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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Sei

 

Chapitre 12

 

« Lune, Elvion. Femme à pleine lune, homme à la nouvelle lune,

il représente la métamorphose et l’équilibre qu’elle peut amener.

Souvent, ses cheveux sont argentés ou bleus, et ses yeux gris.

Il porte des bracelets d’argent aux poignets. »

 

- Mythes et vérités, Kamu -

 

 

La petite chapelle semblait avoir retrouvé tout son calme. Ses murs nus reflétaient la lueur d’une unique chandelle qui ne tremblait presque pas, protégée du vent par un cylindre de verre. À quelques pas de là, agenouillé à même le sol en face de l’autel, Gabriel serrait les lèvres.
Il était revenu. Il avait été jusqu’à revenir en Eden. Il avait osé, après sa Chute, venir le supplier – comme s’il pouvait changer quoi que ce soit à la situation, à présent. La seule manière d’échapper à un châtiment était de ne pas le mériter… du moins, il essayait de s’en convaincre.
L’archange leva les yeux vers la Croix de Lyth, symbole des sacrifices à accomplir pour rester pur, une doctrine à laquelle il avait toujours adhéré. Et pourtant…
Il avait bien fait, n’est-ce pas ? Du point de vue moral, il savait qu’il avait pris la bonne décision. Une loi correspondant à une sanction, qui était applicable directement après jugement. S’il devait s’en vouloir, ce ne pouvait être que pour avoir permis par deux fois à Ariel de partir sans essayer d’exécuter la sentence jusqu’au bout – quoi qu’en dise Michael.
Avoir des remords pour avoir déchu son frère alors qu’il le méritait n’avait aucun sens. Le triple crime d’Ariel était particulièrement abominable, sans aucune circonstance atténuante. Il n’avait pas été forcé, il ne s’était pas confessé de lui-même, il avait pris plaisir à pécher…
La nausée le prit à cette idée. Comment pouvait-on sciemment faire ce genre d’horreur ? Pire encore, comment pouvait-on aimer cela ? Trahir son Altesse Lyth était déjà inimaginable, mais s’abandonner dans les bras d’un démon… d’un homme ! C’était infâme, dégoûtant, contre nature… Comment son pur petit frère était-il tombé si bas ? Il avait beau essayer, il ne parvenait pas à concilier son amour fraternel pour lui et son horreur pour ce qu’il avait commis.
Il se signa d’une main peu sûre. Peut-être était-ce de sa faute ? L’avait-il mal élevé, était-ce lui qui avait entretenu un environnement favorable au péché ? L’idée seule l’horrifiait. Il avait toujours fait de son mieux pour Ariel, l’avait poussé à suivre les préceptes angéliques, et jamais il n’avait imaginé…
Il laissa échapper une plainte étouffée, qu’il interrompit en se mordant la langue. Il devait se reprendre. Mais la réalité faisait si mal… Comme une pique chauffée à blanc qui se serait enfoncée dans sa poitrine. Ariel l’avait trahi, de la pire façon qu’il soit. Il lui faisait confiance, pourtant ! Il avait toujours été persuadé que son frère deviendrait un ange modèle, un ange dont il pourrait être fier – et fier, il l’avait été ! Pourquoi avait-il ainsi tout détruit ? Qu’est-ce que ce démon lui avait donc offert de si précieux qui le soit plus que leur amour fraternel et pur, au-delà même des lois angéliques qui pourtant primaient sur tout ?
Le regard de Gabriel se congela. Cela devait nécessairement venir de Bélial. Ce monstre avait corrompu son frère de ses mots mielleux comme il l’avait déjà fait pour Lucifer. Mais si l’ancien chef de l’Eden avait été faible, lui qui était pourtant prévenu du danger et qu’il méprisait au possible, Ariel avait été innocent – il en était persuadé. Il avait sûrement été berné, il avait sûrement…
Peu importait, à vrai dire, et il le savait. Le résultat était le même. Ariel était déchu. Il devait faire une croix sur lui. Il devait cesser de le considérer comme son frère, il devait…
Frissonnant, il baissa la tête sur ses mains jointes.
« Seigneur, aidez moi… Aidez moi à être un bon ange… »
Il ne pourrait jamais détester Ariel. C’était une certitude. Quoi qu’il fasse, il resterait son précieux frère, et il l’aimerait. Seule la décision de Michael lui donnait un peu de réconfort. Elle était pourtant obscène, défiant les lois de Lyth… mais pour la première fois Gabriel ne se sentait pas capable de suivre celles-ci.

 

***

 

Van tressaillit et se retint de justesse d’ouvrir les yeux ; il avait appris depuis longtemps à ne plus crier en se réveillant d’un cauchemar. Mais rêvait-il ? Le sol ballotait et l’air était d’un froid glacial. L’espace de quelques instants il se crut réellement revenu des années en arrière, enchaîné dans la calèche qui allait l’amener à Ambrosis. Puis une main se posa sur sa tête en propriétaire, triturant une de ses mèches rebelles, et il se souvint.
Ah oui… La fête, les Ailish, le voyage.
Il bougea un peu pour trouver une position plus confortable. Les quatre membres de la famille royale s’étaient installés sur les bancs rembourrés pour le trajet ; lui, Raj et Tarik, le jeune calice de Daliah, avaient eu le droit de se partager le sol. À vrai dire, celui-ci était lui aussi rembourré et Ketjiko lui avait laissé plusieurs coussins, donc ce n’était pas si mal.
L’index du Roi Rouge passa dans le petit creux en haut de sa nuque et Van un frissonna. Était-ce lui qui l’avait réveillé ? Non, c’était absurde.
Par-dessus sa tête, Daliah et sa fille conversaient en skahil. Les vampires étaient persuadés que personne n’était capable de les comprendre tant leur langue sifflante était étrange. C’était ridicule, bien sûr ; après quelques années passées à leur service, il n’avait aucun mal à différencier leurs différentes intonations.
« Réveillé ? » lui demanda Ketjiko.
Le démon retint un sursaut. Plutôt que le dialecte des démons de sang qu’ils avaient utilisé jusque là, il avait parlé en Antique, langue avec laquelle les archidémons étaient nés. Elle était utilisée par les Hauts démons et n’était guère plus parlée que par eux et les rares commerçants qui avaient un commerce assez étendu dans les Abysses pour en avoir besoin.
Van ne l’avait plus entendue depuis l’enfance et était surpris que Ketjiko s’en serve pour s’adresser à lui. D’un autre côté, il avait fait montre d’une éducation certaine. Il se détendit.
« Oui, maître », répondit-il donc dans un Antique hésitant. « Combien de temps de trajet avons-nous encore devant nous ?
— Nous sommes presque arrivés. La voiture ne devrait pas tarder à s’arrêter, nous continuerons notre chemin à pied. »
Van fronça les sourcils mais ne commenta pas, bien que l’idée de marcher dans la neige ne l’enchante guère.
Leur avancée se poursuivit, bercée par le mouvement de leur calèche et par les voix sifflantes des deux femmes. Raj était allongée, détendue, mais ses yeux étaient ouverts et fixaient le vide d’un air absent. À l’opposée, à demi recroquevillé contre la portière, Tarik s’efforçait d’avoir l’air neutre.
Van avait été profondément choqué lorsqu’il avait vu arriver ce dernier aux côtés de Daliah. Il était jeune, même selon les critères démoniaques pour qui l’âge adulte commençait peu après la puberté. Il ne servait sans doute qu’à décorer, néanmoins l’idée que cette femme horrible le possède était révoltante. Si elle voulait en profiter d’une façon plus intime, elle pourrait le faire en toute impunité ; cela soulèverait à peine quelques commentaires au sein de la communauté vampirique.
Le jeune homme avait remarqué son expression et lui avait renvoyé un regard dur. À Ambrosis, les lysaâgh devenaient adultes avant l’heure ou mourraient en échouant.
Soudain, la calèche s’arrêta. Ils étaient arrivés.

 

***

 

Le tissu de ses gants était poisseux de sang et des gouttes carmines s’agglutinaient au bord de sa cape sans couler au sol. Agacé, Bélial tenta de l’agiter pour les faire tomber, mais peine perdue : elle était fichue. Il savait pourtant que la magie était souvent salissante lorsqu’elle était utilisée pour tuer, il aurait dû prévoir des vêtements noirs.
Il jeta un coup d’œil à la clairière qu’il laissait derrière lui. Il n’avait trouvé qu’une petite poignée de vampires, mais ceux-ci s’étaient agités trop vivement lorsqu’il s’en était pris à eux, aussi avait-il décidé de ne pas les tuer tout de suite. Bien lui en avait pris : alors qu’il immobilisait le dernier d’entre eux, il avait perçu les relents d’un Portail qui avait dû être refermé moins d’une heure auparavant.
Malheureusement, trop de magie avait été utilisée lors du combat pour qu’il puisse déterminer vers où il avait été ouvert. Après qu’il ait insisté un peu, l’un des parasites avait craché le nom d’une de leurs villes, mais Bélial n’avait pas la moindre idée d’où elle se trouvait. Peut-être que Lilith en saurait plus…
Par jeu, il fit rouler une tête en la poussant de la pointe du pied. Donc, la famille royale des vampires avait des ennuis. Ceux qu’il avait torturé – avec beaucoup moins d’art que l’aurait fait Azazel, il fallait le souligner – ne l’avaient pas dit de manière explicite, mais il savait que l’hiver était rude à Ambrosis. Ils ne se seraient pas déplacés pour rien.
Avec un peu de chance, leur passage sur les terres démoniaques suffirait pour que Belzébuth se décide enfin à revenir sur sa parole. Lucifer avait raison : leurs intrusions se faisaient de plus en plus fréquentes, il fallait réagir.
Songer au Déchu lui fit ressentir un pincement dans la poitrine, et il s’efforça de se tromper lui-même en orientant ses pensées vers Ariel. Le petit se débrouillait-il bien en son absence ? Il ne doutait pas que Lucifer s’en était occupé, mais il ignorait si c’était un bien ou un mal. Après tout, ils ne s’entendaient plus vraiment depuis sa déchéance…
Bélial haussa les épaules et tourna les talons. Il avait fait une découverte importante et ne tarderait pas à rentrer à Pandémonium. Le temps de vérifier que plus aucun de ces sangsues ne traînait dans le coin et il serait parti.
Derrière lui, la clairière couverte de neige retrouvait son silence, tout juste troublée par le bruit des charognards qui s’approchaient enfin pour dévorer les restes.

 

***

 

Se faire inviter à entrer dans la demeure des Ailish n’avait guère été difficile, à partir du moment où le maître des lieux, Ajven Hji Ailish, avait reconnu Ketjiko. Les conversations s’étaient interrompues lorsqu’ils avaient intégré la réception, laquelle se tenait dans une salle particulièrement vaste pour un hiver. Sans doute les Doyens avaient-ils voulu faire les choses en grand pour montrer que le Roi Rouge n’avait rien à envier à leur puissance ; à présent, ils donnaient juste l’impression d’avoir voulu l’accueillir dignement.
Van, il fallait bien l’avouer, s’était attendu à un massacre. Au lieu de cela, les quatre membres de la famille royale s’étaient tranquillement mis à discuter avec les vampires présents, écrasant les lieux de leur puissance magique : leurs auras étaient largement déployées, comme s’ils étaient sur leur propre territoire. Aucun des Doyens n’avait osé protester, même si Ajven Hji Ailish était blême de rage.
Le jeune démon se tenait deux pas derrière son maître et se prenait à douter. Naâsh, Daliah et Nysâh étaient certes puissants, mais Ketjiko égalait Lilith au niveau de la puissance magique, ce qui était énorme. Et c’était cet homme-là qu’il avait désigné comme son ennemi ?
« Tu sembles bien pâle, très cher », s’amusa le Roi sans détourner les yeux des membres de la réception qui reprenaient petit à petit leurs conversations. « Je ne me souviens pourtant pas de t’avoir déjà bu ce soir.
— Je suis juste écrasé par votre présence, Votre Altesse, comme tout le monde ici. »
Van vit le coin des lèvres de Ketjiko frémir.
« C’est un peu le but, dirais-je. Mais je ne me doutais pas que tu serais assez faible pour être impressionné.
— N’importe quelle énergie magique est impressionnante quand on est scellé, Monseigneur. Tous ici pourrait m’écraser comme un insecte sans que je puisse réagir. »
Le Roi tourna à demi la tête vers lui, pensif.
« Oui, j’imagine. »
Il aurait peut-être ajouté un commentaire supplémentaire, mais une vague de magie traversa la pièce. Le bruit d’un corps percutant un mur parvint jusqu’à eux et Ketjiko se leva, se dirigeant sans hésiter vers la scène. Van le suivit, curieux, et ne fut qu’à moitié surpris de trouver Naâsh occupé à compresser un membre de la Maison Ailish sur un mur par la seule force de son esprit.
« Que se passe-t-il ? » demanda nonchalamment le Roi Rouge.
— Il se passe que je n’apprécie pas que d’autres touchent à mon calice. »
Père et fils s’affrontèrent du regard, et Naâsh céda. Haussant les épaules, il relâcha son emprise sur l’Ailish qui glissa le long de la tapisserie pour s’écraser au sol.
« Raj. »
La démone de sang se glissa à sa suite alors que le prince fendait la foule. Ketjiko lança un long regard de mépris au vampire qui se relevait, avant de tranquillement regagner sa place. Malgré sa dignité, Van remarqua le pétillement de ses yeux rouges : le Roi était très satisfait du fait que son fils ne se laissait plus marcher sur les pieds.

 

***

 

« Amenez-moi à une chambre. »
L’ordre avait été lancé froidement au premier lysaâgh que Naâsh avait croisé et celui-ci s’était empressé de répondre à sa demande – qui, somme toute, était courante lors d’une réception vampirique. Cependant, Raj en avait été fort surprise : forniquer chez un tiers n’était pas dans les habitudes de son maître. En même temps, exploser les gens en pleine réception non plus.
Elle l’avait donc suivi dans les couloirs et ne fut qu’à moitié étonnée de le voir s’effondrer dès qu’ils s’étaient retrouvés en privé.
« Naâsh ! Saâgh mais qu’est-ce que… ? »
Le vampire lui attrapa le poignet, haletant.
« Aide-moi à me mettre au lit. »
Raj s’exécuta, inquiète, avant de réaliser quels étaient ses symptômes. Naâsh avait le souffle court, et transpirait. Des spasmes faisaient se tordre ses muscles, comme si…
« Tu as soif ? demanda-t-elle doucement.
— Non. Ça va.
— Mais tu…
— Tais-toi. Je n’ai pas soif. Je… »
Un spasme le prit, le faisant serrer les dents pour retenir un gémissement. Un frisson le parcourut et Raj s’empressa de remonter les couvertures sur lui avant de lui saisir la main.
« Courage. »
Il n’y avait rien d’autre à dire. Elle s’était déjà retrouvée dans une situation similaire et tout ce qu’on pouvait faire, c’était attendre que ça passe.
Mais elle était furieuse et inquiète. Et, surtout, elle se demandait à qui d’autre Naâsh était lié, pour faire une pareille crise de manque.

 

***

 

La cloche de la cathédrale appelait ses fidèles, au loin, pour l’office du matin. Installé dans le fauteuil de son bureau, Saraqael, archange du Soleil et archiviste de l’Eden, en profitait pour faire une courte pause. Durant les messes, la plupart des activités administratives s’interrompaient ; aussi, lorsqu’il avait pris assez d’avance, il pouvait en profiter pour savourer un peu de thé au citron. Comme aujourd’hui.
À vrai dire, cela lui permettait surtout de se remettre les idées en place, alors qu’il soufflait sur le liquide chaud. Il avait prévu les derniers évènements mais n’était pas sûr de savoir gérer la crise qui en résultait. Peut-être aurait-il dû déroger à sa règle d’observateur neutre pour prévenir le jeune Ariel des risques qu’il courait…
Saraqael secoua la tête, faisant voler ses boucles rousses, puis repoussa celles-ci en arrière d’un geste agacé. Ariel n’aurait écouté personne. D’ailleurs, il connaissait les risques, et n’aurait pas accepté l’évidence sans s’être cassé le nez dessus. Saraqael avait espéré sans trop y croire qu’il réaliserait avant que l’irréparable ne soit commis, mais il était trop tard à présent, et le jeune déchu n’avait toujours rien vu.
« Bélial n’est pourtant pas surnommé l’archidémon de la trahison pour rien », murmura-t-il à voix haute avant de boire une gorgée. « Mais ce n’est pas mon problème. »
Il se leva et tria une dernière fois les papiers de son bureau. Un ange viendrait les chercher et les porter à qui de droit juste après l’office.
L’Eden avait perdu un Prince-ange. Une véritable tornade s’était abattue à Alun Hevel depuis. Les anges, horrifiés, avaient réalisé que Lucifer n’était pas le seul immortel capable de pécher, que d’autres archanges pourraient Tomber un jour ; les archanges eux-mêmes avaient été choqués par le manquement d’un ange tel qu’Ariel, qui s’était pourtant toujours montré irréprochable bien que trop superficiel par moments. Le mensonge avait-il donc envahi à nouveau l’Eden ? Gabriel lui-même s’y était laissé prendre…
Depuis lors, tout le monde se méfiait de ses voisins et plus encore de ses proches. Qui serait le prochain à faire un faux pas ? Les exorcistes suivaient une règle plus dure encore qu’auparavant, afin de soutenir leur archange trahi par son propre frère et de rendre son honneur à leur clan.
Être absent à la messe allait encore le faire remarquer mais il n’avait pas le courage de se traîner jusque là pour subir les réflexions acides et les regards froids des anges. Il n’avait jamais considéré ces cérémonies comme essentielles et préférait au contraire s’occuper du bien-être de l’Eden avant de songer à tenter de communiquer avec un Élément-maître qui les avait laissés livrés à eux-mêmes des siècles auparavant.
Il but une autre gorgée de thé pour retenir un soupir, et se prit à regretter l’époque où Lucifer était archange. Il n’aurait pas dû et il le savait, mais si le Prince-démon avait encore été en Haut, il aurait su quels mots utiliser pour rendre leur courage aux anges et surtout, comment lui remonter le moral à lui-même. Lucifer avait été charismatique malgré son idéalisme, parce qu’il se préoccupait de tout le monde personnellement.
De trop de monde, malheureusement. Et il avait bien changé, depuis sa Chute…
Saraqael posa sa tasse pour se masser l’arrête du nez. Que pensait Lucifer, pour l’instant ? Il avait pris Ariel sous son aile, sans doute espérait-il s’en faire un allié. Mais pourquoi ? Pour la simple satisfaction de ranger à son flanc un ange aussi important qui, comme lui, avait Chuté ? Ou par empathie ? Plus probablement pour profiter autant que faire se pouvait d’une situation qui lui était, somme toute, favorable.
Du moins, si Ariel ne répondait pas avant cela à la proposition qu’il lui avait faite.
Les chances étaient bonnes. Après tout, Ariel aimait l’Eden, assez aveuglément pour revenir supplier Gabriel de l’y garder. Il n’était pas un de ces anges qui étaient heureux de Chuter et trouvaient en bas la liberté, la façon de vivre qu’ils attendaient. Les anges de Feu, surtout, étaient dans ce cas ; ils aimaient vivre en Haut parce qu’ils étaient avec leur clan, leur famille, leurs amis, mais n’étaient pas tout à fait à leur place. En Bas, ils pouvaient laisser libre court à l’agressivité et à la passion de leur Élément.
Ariel, lui, était le frère de Gabriel – bien sûr – mais il ne se limitait pas à cela. Depuis son adolescence, Saraqael avait remarqué ce que Gabriel avait été incapable de voir : les hésitations quant au comportement à adopter, les questions sur le pourquoi des lois, l’esprit critique que le jeune ange ne laissait pas s’exprimer devant son frère de peur de lui déplaire. Contrairement à eux, il n’avait jamais connu Lyth et se demandait sans doute pourquoi il avait à obéir à un être si abstrait.
Il avait un potentiel certain et, maintenant qu’il était hors de la sphère d’influence de l’archange de la Pureté, Saraqael espérait le faire passer dans la sienne. Même côtoyer Lucifer le pousserait dans le sens qu’il voulait ; le Prince de Glace avait perdu toutes ses illusions en Chutant, et l’amour qu’il avait un jour éprouvé pour Lyth s’était changé en jalousie et en colère. Son cynisme, son point de vue froid et subjectif mais à l’opposé de Gabriel, seraient autant de cartes utiles dans la main de qui pouvait les lire.
Et contrairement à lui, Ariel ne risquait pas de se mettre à détester Lyth, tout comme il ne l’avait jamais vraiment aimé. « Bien » resterait un concept à ses yeux, alors que le système de l’Eden et les lois seraient remis en cause.
Soit exactement ce que Saraqael voulait.
« S’il pouvait mûrir un peu, cela aiderait », grommela-t-il en remplissant à nouveau sa tasse vide.
Un peu de patience suffirait. Bélial ne tarderait pas à montrer son véritable visage.
« Je ne te dérange pas ? »
Saraqael bondit sur sa chaise, pris par surprise par l’arrivée inattendue de Michael. Que faisait-il là durant l’office ?
« C’est Gabriel qui s’occupe du sermon aujourd’hui, expliqua l’archange de la Lumière. Et c’est le seul moment où je suis à peu près sûr que nous allons être tranquilles. »
Il ferma la porte du bureau derrière lui, sérieux. Fronçant les sourcils, Saraqael lui désigna la chaise en face de lui, où Michael s’assit.
« Que se passe-t-il ?
— Nous ne pourrions pas faire face aux démons s’ils venaient à nous attaquer.
— Ils viennent moins souvent jusqu’ici depuis que les Portes de l’Eden ont été créées.
— Mais Ariel peut briser les sceaux qui les maintiennent fermées, n’est-ce pas ? »
Saraqael jeta un coup d’œil curieux à son vis-à-vis.
« Tu sais qu’il ne le ferait pas. Il ne permettrait jamais aux démons de nous attaquer de cette façon. » Il croisa les mains sur la table. « Donc, qu’as-tu en tête ? »
Michael lissa l’avant de sa tunique.
« Eh bien, les démons pourraient nous attaquer malgré tout, n’est-ce pas ?
— C’est une possibilité. Peu probable, mais existante.
— Et nous ne sommes définitivement pas prêts pour cela. Je ne suis même pas certain que Gabriel parviendra à mener cette messe à bien, qu’il fasse de son mieux ou non. »
Saraqael hocha la tête. Où voulait-il en venir ?
« Donc nous devons nous arranger pour qu’ils ne le fassent pas.
— Tu parles des vampires ? Ils vont finir par s’en prendre à eux de toute façon.
— Je veux dire que nous devons conclure une trêve. »
Cette fois, l’archange du Soleil fut pris par surprise. Un cessez-le-feu ? Avec les démons ? Il dévisagea Michael mais celui-ci était parfaitement sérieux.
« Tu réalises que Gabriel et Raphaël n’accepteraient jamais, n’est-ce pas ?
— Je ne pensais pas leur demander leur avis. »
Depuis quand l’archange de la Lumière était-il devenu si retors ?
« Que comptes-tu faire au juste, dans ce cas ?
— J’ai conscience que même si nous proposons une trêve, nous ne leur ferons pas confiance pour tenir parole, sens de l’honneur ou non. Mais ils en profiteront sans doute pour attaquer Ambrosis…
— Et cela seul sera une garantie suffisante, compléta Saraqael. Mais les archanges, donc ?
— Je peux prétendre en Bas que c’est officiel. Je doute que Belzébuth le crie sur tous les toits de toute façon. Quand bien même il le ferait, personne ici en Haut ne le croirait.
— Tu veux prendre cette décision seul ? »
Michael se redressa de toute sa taille, rayonnant de majesté.
« Je suis le roi de l’Eden, lui rappela-t-il. Ton soutien me suffira amplement. Les autres n’ont pas besoin de savoir. Nous avons besoin d’une pause pour nous restructurer et ils ne sont pas prêts à faire ce genre de concession. »
Saraqael se félicita d’être assis : il se sentait un peu faible au nouveau des genoux. Il n’avait plus ressenti une présence pareille depuis l’époque lointaine où Lucifer parvenait à imposer ses idées à tous – autant dire une éternité.
« Nous ne seront pas assez à nous deux », parvint-il tout de même à contrer. « Il n’est pas question que tu prennes le risque de Descendre pour leur parler directement. Lilith serait capable de t’enfermer. Quant à moi… » Il grimaça. « Lucifer supposerait – à raison – que les autres ne sont pas au courant. Il sait que je suis capable de ce genre de chose. »
Michael le regarda intensément ; il frissonna.
« Je ne veux pas dire que j’ai déjà…
— Je connais l’ambigüité de ton caractère, ne t’en fais pas. Mais soit. Que proposes-tu dans ce cas ?
— Mettons Rémiel au courant. »
Michael haussa les sourcils. Il s’était sans doute attendu à ce qu’il propose Raguel – mais l’archange du Feu n’était pas fiable, il avait son propre agenda, que Saraqael ne parvenait pas à déchiffrer. Rémiel, par contre, était fidèle à l’Eden… et savait lorsqu’il valait mieux agir en secret.
« Très bien, je m’en occuperai. » L’archange de la Lumière se leva. « Je ne peux pas rester plus longtemps, mieux vaut que je sois à mon bureau lorsque les autres reviendront de la messe. »
Saraqael se mit debout pour le saluer, puis le regarda partir.
Une trêve. Officieuse, mais une trêve, un accord avec les démons. Cela ne s’était produit qu’une seule fois dans le passé, à l’époque de leur alliance, lorsqu’ils avaient décidé de cacher aux humains l’existence de la magie. Que cela arrive à nouveau, en pleine guerre, était incroyable.
Il sourit. Il ne doutait pas que Rémiel accepte de les aider.

 

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