lui avait parlé, lui adressant un sourire un peu crispé.
C’était si difficile de faire bonne figure, tout en sachant quelle
serait la réaction de cette même personne si elle savait… Si
elle savait à qui il pensait, qui il aimait. Ce qu’il aimait.
« Tu n’oublieras pas d’aller vérifier que Raguel en a terminé
avec le sien, n’est-ce pas ? Tu avais dit que tu le ferais ce matin,
mais je vois que tu ne l’as toujours pas ramené.
— Ne t’en fais pas, grand frère. J’irai.
— Appelle-moi Gabriel quand nous sommes au travail. Tu sais bien que je n’aimerais
pas que d’autres anges nous entendent parler avec tant de familiarité.
Ce serait mal vu.
— Oui, Gabriel », acquiesça sagement le jeune garçon
avant de retourner à ses rêveries.
Si seulement… Si seulement il pouvait comprendre. Peut-être pourrait-il
un jour lui expliquer ? Lui dire à quel point il avait besoin
de la présence de l’amour de sa vie ? Peut-être pourrait-il
l’accepter, au final… Gabriel était froid et strict, mais il savait
qu’il l’aimait. Ils étaient frères, après tout, rien
ne pouvait briser ce lien. Si Gabriel avait un problème, il ferait
n’importe quoi pour l’aider. C’était la personne la plus chère
à ses yeux, plus encore que son amour, parce qu’il était si
pur et parfait, et qu’il avait toujours été là pour lui.
Et puis, Gabriel avait bien besoin de quelqu’un pour veiller sur lui ;
il ne pensait jamais à lui-même, toujours aux lois, et à
comment faire en sorte que les anges les respectent mieux et soient ainsi
plus heureux.
S’il savait… Mais comment résister ? Ce n’était pas une
tentation, mais une réalité. Il était ainsi fait. Il
ne pouvait pas se changer. L’amour qu’il vouait ne pouvait pas disparaître
non plus, aussi condamnable pouvait-il être. Comment Seigneur Lyth pouvait-Il
maudire les gens comme lui, les considérer indignes d’être anges,
alors qu’il avait toujours fait de son mieux ?
Mais indignes, ils l’étaient, lui et son amour. Ariel, prince-ange,
le plus haut titre après celui d’archange, frère cadet de l’illustre
Gabriel, aimait les hommes.
« Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme,
ils ont fait tous deux une chose abominable ; ils seront punis de mort :
leur sang retombera sur eux. » Combien de fois Ariel n’avait-il
pas entendu ces mots dans la bouche de son frère, lorsqu’il déchoyait
un coupable avant de le mettre à mort ? Et il le faisait par pitié,
car il n’imaginait pas qu’un seul ange, même déchu, puisse vouloir
vivre dans les Abysses. À l’époque de Lucifer l’homosexualité
avait été tolérée, et sans doute était-ce
à cause de cela qu’elle était si mal vue aujourd’hui ;
le Déchu l’avait défendue, donc c’était forcément
mal.
Gabriel n’imaginait pas qu’aimer un homme puisse être une expérience
fabuleuse. Il voyait seulement l’horreur, l’abomination, la saleté,
la souillure. Il avait raison, bien sûr ; les anges se devaient
de rester purs, et la pureté était issue de la juste application
des lois.
Ariel avait donc essayé de s’intéresser aux femmes. Il était
allé jusqu’à sortir avec une ange qui était tout à
fait charmante, drôle, et qui avait un caractère agréable
– sans succès. Il avait rompu après quelques mois d’efforts
et de faux sourires, soulagé de s’éloigner de cette fille, malgré
la déception qu’il avait vue dans le regard de son frère. Celle-ci
lui avait fait mal, et il avait réessayé. Rien n’y faisait.
Qu’il aime les hommes n’était pas en soi un problème. Il avait
longtemps cru qu’il pourrait faire face, qu’il lui suffisait de rester célibataire.
Après tout, son frère lui-même l’était, ainsi que
tous les autres archanges, car ils étaient immortels, et que s’attacher
à des simples anges qui vivaient et mourraient comme dans un feu d’artifice
était bien trop douloureux. Ariel était dans le même cas,
aussi ne s’était-il pas inquiété. Il savait qu’il ne
risquait pas de tomber amoureux de ses pairs, il les respectait et les connaissait
trop bien pour ça.
Il n’aurait jamais pensé aux démons si l’un d’eux n’était
venu à lui pour lui déclarer sa flamme.
Tout d’abord, il avait été horrifié. C’était tellement
inconcevable ! Il avait cru que le démon se moquait de lui, qu’il
voulait le rouler, le blesser, lui nuire enfin, et il l’avait repoussé.
Il avait fui, allant se cacher dans la chambre de son frère où
aucune créature maléfique n’oserait pénétrer,
sous peine de fondre dans l’air saturé de magie Sainte, brûlée
par le sol béni. C’était l’endroit le plus sûr du monde
et il s’y était enfermé pendant plusieurs longues minutes, craignant
que l’autre l’ait suivi malgré tout.
Gabriel l’avait trouvé là, et s’était inquiété
de ce qui lui était arrivé en le trouvant si bouleversé.
Ariel ne lui avait rien dit, rassuré par sa présence et travaillé
par la possibilité, infime, que le démon lui ait dit la vérité.
Son frère s’était donc contenté de lui serrer brièvement
l’épaule, de lui adresser un de ses rares sourires, et de prier avec
lui avant de le ramener à ses appartements. C’était plus que
suffisant.
Mais le démon était revenu. Durant longtemps, des mois peut-être,
Ariel l’avait tour à tour fui, repoussé, attaqué, insulté.
Il ne se lassait pas, amenant parfois un cadeau que l’ange s’empressait de
détruire, lui murmurant des mots tendres et des serments. Il était
si gentil, si différent du caractère qui lui avait été
décrit, qu’Ariel s’était retrouvé à discuter avec
lui. Puis à cacher les cadeaux qu’il lui amenait au lieu de les brûler.
Puis à lui sourire. Puis à attendre son retour.
Ariel soupira doucement. Lentement mais sûrement, le démon l’avait
convaincu de sa bonne foi, et une fois cela fait il était rapidement
tombé amoureux. Idiot qu’il était ! Il aurait mieux fait
de se crever les yeux et de se percer les tympans. Si Gabriel était
un jour mis au courant, Gabriel qu’il aimait tellement et pour qui il donnerait
sa vie sans réfléchir, Gabriel qui l’avait élevé
et qui avait toujours pris soin de lui, ce Gabriel serait celui qui lui servirait
de bourreau et le chasserait, ou le tuerait. Il ne plaisantait ni avec l’homosexualité,
ni avec la trahison, ni surtout pas avec le péché de chair.
Or Ariel avait cédé.
Oh, pas en entier, bien sûr, mais plus qu’assez pour Gabriel. Un baiser
était suffisant. Une étreinte qui s’éternisait trop longtemps.
Quelques caresses. Un col défait. Une main sur son torse. Rien de plus,
et c’était déjà si bon, et c’était déjà
si condamnable.
Un autre soupir. Il valait mieux qu’il se dépêche d’aller chercher
ce fichu dossier chez Raguel. Si Gabriel devait le gronder encore une fois,
cela lui gâcherait la journée. Il n’aimait pas décevoir
son frère.
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