Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Sei
Chapitre 10
« J’étais si naïf. Je suis
et reste un étranger, même si je suis maintenant l’un d’entre vous. »
- Journal de Lucifer -
De
l’extérieur, Essiah ressemblait à n’importe quelle autre cité.
Elle possédait ses négoces et son Académie, des rues
commerciales et d’autres résidentielles. La Haute ville, néanmoins,
la différenciait.
Comme partout ailleurs en Eden, il s’agissait d’un lieu où seuls les
anges d’un certain niveau pouvaient se rendre. Dans la plupart des cas, comme
à Alun Hevel, c’était parce que les décisions importantes
s’y prenaient et qu’y étaient conservées les trésors
de la cité, parfois aussi parce que les Hauts anges y vivaient.
Dans la ville du Soleil comme ailleurs, les portes y étaient fermées
aux profanes, parce qu’y étaient conservés le plus précieux
bien du lieu : la bibliothèque.
Essiah était la ville préférée de Saraqael. Il
en était le créateur, et sans en être l’architecte il
avait eu des exigences très précises quant à la disposition
du bâtiment central. Dès le départ, alors que la société
angélique ne comptait que quelques centaines d’individus, il avait
décidé que les archives de l’Eden seraient entreposées
là. Après tout, son premier titre était celui d’archiviste
des anges, bien avant qu’il ne soit propulsé par hasard à la
tête de l’administration puis du service d’espionnage.
Tout cela, bien sûr, n’était qu’une énorme excuse pour
avoir de quoi lire à portée de main.
Les registres et autres documents officiels ne composaient en effet qu’une
infime partie de la collection. Chaque fois qu’un livre était édité
chez les anges, une copie était automatiquement envoyée à
Essiah. Depuis quelques dizaines d’années, des anges étaient
spécialement envoyés dans l’Univers pour aller récolter
les manuscrits rédigés par les humains. Un peu moins récemment,
Saraqael avait pris contact avec les elfes et les dragons afin de récolter
d’autres ouvrages. Parfois, grâce aux liens qu’il entretenait avec ces
peuples du Haut des Abysses, il parvenait même à mettre la main
sur un livre démoniaque.
Malheureusement, le temps lui manquait pour entretenir ce qu’il considérait
de loin comme sa plus belle réalisation. Ce n’étaient plus des
anges qu’il avait formés personnellement qui s’occupaient des lieux
et il était loin de pouvoir encore lire tous les livres qu’il possédait.
Avec la guerre d’abord, l’expansion de l’Eden ensuite, il était devenu
incapable de suivre le rythme.
Il se permettait tout de même de passer de temps en temps, peut-être
une ou deux fois par an, guère plus. En général, il considérait
ce moment comme de brèves vacances – après tout, les archanges
n’en prenaient jamais ou presque – et parcourait les couloirs silencieux en
effleurant les couvertures de cuir du bout des doigts et en respirant l’odeur
du vieux papier.
Ce jour-là, malgré la crise ou peut-être à cause
d’elle, il avait décidé de se rendre à Essiah pour se
calmer.
Il était très satisfait de ce qu’il y trouvait. Les anges qui
le croisaient étaient trop occupés pour s’intéresser
à lui et la plupart d’entre eux ne prenaient même pas le temps
de le saluer, occupés qu’ils étaient à vérifier
la température ou à régler les runes qui protégeaient
les livres. Les apprentis les plus jeunes, lorsqu’ils le reconnaissaient,
étaient les seuls surpris de le voir ainsi se promener dans la bibliothèque.
Saraqael sourit. Après une heure d’observation environ, il avait pris
le temps de féliciter Ealith et Sémiel, les gérants en
chef de l’endroit, deux des rares qu’il connaissait personnellement, et il
venait à présent de s’asseoir. Tout ici était silencieux,
tout était parfait. Il tendit la main pour saisir un ouvrage, n’importe
lequel, et se figea. L’un de ses essions venait de s’activer, et pas pour
lui faire parvenir les meilleures nouvelles du monde.
Par Lyth, Sei, et tous leurs Éléments-servants ! À
quoi jouait encore ce jeune imbécile d’Ariel ? Se faire déchoir
n’avait donc pas été une leçon suffisante ?
L’archange se redressa d’un bond et se précipita vers la sortie. Il
n’arriverait pas à temps et il le savait : la bibliothèque
était énorme et il avait depuis longtemps placé des runes
qui empêchaient quiconque d’ouvrir un Portail en son sein. Briser celles-ci
ne lui poseraient pas de problème, mais à quoi bon, au final ?
Gabriel avait déjà remarqué son frère.
Saraqael s’arrêta de courir et poussa un profond soupir. Concentré
sur l’ession qui se trouvait près de l’archange de la Pureté,
il assista à la scène. Une fois celle-ci terminée, il
reprit sa marche vers l’extérieur, plus calmement cette fois.
Gabriel allait de nouveau être impossible à vivre mais avec un
peu de chance, il allait rester dans son coin et cesserait de jouer au mêle-tout
pour quelques jours. Ariel, de son côté, aggravait son cas en
filant dans l’Entre-monde sans faire attention à sa destination. Saraqael
manqua de rentrer dans un mur – tiens, il était sorti de la bibliothèque,
le bruit était revenu – tant qu’il se concentrait sur son ession pour
le suivre à la trace.
Apparemment, le jeune idiot avait eu le réflexe de rentrer tout droit
à Pandémonium. S’il s’était amusé à aller
à Ambrosis, il aurait dû intervenir, mais là Lucifer ou
Belzébuth devraient être capable de mettre la main dessus avant
qu’un malheur n’arrive.
Contrarié, Saraqael revint à la réalité et entama
à contrecœur le chemin de retour vers Alun Hevel. Qui sait, peut-être
parviendrait-il à trouver un côté positif à la
situation.
***
La
ruelle était étroite, les bâtisses délabrées
qui l’entouraient hautes, et aucune lumière ne parvenait tout à
fait jusqu’aux pavés. La pluie, par contre, n’avait aucun problème
à s’infiltrer et clapotait sur les restes de neige brunâtre,
à moitié fondue.
Lucifer soupira. Après plusieurs heures de recherches, il était
parvenu à localiser cet imbécile de prince déchu, qui,
finalement, valait au moins Bélial quant au manque de bon sens. Le
retrouver n’avait pas été facile – les Abysses étaient
immenses – et c’était un coup de chance qui lui avait fait remarquer
ce tissu trop blanc pour appartenir à quelqu’un des Bas-Quartiers,
malgré la crasse qui avait déjà commencé à
le recouvrir.
Ariel était simplement adossé à un mur, assis en tailleur.
Les cheveux dégouttant d’eau, ses minces vêtements angéliques
collés à lui, les lèvres bleues, il ne songeait même
pas à frissonner. Son regard, vide, fixait un point invisible pour
tous sauf pour lui-même.
Il était pathétique.
« Lève-toi. »
L’injonction ne sembla pas parvenir aux oreilles du jeune blond, qui ne broncha
pas.
« Allez, debout. »
Rien. S’impatientant, Lucifer souleva l’enfant par le col et le mit sur ses
pieds. Heureusement pour lui, Ariel ne se laissa pas retomber au sol mais
se rattrapa au mur en vacillant.
« Maintenant, suis-moi. » Le prince-démon avança
de quelques mètres, puis se tourna. « Eh bien, qu’est-ce
que tu attends ? »
Le déchu sursauta, comme se réveillant, et braqua vers lui son
regard flou. Après quelques secondes il sembla enfin comprendre ce
qui lui était demandé et commença maladroitement à
mettre un pied devant l’autre. Satisfait, Lucifer reprit sa route, jetant
régulièrement un coup d’œil derrière lui pour vérifier
qu’il était toujours suivi.
Ils traversèrent ainsi les Bas-Quartiers. Personne ne semblait prêter
attention à leur étrange duo, mais évidemment, Lucifer
était un des maîtres de la ville ; il faisait ce qu’il voulait.
Arrivés à la limite des Quartiers Bourgeois, néanmoins,
il fit grimper Ariel au sommet d’un bâtiment et lui somma de déployer
ses ailes. L’angelot refusa. Après dix bonnes minutes d’argumentation,
il perdit patience et le souleva lui-même. Il avait toujours six ailes,
bien qu’elles soient à présent noires ; autant qu’elles
servent.
Le voyage jusqu’au palais fut épique, en ceci qu’il n’avait absolument
pas l’habitude de porter un chargement aussi lourd et qui plus est, totalement
inerte. Il avait maudit Mal et Bien dans une dizaine de dialectes démoniaques
différents avant d’enfin arriver à destination, où il
put poser le jeune garçon au sol.
« Tu peux marcher ? »
Le blond hocha la tête mécaniquement et le suivit à nouveau,
jusqu’au salon privé du prince-démon. Alors, Lucifer se permit
finalement de le saisir par les épaules et de le secouer.
« Non mais je peux savoir ce qui t’a pris, espèce d’idiot ? »
Effrayé, l’adolescent essaya de reculer, mais il le tenait fermement.
« Tu pensais vraiment que, parce que Gabriel était ton frère,
il te reprendrait en haut ? Comment as-tu pu être aussi naïf ?
— Je n’avais rien fait de mal ! lâcha le blond, terrifié.
Je voulais juste voir mon frère !
Lucifer le relâcha avec un rire froid.
« Sache que cela t’est interdit, à présent. L’Eden
est la terre des anges, ne le savais-tu pas ? »
Ariel baissa la tête.
« Mais je voulais juste…
— Tu ne peux plus rien, c’est trop tard. Il fallait réfléchir
avant. »
Les mots étaient durs mais le ton las, et Ariel releva la tête.
Il était jeune quand Lucifer était Tombé et il ne s’était
jamais posé de question. Si les archanges l’avaient chassé pour
péché de chair et haute trahison, ce devait être parce
qu’ils avaient raison. À présent, il doutait. Peut-être
qu’en réalité, il avait espéré, lui aussi… Peut-être
qu’il avait attendu qu’une main amie se tende vers lui… Peut-être qu’il
s’était dit que les archanges, ses frères, ou que les anges,
ses fils, le connaissaient. Que tout cela était une abominable erreur.
Que sûrement, un jour, il pourrait retourner en Eden ; que c’était
chez lui, l’Eden, que c’était impossible, inimaginable que l’on puisse
l’en chasser.
Mais personne n’avait tendu de main, pas même lui, Ariel.
« Je suis désolé. »
Le prince-démon lui sourit, s’efforçant à paraître
amusé. Cependant son regard était triste, d’un bleu doux et
sombre, loin de son habituelle couleur polaire.
« C’est toujours bon à entendre. » Il y eut un
moment de silence. Ariel chipota au bout de sa tresse. « Ici en
Bas, ce n’est pas si mal, tu verras. Certains démons sont corrects ;
tu as pu le remarquer avec Astaroth. Évidemment, tu auras du mal, surtout
au début… Mais tu t’adapteras. Les Abysses ne sont pas aussi terribles
qu’on le raconte en Haut. »
Ariel sentit les larmes lui monter aux yeux à nouveau.
« Les Abysses peuvent bien être magiques, merveilleuses,
surprenantes… C’est l’Eden que j’aime. C’est l’Eden qui m’a vu naître.
C’est là que j’aurais dû rester.
— Malheureusement, le système ne fonctionne pas comme ça. Tu
es déchu, cela ne peut être défait, et tu devras vivre
chez les démons et t’adapter à la vie en Bas. À toi de
faire en sorte que cela soit une réussite et à le faire dignement. »
Le blond se mordilla la lèvre. Pour un début, il avait plutôt
raté son coup. Il s’était ridiculisé publiquement et
avait blessé son frère – mais il ne voulait pas penser à
Gabriel.
Il avait intérêt à faire mieux à présent.
« Je prendrai soin de toi si tu en as besoin, reprit Lucifer. Et
tu en auras besoin, certains démons sont durs avec les déchus.
Que tu acceptes ma protection ou pas, tu es le bienvenu sous mon toit. Les
appartements qui t’ont été donnés resteront tiens. »
Ariel hésita, nerveux. La protection du Déchu ? Même
en relativisant… Cela signifierait passer du côté des démons,
ce qu’il ne voulait pas. C’était impossible.
Il ouvrit la bouche pour refuser puis se retint au dernier moment. Il était
déchu, lui aussi. Il ne pouvait pas juste rester là et occuper
les appartements qui lui étaient accordés. Une jour, il devrait
intervenir dans le conflit. C’était juste… trop tôt.
« Je peux… y réfléchir un moment ? J’ai pris
beaucoup de décisions stupides ces derniers temps, et…
— Pas de problème, réfléchis aussi longtemps que tu voudras.
Évite juste de recommencer… Je sais que l’attraction de l’Eden peut
être très forte, mais… Ça fait juste du mal, d’y aller. »
Le jeune déchu acquiesça sagement. Il avait été
stupide de s’y rendre. Il ne comprenait même pas pourquoi il l’avait
fait, au juste ; ç’avait simplement été une impulsion
irrépressible.
« Bon. Tu veux que j’appelle Astaroth pour te tenir compagnie ?
J’ai du travail, je ne peux pas me permettre de rester à tes côtés
plus longtemps… »
Ariel secoua la tête et se força à sourire.
« Si vous pouviez juste m’indiquer par où se trouve ma chambre…
Je… voudrais me reposer un peu. »
Lucifer tira sur un cordon placé près d’un mur et aussitôt
un jeune homme aux cheveux bruns vint se présenter à eux.
« Veuillez le raccompagner à sa chambre. En revenant, passez
me prendre un pot d’encre dans la réserve. »
Le démon s’inclina, et fit signe à Ariel de le suivre. Le déchu
salua maladroitement le prince-démon avant d’emboîter le pas
à son guide, épuisé. Il ne devait pourtant pas être
très tard, Essiah ne s’était couché qu’une ou deux heures
plus tôt… Six heures ? Il n’en était pas certain, il était
resté si longtemps prostré après son retour dans les
Abysses… Mieux valait ne pas y penser.
Il fut soulagé lorsque la porte de sa chambre se referma derrière
lui, alors que le discret démon qui l’y avait emmené se retirait.
Il était de retour. Étrange de réaliser qu’il avait l’impression
de rentrer chez lui, alors qu’au matin même il avait fui vers l’Eden.
Sans doute était-ce la fatigue… Il ne voulait plus rien sauf un bon
lit confortable. Et être sec.
Son regard accrocha les vêtements qui étaient posés sur
un des divans. Lucifer ne négligeait aucun détail.
Il se déshabilla sans y penser et se frictionna vigoureusement pour
se sécher. Frissonnant, il enfila la tunique de coton bleu clair à
la mode angélique, puis entreprit de démêler ses cheveux.
Déjà, il avait pris l’habitude de le faire dans cette pièce.
Est-ce que cela signifiait qu’il oubliait l’Eden ? Il espérait
que non.
D’un coup, il eut l’intuition qu’il n’était pas seul. Plissant les
yeux, il parcourut les lieux du regard… rien. Ce n’était pas Bélial ;
il ne lui ferait pas une farce de si mauvais goût. Alors qui ?
Aucun illusionniste ne dépassait son niveau, sauf…
« Navré d’apparaître ainsi, mais je ne savais pas
comment m’y prendre. »
Ariel bondit, livide. Un homme d’une trentaine d’années, roux et au
dos légèrement voûté, était apparu dans
l’un des fauteuils, levant vers lui ses petits yeux de fouine. Saraqael, l’archange
du Soleil.
« Mais que faites vous ici ? » s’exclama le jeune
homme blond, choqué.
L’archange renifla, apparemment amusé par la situation.
« Je suis venu te parler. »
Lui parler ? Comment ça, lui parler ? Il était déchu,
son frère lui-même le reniait – il commençait à
l’accepter – et voilà qu’un archange apparaissait comme ça chez
lui ? Surtout celui-là ! Depuis sa naissance, Gabriel avait
été son tuteur. Saraqael, qui aurait dû être son
tuteur en second puisqu’Ariel possédait des pouvoirs de Soleil, ne
s’était jamais intéressé à lui, et à présent…
Son expression perplexe parlait pour lui et l’homme renifla à nouveau,
joignant ses doigts un à un en face de son visage.
« Tu as été un très bon ange, Ariel. Je suis
très pris, comme tu le sais, et je ne me suis jamais préoccupé
de te donner une partie de mon temps d’autant plus que tu semblais heureux
avec ton frère. Néanmoins, je suis très déçu
de ta Chute. J’avais de grands espoirs pour toi. »
Cette fois, ce fut la colère qui envahit le jeune garçon. C’était
le bouquet !
« Ne fais pas cette tête. Je ne suis pas venu te narguer. »
L’archange se leva et à la grande surprise d’Ariel, il le dépassait
d’une bonne tête. Ariel n’était pas grand pour un ange, loin
de là, mais malgré cela Saraqael lui avait toujours paru petit
et insignifiant, avec son dos voûté. Il le croisait rarement ;
l’archange passait son temps enfermé dans son bureau poussiéreux,
à faire Lyth seul savait quoi. Il assistait peu aux messes et autres
évènements religieux, ce que Gabriel avait toujours désapprouvé.
« Que voulez vous ?
— Te rappeler qu’être un bon ange, ce n’est pas nécessairement
bien suivre les lois, pour commencer. »
Le déchu tressaillit. Gabriel lui avait toujours dit que les lois primaient
sur tout, qu’il ne fallait penser qu’à elles et les suivre pour rester
pur. Il avait douté, parfois, surtout depuis la veille ; certaines
lois lui semblaient tellement injustes… Mais qu’un archange le lui dise en
face !
« Ton frère et moi n’avons pas du tout le même point
de vue sur la pureté et la justice », admit Saraqael, faisant
écho à ses pensées. « J’ai toujours considéré
qu’un ange devait penser avant tout à la communauté, à
l’Eden, et à comment l’aider au mieux. Cela ne revient pas toujours
à appliquer les lois à la lettre… Parfois, c’est savoir les
contourner. »
Ariel n’arrivait pas à l’interrompre, malgré le choc que ses
paroles lui causaient. Saraqael avait toujours été un petit
homme gris, sans intérêt, qui observait en silence… et voilà
qu’il mettait des mots sur les idées qu’il avait en lui.
« Ce n’est pas toujours simple et on peut être méprisé
pour cela. Mais il faut que des gens comme toi ou moi existent pour que les
autres puissent rester purs et vivre en anges parfaits. Sans nous, l’Eden
ne fonctionnerait pas. » Il marqua une pause. « C’est
pour ça que je suis déçu de ta déchéance.
Et c’est pour ça que j’ai besoin de toi, déchu ou non. »
L’adolescent hésita.
« Besoin de moi ?
— Oui. Si tu acceptes, bien entendu.
— En quoi donc pourrais-je vous être utile ? »
Saraqael le jaugea du regard, puis hocha la tête.
« J’ai besoin d’yeux et d’oreilles ici. J’ai des espions, mais
ils ne sont pas toujours capables d’adopter le point de vue des démons.
Je n’ai pas besoin de données objectives ; je dois comprendre
ce que les gens pensent, pour pouvoir agir en fonction. Parfois, anges et
démons veulent la même chose et nous ne le réalisons même
pas.
— Mais… les démons ne sont-ils pas mauvais ? »
Le roux leva les yeux au ciel.
« Tu es déchu. Tu te sens devenu brusquement une source
de mal et d’horreur ?
— Non, mais…
— Les démons et les déchus ne sont pas forcément mauvais
pas plus que les anges ne sont bons. Si le monde était aussi manichéen,
nous aurions tous la vie bien plus facile, crois-moi. Nous devons juste faire
de notre mieux, et nous montrer à la hauteur de ce que nous devons
accomplir. »
Il était convaincant. Ariel buvait ses paroles ; il avait terriblement
besoin de les entendre ! Pouvoir être utile à l’Eden malgré
sa déchéance… Comment refuser ?
« Prends le temps d’y réfléchir. Si tu acceptes,
je veux que tu m’aides complètement, totalement, et c’est un engagement
à vie. Tu comprends ? J’ai besoin de pouvoir me fier à
toi.
— Je vais y penser. Mais je crois que je vais accepter. »
Saraqael sourit, et malgré ses lèvres minces et froides, son
visage semblait presque beau lorsqu’il était ainsi détendu.
« Dors, à présent. Tu as eu une journée éprouvante,
il me semble, et elle ne sera pas la seule. Repose-toi. »
Il déploya son aura, tranquille, et Ariel soupira de bien-être.
Le Soleil était partout dans la pièce, le réchauffant
de ses rayons, comme en plein été. Ronronnant, il alla se rouler
en boule dans les draps de son lit, comme un chaton, et ne mit que quelques
minutes à s’endormir.
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