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Chroniques d'un Cycle

Les Enfants de Sei

 

Chapitre 20

« Chaos, l’Innommable. Ses cheveux et ses yeux sont couleur cuivre, mais il est représenté avec des visages multiples, des âges et des genres différents. Il porte souvent du mauve ou de l’orange. »

- Mythes et vérités, Kamu -

 

 

Une nuée d’oiseaux s’envola vers le ciel, en silence, sereinement, chacun d’entre eux battant des ailes sans difficulté pour s’élever vers les nuages. Voir pareil spectacle était rare durant l’hiver mais après tout, celui de cette année était particulièrement doux.
Van soupira. Il avait cru, naïvement, qu’il ressentirait quelque chose lors de sa libération. Une impression de vertige peut-être, ou la sensation d’avoir de nouveau l’avenir devant soi – en tant qu’esclave, il n’avait guère jamais pensé qu’au présent et à la survie. Même ses petits jeux pour entrer dans les bonnes grâces de Ketjiko ne s’étaient mis en place qu’au jour le jour.
Il attrapa une motte de neige entre ses mains et la pétrit, formant machinalement une boule comme celles qu’il envoyait à la tête des passants dans son enfance. Cela lui engourdit les doigts, mais il avait du mal à rester assis sans rien faire après les jours qu’il avait dû passer enfermé pour se remettre de sa fièvre.
Il ne se sentait pas libre parce qu’il était toujours enchaîné par le poids de l’aide qui lui avait été apportée, par des vampires, qui plus est. Il savait qu’Ymesh et Shean, leurs « bienfaiteurs », déploraient le fait que les anciens esclaves qu’ils avaient libérés restent dans leur coin, méfiants. Mais comment ne pas l’être, avec des vampires à la tête des opérations ? Personne ne se préoccupait de les écouter. Lui-même leur avait donné les conseils qu’il pouvait, sans qu’aucune suite ne leur soit donnée.
Il lança la boule de neige avec rage et celle-ci alla s’exploser contre un des rares arbres de la ville, en contrebas. Ce n’était vraiment pas suffisant pour évacuer. Prenant une inspiration pour se calmer, il en forma une autre.
Soudainement, une ombre lui cacha le soleil alors qu’un poids atterrissait sur le sommet du petit muret auquel il était adossé.
« Tu retombes en enfance ? »
Van leva le nez pour croiser le regard amusé de Kalen, son sauveur, un démon de sang aux traits banals – des crocs de jeune chiot, une chevelure rouge sombre – mais de haute taille, au moins une tête de plus que lui.
« Je m’occupe juste les mains », expliqua-t-il en envoyant la nouvelle boule rejoindre la précédente avec le plus de force possible.
— Il y a sûrement moyen de les utiliser pour mieux que ça. »
Venant de n’importe qui d’autre, Van aurait catégorisé la remarque dans les blagues salaces – après tout, ils restaient des démons. Kalen, néanmoins, avait mis dans sa voix une modulation un peu trop sérieuse.
« Que veux-tu dire? »
L’autre serra contre lui sa cape chauffée, frotta machinalement sa joue contre la bordure de fourrures.
« Tu leur as parlé et je pense qu’ils t’ont écouté. Nous refusons de les suivre, mais toi…
— Ne sois pas ridicule, je ne suis même pas un démon de sang.
— Je ne dis pas que tu dois prendre la tête des opérations, juste que personne d’autre n’avait avant toi pris l’initiative d’essayer d’influencer ces bâtards. Or, je ne sais pas si tu l’as remarqué mais une partie de leurs alliés les a laissés tomber, alors que l’autre se rassemble ici. Pour quoi d’autre que pour prendre une décision importante ? »
Non, Van n’avait pas remarqué. D’un autre côté, il n’était pas encore habitué aux allez-retours incessants d’Ijishia, alors que Kalen connaissait déjà bien la ville.
Kalen connaissait aussi tous les démons de sang libérés ou presque et osait, lui aussi, parler aux vampires, contrairement à la plupart d’entre eux. L’adolescent avait cru au début que beaucoup de monde voyageait dans Ambrosis pour aider les esclaves à fuir, comme cela était arrivé avec lui, mais il réalisait doucement que seuls les mages de Glace et de Feu s’en occupaient. Kalen était une exception et semblait avoir des yeux et des oreilles partout.
« Tu étais Noble, avant, non ? »
L’adolescent grimaça.
« Ça se remarque tant ?
— Seulement quand tu prends tes grands airs, plaisanta son aîné. Plus sérieusement, la façon dont tu marches, dont tu te tiens… le fait que tu saches lire, aussi. Et puis, tu as l’accent des Nobles. Tu parles un Antique beaucoup trop pur pour un simple citadin.
— Tu te débrouilles très bien toi-même…
— Ma mère était une démone de Pandémonium. »
Ceci expliquait cela. Les démons de sang parlaient un dialecte à l’accent haché, tout juste compréhensible. Celui de Kalen était moins prononcé que les autres.
« Quoiqu’il en soit, nous avons besoin d’un porte-parole, et pas seulement auprès des sangsues. Je te le demande à toi, pas parce que tu es spécial – certains autres d’entre nous sont plus expérimentés, plus âgés ou plus forts… – mais parce que tu as une qualité que la plupart des nôtres n’ont pas : tu sais comment les choses tournent hors d’Ambrosis. »
Van secoua la tête tout en lançant machinalement une troisième motte blanche, qui manqua sa cible et termina dans un tas de neige du bord de la route. Il comprenait mieux pourquoi tant de démons de sang écoutaient Kalen : celui-ci savait comment leur parler.
« J’ai été fait prisonnier quand j’étais encore un gamin », déclara-t-il en se remettant sur ses pieds. « Je n’étais pas encore majeur. Ma mère était une Noble ; moi pas. Je lui aurais succédé un jour si ma vie avait tourné différemment… En attendant, je ne suis pas sûr de pouvoir vraiment vous être utile. »
Kalen regarda le ciel, pensif. L’un des oiseaux s’était attardé sur le bord d’un toit, recroquevillé entre les tuiles. Le démon ramassa une pierre, la soupesa, puis d’un coup précis explosa la tête de l’animal qui eut tout juste le temps de piailler avant de glisser lentement au sol.
« Même si tu n’as aucune expérience, tu as un nom. » Il se leva pour aller ramasser sa prise – aucune nourriture ne pouvait être gâchée pendant l’hiver, même si lui-même ne se nourrissait que de sang – avant de revenir vers Van. « Le cas échéant, cela pourrait nous être utile. »
L’adolescent secoua sa cape pour la décoller du sol humide.
« Je ferai de mon mieux, sois-en assuré. Comme nous tous. »
Kalen hocha la tête, satisfait, et s’éloigna à grands pas en sifflotant entre ses dents. Le vent se leva alors qu’il tournait au coin, et Van serra son manteau contre lui, luttant contre l’envie de déployer ses ailes pour mieux se protéger – celles-ci avaient été déchirées lorsqu’il avait été fait prisonnier et les lambeaux restants ne lui auraient pas été d’une grande utilité.
Il espérait ne pas s’être trop avancé ; dans son état actuel, il doutait fort d’être écouté par un Noble, moins encore par un archidémon. Cependant, s’il devait essayer, il le ferait.
D’un coup, il se sentit envahi par la rage. Il détestait ces fichus oiseaux qui venaient les narguer, eux qui ne voleraient plus jamais ; il détestait les vampires débiles qui se croyaient tout permis ; il détestait les démons de sang, et leur manie d’être si fiers qu’ils ne pliaient devant personne, ne demandaient l’aide de personne, n’acceptaient personne. Mais, par-dessus tout, il se haïssait lui-même, d’être si faible et impuissant.
Puis, tout à coup, il perçut quelque chose. C’était infime et il n’arrivait pas à mettre un nom dessus, mais cela stoppa net sa colère et le laissa tremblant. Qu’est-ce que…? Il s’était senti comme… traversé par quelque chose, comme… de la magie ? Il ne savait pas de quoi il s’agissait. Un long frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. Était-ce là les premiers signes du manque, ce fléau qui tuait plus sûrement les esclaves en fuite que les chiens lancés à leur poursuite ?
Peu assuré sur ses jambes, tout à coup, Van décida de sagement rentrer au dortoir où on lui avait assigné un lit dès qu’il avait été assez remis pour ne plus bénéficier d’un traitement spécial. Évitant le milieu de la rue, où la couche de neige était gelée, il s’appuya sur les murs pour éviter de perdre l’équilibre et regagna lentement le bâtiment qui lui servait de toit. Une fois arrivé, il se dirigea directement vers son lit sans prendre le temps d’ôter sa cape et se recroquevilla sous les couvertures. Personne ne l’arrêta ; il était loin d’être le seul à subir ce genre de crise et tous préféraient rester seuls lorsqu’elles se déclaraient, donc dans le manque d’intimité du dortoir, ils détournaient les yeux lorsque l’un d’eux se sentait l’envie de trembler sous les couvertures au milieu de la journée.
De toute façon, à cette heure, la pièce était presque vide. Les démons vaquaient à leurs occupations, qui revenaient principalement à déblayer la neige, entretenir les champs pour le printemps à venir et chasser la viande disponible dans les forêts alentours – une activité qui leur plaisait particulièrement, leur permettant de se dégourdir un peu les membres. En voyant arriver Van, les quelques personnes présentes étaient sorties et, entre deux frisson, le jeune démon put vérifier qu’il n’avait pas de compagnon d’infortune.
Sa température monta petit à petit, à cause des runes de chaleur sur la cape, et il finit par s’en débarrasser. Les tremblements s’étaient arrêtés et il crut la crise finie, quand tout à coup il ressentit à nouveau cette sensation d’être traversé, puis, plus fortement, que quelque chose cherchait à sortir de lui, à se libérer. Il laissa échapper un cri, des gouttes de sueur perlant sur son front, et se débattit comme si bouger son corps permettrait de mieux retenir… quoi que ce fût. Il lutta de toutes ses forces pendant de longues minutes, sans comprendre ce qui lui arrivait. Ce ne fut que lorsqu’il roula sur le dos et qu’une douleur atroce lui déchira la peau qu’il comprit enfin, et son sang se figea dans ses veines.
Son aura. Sa magie. Elle essayait de briser le sceau qui la retenait.
Il se recroquevilla sur un flanc, la respiration rapide, sous le choc. Les Marques vampiriques qui scellaient les prisonniers étaient capables de retenir même les Hauts démons et elles avaient été faites spécialement pour ne pas pouvoir être levées de l’intérieur. Comment sa magie aurait-elle pu… ?
Une nouvelle vague l’envahit, cherchant à sortir, stoppant net ses pensées. Il n’allait jamais y arriver ! Il s’efforça de respirer lentement et de se calmer. Peut-être était-ce sa rage première, puis sa panique lors de la crise, qui avaient causé ce phénomène. Il devait se détendre. Se calmer. Inspirer. Expirer. Doucement.
Quand enfin la magie s’apaisa, il était toujours seul – heureusement, parce qu’il n’avait aucune envie de donner des explications et qu’il avait besoin de réfléchir. Il se redressa et se débarrassa de sa tunique dont le haut était à présent poisseux de sang et de sueur ; le sceau avait saigné dans son dos tout en luttant contre sa propre puissance, ruinant le tissu. Il roula le vêtement en boule et le fourra sous son matelas – il devrait en trouver un autre, mais ce n’était pas le plus urgent – puis remarqua les estafilades qui couraient le long de ses bras. La magie avait essayé de sortir par n’importe où, abîmant son corps au passage.
Van frissonna, repoussant toute émotion violente, comme la peur. Il n’était pas sûr de pouvoir encaisser une autre crise du genre.
Réfléchir. Il devait se concentrer. Tout d’abord, comment est-ce qu’un évènement pareil avait pu avoir lieu ? Il n’avait jamais entendu parler de ce genre de phénomène auparavant et il savait pouvoir compter sur les vampires pour que leurs sceaux soient parfaits. Donc que s’était-il passé ?
Il se roula en boule sous ses couvertures, perplexe et inquiet, essayant de se souvenir de ses cours. Enfant, il n’avait guère été un élève appliqué, préférant sortir jouer qu’écouter son précepteur. La thaumaturgie, cependant, avait toujours été sa matière préférée. Voyons… La magie scellée n’était pas pour autant figée. Elle continuait à pulser et à vivre mais était endormie ou  prisonnière, selon l’incantation utilisée pour l’enfermer. Cette dernière dépendait principalement de la personnalité du mage qui la lançait. Les Marques vampiriques, néanmoins, étaient standardisées : le Roi Rouge n’avait pas voulu courir le risque que des lysaâgh puissent se libérer à cause d’un maître trop confiant.
Van remonta ses jambes contre lui jusqu’à pouvoir sentir ses genoux sous son menton. Rien de tout cela n’expliquait ce qui lui était arrivé… Connaissant la nature des vampires, le sceau retenait sans doute la magie prisonnière plutôt qu’elle ne la charmait pour l’endormir, mais dans les deux cas il était parfait. Il avait tenu pendant des siècles, pour des centaines d’esclaves, et avait très certainement été perfectionné au fur et à mesure du temps. D’ailleurs, il n’était pas unique ; Van se souvenait très bien du jour de sa majorité, où le sceau précédent avait été renforcé afin de prévenir toute augmentation de sa puissance magique.
Normalement, après ce stade de la vie, la magie des démons – comme des anges – cessait d’augmenter en puissance, quels que soient les efforts qu’ils fournissaient, raison pour laquelle leur entraînement commençait très jeune. Dès qu’ils étaient assez grands pour comprendre, ils se mettaient à pratiquer, encore et encore, pour étirer leur magie autant que possible avant le moment fatal où sa croissance s’arrêtait. Après la majorité, ils pouvaient encore apprendre de nouvelles techniques ou affiner leur maîtrise, mais peu de choses pouvaient être faites au niveau de la puissance.
Or, le sceau était parfaitement ajusté à la sienne. Ce qui était arrivé était totalement impossible.
Van resta allongé, occupé à se creuser l’esprit. Très vite, cependant, la fatigue reprit le dessus ; la lutte avait été éprouvante.
Lentement, il sombra dans le sommeil.
 
***
 
Ariel se pencha sur la plaie, concentré. Ce n'était qu'une estafilade, vraiment, à peine une éraflure. Avec son aura de guérison, il n'aurait eu aucun problème à la faire disparaître. Le Sang, cependant, demandait beaucoup plus de maîtrise et était moins précis.
« Concentre-toi », commanda la jeune voix de son enseignante dans son dos. « Cesse de penser à ce que tu pouvais faire. Contente-toi de soigner. »
Il refoula l'envie de l'envoyer balader. Avoir comme professeur une gamine plus jeune que lui le hérissait, mais Astaroth lui avait assuré qu'elle était celle des membres de son clan qui, à Pandémonium, maîtrisait le mieux la saâghan, l’art de guérir grâce au Sang. Les mages de Sang étaient nombreux mais rares étaient ceux qui essayaient d'utiliser ce pouvoir pour contrôler la chair ; la plupart d'entre eux se contentaient de l'utiliser sous forme de magie pure ou, au mieux, pour renforcer leur force physique.
Ariel s'efforça de petit à petit manipuler le bout de peau, grimaçant en sentant la magie s'y insinuer. Il devait faire attention car il s'agissait de son propre bras. Ses premiers essais sur des cadavres avaient donné lieu à de charmantes explosions putrides et il n'avait guère envie de voir un de ses membres réagir de la même façon. En même temps, comme l'avait fait remarquer Shania – le professeur en question – il valait mieux qu'il apprenne sur lui-même plutôt que de risquer causer ce genre d'accident sur autrui. Cette remarque avait fait cesser toute protestation de la part du jeune déchu ; restait qu'il devait parvenir à un bon résultat du premier coup.
Il s'efforça de percevoir la chair aussi intensément qu'il l'avait appris et fut surpris de trouver cela beaucoup plus facile que sur un mort. Doucement, il stimula son propre corps à entreprendre la saâghan, accélérée par la magie. En quelques instants, son bras était redevenu aussi blanc et lisse qu'auparavant, et Ariel sentit un large sourire se dessiner sur ses lèvres.
« Regarde ! »
Peu impressionnée, la jeune fille dégaina à nouveau la dague qui avait servi à tracer l’égratignure.
« On va y aller petit à petit. Tu dois apprendre à soigner les blessures plus graves. » Elle leva les yeux vers lui, bien campée sur ses jambes. « Tends ton bras. »
Le déchu déglutit. Quelque part, il avait l’impression qu’elle se moquait de lui – mais pas parce qu’elle ne faisait que prétendre qu’elle allait le blesser. Plutôt parce qu’elle trouvait très drôle le fait qu’il n’apprécie pas l’idée.
« Allez. »
Ariel tendit son bras et baissa les paupières. La lame était bien affûtée, aussi la première sensation qu’il ressentit fut celle du sang qui coulait. Choqué, il rouvrit les yeux et remonta sa manche correctement pour éviter de la salir, avant de trouver ce réflexe ridicule et de se mordre la lèvre pour éviter de gémir. En tant que guérisseur, il avait souvent dû soigner des anges blessés en combat, mais il n’avait jamais lui-même bénéficié de tels traitements ; il était considéré comme trop jeune pour guerroyer et, de toute façon, ses pouvoirs de soin et d’illusion n’étaient pas offensifs.
« Allez, chiffe molle, au travail ! » ordonna la petite.
Pour la première fois peut-être il la regarda vraiment. Elle lui arrivait presque au front mais étant une démone ce n’était pas surprenant qu’elle soit grande pour son âge. Ses formes avaient à peine commencé à poindre sous ses vêtements aguicheurs à la mode des Abysses – Essiah merci elle ne portait pas de décolleté mais avait-elle besoin de tant montrer ses jambes ?
Les tuniques démoniaques étaient fendues jusqu’en haut des cuisses, comme certaines tenues angéliques, mais les pantalons de cuir ou de coton qu’ils portaient dessous moulaient assez leurs formes pour qu’on puisse les imaginer nus – quand ils ne se contentaient pas de hautes chausses laissant les cuisses à découvert, comme Shania en ce moment. Sans parler de leur façon de laisser le haut des fesses à découvert afin que leur queue ne soit pas gênée par leurs vêtements… et les corsets de cuir ou de tissus que tous portaient mettaient les poitrines dénudées des femmes horriblement en avant. Impossible de savoir où les regarder.
Ariel continuait de la détailler alors qu’il se faisait ces réflexions et, d’un coup, il remarqua quelques cicatrices sur ses bras. Essiah, une enfant si jeune était-elle envoyée au combat, en Bas ?
Elle pencha la tête de côté pour l’observer, comme un chat.
« Qu’y a-t-il ? »
Le déchu hésita, mais elle semblait sereine et il osa poser sa question :
« Quel âge as-tu ? Tu sembles fort entraînée…
— J’ai atteint ma majorité l’an passé », déclara-t-elle comme si cela voulait tout dire. « Discuter avec toi ne me dérange pas outre mesure mais je te rappelle que là, ton patient est en train de se vider de son sang. C’est-à-dire, le tien. »
Ariel glapit et se dépêcha de se concentrer à nouveau sur la plaie, qu’il referma en un temps record. Au moins parvenait-il à rapidement intégrer les réflexes… Sa propre vitesse d’apprentissage le surprenait.
Shania sourit en constatant son ahurissement. Cela creusait une petite fossette dans sa joue gauche qui la faisait paraître encore plus jeune.
« C’est parce que le Sang t’a été offert au travers d’un Aveu, expliqua-t-elle. Saâgh t’a choisi, et toi, tu l’as choisi, lui. Vous êtes parfaitement compatibles, donc la magie te vient instinctivement.
— Tu veux dire qu’un enfant démon n’apprend pas aussi vite ?
— Bien sûr que non. Évidemment, un enfant a en plus l’handicap de n’avoir aucune base en magie et beaucoup moins de discipline. J’ai quelques élèves mais aucun des mioches n’apprend aussi vite que les adultes, principalement parce qu’ils ne sont pas intéressés par la saâghan. Ça vient plus tard, après quelques cicatrices. »
Ariel hocha la tête. L’idée préconçue était qu’aucune magie de soin n’existait dans les Abysses, parce que ni les démons ni les déchus n’avaient accès à l’Élément Saint qu’utilisaient les guérisseurs. En réalité, ils s’étaient montrés très imaginatifs pour combler cette lacune, utilisant le Sang mais aussi la Mort – via la nécromancie qui manipulait la chair morte – et bien sûr leurs pouvoirs sur les plantes. Ils s’y connaissaient en fait beaucoup mieux que les anges sur ce dernier point ; Uriel aurait sans doute été très intéressée de mettre la main sur certains de leurs manuscrits de botanique. Mais, bien sûr, la plupart des herbes qui y étaient décrites ne poussaient pas en Eden.
Shania rangea sa lame.
« Je pense que c’est assez pour aujourd’hui. Tu as bien avancé. »
Le compliment était maigre mais après tous ses efforts Ariel s’en sentit ragaillardi. Cela faisait toujours plaisir et en Eden, tous avaient toujours considéré comme acquis qu’il réussirait au mieux, donc les remarques positives étaient rares.
« Mais dis-moi », demanda-t-il alors qu’elle attachait sa dague à sa ceinture, « tu prétends qu’il y a peu de gens intéressés par la saâghan ici. Pourtant, la plupart des démons que j’ai croisés portent des cicatrices… J’ai vu les rues d’en haut, vous vous battez beaucoup plus facilement que les anges. Ce n’est pas un reproche ! » ajouta-t-il précipitamment en la voyant froncer les sourcils. « C’est juste que… existe-t-il ici un hôpital, ou tout autre structure pour soigner les blessures faites en dehors des combats ?
— En vérité, il n’y a même pas grand-chose pour celles faites au front, déclara Shania. Quand les combattants reviennent, la plupart des saâghim – ceux qui pratiquent la saâghan — se retrouvent sur la grand’ place, et on se débrouille comme on peut. »
Ariel battit des cils.
« Tu veux dire que vous faites ça dehors ? »
Son ton horrifié faisait écho à la mine sombre de l’adolescente, qui hocha la tête pour confirmer.
« Les blessés les plus graves sont amenés dans l’aile de ma mère. Lilith », précisa-t-elle devant l’air surpris d’Ariel.
— Je croyais que tu faisais partie du clan d’Astaroth ? »
Elle retira sa cape et deux petites ailes sortirent de son dos pour s’agiter doucement. Ce n’est qu’alors que le déchu réalisa qu’elle possédait les yeux dorés et la peau mate des incubes. Il rougit.
« Oh. Je vois.
— Les incubes et les succubes descendent tous d’Astaroth et Lilith, rappela-t-elle. Je suis une de leurs dernières-nées. »
Étant que cette race était connue pour les plaisirs de la chair, Ariel jugea bon de changer de sujet.
« Tu penses que les gens viendraient, si un hôpital s’ouvrait ?
— Tu voudrais essayer d’en faire un ? Je ne pensais pas que tu possédais déjà de telles ressources ici.
— Je n’en ai pas, répondit-il. Mais Lucifer bien, et je doute qu’il soit contraire à l’idée. »
Shania le toisa du regard, puis petit à petit son expression se détendit et elle sourit, creusant à nouveau sa fossette. Puis, formellement, elle inclina le buste comme elle aurait pu le faire devant un archidémon.
« Et bien, prince Ariel, sache que tu possèdes au moins une alliée dans cette affaire. »

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