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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Sei

 

Chapitre 2

 

« Ténèbres, Nemess, ne possède que peu de représentations. Il est cependant toujours doté de cheveux et d’yeux noirs,

ainsi qu’une peau sombre, à l’image de son archidémon. »

 

- Mythes et vérités, Kamu -

 

 

Lucifer avait toujours trouvé Belzébuth fascinant lorsqu’il était en colère. C’était un sentiment qui chez lui était noir, brut, expressif, et qui laissait présager de graves conséquences. Il n’avait que rarement été la cible de cette rage – il n’était pas du genre à faire son travail à moitié – et il trouvait presque cela dommage. Quoique.
« Azazel ! » tonnait le démon dans le palais extérieur, faisant frémir les ombres. « Viens ici ! »
Il attendit quelques minutes, visiblement agacé, et Lucifer retint un sourire, s’efforçant de ne pas lever la tête des papiers qu’il avait en main. Les archidémons savaient qu’ils avaient une marge très large quant à la colère de leur seigneur, et celle-là était certainement celle qui en explorait le plus les limites.
« Azazel ! » Le ton était presque furieux, surtout exaspéré. « Par Sei, viens ici tout de suite ! »
La démone rousse daigna enfin montrer le bout de son nez, la lèvre boudeuse, les mains dans les poches, sans se préoccuper de la colère visible de son supérieur. Nonchalante, elle vint s’accouder à la rambarde de la fenêtre – ils se trouvaient dans une cour intérieure, et les démons n’avaient jamais adopté le concept du vitrage.
« Bonjour à toi aussi, Belzébuth. Que veux-tu donc à me crier dessus comme ça ?
— Par le Sang, ne t’avais-je pas demandé de te charger du problème des vampires ?
— Moui, je pense. »
Elle seule pouvait lui parler sur ce ton, ou plutôt, elle seule osait.
« J’ose espérer que tu mets des plans en œuvre, parce que plusieurs autres cas ont été repérés à Norhen. Quand je te donne un ordre, j’attends des résultats.
— Avec les anges à dos, nous ne pouvons pas nous permettre une autre guerre », rappela le Déchu en relisant ses notes.
Le traité soutiré une centaine d’années plus tôt à Belzébuth – aujourd’hui appelé le Pacte de Sang – avait permis aux vampires d’obtenir des terres, mais depuis quelque temps ceux-ci se permettaient des raids dans les villages isolés ou, plus récemment, les abords des villes, afin d’enlever des démons qu’ils utilisaient ensuite comme calices. Il avait sous les yeux le compte-rendu des disparitions les plus récentes et était inquiet de voir celles-ci se rapprocher de plus en plus de Pandémonium.
« Mes plans se portent très bien, merci », fit-elle d’un air effronté sans daigner saluer le prince-démon. J’ai juste besoin de plus de temps.
— Si tu tardes encore, j’enverrai Astaroth régler le problème. Il sera plus efficace.
— Je croyais que vous vouliez éviter une guerre, monseigneur ?
— N’essaies pas d’imiter l’élégance de Lilith, intervint Lucifer. Cela te va aussi bien que des haut-talons à deux jambes de bois. »
Cette fois elle le fusilla du regard, et il se permit de sourire, refermant le dossier qu’il feuilletait.
« Bonjour, Azazel.
— Que fais-tu là, Lucifer ? Belzébuth est tout à fait capable d’assumer seul ses responsabilités, quelle que soit ton envie de le remplacer. À moins que ce ne soit ta technique de séduction personnelle ? Pathétique.
— Si je suis là, c’est qu’il me l’a demandé. Contrairement à toi, je ne me permettrais pas de lui faire perdre vainement son temps.
— Ça suffit, tous les deux. Depuis les siècles que vous vous côtoyez, vous devriez vous être habitués l’un à l’autre. » C’était un vœu pieux, et ils le savaient tous les trois. « Quant au problème pour lequel je t’ai appelée, Azazel… Je te prierai à l’avenir de t’en occuper en priorité. Pas question de continuer à laisser les gens s’envoler dans la nature. »
L’archidémone lui adressa un grand sourire que Lucifer ne pouvait qualifier que de faux, et fit une révérence compliquée.
« Si tel est ton désir. Puis-je y aller, à présent ? »
Belzébuth la regarda fixement pendant quelques instants. Elle se redressa et fit à nouveau la moue.
« Avant que tu ne me poses la question : oui, je vais vraiment m’y mettre sérieusement. Et de toute façon, Astaroth manquerait totalement de subtilité. »
Il roula des yeux et hocha la tête, lui permettant de prendre congé, ce qu’elle s’empressa de faire. Lucifer fronça les sourcils.
« Si elle ne parvient pas à trouver de preuves, ils refuseront toute incursion démoniaque sur leurs terres. Ils savent que nous ne pouvons pas les attaquer de front. Nous serions pris en tenaille.
— Tu ne suggères tout de même pas de mettre fin aux guerres angéliques pour nous permettre de nous occuper de ce problème ?
— Ne soyez pas ridicule. Une trêve est impensable, tant pour eux que pour nous.
— Nous ? s’amusa l’archidémon.
— Ne suis-je pas depuis longtemps un prince-démon des Abysses ? »
Pour toute réponse, Belzébuth sourit.
« Y a-t-il un problème? »
Léviathan s’approcha, sa cape encore poussiéreuse de son récent voyage. Il s’inclina pour saluer Belzébuth, et eut un hochement de tête pour Lucifer, qui le lui rendit.
« Je venais prévenir que la crue du Shông avait pu être contenue, mais si d’autres affaires plus urgentes réclament mon attention…
— Ne t’en fais pas, le rassura l’archidémon des Ténèbres. Azazel est une peste mais elle sait quand je suis à bout.
— Si vous le dites. » Les yeux blancs sans pupilles de Léviathan étaient difficiles à lire, mais Lucifer pouvait jurer qu’il était dubitatif. « Dans tous les cas, n’hésitez pas à me faire appeler.
— As-tu terminé ta tournée de l’année ? »
Léviathan déboucla sa cape pour mieux la secouer. Il portait toujours ses vêtements de voyage.
« Non, j’ai simplement fait un détour par Pandémonium pour prévenir que le pire avait été évité. Il me faudra encore une saison entière pour finir ma boucle et revenir ici. »
Seul de tous les archidémons, qui s’étaient presque tous fixés à une ville ou squattaient Pandémonium – ou, dans le cas d’Astaroth, possédaient un palais perdu dans une contrée sauvage – Léviathan passait son temps à voyager. Cela était dû à la nature de sa tâche : veiller à ce que tous les démons aient suffisamment d’eau pour subvenir à leurs besoins. Il s’agissait d’un rôle clef dans les cercles abyssaux où la vie pouvait être très dure.
Le prince-démon se leva, ses papiers soigneusement serrés sous son bras.
« Je vais te faire préparer une chambre et préparer des vêtements propres, ainsi que quelques vivres. » Liés aux Abysses qui subvenaient à leurs besoins, les archidémons n’avaient pas besoin de se nourrir ; cependant, de la viande bien solide permettait de se revigorer. « Ne t’en fais pas, tu seras prêt à repartir demain. »
L’archidémon de l’Eau s’inclina légèrement, un sourire discret aux lèvres.
« Merci. Un peu de repos sera bienvenu. »
Lucifer prit congé, et s’éloigna dans un froufrou de robes, sentant sur lui les yeux de Belzébuth qui le regardait s’éloigner.

 

***

 

Nysijl avait bien crû depuis l’époque où, petit village démoniaque, elle avait été prise par les ska. Elle portait sûrement un autre nom alors mais celui-ci avait vite été oublié, pressés qu’étaient les vampires de marquer ces lieux de leur empreinte. Les petites maisons avaient été transformées en manoirs, les routes pavées, la ville ceinte d’une muraille – symptomatique du manque de confiance que les ska avaient les uns envers les autres, étant donné qu’aucune attaque démoniaque ne pourrait être freinée par un quelconque mur, puisque les démons savaient voler.
Le tout ressemblait à un bloc de carrés noirs qui, ayant débuté sur une colline, s’agglutinait petit à petit à ses voisines. À l’extérieur de l’enceinte se trouvaient quelques vergers et champs qui servaient d’approvisionnement aux esclaves. À l’intérieur, par contre, tout n’était que pierre, austère, au contraire de l’intérieur des maisons.
La plupart des villes d’Ambrosis, le monde des vampires, ressemblaient à cela, et quand Ymesh s’y promenait il repensait toujours à Ijishia avec nostalgie. Pas l’actuelle, presque aussi figée que les autres, mais celle d’autrefois qui s’installait tantôt au milieu des plaines, tantôt en forêt.
Cela le menait généralement à se traiter lui-même de vieux fossile.
Il avança dans les rues humides, se dirigeant sans hésiter vers la résidence principale de Nysijl, située presque en périphérie du centre de la ville, à l’opposée des portes. Après tout, si quelqu’un attaquait par l’avant, mieux valait que tous les autres ska se dressent entre l’assaillant et le Roi Rouge. Celui-ci n’était pas connu pour sa piété.
Arrivé devant les grilles, il fut accueilli par deux gardes qui lui jetèrent un regard peu amène. Il leur répondit d’un sourire et avança d’un air sûr de lui. Souvent, cela suffisait. Pas cette fois ; ils l’arrêtèrent d’un même mouvement.
« Que voulez-vous ?
— Eh bien, rendre visite je suppose ? »
Ils lui lancèrent un regard peu amène.
« Déclinez votre nom et celui de votre Maison ainsi que la raison de votre venue, finit par lancer un des deux.
— Ymesh, et je ne me connais pas de maître. Par ailleurs, je viens simplement rendre visite à un vieil ami. »
Le demi-elfe retint un soupir devant leurs mines butées, conscient que les gardiens n’avaient pas l’autorité pour le recevoir, ne sachant pas qui il était pour leur Roi. Mieux eût valu pour eux de le laisser passer en premier lieu. Il décida de leur faciliter la tâche.
« Les vampires indépendants doivent se présenter au maître de la ville lorsqu’ils arrivent, n’est-ce pas ? »
Ils hésitèrent un moment – malgré la loi, peu de ska étaient assez fous pour vouloir voir le Roi en personne, la plupart préférant se trouver un protecteur provisoire parmi ses courtisans – puis reculèrent d’un même mouvement pour le laisser passer. Ils n’avaient aucune confiance en Ymesh, bien entendu, mais celui-ci venait de leur servir une excuse acceptable en cas de problème.
Sans plus s’attarder, il se dirigea vers la grande porte et se fit annoncer. Le majordome fut tout aussi réticent que les gardes, Sa Majesté étant en bonne compagnie, mais finit comme eux par céder et quelques minutes après qu’il eut disparu dans les couloirs sombres, Ymesh sentit la présence familière de Ketjiko s’approcher. Il lui sourit chaleureusement en le voyant arriver. Les deux vieux amis s’étreignirent sans complexe, sous le regard choqué du serviteur royal.
« Quand tu m’as laissé pour faire ton deuil, je ne m’attendais pas à ce que tu disparaisses pendant si longtemps !
— Je ne suis pas resté à Ijishia après que celle-ci se soit fixée en un seul endroit. J’ai préféré voyager, rencontrer des gens… Je suis déjà passé à Nysijl une fois mais tu étais absent et j’ai préféré ne pas faire de remous.
— Ne t’absente plus ainsi. Je te croyais presque mort. »
Ymesh étreignit l’épaule de Ketjiko d’une main.
« Ne t’en fais pas. Je ne meurs pas si facilement. »
Le Roi lui sourit, d’un sourire bien froid par rapport à ceux auxquels Ymesh était habitué. Il détailla son vieil ami avec plus d’attention et fut déçu de voir à nouveau dans son regard cette noirceur qu’il avait enfant et qui avait disparu à l’adolescence. Il avait cependant bien grandi, atteignant une taille respectable et gagnant en prestance. Sa façon de bouger et de parler prouvaient qu’il avait l’habitude d’être obéi. Mais qu’attendre d’autre de celui qui était à la tête de la nation la plus réfractaire des Abysses ?
« Tu vas devoir me raconter tes voyages en détail », fit Ketjiko en l’entraînant vers le couloir d’où il venait. « J’ai hâte de savoir ce qui t’es arrivé.
— Et toi-même, que deviens-tu ? répliqua Ymesh. Ambrosis a bien changé depuis l’époque où tu l’as acquise. »
Le Roi s’arrêta, presque surpris.
« Tu ne sais vraiment rien de ma vie ? J’aurais cru que même en étant nomade…
— J’ai surtout traversé des villes démoniaques ces dernières années, poussant jusqu’à l’Univers où vivent les humains. Je n’ai pas eu beaucoup d’échos quant à ta personne.
— Dans ce cas, tu vas être bien surpris. Je suis marié et père de deux enfants. D’ailleurs, tu vas rencontrer ma femme tout de suite. »
Les double-portes qui se trouvaient en bout du couloir s’ouvrirent sous l’impulsion de l’esprit de Ketjiko, et celui-ci introduisit le demi-elfe dans un salon décoré de bois sombre et de fauteuils de velours rouge. Une femme était assise sur l’un d’eux et le Roi alla prendre sa main pour y déposer un baiser un peu froid.
« Très chère, voici un ami que je voulais te présenter depuis longtemps. Il s’agit d’Ymesh, je t’en ai déjà parlé. Ymesh, voici mon épouse. »
Choqué, le demi-elfe s’efforça de produire une révérence un peu raide, sous le regard glacial de la dame. Il avait déjà vu ce visage, et elle l’avait rencontré lui aussi, longtemps auparavant.
Dans le salon de Ketosaï.

 

***

 

Le soir venu, Ariel alla rejoindre Gabriel dans la petite chapelle des appartements de ce dernier. Elle était toute simple, sans décorations, dans le style dépouillé que Gabriel privilégiait. Il disait que la modestie favorisait la spiritualité, et sans doute avait-il raison car l’endroit dégageait toujours une ambiance propice à la prière et à la méditation.
Tous deux s’agenouillèrent à même le sol pour réciter leurs vœux du soir. C’était l’un des rares moments où ils étaient seuls et parfaitement détendus, et pendant longtemps, ç’avait été celui qu’Ariel préférait. En effet, à l’occasion des quelques mots qu’il adressait à l’intention de son créateur, Gabriel se montrait à la fois passionné dans sa dévotion et apaisé dans la certitude de ses idées. Il avait beau savoir que la probabilité que Lyth l’écoute était très faible, il était rarement aussi expressif qu’en murmurant les phrases que beaucoup de monde débitait simplement par cœur. Ariel lui-même n’aurait jamais atteint une spiritualité aussi épanouie sans la conviction absolue de son frère. Les mots n’avaient de sens que si c’était Gabriel qui les prononçait.
Mais tout ça, c’était avant.
À présent, il appréhendait autant ces prières qu’il les avait jadis attendues. La sacralité du lieu lui donnait la nausée, ou plutôt, il se faisait lui-même cet effet. Il n’avait pas le droit de prononcer les paroles saintes, pas le droit de demander à Bien de le bénir, pas le droit de recevoir le sourire de Gabriel alors qu’il trahissait sa confiance de façon aussi sale. Il se dégoûtait dans ces moments où il pouvait réaliser tout ce à quoi il avait renoncé en cédant, même si peu.
Pour donner le change, il mentait, affichant un sourire faux et des regards entendus qui le rendaient malade par leur hypocrisie, et peut-être était-ce cette comédie qui le révulsait le plus. Il savait à quel point Gabriel considérait l’honnêteté, et combien il abhorrait le mensonge. Il savait aussi que Gabriel avait confiance en lui, une confiance totale, absolue, exempte de toute méfiance et de tout soupçon. Trahir un sentiment aussi pur faisait mal.
Que faire pourtant ? Il ne pouvait renier ce qu’il était, et avec le malaise qui le prenait chaque fois qu’il était seul avec son frère et que celui-ci lui montrait qu’il tenait à lui, ses seuls moments de détente étaient devenus ceux passés dans les bras de son démon… mais ils étaient aussi le poison qui empirait la situation, augmentant ses remords, et l’éloignant plus encore de son cher Gabriel ! Le Cercle vicieux empirait à chaque tour de roue, sans qu’Ariel n’arrive à s’en sortir.
Mettant fin au supplice, la voix de Gabriel se tut, et l’archange se releva posément. Ariel n’eut pas le courage d’ignorer la main qu’il lui tendait pour l’aider à se remettre sur ses pieds, et cacha son malaise derrière un regard de remerciement, un autre mensonge. Le sourire que son frère lui retourna était en comparaison si franc et sincèrement affectueux qu’Ariel sentit son estomac se retourner. Il faillit retomber à genoux, là, sur place, et tout avouer : son ignominieuse préférence, son abjecte trahison, sa relation méprisable et son amour tout aussi écœurant que le reste de ses péchés, malgré la sincérité de ses sentiments. En un instant, la scène défila devant ses yeux : sa confession, l’expression de son frère, incrédule et horrifiée, ses pleurs, ses serments… lorsqu’il en arriva au moment où Gabriel devait décider de l’absoudre ou de le condamner, il baissa les paupières fermement, refusant d’admettre qu’il savait très bien quelle serait la sentence.
« Ariel, tout va bien ? »
Le ton inquiet et concerné le fit presque pleurer. Au lieu de quoi il eut un rire sans joie, et secoua doucement la tête, faisant voler les quelques mèches blondes qui s’échappaient de sa natte.
« Non, ça va, je suis simplement fatigué. Je vais aller me reposer dans ma chambre. »
Gabriel se pencha et serra brièvement Ariel dans ses bras. Il n’aimait que très peu les contacts physiques et ne les encourageait pas. Pourtant, il se permettait parfois ce genre d’étreinte. Après tout, Ariel était son jeune frère, et il l’aimait énormément.
« Une bonne nuit de sommeil répare la plupart des maux. »
Il serra légèrement l’épaule de l’adolescent et le quitta pour rejoindre sa propre chambre.
Il ne réalisa pas qu’Ariel avait commencé à pleurer en silence. Si seulement, si seulement une nuit suffisait à tout effacer. Si seulement tout était si simple. Ah, Gabriel ! S’il savait à quel point tes paroles rassurantes pouvaient faire mal.
Ariel se cacha le visage dans la manche, et regagna sa chambre sans faire attention aux éventuelles rencontres qu’il pouvait faire. Il avait presque envie que quelqu’un devine, que quelqu’un le dénonce, que tout soit terminé. Au moins il n’aurait plus le poids du mensonge à porter.
Mais tout en formulant cette pensée, il savait qu’il se mentait à lui-même, encore. Il ne supporterait jamais de Chuter. La seule idée de quitter l’Eden, de ne plus jamais pouvoir vivre dans cet endroit familier, de devoir considérer son frère comme un ennemi mortel… c’était trop horrible.
Il dut se reprendre à deux fois pour fermer la porte de sa chambre à clef, habitude inutile puisqu’il n’y avait pas de voleurs en Eden mais qu’il avait malgré tout prise depuis quelque temps, pour enfermer ses doutes et son désespoir avec lui, pour placer une barrière infranchissable entre la vérité et la duperie, entre la pureté et la souillure, entre son frère et lui.
Haletant, il allait se précipiter vers son lit pour enfin y laisser exploser les sanglots qu’il retenait, lorsque deux bras se refermèrent autour de sa taille.
Le cri hystérique qu’il allait pousser s’étrangla avant d’avoir franchi ses lèvres. Il avait reconnu l’odeur familière, la façon d’étreindre, puis, en se tournant, les cheveux du même blond platine que ceux de Gabriel, les yeux d’un bleu aussi clair mais bien plus froids, et le sourire tendre qui ne quittait jamais les lèvres tant aimées.
« Bélial… »

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