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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Sei

 

Chapitre 7

 

« Lisma et Asmil sont un cas particulier : à elles deux,

les jumelles Eau et Glace forment un Élément secondaire,

mais prises séparément elles sont moins puissantes que les autres. »

 

- Livre des savoirs, laissé par Lyth dans la bibliothèque originelle d’Alun Hevel -

 

 

Belzébuth frappa le mur de son poing et les pierres frémirent le coup. L’idiot. L’imbécile. L’abruti. Lilith avait beau dire, elle était trop optimiste parfois ; la preuve. Voilà qu’un autre jeune ange innocent avait échoué chez eux – et le frère de Gabriel, qui plus est ! On aurait pu croire que Bélial aurait appris la leçon, ou que les anges auraient compris ce que signifiait au juste le surnom d’ « archidémon de la trahison » dont l’avait affublé Lucifer et que tous ou presque avaient repris – celui-là gagnait de plus en plus d’influence chaque jour.
Lilith avait rassuré ses inquiétudes. Il aurait mieux fait de suivre son instinct et de mettre préventivement son poing dans la figure de Bélial au lieu de ne rien faire. Comme si la guerre avait besoin d’un regain de violence, alors même que leurs rangs étaient minés par les enlèvements dus aux vampires qui, d’ailleurs, n’étaient toujours pas résolus. Azazel allait l’entendre.
« Allez me chercher Bélial ! » tonna-t-il.
Il vit avec satisfaction que les deux domestiques qui l’avaient suivi jusqu’à son salon s’enfuyaient aussi vite que possible. Ils ne risquaient pas de revenir de sitôt.
Sa fureur première passée, il s’installa sur la chaise de pierre qui lui servait de trône, obscurcit les ombres, et attendit. Il ne dut pas patienter longtemps : Bélial arriva avec tout l’empressement que pouvait causer deux messagers terrifiés.
Inutile cependant de tenter une approche directe avec ce sale gosse sournois. Ils auraient bien le temps de discuter d’Ariel plus tard.
« Azazel est une incapable. Va secouer tes espions, sers-toi de tes dons, et sois plus efficace qu’elle. »
Abasourdi, bien qu’il cherche à ne pas le montrer, Bélial mit un moment à formuler sa réponse.
« Je crains que le moment ne soit pas bien choisi…
— Ce n’est jamais le moment, et les démons continuent de se faire enlever ! Je ne tolèrerai pas cela plus longtemps sur mes terres, comprends-tu ? »
Belzébuth eut le plaisir de le voir rentrer la tête dans les épaules. Bien. Sans doute avait-il compris qu’il ferait mieux de ne pas argumenter.
« Quand dois-je partir ? »
Brave petit.
« Tout de suite, de préférence. » L’archidémon des Ténèbres eut un geste de la main pour le congédier. « Il va sans dire que j’enverrai Astaroth pour s’occuper de ton protégé. Tu n’as rien à craindre à son sujet. »
Bélial ne semblait pas convaincu, et c’était tant mieux. Il s’inclina pourtant et tourna les talons. Belzébuth sentit son aura s’enfoncer dans le palais, mais à sa grande satisfaction, elle se dirigea tout de suite après vers l’extérieur, avant de s’éloigner de Pandémonium.
Lui loin, le gamin déchu en profiterait peut-être pour se trouver d’autres appuis que cet imbécile, qui ne pouvait que lui nuire. Restait à voir s’il était capable de faire preuve d’un peu de jugeote. S’être laissé séduire par Bélial n’était pas un bon point de départ pour commencer une nouvelle vie dans les Abysses.

 

***

 

Ijishia avait bien changé, depuis la dernière fois qu’il l’avait vue. Aujourd’hui, elle ressemblait à n’importe quelle ville vampirique avec ses grandes maisons de pierre sombre et ses rues pavées. À l’intérieur de ses murs, peu de verdure avait subsisté. À l’extérieur, elle était environnée des quelques champs dont les esclaves n’étant pas démon de sang devaient se charger afin d’assurer leur propre subsistance. Eux-mêmes n’étaient guère utilisés, pour la plupart, que pour nourrir les démons de sang en question, comme s’il y avait une gradation dans les diverses catégories d’esclaves.
Était-ce possible que Shean se soit laissé prendre à ce piège de la même manière que l’avait fait Ketjiko ? Ymesh n’était pas sûr de pouvoir supporter cette idée.
Il avança d’un pas rapide dans les rues, sans perdre de temps en politesses. Les grandes lignes de la ville n’avaient pas changé et il trouva rapidement la demeure du maître des lieux. Pas de domestiques pour servir de portiers, ici : l’entrée était grande ouverte. Ymesh entra.
Le hall était énorme et servait sans doute de salle principale. Un grand feu trônait au centre du mur porteur, sa fumée s’envolant par la cheminée. Devant celle-ci, une grande table où se trouvaient verres et cruchons de sang, ainsi qu’un groupe de ska qui discutaient sans faire de manières. Parmi eux se trouvait Shean, au port toujours aussi noble, et comme chaque fois qu’il le voyait le demi-elfe fut frappé par sa ressemblance avec son défunt père.
Le maître de la ville le remarqua alors qu’il s’avançait, et un sourire éclatant vint illuminer son visage sérieux.
« Ymesh ! Saâgh, cela fait si longtemps ! »
Il courut vers lui et tout deux s’étreignirent, bouleversés de se retrouver après une si longue séparation. Comment oublier la proximité qu’ils avaient partagée, la douleur qui était toujours la leur depuis la mort de Shön et que seuls ils comprenaient ?
« Je suis resté trop loin trop longtemps, murmura Ymesh. Mais désolé de te déranger lors d’une réunion… La porte était ouverte et j’ai pensé…
— Tu as bien fait, l’interrompit son ami. Messieurs, certains d’entre vous se souviennent peut-être d’Ymesh ? »
Les présentations se firent sans qu’ils parviennent à tout à fait se lâcher, restant bras dessus bras dessous. Poliment, les autres prirent congé, non sans avoir présenté une dernière fois leurs respects à leur seigneur. Une fois seuls, ils s’étreignirent à nouveau, de façon subtilement plus intime.
« Allons dans mon salon, nous y seront tranquilles. »
Ymesh suivit Shean sans même songer à protester et ils se retrouvèrent bien vite assis côte à côte dans un divan confortable, un pichet de sang à portée de main.
« Alors, que deviens-tu ?
— Pas grand-chose, je le crains. Je reviens de Nysijl. J’ai vu Ketjiko. »
Le ton sombre sur lequel il avait prononcé ces mots mit Shean sur la voie.
« Et, bien sûr, tu as pu assister à la décadence des lieux.
— Les esclaves sont traités comme rien ! Ce sont des calices, par Saâgh, pas des réservoirs à sang !
— Tu as eu beaucoup de chance avec mon père, je pense que tu en es conscient.
— Le caliçage est un lien fort. Qu’il soit dénaturé de cette façon… »
Ymesh ne termina pas sa phrase, trop écœuré. Shean lui serra l’épaule.
« Ils ne voient pas cette façon de faire comme du caliçage. Leurs esclaves sont des proies, pas des calices.
— Ils ne les ont pas chassés. Ils les ont achetés, et la plupart d’entre eux sont usés à force de passer d’un maître à l’autre… Comment peux-tu accepter un comportement pareil ? »
Shean fronça les sourcils.
« Tu ne penses tout de même pas que je le tolère au sein de ma ville ? Les calices sont bien traités ici, et les champs que tu as vus en arrivant ne sont pas exploités par les seuls humains assez malchanceux pour être tombés entre nos mains. Chaque vampire doit participer à leur entretient. Les démons de sang ont eux aussi des droits. »
Rassuré, le demi-elfe hocha la tête.
« Malheureusement, cela ne se passe pas ainsi. Il ne s’agit pas que de Nysijl, Shean. La plupart des villes vampiriques que j’ai vues sur mon chemin se comportent de la même façon.
— Parce que la Ronde tolère ce genre de comportement et que ses décisions ne peuvent guère être contestées.
— N’en fais-tu pas partie ? Ketjiko te doit beaucoup. La moindre des choses aurait été de te nommer Doyen.
— J’ai refusé. Les Doyens sont les représentants de grandes familles, ce n’est pas pour rien que l’on parle de Maisons. Or, je n’ai eu ni calice ni enfant. Depuis la mort d’Eshalia… »
Ymesh lui serra la main.
« Je sais. »
Lui non plus n’avait jamais éprouvé l’envie de se lier à qui que ce soit d’autre que Shön – et Shean bien sûr, mais entre eux, ce n’était pas pareil. Ils avaient partagé beaucoup.
« De plus, continua le mage de Glace, j’ai préféré protéger Ijishia de l’influence de ces rapaces. Je me suis installé comme seigneur indépendant et Ketjiko m’a accordé ces terres en propre. Elles ne sont pas sous l’influence de la Ronde, j’y fais mes propres lois.
— Et je suppose que les quelques rares à avoir encore toute leur tête ont fait comme toi… Mais cela veut dire que personne ne fait pression en sens inverse. La Ronde est laissée aux mains de ceux que tu traites de rapaces.
— Nous faisions confiance à Ketjiko pour freiner les abus.
— Mais au lieu de faire ça, il s’est laissé entraîner par eux sans même réaliser. »
Les deux vampires se regardèrent.
« Il faut faire quelques chose, déclara Ymesh.
— Je ne peux pas prendre le risque de perdre Ijishia.
— N’oublie pas pourquoi tu as créé cette ville, Shean. N’oublie pas pourquoi nous avons lutté. En plus, j’ai vu des esclaves qui n’avaient rien de démons de sang. Le pacte même pour lequel nous avons combattu a été brisé et pas par les démons, mais bien par les ska ! »
Les mots résonnèrent dans la pièce, chargés de sens. Aucun des deux hommes ne reprit la parole. Ils se fixèrent encore un moment dans les yeux, puis leur débat fut mis de côté, quoi que pas oublié, et ils se serrèrent l’un contre l’autre à la recherche d’une chaleur perdue depuis longtemps.

 

***

 

Les draps étaient infiniment plus agréables au toucher, à la fois plus soyeux dans la texture et plus doux, que ceux de l’Eden. Puis, il y avait le matelas… Il pourrait être installé dans un nuage que la sensation serait la même. Bien entendu, les coussins, tous plus moelleux les uns que les autres, renforçaient encore cette sensation. Sans parler du plaisir des yeux.
Quand il les ouvrait, il pouvait savourer à loisir l’explosion de couleurs vives, toutes merveilleusement accordées : bordeaux, or, bleu profond et mauve prune, avec un soupçon d’orange et de vert émeraude. Splendide, d’autant plus que les motifs étaient charmants.
Ariel espérait qu’il pourrait garder cette chambre.
Cette pensée était stupide, mais il persista. Le lit, en plus d’être incroyablement confortable, pourrait en accueillir quatre comme lui. Les baldaquins qui en faisaient le tour étaient fascinants ; il n’avait jamais rien vu de pareil en Haut. Ils montaient jusqu’au plafond, deux fois plus grand que lui au moins ! Pendant un bon moment, il s’était diverti comme un gamin à ouvrir et fermer le rideau, s’amusant de redécouvrir le décor qui l’entourait chaque fois qu’il s’était lassé du cocon que formait le tissu autour de lui.
La pièce au dehors était spacieuse et paraissait même énorme grâce aux trois grandes fenêtres rectangulaires qui occupaient le mur de droite. Sur la gauche, une grosse armoire en bois foncé, un secrétaire aux nombreux tiroirs, et une coiffeuse. Quand il aurait fini de rassembler tout son courage pour se lever, il pourrait s’y installer. Il devait avoir un air horrible.
Enfin, au centre, une table basse et deux fauteuils, ainsi qu’une commode contre le mur. Le sol était décoré d’un tapis aussi coloré que les coussins du lit et les murs réchauffés de la même manière que l’étaient les locaux de l’Eden. Même si le style était clairement différent, impossible de nier certaines ressemblances… Peut-être parce qu’il se trouvait dans le palais où vivait le Déchu.
Se résignant enfin à l’idée qu’il avait fini de répertorier mentalement et mémoriser chaque recoin de la pièce, il se redressa. Il portait toujours les mêmes vêtements que la veille ; soit Bélial avait fait une concession à sa pudeur, soit il avait été appelé ailleurs – pour organiser son arrivée, par exemple. Bien sûr, il aurait préféré se réveiller avec le démon à ses côtés, mais il n’était pas idiot ; il n’était peut-être que prince, et pas archange, mais sa déchéance allait avoir pas mal de répercussions dans les Trois Mondes. Il devait s’attendre à recevoir la visite de Lucifer au plus tôt, probablement dans la journée.
S’extirpant enfin du lit, Ariel se dirigea vers la coiffeuse tout en défaisant sa natte. Voyons… Il devait au moins se laver figure, et s’occuper de ses cheveux, qui s’étaient complètement emmêlés pendant la nuit selon leur habitude. Puis, il jetterait un coup d’œil à l’armoire, espérant que des vêtements s’y trouvaient. Dans le cas contraire, il devrait se contenter de réajuster sa tunique.
Il croisa le regard de son reflet, et se figea. Il avait du mal à se reconnaître. Lui toujours soigné, ses boucles coiffées à la perfection, ses vêtements sages soigneusement choisis… Il était débraillé et échevelé. Sa peau était pâle, ses traits tirés, et des gros cernes grisâtres soulignaient ses yeux, qui semblaient éteints. Il avait un visage de cadavre.
Remontant le menton, il s’assit, et commença à démêler ses cheveux avec patience. Qui sait ce que faisait Bélial ? Il n’avait pas la moindre idée de l’heure, mais sans doute était-ce le matin. Il pariait sur neuf heures. Il avait passé une nuit horrible où les cauchemars avaient succédé les phases de réveil et de crises de larmes, mais il se savait incapable de dormir plus tard, habitué comme il l’était à se faire réveiller par son frère à six heures trente précises.
Gabriel. Il observa avec une fascination morbide toute couleur disparaître de son visage dans le miroir. Une bonne demi-journée avait passé, mais cela n’avait bien sûr pas suffi à atténuer la blessure béante dans sa poitrine. Si elle avait été réelle, physique, peut-être aurait-elle été moins douloureuse. Oh, il l’avait cherché, et il le savait, mais c’était un piètre réconfort.
Inspirant, il se concentra sur sa tâche simple et monotone. S’il tirait trop fort, il risquait d’abîmer ses cheveux, or il y tenait. Il avait dû batailler ferme pour que Gabriel accepte de le laisser les porter longs. Après tout, un ange se devait de n’accorder aucune attention à l’esthétique.
Mais il n’était plus un ange.
Ariel ferma les yeux, et récita mentalement les règles du titre six des lois angéliques, avant de se rappeler que cette méthode qu’il avait si souvent utilisée pour se changer les idées n’était peut-être plus d’actualité.
« Bon. »
Il rouvrit les paupières, faisant face à son image, et entreprit de refaire sa natte. Les mouvements machinaux, mille fois répétés, avaient quelque chose d’apaisant. Au moins, il ne risquait pas de se souvenir d’une fois où son frère l’avait aidé à l’attacher. En général, il se contentait de lui signaler que s’il les coupait, ce serait beaucoup plus pratique.
Il n’y avait aucun broc d’eau dans la pièce, et l’armoire était vide à son grand dépit. Refusant de se présenter à qui que ce soit dans cet état, Lucifer comme le plus modeste démon du coin, il se planta devant le miroir et entreprit de cacher les marques de la fatigue, illusion par illusion. En quelques minutes, ses vêtements paraissaient impeccables et son visage reposé. À moins que Saraqael ne passe par là, seul Bélial serait capable de voir au travers. Il aurait préféré pouvoir lui apparaître présentable à lui aussi, mais après tout, il avait fait de son mieux.
Que tout cela soit terriblement futile n’avait aucune importance.
Hésitant, il s’approcha de la porte, et l’entrouvrit. De l’autre côté se trouvait un long couloir, bordé de nombreuses portes toutes identiques. Impossible de les différencier. Impossible de savoir par où aller – à droite, à gauche, ou toquer quelque part au milieu.
L’image ressemblait tellement à sa vie qu’Ariel faillit éclater de rire. Le symbole était d’une ironie trop subtile pour être intentionnelle. Pire que tout, sûr de se perdre s’il sortait de sa chambre, il savait que la seule véritable option était d’y rester et d’attendre que quelqu’un daigne venir à lui – Bélial, par exemple.
Vaincu, il referma la porte et alla s’asseoir sur l’un des fauteuils. Lui qui avait pris le risque de défier les lois de l’Eden, quitte à y perdre son frère et sa vie toute entière – même s’il n’y avait cru qu’à moitié, comme si cela n’avait été qu’un jeu – détestait royalement dépendre ainsi des autres. La seule personne dont il l’avait accepté était Gabriel, mais Gabriel était spécial. Lui avait le droit.
… Il ne pouvait pas rester ici. Il étouffait déjà.
Pris de folie, il se précipita vers la fenêtre la plus proche pour l’ouvrir. Oui, il allait partir, il allait s’enfuir ! Il déploya ses ailes, prêt à s’élancer…
Ses ailes étaient noires. Son enthousiasme s’envola seul par la fenêtre.
Son visage se chiffonna, mais il lutta pour ne pas exploser à nouveau. Sagement, il rangea ses ailes, referma la vitre et tira machinalement les rideaux, puis lissa le tissu épais. Celui-ci était doux, réchauffé par les rayons du soleil hivernal. Le ciel était limpide, comme la veille.
Cette remarque ramena à son souvenir la ville qu’il avait entraperçue le jour précédent, pleine de vie et de bruit. Peut-être que la visiter lui changerait les idées ? En tout cas, cette activité serait bien plus constructive que son actuelle procrastination. Par ailleurs, cela lui permettrait d’en apprendre un peu plus sur les démons. Jusqu’à présent, il ne connaissait d’eux que ce que les anges et Bélial avaient accepté de lui dire ; il était sans doute temps qu’il se fasse son propre avis.
Décidé, il retourna vers le couloir et obliqua vers la gauche. En cherchant, il finirait bien par trouver soit une sortie, soit quelqu’un qui pourrait lui indiquer où se trouvait Bélial. Après tout, il était celui qui l’avait déchu. Il n’en rejettait pas la responsabilité sur son amant, mais considérant qu’il était le seul démon qu’il connaissait, il comprendrait sûrement que le jeune déchu avait besoin de quelqu’un pour le guider.
Puis, à présent, plus rien ne les séparait. Ils pouvaient véritablement être ensemble, vivre pleinement leur amour. Même si cela devait être le seul point positif de sa déchéance, il compenserait tout le reste.
Il continua d’avancer, mémorisant son itinéraire au cas où. Quelques minutes lui furent nécessaires avant qu’il aperçoive enfin une jeune femme au loin. Se précipitant, il l’aborda :
« Mademoiselle ! Excusez-moi… Savez vous où se trouve Bélial ? »
La fille, une démone aux étonnants iris orange, dont les pupilles étaient fendues, le dévisagea d’un air surpris.
« Le seigneur Bélial, l’archidémon ?
— Oui, lui-même.
— Mais toi, tu es qui, au juste, gamin ? »
Ariel s’empourpra. Non mais pour qui elle se prenait, à lui parler sur ce ton ?
« Ça ne vous regarde absolument pas, dit-il d’un ton froid et sévère. Pouvez-vous juste me dire où il se trouve ? Je me perds dans ce palais. »
Ses mots semblaient amuser follement la démone, qui éclata de rire.
« T’as qu’à te débrouiller ! Bon courage ! »
Elle s’éloigna sans cesser de rire, le saluant vaguement de la main, et sans s’arrêter lorsqu’il la rappela. Ariel l’observa s’éloigner, dépité et humilié, et resta quelques secondes les bras ballants. Il avait sûrement dû dire quelque chose qui l’avait rendu ridicule, mais quoi ? N’importe qui, en Eden, aurait dit qu’il avait été poli, même si un peu trop réservé…
Et il ignorait toujours où se trouvait son démon. Inspirant pour se calmer, il se pinça l’arrête du nez comme si cela allait l’aider à réfléchir. Il refusait de se laisser aller à un désespoir qui lui eût semblé ridicule. Il était capable de se débrouiller seul !
« Bon. Continuons. Je finirai par tomber sur quelqu’un qui pourra m’aider », s’encouragea-t-il à voix haute.
Apparemment, cela devait lui porter chance, car quelqu’un se trouvant derrière lui et qu’il n’avait absolument pas remarqué intervint :
« Tu cherches Bélial ? »
La voix était chaude et rauque, écorchant les consonnes et faisant résonner les voyelles, basse, comme un ronronnement. Elle n’était pas du genre à laisser indifférent. Non, elle était plutôt de celles qui faisaient déglutir les femmes et froncer les sourcils aux hommes.
Ariel connaissait cette voix.
Avant qu’il ait eu le temps de retrouver à qui elle appartenait, la personne en question termina de le contourner, s’offrant ainsi à sa vue. Le physique allait de pair avec la prononciation : l’homme mesurait près de deux mètres, ses longs cheveux couleur fauve pendant libres sur ses épaules, et sa peau très mate moulait ses muscles sans montrer la moindre trace de graisse, parcourue par un tatouage.
Le jeune déchu déglutit. Il avait songé à la possibilité de croiser un autre archidémon que le sien, dans ce palais, mais la possibilité lui avait semblé infime ; après tout, l’endroit était énorme. C’était sans compter sur la malchance.
« Bonjour, Astaroth, réussit-il à articuler. Oui, je cherche Bélial… Savez-vous où il se trouve ? »
Peut-être que s’il se montrait poli, et surtout pas agressif, le démon n’essaierait pas de lui arracher la tête ? Il l’avait déjà vu faire, sur le champ de bataille, et avait ainsi pu remarquer de visu qu’il n’avait pas volé son surnom de « Prédateur ». Astaroth représentait le Sang et la Luxure, et il se battait généralement à poings et crocs nus, brisant les membres comme s’il s’agissait de brindilles.
Or, malgré son inconscience, Ariel n’était pas totalement idiot : il avait été longtemps un ennemi, il se doutait que tout le monde n’allait pas l’accueillir en bas les bras ouverts, déchu ou non.
Il fut d’autant plus déconcerté par le sourire que lui adressa l’archidémon.
« L’est pas ici. Parti ce matin, pour un problème à l’est. Sera de retour ce soir, sûrement. »
Ariel eut du mal à ne pas se décomposer d’un seul coup. Parti ? Comment ça, parti ? Non mais il se fichait de lui ?
« Ce soir. Très bien, j’imagine que je n’ai plus qu’à l’attendre. »
Malgré ses efforts, son ton était caustique. Néanmoins, au lieu de froncer les sourcils, Astaroth élargit son sourire.
« Faim ? T’emmène aux cuisines. »
Le blond voulut décliner poliment, avant de réaliser qu’il n’avait rien mangé depuis la mi-journée de la veille. Il courba donc les lèvres et hocha poliment la tête.
« Avec plaisir. »
Il aurait ainsi l’occasion d’un peu mieux connaître l’archidémon du Sang. Son frère serait horrifié, bien sûr, et lui-même n’était pas certain d’en être enchanté… mais s’il devait vivre dans le palais de Lucifer, il avait tout intérêt à bien s’entendre avec ses habitants – archidémons compris.
Et puis, il avait faim.

 

***

 

Lucifer avançait à grands pas rapides dans les couloirs de son palais, ses cheveux flottant derrière lui. Ils allaient probablement à nouveau s’emmêler de façon impossible, longs comme ils étaient, mais il en avait l’habitude, et était trop pressé pour perdre du temps en les attachant.
Ariel avait été déchu par Bélial. Il ne croyait pourtant pas ces deux là si idiots. Et encore ! Ariel avait le mental d’un adolescent ; il grandissait de manière bizarre pour un ange, au ralenti. Mais Bélial ! N’avait-il donc pas compris la première fois ? Non, non, c’était beaucoup plus drôle de recommencer la même connerie !
Le prince-démon inspira profondément pour se calmer. Il devait positiver. Au moins, cette fois-ci, l’imbécile n’avait pas déchu un archange.
Arrivant finalement à la chambre où Bélial avait laissé son amant, il ne s’étonna qu’à moitié de la trouver vide, porte ouverte. Il était près de dix heures et les anges apprenaient dès l’enfance à se lever tôt, contrairement aux fichus démons qui considéraient que midi était une heure décente pour se lever, et pour qui s’extirper du lit à neuf heures pour donner une nouvelle datant de la veille semblait un effort surhumain.
Plus qu’à trouver où l’angelot s’était perdu. Se remémorant la taille du palais, la possibilité qu’il soit parti, les mauvaises rencontres possibles, et les lois de la malchance éternelle, Lucifer soupira.

 

 

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