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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Sei

 

Chapitre 8

 

« Saâgh, le Sang, est Surnommé "le Maudit". Il est représenté comme l’archétype de ses créatures, les vampires, avec une peau pâle, des cheveux noirs et des yeux rouges. On le considère comme traître et luxurieux. »

 

- Mythes et vérités, Kamu -

 

 

Saraqael ouvrit la porte à la volée et parcourut la pièce d’un regard noir, comme si celle-ci était responsable de l’absence de son propriétaire. Où Lyth se cachait Gabriel ? Cet imbécile avait déchu Ariel – un prince-ange ! – sans en informer qui que ce soit, et depuis, il était introuvable. Comment avait-il pu agir de façon aussi stupide ?
L’archange du Soleil ressortit de la pièce et arpenta le couloir attenant d’un pas furieux. Peut-être était-il avec Michael ? Il ferma brièvement les yeux et se concentra sur l’ession qui se trouvait près de Gabriel. Au commencement de la guerre, il avait découvert être capable de se séparer de bouts de son aura, appelés « essions » car sa magie était celle de l’Élément Soleil, Essiah. Il pouvait les rendre invisible et voir à travers eux, ce qui lui permettait d’espionner les démons et, plus occasionnellement, les autres anges. Saraqael en gardait toujours un auprès de chaque archange et archidémon pour être mis au courant des évènements importants ; c’était épuisant mais nécessaire.
En activant celui de Gabriel il vit que celui dernier se trouvait seul dans une chapelle, en train de prier Lyth. Évidemment. Il espérait sans doute que leur Élément-créateur allait régler tous ses problèmes en claquant des doigts.
Il prit le chemin de la sortie du bâtiment afin d’aller mettre la main sur lui mais alors qu’il arrivait au rez-de-chaussée, Rémiel l’alpagua.
« Où vas-tu donc ? »
Il essaya de l’ignorer, mais elle devait se douter de ses intentions car elle le saisit par le poignet.
« Saraqael !
— Quoi ? cracha-t-il.
— Si c’est Gabriel à qui tu vas parler, tu ferais mieux de te calmer d’abord.
— Me calmer ? Non mais tu réalise ce qu’il a fait ? »
Elle rajusta sa prise.
« Il aime Ariel. Il ne l’aurait pas déchu sans une bonne raison.
— Gabriel et moi ne tombons pas toujours d’accord sur la définition d’une bonne raison. »
Elle fronça les sourcils et Saraqael inspira, agacé. Ce qu’elle disait était vrai, mais tout de même…
« Laisse-lui un peu de temps seul. C’est son frère qui vient de Tomber.
— Techniquement, il a été créé par Lyth, c’est notre frère à tous.
— Tu sais ce que j’entendais par là. »
Encore une fois, elle se montrait plus rationnelle que lui. D’un autre côté, Gabriel avait toujours eu le don de le faire sortir de ses gongs – comme il le faisait pour Lucifer. Inutile de commettre les mêmes erreurs que celui-ci.
« Nous devrions nous réunir en Conseil, ajouta-t-il néanmoins. Ariel est à Pandémonium.
— Il a rejoint les démons ?
— Il était guidé par Bélial lorsqu’il est Descendu, mais je ne pense pas qu’il ait pensé plus loin. »
Considérant qu’il réfléchissait de nouveau de façon posée, Rémiel lâcha son poignet, et il le ramena contre lui pour se le frotter. L’archange du Métal était menue mais ne manquait pas de poigne.
« Tu sais que nous allons devoir le considérer comme un ennemi à partir de maintenant, dit-elle doucement.
— Je ne m’en prends pas aux anges déchus qui ne combattent pas les anges. C’est vrai aussi pour Ariel.
— La déchéance est ton idée. Ceux qui Tombent sont souillés.
— Les elfes et les dragons ne suivent pas les lois angéliques, pourtant nous ne nous en prenons pas à eux. »
Ils s’affrontèrent du regard pendant plusieurs secondes. Rémiel finit par secouer la tête, quelques mèches blondes échappant à sa coiffure stricte pour venir lui caresser les joues.
« Même si tu as raison, la politique de l’Eden ne changera pas. »
L’homme aux cheveux roux se pinça l’arrête du nez entre le pouce et l’index. Une chance qu’elle l’avait arrêté : dans l’état dans lequel il devait se trouver, Gabriel l’aurait sans doute déchu, lui aussi, s’il avait tenu de tels propos en sa présence.
« Quoiqu’il en soit, nous devons nous réunir, ne fût-ce que pour réorganiser les clans. Ariel ne combattait pas encore, mais la perte d’un guérisseur de sa puissance va être rude, et il s’occupait d’une bonne partie de l’administration.
— Va demander confirmation à Michael. Je m’occuperai d’aller chercher Gabriel. »
Il hocha la tête et la regarda partir. Elle avait le menton haut et avançait d’un pas déterminé. L’espace d’un instant, il se demanda d’où elle tirait tant d’énergie puis il se reprit. Qu’il en ait ou pas n’avait aucune importance. L’Eden passait avant tout le reste.
Résolu, il retourna vers les escaliers. D’après son ession, Michael se trouvait dans son bureau.

 

***

 

« Tenez, prenez-en encore. Vous êtes beaucoup trop maigre, vous avez intérêt à vous remplumer ou vous allez finir totalement squelettique ! »
Tout en courbes et en rondeurs, la cuisinière en chef compensait sa petite taille – Ariel la dépassait d’une demi-tête, ce qui était un exploit en soi – par un tempérament inversement proportionnel et une autorité sans faille. Pour preuve, à l’arrivée du jeune déchu et de l’archidémon, elle avait commencé par remonter les bretelles à ce dernier pour ne pas lui avoir amené Ariel plus tôt.
« Il n’a que la peau sur les os ! » avait-elle déclaré en commençant à remplir un bol d’une crème chaude et onctueuse, à l’air délicieux. « Je vais vous le nourrir, moi ! »
Elle avait tenu parole : malgré sa politesse et l’odeur savoureuse des plats, Ariel était incapable d’avaler une seule bouchée supplémentaire tant il avait mangé.
En temps normal, cette débauche de gourmandise était rare chez lui. Il aimait la nourriture mais mangeait peu, privilégiant la qualité à la quantité. Dans ce cas particulier, cependant, il avait eu vraiment faim, et avait de plus été poussé par sa curiosité face à des plats totalement inédits.
La gastronomie démoniaque était beaucoup plus riche en graisse et en sucres que celle angélique, qui était équilibrée et basée davantage sur les plantes que sur la viande ou les sauces. D’après ce que la cuisinière lui avait raconté – il ne s’était pas abstenu de poser des questions, et elle semblait ravie d’y répondre – les plats épicés étaient particulièrement prisés, alors que le poisson était fort peu utilisé par les démons. Les pâtisseries, aussi, avaient beaucoup plus de succès qu’en Eden, au grand ravissement du jeune déchu qui en était très friand.
Cela dit, même si la pâte caramélisée de la confiserie locale lui avait beaucoup plu, après une demi-douzaine, l’idée d’en manger une de plus devenait écœurante.
« Je suis vraiment navré, mais non merci… C’était délicieux, mais je suis incapable d’avaler quoi que ce soit ! » s’excusa-t-il de la manière la plus polie qu’il pouvait, avec un petit sourire désolé.
Le chef cuisiner le toisa en fronçant les sourcils, avant de soupirer.
« Très bien, très bien. Mais prenez exemple sur Astaroth, dorénavant ! Regardez comme lui mange bien ! »
Occupé à grignoter un morceau de lard, l’archidémon lança un regard amusé à Ariel par-dessus la tête de la femme, le faisant pouffer. Sa petite taille et ses membres fins avaient difficilement besoin d’autant d’apport énergétique que les deux mètres de muscles du « Prédateur »… Sans oublier que lui ne se permettrait jamais de manger avec aussi peu de distinction.
Ariel trouvait son comportement on ne peut plus étrange. Après l’avoir amené à destination, il s’était installé dans un coin à grignoter sa viande séchée sans dire un mot, se contentant de l’observer d’un air à la fois amusé et attentif. Il était totalement impoli, voire mal élevé, sans que cela ne choque… Peut-être parce qu’il était du Sang ?
Tout de même, manger de la viande le matin, c’était infâme.
Comme s’il entendait ses pensées, Astaroth leva les yeux et fronça les sourcils. Le déchu se recroquevilla. C’était idiot – il savait bien que l’archidémon ne possédait aucun pouvoir psychique, des Sept seule Lilith en avait – mais c’était plus fort que lui… Il se sentait tout petit à ses côtés, et pas seulement à cause de sa taille. Il avait une présence effrayante.
« Bonjour Astaroth, Ariel, Remah. »
Le jeune garçon tressaillit à la voix, et se tourna en se maudissant de s’être encore laissé surprendre. La cuisinière salua amicalement le prince-démon qui venait d’entrer dans la pièce, comme un ami de longue date, alors que l’archidémon de la luxure et du Sang se contentait d’un sobre hochement de tête.
Lucifer, malgré son titre et sa puissance magique, était clairement moins impressionnant qu’Astaroth. Ce sentiment était peut-être dû au fait qu’Ariel l’avait connu, plus jeune.
Même si, à vrai dire, il avait beaucoup changé depuis sa Chute.
La tête haute, le dos droit, inexpressif et élégant, son maintien était parfait comme alors. De même, ses vêtements étaient impeccables et pratiques, mais à présent richement décorés : des fils d’or paraient les tissus noirs et pourpres. Ses cheveux, jadis courts, étaient à présent plus longs que ceux d’Ariel… mais les changements les plus importants étaient ailleurs, subtils.
Le regard bleu polaire du prince-démon s’arrêta sur le déchu plus jeune et ses lèvres s’ourlèrent d’un sourire froid, de ceux qui pouvaient servir d’avertissement.
Ceci dit, ce n’était pas surprenant venant d’un élémentaire de Glace.
« Navré de ne pas avoir pu vous recevoir plus tôt, je viens seulement d’être averti de votre présence ici… J’espère que votre réveil ne s’est pas trop mal passé. »
Un bon point pour Lucifer : il n’avait demandé ni comment il allait, ni si son arrivée avait été agréable. D’un autre côté, il était passé par là avant lui.
« Ça a été, répondit Ariel sobrement. J’espère que ma présence ne pose pas de problème ?
— Vous êtes le bienvenu. Les appartements où vous avez été déposé peuvent devenir les vôtres si vous le souhaitez ; sinon, n’hésitez pas à en choisir d’autres. Bien entendu, vous avez le droit de vous rendre où bon vous semble dans le palais… J’imagine qu’il est inutile de vous préciser que vous serez soumis aux mêmes règles que les autres habitants du lieu : pas de dégradations inutiles, pas de combat à l’intérieur, pas de grabuge en somme.
— Je ferai très attention… Merci de votre accueil. »
Les deux déchus se regardèrent en souriant poliment mais malgré leur gentillesse apparente, une certaine tension demeurait. L’avertissement était clair : Ariel pouvait rester, mais il ne devait pas poser de problème. Le marché convenait au jeune garçon. Au moins, ainsi, il avait un toit, voire des alliés potentiels.
« Soit. Je suis navré de ne pas pouvoir rester plus longtemps, mais je suis très occupé… Si vous désirez visiter les lieux, je vous conseille les jardins et la bibliothèque, qui devraient vous intéresser. »
Ariel s’inclina légèrement.
« Merci. Soyez assuré que je prends note de vos conseils. »
Le prince-démon le salua, ainsi qu’Astaroth et Remah – la cuisinière en chef – puis se retira. Après quelques pas dans le couloir, il se permit un sourire un peu plus sincère. L’angelot était intelligent, malgré la bêtise qui avait causé sa déchéance. Au moins, il comprenait vite.
Il lui serait utile.

 

***

 

Les archanges s’étaient empressés d’arriver et de s’asseoir autour de leur habituelle table ronde. Michael, arrivé le premier, avait eu le loisir de les observer. Il n’avait jamais vu Gabriel avec des traits aussi tirés, lui dont l’aura de guérison régénérait le corps sans cesse. Les autres semblaient moins épuisés – en dehors de Saraqael, ce qui au moins était habituel – mais le silence dans lequel ils s’étaient installés était tout sauf normal.
Il attendit quelques instants encore avant de se lever et de prendre la parole.
« Vous le savez tous, Ariel a été déchu. Je ne tolèrerai pas que quiconque critique la décision de Gabriel sur ce point. Il est un archange et avait donc parfaitement le droit de le juger. De plus, il l’a pris en flagrant délit. » Il s’abstint de donner les détails des péchés d’Ariel. Son frère n’avait pas besoin qu’il insiste là-dessus, comme en témoignait son teint livide. « Apparemment, Ariel est parti en compagnie de Bélial et se trouve à présent à Pandémonium. Cependant, il ne semble pas vouloir s’impliquer dans la guerre. Bien sûr, chacun d’entre vous est sommé de le tuer s’il venait à le croiser. »
Son ton était froid, et sembla claquer sur la face de ses pairs, qui l’observaient sans oser dire un mot. Il ne se radoucit pas pour conclure.
« Officieusement, je vous interdis à tous de lever la main sur lui, à moins qu’il n’intervienne dans les combats. »
Rémiel cilla. Uriel porta la main à ses lèvres. Mais, très vite, toutes deux redevinrent neutres, comme les autres. Raguel avait un sourire aux lèvres, bien sûr, et comme toujours son visage était le plus difficile à déchiffrer. Quoi qu’il en soit, aucun d’eux ne protesta.
« Bien. À présent que cela est réglé, je voudrais savoir s’il a déjà été entrepris de faire une nouvelle répartition des charges, étant donné qu’Ariel s’occupait d’une partie de l’administration. »
Michael se rassit et comme prévu, Saraqael prit aussitôt la parole pour expliquer la façon dont ils s’organiseraient à l’avenir. Il ne l’écouta pas – il savait de toute façon qu’il recevrait un rapport détaillé dans son bureau, moins d’une heure plus tard.
En vérité, l’archange de la Lumière, gérant de l’Eden et général en chef des armées angéliques, se sentait bien pour la première fois depuis la Chute de Lucifer. Ses pairs s’étaient tournés vers Saraqael sans ciller, sans réagir, même Gabriel, alors qu’il venait de déroger aux lois de Lyth.
Peut-être y avait-il un espoir pour les anges.

 

***

 

La ville, où le noir dominait en temps d’été, avait été recouverte de blanc en une seule nuit ; les tuiles sombres des toits étaient enfouies sous la neige et les pavés étaient rendus invisibles par l’épaisse couche glacée. La brève saison des pluies était terminée. Dans les Tréfonds, l’hiver allait prendre ses droits pendant de nombreux mois. À vrai dire, il était arrivé très tard cette année.
À présent, plus personne n’oserait sortir de chez soi en dehors des mages de Glace, et ils étaient peu nombreux. La plupart des vampires dépendaient de leur Élément tutélaire, Saâgh – le Sang, le Maudit. Il en allait de même pour les démons de sang, qui après tout étaient membres d’une race bâtarde. De toute manière, tous les esclaves étaient scellés afin de les empêcher de se rebeller contre leurs maîtres.
Chez ces derniers, les pouvoirs psychiques étaient également fréquents, contrairement aux autres sortes de magies. Les maisons n’étaient que difficilement chauffées en l’absence de pouvoirs de Feu et nombreux étaient les esclaves qui mourraient durant l’hiver.
Van dérapa sur une plaque de verglas plus tassée que les autres et se rattrapa de justesse à son guide qui, heureusement, n’eut pas de mouvement de recul. Le vent glacial s’engouffrait dans les rues étroites de Nysijl et faisait voler la cape qui lui avait été donnée. Pour être efficace, celle-ci portait des runes de chaleur brodée sur sa doublure ; une véritable rareté à Ambrosis, dont le démon aurait été surpris si son nouveau maître n’avait été aussi puissant.
Une fois qu’il se fut stabilisé, la vampire qui avait été envoyée le chercher le relâcha et reprit la route, se frayant lentement un chemin dans la neige. Van serra les pans de sa cape autour de lui pour se réchauffer et se dépêcha de lui emboîter le pas, marchant dans les traces qu’elle laissait afin d’éviter de se laisser à nouveau surprendre par la glace traîtresse.
Il avait tout fait pour être remarqué par le Roi Rouge. Cependant, si celui-ci avait mis ne fût-ce qu’un mois de plus pour se décider à l’acheter, il aurait hérité d’un cadavre. En effet, depuis quelques semaines déjà, Enij s’était lassé de lui. En temps d’hiver, cela revenait à dire que les rares denrées ne lui auraient pas été destinées et qu’il aurait été offert en nourriture aux démons de sang. Il aurait fini exsangue ou mort de faim.
Le manque de chaleur n’était pas la seule raison pour laquelle tant esclaves mourraient durant la saison des neiges. Ambrosis avait un problème fondamental : le manque de nourriture. Les vampires se nourrissaient de sang, tout comme leurs proies favorites, les démons de sang. Ceux-ci s’abreuvaient sur les serviteurs les moins beaux, ceux qui avaient le moins bon goût, qui eux-mêmes n’avaient que les maigres restes des récoltes d’été pour se nourrir. Pratiquement rien, à vrai dire ; les vampires n’aimaient pas gâcher de la place avec une nourriture qui ne leur servait pas directement, ni eux ni leurs favoris.
Avoir été choisi par le Roi Rouge était une chance, Van en était conscient. Ce qui ne changerait en rien la décision qui l’avait poussé à le séduire.
Le serviteur qui avait été envoyé pour le chercher obliqua enfin vers une des grilles ouvragées de la rue, qui s’ouvrit devant eux en grinçant. Van nota la neige à demi fondue qui l’entourait et fut impressionné par ce luxe. Sans doute le passage vers le palais du Roi Rouge était-il rendu accessible pour d’hypothétiques réunions de la Ronde. Même les Doyens se déplaçaient peu lorsqu’il faisait si froid, mais parfois des circonstances extraordinaires les obligeaient à faire le trajet jusqu’à la capitale.
Arriver jusqu’à la lourde porte de bois sculpté fut presque aussi difficile qu’avancer dans les ruelles : le vent s’était mis à souffler plus fort et de nouveaux flocons apparaissaient dans le ciel. Lorsqu’enfin ils parvinrent à entrer, ce fut pour découvrir que le hall était aussi vide et froid que l’extérieur. Le silence se fit lorsque les battants se refermèrent derrière eux, et Van se remit à respirer normalement.
Ils avaient survécu à la traversée de la ville. Il avait entendu des histoires au sujet de serviteurs envoyés faire une course ou l’autre durant l’hiver et n’étant jamais revenus. Lui-même avait déjà dû sortir mais jamais pour un si long trajet, et chaque fois sa poitrine avait été comprimée par la peur.
Sa guide termina de reprendre son souffle et de se débarrasser de la neige qui la couvrait. Elle lui fit signe de continuer et Van s’engagea à sa suite dans un couloir, puis dans un autre. Le bout de ses doigts commença à le picoter comme la chaleur revenait petit à petit, augmentant alors qu’ils avançaient.
Ils débouchèrent dans une grande pièce, qui servait probablement de vestibule pour l’hiver car sa cape lui fut retirée par un serviteur – vampire – et que son accompagnatrice fut de même débarrassée de ses lourds vêtements d’extérieur. Elle était plus jeune que ne l’avait cru Van à sa voix, mais rien d’autre ne le surprenait dans son apparence : cheveux noirs, yeux rouges, comme la plupart de ses semblables.
« Son Altesse vous attend. Dépêchons. »
Sur ces mots secs, elle reprit sa marche. Van commençait presque à s’exaspérer – quand Sei allaient-ils arriver ? – lorsqu’ils entrèrent dans un petit salon aux murs couverts de tapisseries et au sol matelassé. Un feu brûlait dans l’âtre et le jeune démon remarqua rapidement les quatre runes de chaleur gravées aux coins de la pièce. Un homme se tenait debout, fixant les flammes.
Son guide s’inclina.
« Le voici, Votre Altesse.
— Merci, Vjen. Tu peux disposer. »
La vampire fit une autre courbette avant de sortir. Ils se retrouvèrent seuls.
Difficile de savoir comment se comporter. Van n’avait côtoyé Ketjiko qu’en public, et bien que les esclaves doivent se soumettre à tous les vampires, il n’avait pas été son maître alors. Il décida de simplement l’observer et d’attendre qu’il se manifeste de lui-même.
Le Roi n’avait pas changé depuis la dernière fois. De profil, déchiffrer son expression était difficile. Ses oreilles pointues d’elfe lui donnaient un air espiègle qui allait mal au seigneur d’une nation comme Ambrosis. Plutôt petit, même pour un vampire – mais après tout Van lui-même n’était pas bien grand pour un démon – il portait un simple pantalon noir et une chemise dont les manches bouffantes dépassaient de sa redingote. Sa gorge était protégée par le col haut traditionnel des vampires – la laisser dévoilée était vu comme un signe de faiblesse – qui était entouré d’un foulard retenu à l’avant par une épingle ornée d’un rubis.
Ce détail intrigua Van. D’où Sei pouvait-il venir ? Ambrosis ne commerçait pas avec l’extérieur – le seigneur Belzébuth ne l’aurait pas permis – et jusqu’alors il n’avait jamais songé que les vampires possédaient des carrières de minerais. Mais après tout, leurs richesses devaient bien venir de quelque part…
« À quoi penses-tu donc ? » lui demanda Ketjiko, interrompant son raisonnement.
— Aux fondements de l’économie vampirique. Vous êtes partis de rien, il y a quelques siècles, et vous êtes enfermés sur vous-mêmes. Pourtant, vous possédez des biens que les Hauts démons pourraient vous envier. »
Le Roi Rouge se tourna enfin vers lui, un sourire amusé aux lèvres.
« C’est pour ce genre de réponse que tu es ici aujourd’hui. » Van s’inclina en silence. « Et donc, quelles sont tes suppositions à ce sujet ?
— Je suppose que vous avez bâti votre fortune grâce à vos esclaves. Au départ, ceux-ci n’étaient pas démons de sang ; en utiliser une partie pour récolter de la nourriture et l’autre pour creuser et bâtir n’a pas dû être difficile.
— Si tous les ska en avaient fait autant, aucun de nous ne serait riche. Seul ce qui est rare a de la valeur. »
Van se redressa, le front plissé par la réflexion.
« Qui a réparti les terres d’Ambrosis entre les différentes Maisons ? Je ne suis même pas certain que celles-ci existaient auparavant. Je suppose donc que la répartition a été faite au hasard, à parts égales, sauf peut-être pour vous-mêmes et vos proches. Nysijl est le lieu symbolique où vous avez vaincu Astaroth mais je suppose que les démons s’y étaient installés pour une raison.
— En effet, confirma Ketjiko en s’approchant. Il existe non loin des mines de métal.
— Dans ce cas, je suppose que les meilleures terres n’ont pas été données aux grandes Maisons. Simplement, les grandes Maisons descendent de ceux qui ont reçu les meilleures terres. »
Le Roi Rouge rit, un son qui ne devait pas s’entendre souvent. En temps normal, Van se serait incliné à nouveau, mais ils étaient trop proches – beaucoup trop à son goût.
« Tes hypothèses sont à peu près correctes. Le Livre des Lois suprêmes n’a été rédigé que vingt ans environs après le Pacte de Sang.
— Est-ce vous qui avez décidé du nom du traité par lequel Belzébuth vous offrait Ambrosis ? C’est presque aussi pompeux que « la terre immortelle ». »
Ketjiko lui attrapa le menton, toujours souriant.
« C’est bien moi. Les ska sont très sensibles à ce genre de phrases toutes faites. Et puis, cela exprime de façon assez précise ce que je veux qu’Ambrosis soit.
— Un lieu d’asile pour les vampires, que personne ne pourra jamais leur reprendre, et où tous doivent suivre vos ordres. À l’exception bien sûr des quelques vampires ayant aussi du sang démoniaque qui, eux, se doivent d’être traités comme des esclaves. »
Le coin des lèvres du Roi Rouge s’affaissa et Van sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Était-il allé trop loin ? Il portait encore les bleus laissés par Enij et ne craignait pas la douleur, mais peut-être serait-il simplement abandonné dehors pour avoir déplu au seigneur des « ska ».
L’autre approcha sa bouche de son oreille.
« Ne prétends jamais devant un lysaâgh qu’il est un vampires. Ils nous haïssent bien plus que les démons ne le feront jamais, et s’entendre rappeler qu’ils sont du même sang que nous ne leur plairait pas. »
Van retint son souffle. Allait-il… ? Non, les lèvres fraîches évitèrent son cou pour aller embrasser son épaule, là où se trouvait jadis la Marque d’Enij ; la peau y était un peu plus pâle qu’ailleurs. L’aura de Ketjiko le caressa et il frissonna lorsqu’elle pénétra à l’intérieur de lui, se liant à la Marque vide, qui pulsa. La sensation était très désagréable, même en y étant habitué – c’était comme s’il avait attaché une laisse autour de son cou.
Le Roi Rouge eut l’air satisfait. Van se retint de justesse de déglutir, puis ferma les yeux lorsqu’il le mordit.

 

***

 

Les mouvements secs, un pli entre les sourcils ; Daliah était contrariée. Cela aurait rendu la journée de Naâsh rayonnante malgré la neige si elle n’avait décidé de passer ses nerfs sur lui.
« On n’a pas idée d’être aussi empoté à ton âge ! Tu n’es même pas capable de te souvenir correctement des liens commerciaux que nous avons avec les Ailish. Et tu prétends être le fils de ton père ?
— Vous êtes, très chère mère, la mieux placée pour me dire de qui je suis le fils », répliqua-t-il, pince-sans-rire.
À sa grande surprise, elle sembla se calmer, un sourire méprisant apparaissant sur son visage.
« Tu as raison. Oh oui, et tu ferais bien de t’en souvenir. Moi et moi seule je puis garantir que tu es le fils de Ketjiko, s’il devait lui arriver malheur. Retiens cela ! »
Satisfaite de sa réplique, elle sortit de la pièce le menton haut. Ses deux suivantes se précipitèrent derrière elle, faisant claquer leurs bottes de cuir sur la pierre nue du couloir. Naâsh ne se retint pas de rouler des yeux.
« Pas trop inquiet ? » le questionna Raj, étendue sur un coussin.
— Si j’avais le moindre doute sur ma naissance, j’en profiterais pour partir loin d’ici. Malheureusement, ma filiation avec Ketjiko est écrite partout sur mon visage, quoi qu’il en pense. »
La démone de sang s’étira nonchalamment. Naâsh observa un moment ses muscles – solides pour une femme, même une démone – qui roulaient sous sa peau.
« Faim ? lui proposa-t-elle.
— Non, merci, tu peux y aller. Je te rejoindrai plus tard. »
Raj fronça les sourcils mais se leva sans protester et sortit à son tour. Avoir un esclave aussi proche de soi était rare mais, d’un autre côté, elle continuait de n’en faire qu’à sa tête quand elle le voulait. Naâsh soupira.
« C’est bon, tu peux sortir. »
Un homme apparut de derrière un rideau. Sans un mot, il se dirigea vers Naâsh et le poussa contre un mur. Le prince le laissa dénouer son foulard sans protester, puis abaisser son encombrant col.
Il retint un bruit de plaisir quand l’autre le mordit. La sensation était tellement différente lorsque les positions étaient inversées… Il se sentait à la merci du vampire, à découvert, horriblement faible et pourtant c’était bon, si bon… Il résista à l’envie de découvrir plus sa gorge.
« J’en veux plus, parvint-il à murmurer. Du pouvoir.
— Tu en auras. »
Une autre morsure.
« Pas plus tard, maintenant. Donne m’en plus. »
Une autre, et une autre. Naâsh frémit, retint un gémissement. Il détestait être ainsi à la merci de quelqu’un, mais Saâgh, c’était bon, et il sentait que le lien devenait plus fort, que la dépendance s’accentuait… Il était stupide ou fou, ou les deux, il le savait. Mais ce sang n’était pas échangé contre rien.
« Maintenant, Ketosaï. Donne-moi plus de pouvoir. »
Un sourire froid étira les lèvres du ska plus âgé, sourire qu’il savait identique au sien.
« Très bien. Ouvre-moi ton esprit, et je t’en donnerai. »

 

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