Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Sei
Chapitre 4
« Je ne
me considérais pas comme pur, lors de ma Chute ; j’étais déjà tombé dans
le péché du meurtre,
de la traîtrise,
de lâcheté. Mais lorsque je tombai également dans celui de la luxure,
ce fut la fin.
Je ne pouvais plus me considérer comme un ange. »
- Journal de Lucifer -
Les
hauts murs de la cathédrale d’Alun Hevel, la cité la plus importante
de tout l’Eden, s’élevaient vers le ciel, minces et gracieux, défiant
toute technologie. La magie de l’Élément Métal qui soutenait
ses fondations et consolidait ses arcades comme un titanesque squelette d’aura
pulsait dans la pierre, résonnant dans le cœur de chaque être
magique se trouvant à l’intérieur. Bénie, elle exhalait
également de l’Élément Saint, en quantité suffisante
pour rendre malade n’importe quel démon qui chercherait à s’approcher
– ce qui était peu plausible dans un endroit aussi protégé
– mais aussi et surtout pour distiller le bien-être parmi les anges.
De l’extérieur comme de l’intérieur l’endroit était majestueux,
imposant sur la terre même de l’Eden toute la force de Lyth tout en
élevant les prières de ses créatures vers le ciel où
Il se trouvait. Les pierres étaient sculptées avec le plus grand
soin, ornées d’or ou d’argent. S’y reflétait la lumière
rendue multicolore par le filtrage des vitraux, qui donnait à l’ensemble
un aspect enchanteur, irréel.
Contribuant à l’ambiance surnaturelle, une voix cristalline s’élevait
dans ce lieu à l’acoustique parfaite, montant jusqu’aux plus hautes
voûtes, remplissant l’espace sonore, pure et presque sans défaut.
Les anges l’écoutaient avec ravissement, charmés.
À genoux, mains jointes dans une respectueuse attitude de prière,
Ariel chantait. Ses longs cheveux, pour une fois détachés, ondulaient
librement sur ses épaules frêles et dans son dos, l’auréolant
d’or, effet d’optique accentué par le reflet des bougies dans sa chevelure
claire. Pur et innocent aux yeux de tous, il représentait sans doute
pour la majorité des anges une sorte de perfection à atteindre,
un peu comme son frère, ou encore une idole à admirer de loin.
Ou de plus près.
Il chantait un cantique sacré, pour la messe, pour les anges, mais
surtout pour Gabriel. Lyth était trop abstrait, trop absent ;
Gabriel était celui qui arrivait à lui faire mettre tout son
cœur dans ce qu’il faisait.
Son frère serait sûrement fier de lui. Qui pouvait ne pas être
touché par sa voix au timbre parfait ? La dernière note
flotta autour de lui en un instant de toute beauté, puis il la laissa
s’éteindre. Le silence s’étira sur une poignée de secondes
avant que tous ne se signent dans un froissement de tissu, se mettant sur
pieds pour écouter l’archange de la Pureté qui commençait
la messe.
Applaudir eut été de mauvais goût car le chant s’adressait
à Lyth, pas aux anges. Aussi, Ariel se leva comme tout le monde pour
écouter son frère, sans guetter le moindre signe d’approbation
chez qui que ce soit. D’ailleurs, les nombreux sourires qui lui étaient
adressés et qu’il apercevait du coin de l’œil suffisaient à
le conforter dans la conviction que sa performance avait été
excellente. Gabriel lui-même ne regardait pas dans sa direction mais
Ariel savait que, pour lui, la messe était vraiment sacrée et
qu’il se réservait au Seigneur pendant toute sa durée. Il ne
le féliciterait qu’une fois qu’ils se retrouveraient en privé.
Impatient d’en arriver à ce moment, il ne prêta qu’une attention
distraite aux mots que son frère lançait vers la foule, donnant
les bonnes réponses aux bons moments par une habitude mécanique
et dénuée de toute passion. Vu de l’extérieur, il semblait
néanmoins inspiré ; il n’aurait pas permis que son expression
ou son maintien le trahissent. Il laissait ainsi son esprit errer sans problèmes.
Il n’avait pas le moindre remord : contrairement aux séances de
la chapelle privée de Gabriel, les messes de la cathédrale ne
lui donnaient aucune impression de sacralité. Peut-être parce
que l’attention de son frère était dirigée vers tant
de gens plutôt que vers lui seul ou parce que l’endroit, richement décoré,
était trop esthétiquement beau pour accueillir une vraie spiritualité.
Gabriel lui avait longuement répété que le sacré
était synonyme d’humilité et de simplicité, et cette
idée était restée imprimée dans son esprit.
Sermonnant la foule, l’archange, lui, ne semblait pas dérangé
par l’endroit où il se trouvait. Ceci dit, Ariel n’oubliait pas sa
manie de voir Lyth partout, ou du moins, partout où il voulait le voir.
Il adorait son frère, défauts compris, mais le connaissait trop
pour ignorer son entêtement, son aveuglement ou sa confiance en soi
parfois excessive.
Après plusieurs longues minutes, Gabriel entama la dernière
partie de son discours, rappelant les principales lois de la Pureté.
Ariel s’efforça de faire la sourde oreille, continuant de prétendre
qu’aucun sermon ne pouvait le toucher en se concentrant sur les félicitations
à venir. De toute façon, Gabriel s’adressait à un « vous »
général et abstrait, pas à lui en particulier ;
les mots n’avaient donc pas la moindre importance. Peut-être que s’il
continuait à se le répéter, il finirait par y croire.
Peut-être aussi qu’il arriverait à se convaincre que la fierté
que son frère éprouvait à son encontre grâce à
son chant rattrapait toute l’horreur qu’il lui cachait, les mensonges, le
péché, l’abomination.
Ariel ferma les yeux et inspira profondément avant de les rouvrir.
Continuer à penser et repenser aux mêmes événements
était vain et dangereux ; il risquait de laisser transparaître
ses sentiments. Mieux valait qu’il se concentre sur le moment présent
au lieu de songer au soir, à la possibilité infime que Bélial
vienne aujourd’hui, et surtout, surtout, à la réaction de son
frère s’il savait. Si la pureté pouvait se négocier,
tout ce qu’on faisait de bien compensant tout ce qu’on faisait de mal, peut-être
aurait-il pu se rattraper, après tout. Même en sachant qu’un
tel marchandage était exclu, Ariel voulait essayer.
La messe se terminant, les anges commencèrent à se disperser
et l’agréable murmure des cancans parcourut l’immense cathédrale.
Des groupes se formaient à la sortie, s’éloignant plus ou moins
rapidement selon le degré de sensibilité au froid des gens.
Ariel suivit la masse puis se rendit à pas rapides vers le bâtiment
principal de la cité, où il travaillait. Gabriel serait peut-être
retenu par des anges voulant lui parler mais, plus probablement, il se rendrait
directement sur son lieu de travail. Il n’aimait pas perdre du temps en flatteries
et en amabilités quand il avait plus urgent à faire, et un archange
avait toujours des dossiers importants à remplir ou des jugements à
rendre.
Heureusement, les ruelles étaient vides et ne se remplissaient que
lentement de la foule revenant de la messe. Aidé par son rythme soutenu,
Ariel parvint facilement à dépasser la majorité des anges
et arriva au couloir où se trouvaient son bureau et celui de son frère,
qui étaient côte à côte, au moment précis
où celui-ci arrivait d’un pas ferme.
Voilà. C’était le moment. Il avait chanté pour lui, de
tout son cœur, de toute son âme, et allait récolter les fruits
savoureux issus de son effort. Il avait rarement aussi bien interprété
une musique, il le savait ; Gabriel l’avait sûrement remarqué
aussi. Après tout, il était son frère, et ils étaient
très proches tous les deux.
Oui. Les inquiétudes de la journée allaient être rapidement
oubliées, effacées par un sourire de Gabriel et peut-être
un mot ou un geste d’approbation.
Au moment où Ariel levait son regard vers l’archange, plein d’espoir,
celui-ci le remarqua… et fronça les sourcils, en réalisant que
la position de l’ange plus jeune dans le couloir l’empêchait de passer.
« Eh bien ? »
Ariel s’empourpra légèrement, gêné.
« Oh. Eh bien. Rien. Je me demandais juste…
— Si ce n’est pas urgent, désolé, mais je verrai ça ce
soir. J’ai du travail. »
Le ton était sec et coupant, presque froid, et Ariel se figea, crispant
un sourire sur ses lèvres.
« Bien sûr, grand frère, je comprends. On se verra
plus tard. »
Le fait qu’il ait eu l’impression de recevoir une gifle n’était qu’un
détail accessoire. Gabriel se contenta d’ailleurs de cette réponse
et, sans plus se préoccuper d’Ariel, le dépassa pour s’éloigner.
Après deux pas il s’arrêta, et Ariel eut un sursaut d’espoir.
Il allait tout de même glisser un ou deux mots gentils…
« Et ne m’appelle plus grand frère en journée. Je
ne veux plus avoir à te le rappeler. »
Ariel ne bougea pas d’un cil lorsque la porte du bureau se referma. Il se
fit vaguement la réflexion que le bruit semblait résonner, bourdonnant
dans ses oreilles comme un la dans un diapason. Il devait juste être
trop sensible, il le savait, mais un terrible pressentiment l’assaillit, alors
qu’il réalisait à quel point ce son lui semblait définitif.
Tremblant, il entra dans la pièce qui lui était réservée
et se dirigea vers la fenêtre, puis l’ouvrit toute grande, prenant des
inspirations profondes pour chasser l’étau d’angoisse qui l’avait saisi.
Plusieurs minutes passèrent sans qu’il n’arrive à se calmer
et sa panique commençait à friser l’hystérie quand il
stoppa ses prises d’air trop rapides et ferma les yeux. Stop. Il était
ridicule.
Ariel rouvrit les yeux et referma la fenêtre, arrêtant là
l’arrivée du froid qui commençait à envahir la pièce.
Frissonnant légèrement, il se frictionna les bras et relâcha
sa respiration, calmé.
Un pressentiment. Puis quoi encore ? Cela ne voulait rien dire. C’était
sa colère, mêlée à la peur qui le poursuivait depuis
des mois, qui avait causé cette crise. Il ne pouvait que se féliciter
que personne ne l’ait vu.
Il alla s’asseoir à son bureau, et entreprit de consulter un dossier,
mais même en s’étant repris, il n’était pas en état
de se concentrer. Ses mains tremblaient.
« Merveilleux… »
Il reposa les papiers pour se masser les tempes. Il se sentait épuisé
au niveau émotionnel. Tout ça à cause d’une intuition…
Il était vraiment ridicule. Malheureusement, si son esprit était
convaincu, cela ne suffisait pas à calmer son rythme cardiaque.
Une sensation de froid et de vide l’envahit, les larmes commençant
à poindre. Il avait fait de son mieux, pourquoi tout ne se passait-il
pas comme il le souhaitait ? Ce n’était qu’un petit moment de
bonheur, cette histoire de chant, une petite pâtisserie toute chaude
et réconfortante, qui s’était transformée en désastre.
Il avait juste voulu faire plaisir à son frère. Était-ce
trop demander ? Était-il indigne même de cela, à
présent ?
Il connaissait la réponse à sa question. Bien sûr, qu’il
en était indigne. Au temps pour ses vains espoirs : sa conduite
ne pouvait pas être rattrapée. Gabriel avait raison, finalement,
en disant que rien de bon ne pouvait venir des pécheurs. Ils se complaisaient
entre eux mais n’apportaient que le désordre parmi les anges.
Ariel s’essuya les yeux fermement, essayant par là même d’empêcher
les larmes de continuer à y monter.
Toc, toc.
Ariel bondit, puis fronça les sourcils. Le bruit semblait venir de
la fenêtre, pourtant, même en se tordant le cou, il ne parvenait
pas à y distinguer quoi que ce soit qui aurait pu le causer. Légèrement
inquiet, mais heureux d’être distrait de ses pensées, il se leva
pour aller voir de plus près.
Toc, toc. Le son retentissait à nouveau, léger mais présent.
Était-ce possible que… ? Non, tout de même pas ? Ariel
alla vivement ouvrir la fenêtre en grand, et s’écarta.
Le vide qu’il avait ressenti quelques minutes plus tôt se remplit d’une
chaleur plus que bienvenue lorsqu’il sentit l’étreinte de deux bras
tiédis par la basse température du dehors se refermer autour
lui, alors qu’une odeur reconnaissable entre mille effleurait ses narines.
Son amour était venu.
Bélial était illusionniste, comme lui, mais encore meilleur,
ce qui était normal étant donné qu’il avait un titre
plus élevé. D’aucuns prétendaient que ce pouvoir – tout
comme l’autre qu’il possédait, la métamorphose – s’accordait
à merveille à son surnom d’archidémon de la trahison,
mais Ariel savait bien qu’il ne s’agissait que de persiflages. Cette histoire
de titre, c’était n’importe quoi, Bélial le lui avait dit :
les démons les attribuaient à tout le monde et à n’importe
qui. Ce n’était pas comme chez les anges où les titres étaient
vraiment formels, et utiles, par exemple dans les textes juridiques.
Quant à cette histoire comme quoi Bélial était celui
qui avait causé la déchéance de Lucifer, rien n’avait
jamais été prouvé, au final. Personne n’ignorait que
Lucifer était perverti depuis le début. Ariel lui-même
se souvenait l’avoir vu partir régulièrement chez les démons,
alors même qu’ils étaient en pleine guerre ! De plus, il
avait semblé ne plus accorder aucune importance à l’Eden ni
aux anges. C’était totalement inadmissible de la part de celui qui
aurait dû y consacrer sa vie.
Par ailleurs, si un quart seulement de tout ce dont on avait accusé
Lucifer était vrai, il méritait sa déchéance.
Il avait de toute façon prouvé son allégeance en rejoignant
les démons dès sa Chute, d’abord pour les aider à s’organiser,
puis carrément au combat. À présent, plus personne ne
contestait l’idée qu’il était à la tête des Abysses,
un pas derrière Belzébuth, et qu’il était l’ennemi à
abattre – d’autant plus qu’il ne bénéficiait pas, comme les
archidémons, de la protection que leur donnait leur lien avec les Abysses.
En effet, au-delà des considérations sur leur pouvoir et leur
autorité, les titres d’archange et d’archidémon avaient une
signification profonde : celle du lien avec le monde dont ils étaient
issus. Les sept archanges ne pouvaient pas être un de plus, ni un de
moins, et de même pour leurs équivalents démoniaques ;
au moindre manquement, l’Équilibre était rompu, ce qui pouvait
causer une catastrophe allant jusqu’à la destruction des Trois Mondes
dans leur entièreté.
Ils n’en étaient d’ailleurs pas passés très loin lors
de la déchéance de Lucifer. Personne n’avait pu prévoir
ce qui allait arriver, et pendant quelques longues heures d’angoisse, tous
avaient cru que c’en était fini d’eux. L’heureuse ascension de Michael
au titre d’archange avait réglé le problème mais depuis,
les stratèges angéliques cherchaient le moyen de mettre hors
d’état de nuire les archidémons sans les tuer. Les risques étaient
trop grands pour agir autrement.
Fort de ces convictions, Ariel se serra avec bonheur contre le corps invisible
de son amant. Perdu dans la sensation enivrante de la présence de l’être
aimé, il était oublieux de tout ce qui n’était pas l’instant
présent. De plus, en ce moment où il se sentait si mal, où
il était si seul, Bélial était arrivé. N’était-ce
pas un signe ?
Des lèvres qu’il ne pouvait pas voir dévoraient son cou de baisers
et Ariel eut un rire heureux tout en repoussant les assauts de son amant.
« Du calme, fou que tu es ! Venir en Eden en pleine journée !
— Nous sommes illusionnistes tous les deux, je n’ai aucune chance de me faire
remarquer. »
Plein de tendresse, Ariel caressa sa joue à tâtons et déposa
un baiser à l’endroit où se trouvaient supposément ses
lèvres. Il ne réussit qu’à moitié à viser
et tous deux éclatèrent de rire.
« Enlève-moi cette illusion, avant qu’il n’arrive un désastre ! »
exigea Ariel en refermant la fenêtre.
Habitué à ce type de pouvoir, il ne sursauta pas lorsque le
démon apparut d’un coup, se contentant de sourire en le détaillant
du regard. Il ne se lassait pas de regarder ce corps mince mais fort, à
peine plus grand que la moyenne angélique. À vrai dire, avec
ses yeux bleus innocents et ses cheveux blonds, ses épaules étroites
et ses traits fins, Bélial aurait pu sans problème se faire
passer pour un ange, s’il n’avait porté les tatouages noirs qui le
signalaient à tout un chacun comme archidémon. Ceux-ci tranchaient
durement sur sa peau blanche, forçant Ariel à se rappeler encore
et encore à quel point son péché était grand.
Peu lui importait, pourtant. Bélial lui apportait l’amour et le réconfort
dont il avait besoin, et il se sentait trop bien avec lui pour faire cesser
ces rencontres inopportunes. Il lui était devenu aussi nécessaire
que le boire et le manger, son corps comme son esprit réclamant sa
présence lorsqu’il était absent depuis trop longtemps.
Lui, au moins, ne le décevait jamais.
Le démon l’embrassa à nouveau, plus longuement cette fois, posant
ses mains de part et d’autre de sa taille fine. Lorsqu’ils se séparèrent
enfin, il lui adressa un sourire amusé, un peu moqueur mais plein d’affection.
« Alors, comment vas-tu aujourd’hui ? Ton travail ne te pèse
pas trop ? »
Ariel soupira.
« Mon frère est très exigeant, comme toujours. Il
se donne tout entier à l’Eden et à ses responsabilités,
et entend que tout le monde en fasse autant. Ce n’est pas facile, mais j’ai
l’habitude. »
Il ne voulait pas raconter à Bélial le détail de ses
blessures. Elles lui auraient paru si futiles ! Peut-être l’étaient-elles,
d’ailleurs, mais il n’en ressentait pas moins la morsure. Néanmoins,
plutôt que d’en purger le poison, il préféra essayer de
les ignorer.
« Et toi ? Tout se passe correctement, de ton côté ? »
Ce n’était pas facile de faire semblant d’ignorer que le côté
en question était celui des démons, donc de ses ennemis, et
que la réponse à une question innocente du point de vue de leur
couple pouvait se révéler cruciale de celui de l’Eden. Demander
si ses ennemis allaient bien, n’y avait-il pas de situation plus absurde ?
« Ça va, ça vient, comme d’habitude. Tu sais ce que
c’est. Les gens ne changent pas vraiment… »
Ariel acquiesça, comme s’il pouvait vraiment connaître le caractère
des autres archidémons, et se laissa aller sur le torse de son amant,
le réchauffant de son corps.
« Tu es gelé. Combien de temps as-tu donc passé dehors
à attendre ?
— Pas plus d’un quart d’heure, ne t’en fais pas.
— Un quart d’heure, c’est déjà beaucoup trop ! »
décréta-t-il, en bon guérisseur. « Tu aurais
pu attraper un coup de froid, avec ce temps. »
Bélial rit doucement, amusé par l’inquiétude de l’angelot
qu’il serrait contre lui.
« Ce n’est pas comme s’il était en train de neiger…
— Ça ne saurait tarder, et tu le sais pertinemment ! s’indigna
Ariel. Quand les nuages se seront enfin décidés à déverser
leur eau, Alun Hevel sera couverte de neige en moins de dix minutes. »
Il agita un index sous le nez du démon, sourcils froncés. « Je
vais te préparer une tisane pour te réchauffer. Et pas de discussion ! »
Le sourire de Bélial s’accentua, devenant plus sensuel, bien que toujours
taquin. Avant qu’Ariel ait pu l’en empêcher, il lui avait saisi le poignet,
embrassant le bout du doigt que l’ange avait tendu vers lui, de manière
très suggestive.
« Je connais une autre excellente manière de me réchauffer,
qui me plairait davantage. »
Sa voix s’était faite basse et érotique, faisant monter le rouge
aux joues du jeune garçon.
« Tu ne penses vraiment qu’à ça ! »
Sa protestation n’était pas vraiment convaincante, ni même convaincue.
Il ne résista pas lorsque le démon l’attira plus étroitement
contre lui, et encore moins lorsque ses lèvres à présent
brûlantes se mirent à parcourir sa gorge offerte. Ses problèmes
envolés, sa culpabilité oubliée, son frère au
placard ; seuls comptaient la présence de son démon contre
lui et le plaisir qu’il lui procurait.
Les mains de Bélial se réchauffaient rapidement, parcourant
les plis de tissu de ses vêtements pour atteindre sa peau sans dénouer
ceux-ci. Des murmures appréciatifs et encourageants ne tardèrent
pas à venir effleurer son oreille, en même temps que le souffle
troublant de son amant. Et c’était si facile, si facile de se perdre
dans ses bras, si facile de se créer un monde à soi, où
ni les lois ni la réalité extérieure n’avaient de prise.
Il n’y avait qu’eux, eux, leur amour, leur plaisir, et rien d’autre.
Puis les lois, ce n’était rien. Comment un ensemble de mots pouvait-il
comprendre ? C’était bon, de se faire plaquer au mur, un corps
chaud collé contre soi, une langue aventureuse ravageant sa bouche,
des caresses sur son torse, sur ses hanches… C’était bon, et ça
ne pouvait être que bien. N’est-ce pas ? Puis, il l’aimait, ce
démon. L’amour ne pouvait pas provoquer des catastrophes.
Ah, se fondre dans le moment présent, ne pas songer à ce que
l’avenir réservait. Était-ce le lot de tous les amours secrets ?
Mais pouvait-il y avoir amour plus vrai qu’un amour contre nature, après
tout ? Si un sentiment défiait la nature elle-même, cela
signifiait qu’il était infiniment fort, n’est-ce pas ?
Rouvrant les yeux qu’il avait clos pour mieux se perdre dans les sensations,
Ariel se pencha à l’oreille de son démon afin de lui faire connaître
les doux sentiments qu’il lui inspirait. Son mouvement se figea avant d’être
porté à terme.
Le temps sembla freiner d’un coup, sans qu’il arrive pour autant à
se mouvoir plus vite. Horrifié, il laissa son regard se fixer sur la
poignée de la porte de son bureau qui tournait comme au ralenti.
Son esprit se mit à patiner à la recherche d’une issue, sans
trouver de solution, embourbé dans l’effroi, la panique et l’urgence.
Une seule pensée qui parvenait à surnager cette folle marée
de réflexions : pour la première fois de sa vie, Ariel
priait de tout son cœur pour que ce ne soit pas son frère qui se trouve
derrière cette porte.
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