Chroniques d'un
Cycle
Les Enfants de
Sei
Chapitre 11
« Les Commissions rassemblent
les bras droits des Doyens et du Roi Rouge,
et sont chargées des travaux préparatifs
au vote de la Ronde,
après que celle-ci ait décidé
à la majorité simple que la proposition de loi pouvait l’intéresser. »
- Livre des Loi suprêmes d’Ambrosis, Roi Rouge -
Les
réunions familiales étaient rares chez les vampires, en ce compris
la famille royale. Pourtant, ce jour-là, parents et enfants se trouvaient
tous ensemble dans le petit salon qui jouxtait les appartements de Ketjiko.
Assis à même le tapis, la joue posée sur le genou de son
maître, Van faisait mine de somnoler. Allongé de tout son long
à quelques pas de lui se prélassait Raj, la calice de Naâsh.
Ils n’avaient pas encore eu l’occasion de discuter, mais aucun des deux n’ignorait
que l’autre écoutait la conversation avec attention.
« Nous nous devons d’y aller, argumentait Nysâh. C’est essentiel.
— Se déplacer en hiver est beaucoup trop dangereux », contra
Ketjiko sans prendre la peine de lever le nez, occupé qu’il était
à jouer avec les cheveux de Van. « Inutile de s’inquiéter,
de toute façon ; ils n’oseraient pas se retourner contre moi.
— C’est ce que pensait Lucifer avant sa déchéance, fit remarquer
la jeune femme. Nous ne pouvons pas courir de risques inutiles. »
Cette fois son père la regarda en face, mais il n’était pas
convaincu.
« Si tu y tiens tant et que tu as réussi à convaincre
Daliah, rien ne vous empêche de vous y rendre. Inutile que je me déplace
en personne, au contraire ; tous comprendront que je suis au courant
et ils interprèteront mon absence comme un signe de mépris.
Ce en quoi ils auraient raison. »
L’argument se tenait. Cependant, l’impact serait beaucoup plus grand si Ketjiko
apparaissait sans prévenir. Tous craignaient Daliah, mais en voyant
le Roi Rouge, les vampires se souviendraient contre qui au juste ils songeaient
s’allier. Aucune chance qu’ils continuent après cela.
Nysâh le savait sans doute mieux que Van, aussi insista-t-elle :
« Je sais que la symbolique vous plaît, père, mais
elle ne suffit pas toujours. »
Peine perdue, Ketjiko haussa les épaules. Les Ailish n’étaient
pas une menace pour lui et il le savait. Le problème de Daliah et Nysâh
– qui était aussi celui de Van – était que cette Maison deviendrait
un problème si le Roi venait à disparaître. Mais contrairement
aux deux femmes, le démon avait pleinement conscience qu’Ambrosis ne
tiendrait jamais en un seul morceau sans une autre figure remplaçant
le Roi ; et il savait aussi qu’aucune d’elles deux ne parviendrait à
s’imposer.
Il devait intervenir. Mais pas en public.
« Bon. » Naâsh, qui n’avait pas dit un mot de
toute la conversation, venait de se lever. « Si vous parvenez à
un quelconque accord, faites-le moi savoir. De toute façon, mon avis
ne vous intéresse guère… Je viendrai néanmoins si vous
parvenez à faire se déplacer notre cher père. Ah, la
symbolique ! »
Il agita les mains d’un air affecté qui ne plut pas à Daliah,
puis se dirigea vers la sortie. Nonchalante, Raj s’étira avant de se
lever souplement et de partir à la suite de son maître.
« Qu’attendez-vous pour le suivre ? » s’amusa Ketjiko
en se remettant à jouer avec les mèches brunes de Van. « Vous
m’avez exposé tous vos arguments – deux fois. Je pense que j’ai été
assez clair dans ma réponse. »
Daliah se leva, très digne quoi que furieuse d’être congédiée,
et ne daigna pas adresser un mot de plus à son compagnon avant de sortir.
Voir cette plaie ainsi vexée était un vrai plaisir ! Nysâh
la suivit plus calmement, non sans avoir adressé un signe de tête
poli à son père.
Le démon s’écarta de son maître dès que la porte
se fut refermée.
« Assez avec mes cheveux ! Il n’y a rien de plus désagréable
que quelqu’un qui y chipote sans arrêt.
— Tu as donc des exigences ?
— Vous ne m’avez pas acheté pour ma docilité, oh mon seigneur
et maître. »
Il avait mis dans sa voix le juste mélange entre sarcasme et soumission,
et Ketjiko sourit.
« Viens là… »
Van alla s’asseoir à ses côtés sans protester. La nuit
n’avait pas été des plus agréables, mais il avait vécu
pire. Le Roi Rouge était largement assez puissant pour ne pas avoir
besoin de prouver sa supériorité en frappant ses esclaves ou
en les humiliant. Le seul véritable désagrément avait
été le plaisir, purement physique, sale, traître – mais
Van y était habitué depuis longtemps.
« Vous n’irez vraiment pas ?
— Tu ne vas pas t’y mettre aussi ? »
Le ton était ennuyé, mais pas définitif, aussi le démon
n’hésita-t-il pas à répondre :
« Eh bien, ils comptent peut-être sur le fait que vous ne
vous déplacerez pas. Ils vous craignent et ne peuvent rien contre vous,
mais que vous soyez trop loin trop longtemps pourrait leur donner une fausse
impression de sécurité. Si une guerre civile éclate,
même brève, cela nuira aux affaires. »
Une lueur d’intérêt apparut dans le regard du Roi Rouge. Van
s’appuya sur son épaule, s’appliquant à ne songer qu’à
la politique vampirique et à ses implications – nul n’ignorait que
Ketjiko était capable de lire dans les pensées, mais le démon
ignorait s’il percevrait une telle intrusion. Dans le doute, mieux valait
se concentrer sur autre chose que sur d’hypothétiques meurtres.
« Voilà un argument plus convaincant que ceux que celles-là
m’ont servis.
— Je présente la même chose qu’elles, sous un autre angle.
— Sans doute… » Il posa un index sur sa gorge, caressant. « Ferais-tu
le trajet avec moi ? »
Van renifla. Étrange. C’était plus facile qu’il ne l’aurait
cru. Est-ce que Ketjiko n’avait refusé jusque là que pour contrarier
Daliah ? L’information était intéressante.
« Bien sûr. Ne fût-ce que pour voir la tête de
ces abrutis. »
Le manque de respect devait vraiment plaire au Roi, car il rit doucement.
« Tu as raison. Je vais y réfléchir dans ce cas.
— Je ne vous ai jamais vu utiliser votre véritable puissance… »
Les yeux rouges du vampire s’assombrirent. Il avait faim.
« Fais attention à ce que tu suggères… Je pourrais
avoir envie de tester sur toi.
— Vous savez que vous pouvez me faire tout ce que vous voulez. Simplement,
la guerre contre les démons remonte à longtemps. Peut-être
que certains Doyens ne savent vraiment pas que vous êtes notre maître. »
Le Roi Rouge sourit à nouveau, et cette fois Van ne put retenir un
frisson de dégoût et de peur mêlées. Il était
supérieur aux autres et il aimait ça, il considérait
que c’était son dû.
Son sourire disait qu’il aimait imaginer la crainte sur les visages des Doyens,
qu’il jouissait de la peur qu’il suscitait. Qu’il anticipait le moment où
ils se soumettraient à lui à nouveau, terrorisés, vaincus.
« Nous irons. »
Le ton, cette fois, était définitif.
Van garda les yeux ouverts quand Ketjiko se mit à le boire, pour imprimer
dans sa mémoire l’avidité de cet homme, et la façon qu’il
avait, comme tous les vampires, de se prendre pour un dieu.
***
Un
frôlement s’attardait sur sa joue, rugueux mais tendre. Dérangé
dans son sommeil, Ariel allait protester lorsqu’un espoir chaud se répandit
dans sa poitrine. Il était revenu !
« Bélial ? » murmura-t-il en papillonnant
des cils pour chasser les dernières brumes de sommeil.
— Désolé de te décevoir, angelot », lui répondit
une profonde voix de basse.
Le regard du jeune blond trouva une paire d’iris dorés qui le dévisageaient
calmement. Le dépit le saisit, mais il se força à sourire
et se redressa en position assise.
« Bonjour Astaroth », salua-t-il d’un ton timide.
Avoir ainsi un démon autre que le sien dans sa chambre était
gênant, d’autant plus qu’il n’était habillé que très
légèrement et encore au lit. Peut-être n’aurait-il pas
eu de pensées inappropriées avec un autre, mais ce démon
en particulier était connu pour ses… talents. En plus, il avait un
physique des plus agréables. Et il sentait bon.
Rosissant, Ariel attrapa le bout de sa natte qu’il tritura nerveusement.
« Il n’est pas revenu ?
— Beaucoup de choses à faire. »
Le jeune déchu soupira, déçu et blessé. Était-ce
trop demander que de l’avoir auprès de lui lors de ses premiers jours
ici-Bas ? Il savait bien que Bélial était un archidémon
et qu’en tant que tel il avait de nombreuses responsabilités, mais…
Enfin, inutile de se plaindre. Il attendrait.
« Y a-t-il une raison particulière à ta présence
ici ? » demanda-t-il en remontant les couvertures sur ses
genoux.
— ‘cifer a pensé que t’aurais besoin d’un guide dans le palais. Aussi
pour t’amener aux thermes. »
Le visage d’Ariel s’empourpra. Il savait qu’il était sale, avec un
simple broc d’eau pour se laver, mais se le voir dit en face était
tout de même terriblement humiliant. Au moins la remarque devait venir
de Lucifer plutôt que du démon, qui ne semblait pas se formaliser
de son état.
Un bon décrassage allait lui faire du bien. Ces derniers jours avaient
été éprouvants et se sentir sale le mettait presque autant
sous pression que l’idée insidieuse que personne ne s’était
jusqu’alors assez soucié de son bien-être pour lui indiquer les
bains.
Pour se rassurer, il avait été jusqu’à faire l’hypothèse
que les démons n’en prenaient pas, ou seulement dans des torrents glacés,
mais elle ne tenait pas : il était au beau milieu d’une ville
et ne voyait pas Lucifer se contenter de parfum. Depuis plusieurs siècles
qu’il était Tombé, il avait eu le temps d’installer des commodités
quelque part. Déjà que les cabinets semblaient se résumer
au pot à vidange automatique qui se trouvait dans sa chambre, ce qui
était très embarrassant…
Il secoua la tête pour dissiper ces pensées moroses.
« Très bien, allons-y donc. Puis-je m’habiller ? »
Astaroth acquiesça et recula de deux pas, attendant qu’il le fasse.
Sans le quitter des yeux.
Ariel rougit à nouveau, et se racla la gorge.
« Vous pouvez vous tourner… S’il vous plaît ? »
L’archidémon lui lança un regard amusé mais s’exécuta
sans protester. L’ange se dépêcha de s’extraire de ses draps
et d’entrer dans ses vêtements, mort de gêne. Seigneur Lyth, comment
avait fait Lucifer pour s’habituer ?
« Prêt ? »
Le blond opina timidement et se laissa être entraîné dans
le dédale du palais. Il avait beau essayer de mémoriser les
chemins, les couloirs se ressemblaient trop à ses yeux. Très
différente des grands couloirs angéliques, symétriques,
qui donnaient sur des pièces aux dimensions titanesques sauf en ce
qui concernait les appartements, l’architecture démoniaque préférait
les successions de petites pièces sans fin, qui servaient que de salons
ou de salles de repos, toutes semblables à ses yeux. Pas de grandes
pièce pour les réunions ou les cérémonies ;
apparemment, lorsque les démons voulaient se réunir en assemblée
– si du moins cela existait chez eux – ils le faisaient en extérieur.
Par ailleurs, il ne parvenait pas à distinguer l’habituel du particulier.
Ainsi, la première fois qu’il avait vu une galerie encadrer un carré
d’herbe au sein même du palais il avait cru que c’était un jardin
original, mais non. Il en avait vu plusieurs depuis, séparées
de la verdure par un mur doté de grandes fenêtres sans vitres,
qui l’aéraient et laissaient circuler la douce odeur des fleurs.
L’endroit était magnifique, et les tons bruns, rouges et ocre des tapisseries
et autres décorations le rendaient bien plus chaleureux que le froid
et blanc édifice où les archanges se réunissaient. C’était
plus coloré, plus exotique, plus fascinant.
Ce n’était pas chez lui, Ariel le ressentait jusqu’à la moelle
de ses os. Mais il était prêt à faire de son mieux pour
que ça le devienne.
« On y est. »
Le déchu sourit au grand démon et entra à sa suite dans
la pièce qu’il désignait. Ce n’était qu’une petite salle
comme les autres, où se trouvaient disposées des étagères
vides à droite, d’autres remplies de lotions et de pièces de
tissus à l’air doux à gauche. Sans complexe, Astaroth dénoua
les lacets de son pantalon et le laissa tomber au sol.
Ariel n’avait jamais rougi aussi souvent en aussi peu de temps, sauf peut-être
quand Bélial avait commencé à lui faire des avances.
« Mais enfin, que faites-vous ? »
Le démon posa son vêtement – l’unique qu’il portait à
vrai dire – avec ses bottes de cuir sur une des étagères vides,
et se ceignit la taille d’une serviette.
« Je vais me laver aussi.
— En même temps que moi ? »
Astaroth le fixa comme s’il était stupide.
« Bien sûr.
— Mais… c’est indécent ! »
La protestation était sortie toute seule, avant qu’il ne réalise
à qui il parlait au juste : Astaroth, l’archidémon du Sang
et de la luxure, le « Prédateur ». Lucifer l’avait-il
vraiment envoyé pour l’aider, ou pour…
Ariel secoua la tête. Personne n’essaierait de le séduire alors
qu’il était le compagnon de Bélial ! C’était une
idée ridicule. Ce devaient juste être les coutumes démoniaques
qui étaient, bien évidemment, moins chastes que celles des anges.
En tout cas, il comprenait mieux pourquoi son accompagnateur avait trouvé
amusante l’idée de se tourner alors qu’il se déshabillait.
Mortifié, Ariel ôta ses vêtements et les plia soigneusement
avant de les poser, puis se dépêcha de se nouer autour des reins
la serviette la plus longue qu’il parvint à trouver. Ensuite, alors
que l’archidémon avait pris un flacon de savon liquide au hasard, il
sélectionna soigneusement ceux qui avaient la plus belle couleur avant
de les renifler. Fleur d’oranger, pétales de roses, eucalyptus, et
d’autres plantes dont ni le nom ni l’odeur ne lui étaient familiers
se côtoyaient sur l’étagère ; les démons semblaient
soucieux de soigner leurs corps ! Finalement, il se décida pour
ceux à l’amande et à l’orange, ne voulant pas que son guide
s’impatiente devant sa coquetterie.
Astaroth, à vrai dire, se divertissait surtout de l’insouciance dont
faisant preuve son jeune compagnon. Cela faisait plaisir de voir le gamin
se détendre un peu en sa présence et oublier ses problèmes.
Il aurait bien le temps de s’en souvenir plus tard.
Beaucoup de déchus étaient détruits après leur
Chute, qu’ils soient forts ou faibles. Ils avaient besoin d’être rassurés
et de comprendre que tout ce qui était en Bas n’était pas forcément
mauvais, qu’ils pouvaient s’y adapter, même si les efforts à
accomplir pour ce faire étaient énormes.
Astaroth n’aimait pas laisser les gens se briser. Tendre la main demandait
parfois des efforts, mais voir des jeunes étourdis comme Ariel se reconstruire
et devenir des adultes solides était une satisfaction qui les compensait
de loin.
Il ouvrit la porte suivante, qui coulissa sans bruit.
« Les bassins », présenta-t-il.
Ariel s’avança et ne put retenir une exclamation devant le spectacle.
Creusés à même le sol, les bains mesuraient plusieurs
mètres de diamètre et étaient remplis d’eau parfumée,
chauffée par des runes. De grosses volutes de buée s’échappaient
par les fines fenêtres creusées en haut des murs du fond et imprégnaient
l’air de leur moiteur.
« Des thermes publics…
— ‘Sont seulement pour ceux qui vivent au palais, corrigea Astaroth. Les publics,
dans les Quartiers Bourgeois, sont toujours pleins. »
L’ange eut un petit rire.
« En Haut, on fait tout en communauté sauf ça. Ici,
c’est exactement l’inverse.
— C’est moins bien ? »
Ariel fronça les sourcils. Gabriel, songea-t-il avec une pointe de
douleur, trouverait sans doute que oui. Il dirait même que c’était
absurde et ignoble et que dévoiler tout ou partie de sa nudité
en public était un manque de décence intolérable.
« Non. C’est… plutôt pas mal. Enfin, je n’ai pas encore essayé,
et c’est quand même gênant, mais… C’est relaxant. »
Astaroth eut un hochement de tête approbateur, puis déposa sa
serviette au bord d’un bassin avant de se glisser dans l’eau chaude avec délice.
S’emmêlant dans le tissu qu’il avait emmené, Ariel posa ses fioles
à même le sol puis se démena pour glisser de sa serviette
à l’eau en dévoilant un minimum de peau. Très digne,
il s’enfonça dans l’eau jusqu’au nez, ignorant le rire silencieux d’Astaroth.
Même si l’archidémon ne semblait pas intéressé,
mais simplement dénué de pudeur, le déchu préférait
avoir l’air ridicule plutôt que lui permettre de le voir totalement
nu.
Une fois immergé, il se permit enfin de se détendre. Il avait
toujours aimé passer des heures sous le jet brûlant de sa douche
mais, en Eden, avoir une baignoire était mal vu : c’était
moins pratique et considéré comme frivole, au mieux. Gabriel,
lui, conseillait même de ne se laver qu’à l’eau froide ou tiède,
soutenant que cette méthode était à la fois moins luxurieuse
et meilleure pour la santé. Mais Gabriel était, sur ce point
comme sur tous, l’archange le plus exigeant.
Ariel ferma les yeux très fort. Il devait cesser de penser à
son frère à tout bout de champ et de culpabiliser pour chacune
de ses actions, pour chaque petit plaisir qu’il grappillait. Gabriel l’avait
déchu et lui avait dit en face qu’il était perdu quoiqu’il fasse,
qu’il ne pourrait jamais se racheter. Dès lors, il n’avait plus aucun
effort à fournir pour suivre les lois : il ne pouvait pas tomber
plus bas à ses yeux.
De plus, il devait s’adapter. Il n’était pas totalement stupide. Il
était certes protégé par Bélial et Lucifer, et
apparemment Astaroth l’appréciait – c’était tout de même
un archidémon, il aurait pu déléguer plutôt que
s’occuper de lui en personne – et le savoir faisait chaud au cœur… mais s’il
voulait vraiment se construire une vie ici, il devait apprendre à se
débrouiller seul. Donc, entre autre, comprendre la culture démoniaque
et arrêter de se sentir mal à l’aise comme s’il enfreignait des
règles. Oui, il allait à l’encontre des principes angéliques.
Mais, se rappela-t-il durement, il n’était plus un ange.
Il inspira et remonta un peu hors de l’eau, laissant visible le haut de son
torse. Faisant abstraction de la présence d’Astaroth, il versa une
généreuse rasade de savon dans le creux de sa main. Il sourit
en sentant la légère odeur fruitée qui en émanait
et entreprit de savonner le haut de son corps.
Après en avoir terminé, il s’occupa de ses cheveux avec soin,
puis jeta un coup d’œil discret vers l’archidémon. Celui-ci avait terminé
depuis longtemps et s’était appuyé nonchalamment au bord, somnolant,
yeux clos. Ariel apprécia la relative intimité que cela lui
laissait et se dépêcha de laver la deuxième moitié
de son corps.
L’eau, à présent souillée, n’était plus très
agréable, aussi dès qu’il eut fini il en sortit. Cependant,
alors qu’il s’apprêtait à s’emmitoufler à nouveau dans
sa serviette, Astaroth l’arrêta.
« Ariel? » Avec son accent démoniaque, il prononçait
Arrhiel. « Rince-toi avec un des seaux d’eau là-bas. »
Occupé à sortir paresseusement du bassin, il lui désignait
le mur de droite où s’alignaient en effet les récipients. Ariel
rougit et détourna le regard du corps superbe de l’archidémon.
Les gouttes qui épousaient sa peau mettaient en valeur sa musculature
parfaite, et le jeune déchu avait trop fortement conscience de la beauté
de son guide à son propre goût. C’était si embarrassant !
Pressé d’en détourner son attention, il se dépêcha
d’aller ramasser un seau et, sans réfléchir à deux fois,
se le renversa sur la tête.
Son cri résonna dans toute la pièce, sans qu’il n’ait ne fût-ce
que le temps de penser à le retenir.
« Seigneur Lyth c’est FROID ! » Un éclat
de rire retentit derrière lui, et il se tourna en frissonnant pour
fusiller l’archidémon du regard. « Ce n’est pas drôle ! »
s’exclama-t-il encore, mais sa colère perdait déjà de
la vigueur devant le regard pétillant de son vis-à-vis.
— Oh si », contra celui-ci, un brin moqueur devant son expression
de poussin mouillé. « Besoin de ça ? »
Il enveloppa gentiment Ariel dans la serviette qu’il avait ramassée
au sol et le jeune homme s’y drapa, ainsi que dans sa dignité.
« Merci beaucoup. »
Astaroth eut un autre rire silencieux, et regagna le vestiaire d’un pas tranquille.
Ariel sourit secrètement en lui emboîtant à nouveau le
pas. Au final, il commençait à vraiment apprécier sa
compagnie.
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