Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Sei
Chapitre 3
« La Ronde
réunit les Doyens des sept familles principales et le Roi Rouge.
Elle vote les
lois proposées par les ska, pour peux que celles-ci soient tutorées par au moins un de ses membre. »
- Livre des
Loi suprêmes d’Ambrosis, Roi Rouge -
Comme
chaque nuit, un des vampires de l’aristocratie avait préparé
une soirée à son domicile et invité toute la cour. Cette
fois, il s’agissait de Svinn, la Doyenne de la Maison Vlesihj – c’est-à-dire
qu’elle dirigeait chacun des membres de sa famille et représentait
celle-ci à la Ronde, réunion des sept Doyens et du Roi servant
à la fois de gouvernement et d’assemblée législative
à Ambrosis.
Ketjiko devait avouer qu’elle avait pris un soin particulier au moindre détail.
Des esclaves dansaient au rythme de la musique avec des mouvements lents,
langoureux, sans doute grâce à une bonne dose d’abyssite. Les
artistes étaient installés dans un coin de la pièce et
pinçaient les cordes des harpesses et des kish, ou soufflaient doucement
dans les grattes à pipeau.
La salle des fêtes était énorme et possédait une
acoustique parfaite. Cependant, sur les côtés étaient
tendus des voiles opaques, en Cercle autour de la piste de danse – où
personne, à vrai dire, ne se donnait la peine de danser – afin de créer
des alcôves plus discrètes.
Oui, Svinn s’était donné du mal. Pourtant, au final, cette soirée
ressemblait à toutes les autres : de alcool pour les esclaves,
du sang saturé d’hormones pour les ska, des rires faux, des discussions
élaborées et superficielles, du clinquant. Ketjiko détestait
ça, d’autant plus qu’il y avait ici beaucoup trop de gens qu’il n’avait
pas envie de voir.
Son regard parcourut la foule pour s’arrêter sur Naâsh, et comme
chaque fois, il sentit ses épaules se crisper. C’était idiot
de sa part, il en avait conscience, mais il était incapable de s’en
empêcher.
Déjà dans la silhouette, impossible de s’y tromper. Les membres
minces mais pas fragiles, les épaules un peu étroites compensées
par des hanches pas trop larges, la petite taille éclipsée par
l’aura naturelle de commandement, autant de détails si évidents
qu’ils lui sautaient aux yeux chaque fois que son regard se posait sur son
fils.
Ce n’était pas tout, bien sûr : dans le visage les mêmes
fossettes, les mêmes lèvres si minces qu’elles allaient plus
vers l’intérieur de la bouche que l’extérieur, le même
menton en lame de rasoir. Et ses attitudes ! Le mouvement négligeant
avec lequel il rejetait ses mèches derrière son oreille, comme
s’il avait besoin de les garder aussi longues. La façon qu’il avait
de sourire plus d’un côté que de l’autre et sans étirer
tout à fait ses lèvres, comme s’il riait d’une moquerie connue
de lui seul. Sa manière de marcher calculée pour être
désinvolte, au pas léger mais ferme… La liste était longue.
Bien sûr, quelques dissemblances existaient. Les cheveux, plus d’un
brun très foncé que réellement noirs, étaient
plus secs, ne brillant pas d’un éclat identique à l’original.
Ses yeux également étaient d’une couleur différente,
du rouge sang des nés-vampires, et leur forme était la même
que ceux de sa mère. Son nez était moins droit, ses pommettes
légèrement moins hautes… Mais c’était trop peu pour compenser
l’évidence : plus encore que son propre reflet dans un miroir,
Naâsh lui renvoyait l’image vivante de Ketosaï.
Peut-être était ce pour cela qu’il lui avait donné un
nom pareil. Ou alors était-ce Daliah qui l’avait proposé ?
Ketjiko n’en était pas sûr. Le nom était important chez
les ska, il était bien placé pour le savoir, mais à l’époque
de la naissance de son aîné il n’avait pas jugé celle-ci
correctement et s’en était désintéressé. Quelle
erreur de sa part…
Heureusement, Naâsh ne portait pas encore bien son nom. Avec un peu
de chance, ce ne serait jamais le cas. Nash signifiait « meurtrier »,
non pas dans l’absolu – celui qui fait du meurtre son métier – mais
ponctuellement – celui qui a tué quelqu’un. La double voyelle « aâ »
venait de Saâgh, le Sang, accentuant ainsi sur l’aspect cruel du crime,
tout comme soaâh voulait dire « rouge sang »,
alors que rouge se disait simplement soh.
Ketjiko ne croyait pas en la chance. Il était même plutôt
de ceux qui envisagent le pire afin d’être sûrs que rien ne puisse
les surprendre, et la paranoïa l’avait sauvé bien des fois.
Il balaya les invités du regard sans prêter attention aux visages,
peu intéressé par ce que ces courtisans pouvaient vouloir lui
raconter. Il n’avait pas créé Ambrosis pour devenir Roi. Oh,
bien sûr, il avait voulu prouver aux gens – à son père
– qu’il valait mieux ce que qu’ils pensaient de lui, qu’il n’était
pas juste le fils de Ketosaï, mais il n’avait pas voulu le pouvoir. Il
comptait marquer les esprits par un acte exceptionnel, s’arranger pour que
la nation qu’il avait créée tienne le coup, et puis… Il n’avait
pas pensé à après.
C’était étrange, quand il y repensait, de constater à
quel point tout avait été si vite, de quelle façon les
évènements s’étaient succédés en s’emboitant
les uns aux autres jusqu’à la situation actuelle. À présent,
qu’arriverait-il s’il devait partir ?
L’étrange idée s’insinua dans son esprit. Il fit signe à
un serviteur qui s’empressa de remplir sa coupe de sang bien chaud, et but
une gorgée en fixant la table devant lui sans la voir. Sans doute que
Daliah prendrait-elle sa place, à moins que ce ne soit Naâsh ?
Non, pas Naâsh, il n’aurait pas le soutien des sept Maisons. Peut-être
devrait-il soulever le sujet lors de la prochaine Ronde. Après tout,
il n’était pas immortel, même s’il ne vieillissait pas et que
peu de gens étaient capables de l’abattre.
« Monseigneur ? »
Le fil de ses pensées s’interrompit. Agacé, il se tourna vers
l’importun, prêt à lui dire sèchement de ficher le camp,
mais son regard croisa une paire d’yeux verts qui le figèrent sur place.
Il battit des cils une seconde, pris par surprise. Les iris du démon
qui s’inclinait devant lui étaient d’une couleur tout à fait
exceptionnelle, même pour sa race, et constituaient sans doute à
eux seuls la raison qui avait poussé un vampire à le capturer.
Oui, ce n’était pas un démon de sang, sans doute n’était-il
pas né en captivité. Mais ces yeux… Ils étaient d’un
vert intense, presque lumineux, souligné d’éclats dorés
tout à fait fascinants.
Le Roi Rouge réalisa que le jeune homme lui parlait.
« Oui ?
— Mon maître est inquiet de vous voir boire du sang mort. Il vous fait
dire que vous pouvez vous servir à même ma gorge, si vous le
désirez. »
Ketjiko se laissa le temps de détailler le reste du corps de ce démon,
alors qu’il restait incliné devant lui. Il avait une ossature anguleuse
et une peau pâle qui mettaient ses yeux encore plus en valeur ;
ses cheveux étaient bruns et ébouriffés.
Il était fort mince pour sa race. Peut-être avait-il grandi en
captivité, bien qu’étant né libre ? Les esclaves
les plus prisés étant les lysaâgh, les démons de
sang, qui se nourrissaient de sang tout comme les vampires, il n’y avait pas
tant de nourriture solide dans les villes d’Ambrosis. La plupart des autres
esclaves ne survivaient de toute façon pas longtemps, n’étant
utilisés que pour servir de nourriture aux lysaâgh.
En dehors de ce détail, le démon portait peu de marques visibles,
si ce n’était une fine cicatrice qui lui barrait le visage, du côté
droit du front jusqu’à la joue gauche – et, bien sûr, la Marque
vampirique qu’il portait sur l’épaule et le désignait comme
l’esclave d’Enij, en plus de permettre à celui-ci de le localiser où
qu’il soit.
Ce qu’il voyait lui plaisait. Enij n’était qu’un sous-fifre de Svinn
et il apprécierait sans doute l’hommage.
« Relève-toi, et viens donc me servir. »
Le démon obéit docilement. En apparence, du moins. Ketjiko surprit
l’éclat furieux de son regard et s’en amusa. Ces esclaves n’apprenaient
jamais.
Il saisit le jeune homme par les cheveux et lui tira la tête en arrière,
puis mordit, sans lui laisser le temps de réfléchir. Le sang
lui coula dans la gorge. Il était délicieux.
***
La
confiance n’existait pas à Ambrosis, royaume de manipulateurs-nés,
et les ska apprenaient très jeune à repérer qui se méfiait
d’eux, comme par instinct. Peut-être l’histoire eut été
différente si Naâsh avait porté un autre nom, ou s’il
tenait plus des traits de sa mère, ou encore si Ketjiko avait agi différemment ;
mais tel n’était pas le cas.
Installé sur une chaise longue, Naâsh se mit à jouer distraitement
avec les cheveux de son esclave favorite, qui s’était assise à
ses côtés, à même le sol. Il avait vu la façon
dont son père venait de le détailler froidement. Comme tout
le monde, sans doute.
Ils n’avaient jamais été proches, et la cour n’ignorait pas
qu’il était aussi en froid avec sa mère, Daliah. Il en était
même plus éloigné que de son père. Sans parler
de sa sœur.
Nysâh était largement la favorite des deux, et elle l’aurait
probablement été même si Naâsh n’avait pas été
si distant avec leurs parents. Leur mère l’aimait parce qu’elle lui
ressemblait, physiquement au moins, et parce qu’elle savait comment lui faire
croire qu’elle était toujours d’accord avec elle. Leur père,
lui, était visiblement attendri par sa fille ; elle était
la seule à qui il souriait sans cruauté, même si son regard
restait froid. Il lui parlait souvent, lui demandait son avis sur la conduite
à tenir, non pas pour y aligner son propre comportement mais plutôt
pour tester ses réponses et voir si elle serait un jour apte à
lui succéder.
Il l’appelait sa « petite princesse sombre » lorsqu’elle
était enfant, en référence à son prénom
– « nys » signifiant « nuit ».
D’autres avaient repris le surnom et en parlaient comme la Princesse Sombre
ou la Princesse Noire, ce qui lui convenait à merveille était
donné qu’elle avait les mêmes cheveux noirs de jais que son père,
bien plus foncés que ceux de son frère ou de sa mère.
Naâsh la détestait.
Ils avaient presque le même âge, ils auraient pu être proches
– du moins autant que deux vampires pouvaient l’être – et à une
époque, ils l’étaient… mais le favoritisme et l’évident
aveuglement de tous à son sujet l’agaçaient de plus en plus.
Ne réalisaient ils donc pas qu’elle se moquait d’eux, qu’elle les manipulait ?
Lui pouvait le voir aussi clairement que si elle avait totalement manqué
de subtilité, ce qui n’était pas le cas. Il n’oubliait pas que
si son nom était celui de nys, la nuit, douce aux vampires, il était
surtout celui de la nuit à la lune rouge, qui faisait perdre la tête
aux buveurs de sang.
D’ailleurs, elle ne se privait pas de lui adresser régulièrement
de petits sourires entendus, presque moqueurs, lorsqu’elle réussissait
à tirer à nouveau avantage de sa prestation de fille modèle,
ou de femme modèle. Il n’arrivait pas au juste à déterminer
si elle le détestait de la percer à jour ou si elle s’amusait
juste de voir son frère de plus en plus éloigné de la
cour et du public alors qu’elle était au contraire mise en avant.
« Encore perdu dans ta foutue mélancolie ? »
s’agaça sa démone de sang en secouant la tête pour qu’il
cesse de lui tirer les cheveux. « On croirait qu’à une telle
soirée, le prince des vampires serait ravi !
— Tu sais que j’ai horreur de ça.
— Alors rentrons. Je préfère mon lit au sol, et je déteste
la façon dont les tiens me regardent.
— Je te regarde de la même façon. »
La démone haussa les épaules.
« Toi, ce n’est pas pareil. »
Naâsh sourit enfin, amusé de son insolence et de sa franchise.
Il avait acheté Raj plus de deux ans auparavant et il ne s’en était
pas encore lassé. Parfois, il songeait même à laisser
un lien se former entre eux. Sa vie en serait peut-être rendue un peu
plus palpitante.
« Debout, décida-t-il. On rentre. »
***
Enij
claqua la porte d’un geste brusque. Aucune lampe n’était allumée
à l’intérieur de la pièce – à vrai dire, seules
brûlaient celles du couloir principal, pour éviter le gaspillage
– aussi celle-ci était-elle presque tout à fait noire. Même
Elvion, la Lune, était caché par les nuages et ne diffusait
donc pas sa faible lueur. Cela ravissait sans doute le vampire qui aimait
les effets du genre et ignorait que Van voyait parfaitement dans l’obscurité.
Il évita cependant d’esquiver lorsque son maître lui attrapa
le poignet avec violence. Inutile de l’énerver plus qu’il ne l’était
déjà.
« Espèce de petit imbécile imprudent ! »
Il le projeta d’un geste brusque et Van sentit son dos heurter le mur avec
violence. Il voulut baisser la tête pour prendre une pose un peu plus
humble – il détestait se soumettre mais parfois cela lui épargnait
bien des coups – mais Enij était loin d’en avoir fini et lui attrapa
la gorge d’une main.
« Qu’est-ce que tu croyais faire, hein ? Aller parler au Roi
de cette façon, sans avoir reçu d’ordre ! »
Le vampire ponctuait ses mots en le secouant, faisant battre sa tête
contre la pierre à chaque mouvement. Le démon retint son souffle.
Inutile de parler ; l’autre l’étranglait et n’attendait pas de
réponse de toute façon.
Un coup de genou l’atteignit au ventre, lui faisant expirer le peu d’air qu’il
avait dans les poumons. Le suivant atteignit sa joue – un poing, cette fois
– puis sa tempe, puis Van cessa de compter. Des points noirs clignotaient
devant ses yeux, sa gorge se contractait à la recherche d’air. Quelque
part, la douleur le maintenait réveillé.
Fort heureusement, Enij se lassa assez vite et le jeune esclave sentit ses
doigts se desserrer. Il lutta pour rester debout, en vain. Ses jambes cotonneuses
se dérobèrent sous lui et il glissa le long du mur jusqu’au
sol. Pitoyable. Son maître lui envoya un coup de pied dans les reins
pour faire bonne mesure.
« Ne t’avise pas de recommencer ! Tu as de la chance que je
sois fatigué ce soir, mais sois certain que ce ne sera pas ta seule
punition. »
La porte claqua à nouveau, une clef cliqueta dans la serrure, puis
Van entendit résonner les lourds pas d’Enij qui s’éloignait.
Il resta accroupi un moment, à moitié sonné. Sa respiration
était sifflante. Est-ce qu’il l’avait blessé gravement ?
Sans doute pas, il ne voulait pas lui faire perdre de la valeur. L’imbécile
qui avait laissé sa coupure au visage cicatriser s’en était
mordu les doigts lorsqu’il l’avait revendu à la moitié du prix
auquel il l’avait acheté.
Les membres endoloris, mais certain que le vampire tiendrait parole quant
au lendemain, Van se traîna vers son lit en se servant de ses pieds
et de ses genoux. Il ne faisait pas confiance à ses jambes pour le
tenir, pas encore. Il parvint à s’y hisser, non sans mal, et s’y affala
de tout son long.
Point positif : Enij n’avait pas songé à l’enfermer dans
une des cellules du sous-sol, sans doute parce que son initiative l’avait
fait remarquer par le Roi Rouge. Cependant, même cette conséquence
heureuse ne suffirait pas à compenser son action. Un esclave se devait
de rester à sa place, un point c’est tout.
Van sourit dans l’obscurité.
S’il avait bien joué son coup, Enij ne resterait pas son maître
longtemps. Il y aurait d’autres soirées, d’autres occasions, et il
n’en laisserait passer aucune, quelles que soient les punitions qu’il devrait
subir.
Puisqu’il ne pouvait plus se venger de celui qui était la cause de
son malheur personnel, celui qui l’avait capturé, alors il frapperait
à la racine. À Ambrosis, le socle qui soutenait le système
était forcément Ketjiko, le Roi Rouge, sans qui le tout se briserait
en mille morceaux.
***
Ymesh
fixait le plafond de la chambre que Ketjiko lui avait fait préparer,
détaillant sans grand intérêt les moulures de plâtre
qui le décoraient. Cette soirée avait été vraiment
étrange. Bien sûr, il savait depuis longtemps que les ska formaient
un peuple décadent et que les lysaâgh étaient traités
comme des esclaves, comme de la nourriture – il suffisait pour savoir cela
de traduire le mot du skahil à l’Antique au sens littéral, « proie
de sang », soit « proie héréditaire »,
comme s’ils étaient tous destinés à servir de viande
aux vampires.
Mais il n’avait jamais imaginé que c’en était à ce point.
Ketjiko n’était pas un saint, le mage de Feu n’était pas assez
naïf pour se leurrer sur ce point. Cependant, il avait toujours pensé
que le « Roi Rouge » – titre bien dérisoire –
essayait un tant soit peu de tempérer ses semblables. Il les avait
rassemblés autour de lui pour former une nation, puis un État,
avec ses coutumes et ses lois, il les avait gouvernés pendant plusieurs
siècles… Ce n’était pas un homme qui versait dans l’excès,
et même s’il avait été élevé par un monstre,
il avait toujours essayé de sortir des stéréotypes induits
par son père.
Et là, il avait profité de la soirée comme les autres,
comme si tout ce cirque était normal. Au départ, Ymesh avait
cru qu’il était différent des autres, ou du moins, qu’il n’appréciait
pas la mise en scène. Puis, ce jeune démon s’était avancé.
Quel âge avait-il ? Un humain ne lui aurait pas donné plus
de seize ou dix-sept ans, même les anges le considèreraient à
peine majeur. Il portait pourtant déjà les marques de sa servitude,
qui n’avaient rien à voir avec des cicatrices visibles. Son regard
n’était pas éteint comme celui de tant d’autres, au contraire,
une vive flamme semblait y brûler, mais il rivait celui-ci vers le sol
comme pour le cacher. Ses épaules étaient crispées, et
le demi-elfe se souvenait clairement l’avoir vu tressaillir à chaque
bruit sortant de l’ordinaire.
« Qu’as-tu fait, mon vieil ami, en voulant bien agir ? »
Les mots ne prirent même pas la peine de résonner, comme ils
auraient dû le faire. Ymesh poussa un profond soupir pour compenser.
En plus il y avait cette femme, Daliah. Il se souvenait clairement de l’avoir
vue aux côtés de Ketosaï lorsqu’il lui avait rendu visite
avec Shön, de nombreuses années auparavant, alors qu’ils croyaient
avoir besoin d’aide. Son visage était resté le même, ovale
parfaite, lèvres pulpeuses, yeux en amandes. Elle n’avait pas changé,
ni sa façon sensuelle de se mouvoir ni l’air arrogant qu’elle arborait.
Ketjiko n’avait-il donc pas réalisé qui elle était ?
Peut-être ne la connaissait-il pas, peut-être avait-elle laissé
Ketosaï pour rejoindre son fils, plus jeune et plus puissant. Impossible
de le savoir, il était certain qu’elle mentirait s’il lui posait la
question.
Cessant de réfléchir sur rien, Ymesh se releva et saisit ses
vêtements de nuit. Il délaçait sa chemise quand deux coups
secs retentirent à la porte. Surpris, il la renoua.
« Entrez ? »
Son étonnement doubla lorsqu’il vit qui pénétrait dans
la pièce. Daliah.
« Que venez-vous donc faire ici à une heure si tardive ? »
La vampire lui lança un regard plein de mépris, comme pour prévenir
tout sous-entendu.
« Je viens simplement vous demander combien de temps vous comptez
rester. Je sais que le Roi Rouge était l’un de vos amis avant d’accéder
au trône, mais c’est aujourd’hui quelqu’un de très occupé. »
Garce impudente. Avant qu’il ne soit devenu Roi, hein ? Comme s’il ne
l’avait pas aidé à gagner cette fichue couronne. Elle aurait
aussi bien pu dire qu’il était un opportun qui n’avait rien à
faire là et dérangeait Ketjiko. Elle aurait d’ailleurs été
crédible si l’accueil n’avait pas été si chaleureux –
mais elle n’avait pas été présente et sans doute le majordome
avait-il été choisi entre autre pour sa discrétion.
« Oh, vraiment ? Bien, je vais éviter de m’attarder,
alors, sauf si Ketjiko me le demande bien sûr. »
Il lui offrit son sourire le plus niais et se retint de ricaner en la voyant
se crisper. Au moins, elle n’était pas assez stupide pour passer au-dessus
de l’ironie.
« Je suis sérieuse. Les démons posent pas mal de
problèmes ces derniers temps…
— Sans doute parce que vous avez passé outre l’accord conclu et vous
êtes permis d’entrer sur leurs terres.
— Tout comme vous, me semble-t-il ? À moins que vous n’ayez menti
sur vos si nombreux voyages. »
Menteur, maintenant. Comme si c’était une insulte pour un ska.
« Eh bien, je ne me suis pas permis d’enlever des démons
pour me servir d’esclaves.
— Je suppose donc que vous vous êtes abstenu de boire ? »
répliqua-t-elle.
Apparemment, il n’était pas le seul à savoir manier le sarcasme.
Mais l’ouverture était facile. Il prit un air surpris.
« J’ignorais que courait à Ambrosis une rumeur disant que
les ska ne pouvaient se nourrir que sur les esclaves. »
Elle ouvrit la bouche pour lancer une réplique bien sentie, mais Ymesh
commençait à en avoir assez. Il était fatigué,
avait passé une mauvaise journée, et n’avait aucune envie de
passer sa nuit à argumenter avec cette femme, aussi belle qu’elle soit.
« Ça suffit à présent. Soit vous êtes
porteuse d’un ordre de Ketjiko me demandant de plier bagage, soit vous partez
de ma chambre. Maintenant. »
Le regard qu’elle lui lança cette fois était chargé de
colère, presque de haine. Néanmoins, elle ne perdit pas plus
de temps en argumentations inutiles et sortit de la pièce sans ajouter
le moindre mot.
Ymesh referma la porte en fronçant les sourcils. Sa seule présence
pouvait l’irriter, certes, mais il n’avait rien fait qui puisse causer une
rage pareille. Il n’avait pas vu le Roi Rouge depuis longtemps et bien que
toujours amis, ils n’étaient plus aussi proches qu’auparavant.
Le mage de Feu soupira, et alluma une lampe d’une impulsion d’aura.
« Il semblerait que Nysijl soit un vrai nid de serpents, mon petit
Ketjiko. »
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