Titre : Gare au chat

Auteur : Ephy

Mots : 6112

Genre : oneshot, nouvelle issue d’un rêve, ne cherchez pas à tout comprendre

Série : Originale

Résumé : il était une fois une fille et un Chat dans une gare

 

Gare au chat

 

La gare centrale est glauque. Comme toujours. Les murs jaunâtres distillent une ambiance digne d’un jeu vidéo, et pas de ceux où tout se termine bien – c’est souvent une chance quand les personnages principaux terminent tous vivants.

La fille n’en a cure. Elle est installée dans un coin, assise en tailleur sur un tas de chiffons gris qui, quand on y regarde de plus près, s’avèrent être un pull à tirette et capuchon. Elle fredonne sans fixer son regard nulle part, et caresse machinalement le splendide chat roux qui était nonchalamment installé sur ses genoux.

Arrêtons nous sur cette image. La fille est passe-partout : elle a des courts cheveux bruns retenus en arrière par un bandana qui fait paraître son front trop grand, un visage trop mince, trop pâle, des yeux bruns qui ne se fixent nulle part.

Elle porte un tee-shirt ayant probablement été noir dans une vie antérieure, mais assez délavé pour passer pour gris, et par-dessus, un pull sans manches, légèrement troué, d’une jolie teinte lilas. Probablement est-il relativement neuf, parce que sa couleur n’était pas encore altérée. Son jean, presque blanc, troué aux genoux, est trop large et tombe sur ses hanches. Un foulard chamarré l’empêche de tomber tout à fait, de concert avec une unique bretelle, vert fluo.

Ses épaules sont maigres, ses poignets fins, ses jambes comme des baguettes. On dirait un oiseau, mince et fragile, porté au gré du vent. Ses doigts nerveux mais distraits passent et repassent dans la fourrure rousse du chat, habiles, du moins assez pour faire ronronner celui-ci distraitement.

Le chat lui-même mérite plusieurs pages de descriptions, qui se résument en un seul mot : il est un chat. Il est même le stéréotype DU chat. Affalé de tout son long, roi des genoux de la fille, et probablement roi du monde, vu son attitude. Ses longs poils brillant de santé, emmêlés mais splendides, et ses yeux d’un vert pâle sont plissés, pleins de ruse et de malice. De temps en temps, un bâillement méprisant lui échappe, et il bouge vaguement de position pour profiter de caresses en un nouvel endroit de son anatomie, du ventre au dos, puis au côté.

Le couple que forment la fille et l’animal est plus que surprenant. Le chat est tout en couleur où la fille est fanée, plein de santé où elle semble fragile, présent, chaud et vivant où elle disparaît dans le décor. Le mélange est fascinant.

 

La fille est à la gare tous les jours, de sept heures trente du matin à onze heures trente du soir. Parfois, tout de même, elle n’y est pas. Les jours de marchés, par exemple, ou le dimanche. Le samedi, elle n’arrive qu’à dix heures, mais elle repart aussi plus tard. Puis, parfois, elle va rêver ailleurs.

Parce qu’elle rêve, en étant assise. Elle tend de temps en temps la main – une ‘tite pièce siouplé, m’sieur ? – sans que celle-ci soit souvent remplie, puis se réadosse à son mur, et fredonne. Comme elle ne boit pas ni ne fume, caressant juste son chat – qui n’est pas un chien, pour changer – les gens la supportent. Parfois, elle reçoit un bout de sandwiche. Une fille lui donne systématiquement ses tartines restantes du jour, quand il y en a, pour ne pas que sa mère lui reproche de ne pas avoir terminé sa boîte.

Et parfois, même si rarement, des gens s’arrêtent pour lui parler. Ils ne s’en rendent pas compte, mais elle le sait toujours à l’avance. Elle a le regard vide, mais pas dans sa poche, au final ; elle sait prédire plusieurs jours à l’avance quand quelqu’un va se décider à l’accoster. Souvent, elle le voit dans les yeux – incertains, hésitants, pas aujourd’hui, peut-être demain – ou leur attitude – les épaules qui se redressent, la mâchoire en avant, c’est pour tout de suite.

L’art est dans le fait de ne pas regarder les gens directement. En fait, il faut juste voir, sans s’attarder. Le cerveau trie tout seul plus tard. On se rend compte qu’on sait plein de choses, le soir, qu’on n’aurait pas cru avoir enregistré pendant la journée. Et, au pire, on se fie au chat. Le chat, c’est le maître, après tout. Il a une attitude de roi.

Là, elle regarde sans le regarder ni même sans faire attention un petit garçon qui, lui, la regarde fixement.

 

Le petit garçon passe tous les jours de la semaine, pour aller à l’école, et souvent, le dimanche, flanqué de sa mère, de la mère de celle-ci, de la tante, et de la fille de celle-ci, qui devait avoir vingt ans, mais qui en paraît presque trente. On dirait une troupe de petites mégères allant au marché du village, médisant et papotant sur tout et n’importe qui.

Le garçon a l’air d’une gemme, ou d’une plante rare, là au milieu. Il a peut-être sept ans, peut-être huit, et des yeux qui brillent. Il est comme la fille du décor, ou le chat roux roi du monde. A part.

Ceci est le cinquième jour d’observation, et la fille commence à se demander s’il va oser, quand les hauts parleurs grésillants annoncent que le train de… 7h57 en direction de… Namur arriverait avec un retard probable de… vingt minutes, merci de votre attention. Aussitôt, les commères se mettent à cancaner sur l’horreur des transports en commun, et la honte que ces fonctionnaires devraient avoir, à faire mal leur travail payé avec leurs impôts, et kot, kot, kot comme des poules.

Le garçon fait trois pas de côté et s’échappe.

-Il est beau, ton chat.

Elle lui sourit, et ses yeux brillèrent, ses beaux yeux vides.

-Oui, hein ? Il est très gentil. Tu veux le caresser un peu ?

Le garçon fait aussi un sourire, timide, et avance la main. Le Chat relève le nez, le regarde vaguement, et le considère comme assez inintéressant pour se laisser être touché sans problèmes. Ravi, l’enfant s’accroupit, et le caresse avec application.

-Moi, c’est Scooty !

Pas de réponse. L’enfant est un peu dépité, et insiste.

-Le chat s’appelle comment ?

Un nouveau sourire, toujours un peu distrait.

-C’est amusant. Le chat aussi s’appelle Scooty. Pourtant, c’est un nom bizarre !

L’enfant acquiesce gravement.

-C’est un nom de chien.

Les deux se regardent – vraiment, cette fois, et le regard n’est presque plus vide – et sourient. Oui, ce n’est pas un nom de chat, ni d’enfant ; c’est un nom de chien.

-Scoot ! Scooty ! Bon sang, garnement, qu’es-tu déjà en train de faire ?

En une seconde, une poigne de fer enserre le poignet du garçon comme un étau, et il se fait tirer en arrière. Un regard mauvais, plein de mépris et de hargne, se pose sur la fille.

-Celle-là, tu ne dois pas lui parler. C’est une propre à rien, une vagabonde, une sans-abri. Elle ferait mieux de travailler au lieu de passer ses journées assise à rien faire !

Voilà qui est presque vexant. C’est vrai, quoi, elle fait plein de choses, en étant assise : inventer des histoires, rêver, fredonner, demander des sous, regarder sans regarder les gens… C’est une occupation à plein temps. Où diable trouverait-elle la place pour un travail dans tout ça ?

-Mais, maman, son chat s’appelle Scooty, comme moi !

La voix est déjà moins forte, gênée, presque humble, et éloignée de quelques pas.

-C’est ridicule, répond un glapissement. Ce n’est même pas son chat, c’est celui des Delore, qui le laissent se promener n’importe où, et qui passe sa vie dans la gare ! La gare, tu imagines ? Et puis, il ne s’appelle pas Scooty, Scooty c’est un nom de chien, pas de chat ! Elle doit dire à tout le monde que « oh, justement son chat s’appelle comme ça » !

Le garçon jette un coup d’œil malheureux derrière lui, mais les derniers mots lui font adresser un clin d’œil à la fille, qui le lui rend. La maman n’est peut-être pas perdue, pour finir. Au moins, elle sait que Scooty est un nom de chien.

 

-Comment va Elanore, aujourd’hui ?

-Très bien. Elle est un peu paresseuse et prend du poids, je pense ; elle devrait faire plus d’exercice.

La fillette acquiesce gravement.

-C’est vrai. … Tu me montres comment elle peut faire la fourrure ?

La fille sourit, et dérange le Chat appelé Elanore dans sa sieste, le poussant du bout du doigt.

-Allez, Elanore, fait l’écharpe.

Grognon, le chat se fait prier, miaule de désagrément, avant de finalement, bon gré mal gré, sauter sur les épaules de la fille et s’y laisser pendre.

La fillette, elle, bat les mains de joie.

-Elle est si belle comme ça ! Et même toi, tu deviens jolie !

La fille lui fait un sourire vide, vide comme son regard. Elle l’aime bien, Elanore – la fillette, pas le chat. Le chat, c’est le Chat, il ne s’appelle Elanore que pour Elanore – mais elle est déjà adulte, en fait. Elle imagine encore, mais voit dans un chat une fourrure, pas le roi du monde qu’il est. Ce n’est pas grave ; chacun rêve de ce qu’il veut. C’est juste dommage. La fille préfère les rois aux fourrures. Et puis, le Chat est toujours vexé quand on lui demande de faire l’écharpe. Au moins, pour faire le roi, il ne faut rien lui demander ; il suffit de le regarder être.

Majestueusement, il redescend donc s’installer sur son trône : les genoux de la fille.

-Merci !! Bon, je dois y aller maintenant. Aujourd’hui, j’ai juste une tartine au fromage. Tu aimes le fromage ?

La fille hoche la tête gravement.

-Oui, mais le jambon, c’est mieux. Elanore préfère le jambon, même si moi j’aime bien le fromage.

La fillette fronce les sourcils.

-D’accord. Demain, j’échangerai mes tartines avec celles d’Amélie ; elle a souvent du jambon ou du pâté. Bon, je cours, maman va s’inquiéter !

Elle secoue la main, sourit un sourire faux, parce qu’elle est déjà ailleurs sans le savoir, et court hors de la gare.

Le Chat bâille. Ah, quelle vie de chien…

 

Ce qui est toujours drôle à voir, aussi, c’est à quel point les gens sont aveugles. Le monsieur costume-cravate, tout en bleu et en gris, est un kleptomane. Parce que bon, pour voler le mouchoir et les montres des gens alors qu’on a une Rolex – une vraie – il faut être klepto, tout de même. Et lui le fait.

La fille voit les émotions chez lui, ou elle les imagine, peut-être, parce que sa tête à lui ne change jamais. Mais dans ses yeux, elle devine le sourire : le même que les petits garçons un matin du six décembre, ou à Noël juste avant de déballer les cadeaux. Celui-là n’a pas oublié ce que c’est d’être un enfant, malgré sa Rolex.

Et sa manie de voler les gens.

Aujourd’hui, il a attrapé les perles d’une mamie. Elles sont rose pâle, sans doute du plastique, et la mamie n’a rien vu. Il a aussi une serviette hygiénique encore inutilisée, enveloppé dans du papier rose. Franchement, à part un klepto, qui irait chaparder ça ? Plus intéressant, il a mis la main sur une pomme, un élastique mauve, et une pièce de un franc belge. Une des vieilles, en plus, celles de Baudouin.

-Une ‘tite pièce, m’sieur ?

Il ne l’écoute pas. Zut alors. Elle aurait voulu avoir au moins l’élastique. Elle aime bien le mauve. Le vert pomme, aussi, d’ailleurs elle devrait se trouver des bas de cette couleur. Ça lui va bien, le vert pomme. Evidemment, ça devient jaune à la lumière fade de la gare, mais bon, elle, elle saura que c’est du vert pomme ; c’est le principal.

-Une ‘tite pièce ?

Mais rien à faire. Soupirant, la fille se remet à fredonner en fixant le bout de ses baskets beiges. Bon, à la lumière, elles sont grises, ou alors, c’est à cause des cinq ans qu’elles ont passés à ses pieds ; en plus, le bout est usé, on voit presque son orteil droit. Mais elle, elle sait qu’elles sont beiges. Puis, elles sont toujours aussi confortables.

-Je peux encore caresser Scooty ?

Oh, tiens, il est revenu. Cette fois, les poules ne sont pas avec lui, il est libre, hors de la basse-cour. La fille lui sourit donc.

-Vas-y, il adore ça. Puis, je pense qu’il t’aime bien.

Le gamin s’assied aussitôt, et attire le chat contre lui pour le câliner. Le Chat ne proteste que peu ; il a dû bouger, mais on le papouille, c’est le principal.

Ils restent là, en silence, à rêver, pendant quelques minutes. Puis le klepto se remet au travail, et la fille ne tient pas.

-Regarde, Scooty. Tu vois le type à la cravate bleue, là ?

Scooty opine.

-Il est en train de voler sa montre à la fille à côté.

Un moment de blanc.

-Nan ?

-Mais si, regarde !

Scooty se met à rire.

-Mince alors ! On dirait qu’il veut ouvrir un cadeau de Noël !

Décidément, elle aimait bien ce petit.

 

-Et ! Toi, là !

Le sol est gris, en fait. Ou il en a l’air. Sans doute que les dalles étaient blanches, avant… Mais alors, avant quoi ? Il y a eu un cataclysme dans le coin, comme l’éruption du Vésuve, qui a tout rendu gris ?

-Je te cause ! Tu m’écoutes, oui ?

Oh, c’est à elle que la mégère parle ? La fille relève la tête. La femme est plantée devant elle, poings sur les hanches, la fusillant du regard. C’est la tante de Scooty. Enfin, elle suppose. Elle n’a pas eu le temps de le demander à Scooty l’autre fois. Ou elle a oublié, plutôt. De toutes façons, ça n’est pas si grave : elle sait que c’est la tante de Scooty. Ça se voit.

-Où as-tu mis mon rouge à lèvres ?

La fille bat des cils. Du rouge à quoi ? Le machin que les femmes se mettent sur les lèvres pour ressembler à des clowns ? Oh, pardon, il y en a à qui ça va bien, mais sûrement pas la tante de Scooty. Elle est trop pâle, ses lèvres trop larges. Ça doit faire clown de Stephen King quand elle y met du rouge. Comment s’appelait le livre déjà ?

-Eh, oh, tu me réponds, oui ?

La fille lui sourit. De quoi parlait-elle ? Ah oui, le rouge qu’elle avait perdu…

-Désolée, je ne l’ai pas vu.

Et elle retourna aux caresses du Chat.

Mais la tante ne renonce pas.

-Je sais que c’est toi ! Tu es toujours là à traîner, et maintenant, mon neveu n’arrête pas d’arriver en retard à la maison ! Je parie que tu lui apprends à être aussi sale, feignante, et roublarde que toi ! Ne pense pas me tromper, moi, je sais ce que tu vaux !

La fille battit des cils. C’est vrai, elle savait ? Elle pourrait l’informer alors. Elle avait toujours voulu savoir ce qu’elle valait. C’est vrai, c’est tellement dur à juger par soi-même ; c’est plus facile de laisser les autres faire ce travail. Non ?

-Arrête de me regarder comme ça !

La fille fit un pas en arrière, puis grimaça, menaçante.

-Et rends-moi mon rouge à lèvres !

Pour le coup, elle va encore se vexer. Pourquoi diable la mégère pense-t-elle que ce truc l’intéresse ? Qu’est-ce qu’elle en ferait ? Elle n’a même pas de nez de clown pour aller avec. Et puis, le Chat n’apprécierait pas l’odeur, ça le ferait fuir. Elle n’aime pas faire fuir le chat. Elle préfère quand il lui sert de couverture. C’est qu’il y a des courants d’air, à la gare !

La fille, cependant, ne veut pas laisser tomber, elle avance encore, furieuse.

-TU VAS ME REPONDRE OUI ?

-Mais tatie

Une toute petite voix l’interrompt.

-Ce n’était pas elle…

La mégère adresse un regard furieux à son neveu, qui semble être apparu de nulle part.

-Que fais-tu encore là, toi ? Il est à peine une heure !

-On est mercredi, j’ai fini les cours plus tôt… Et ce n’est pas elle, affirme Scooty d’une voix un peu plus ferme.

La mégère le toise, et s’apprête à riposter, mais il ne lui en laisse pas le temps.

-Parce que tu l’avais mis dans ton autre manteau hier, et que je me suis dit que tu allais sûrement l’oublier.

Elle reste donc bouche ouverte, sans qu’aucun mot ne sorte. Elle la referme avec un claquement de dents, rouge, furieuse et humiliée, et sort de la gare à grandes enjambées, oubliant là Scooty, qui en profite pour s’asseoir près de la fille et du Chat.

-Elle oublie tout le temps tout et elle accuse les autres. La dernière fois, c’était moi. Mais chut.

La fille sourit. Elle l’aime vraiment bien, ce petit. D’ailleurs, le Chat aussi : il a quitté ses genoux pour aller se frotter contre l’enfant, qui se met à le caresser activement.

Peut-être que le Chat va vraiment s’appeler Scooty, pour finir. Elle peut bien faire ce petit plaisir à l’enfant. De toutes façons, le chat reste le Chat.

-Dis, c’est vraiment le chat des Delore ?

La fille sort un paquet de chewing-gum à la fraise entamé, en propose un à Scooty, qui accepte, et en prend un pour elle-même, qu’elle mâche nonchalamment.

-Bien sûr que non. Depuis quand quelqu’un arrive-t-il à s’imposer comme propriétaire d’un chat ? C’est le chat qui choisit. Pour le moment, il est ton propriétaire, tu vois. Mais en même temps, je suis son propriétaire : il me laisse l’utiliser comme couverture et comme écharpe. Ceci dit, il laisse croire aux Delore qu’il est à eux, et squatte allègrement leur coussin la nuit quand ça lui dit, et leur nourriture le jour quand ça lui dit aussi. Donc, en fait, le chat est le roi du monde.

Scooty acquiesça gravement. C’est vrai, le Chat était le roi.

Etrange, tout de même. Il ne pensait pas que Scooty pouvait être un nom de roi aussi.

 

La fille s’est endormie à la gare. C’est rare, que ça lui arrive, mais ça lui arrive cependant. Apparemment, ceux qui ferment l’endroit ne l’ont pas remarquée, cette fois-ci. Ça aussi, ça arrive. Probablement qu’elle fait tellement partie de la gare qu’ils ne la voient plus.

Heureusement, Scooty-le-Chat est resté, lui aussi. Il lui a tenu chaud pendant la nuit, et a rendu tout ça normal. Après tout, si le roi du monde est là, tout ne peut qu’aller bien, même si elle est enfermée dans la gare.

Après, est venu le matin. Encore toute ensommeillée, elle a vu passer des gens qui ne sont pas les siens, ceux qui passent avant qu’elle ne soit là, d’habitude. Ce sont les sujets du roi-chat, tout de même, mais ils vivent aux frontières de son domaine. Après tout, eux aussi dorment encore à moitié, pour la plupart – ou dorment déjà, pour ceux qui rentrent chez eux après n’avoir pas dormi du tout.

Quoique. S’ils dorment à moitié, ils font partie du même monde, tout de même ; après tout, les gens qui dorment rêvent, et elle rêve aussi.

Recroquevillée dans son coin, les paupières lourdes, le chat sur les épaules, la fille frissonne.

-Un chocolat chaud ?

La voix est rayée, mais douce, et la fille lève les yeux presque timidement. Elle aussi ressemble à un chat, ou plutôt à un chaton, et ses yeux sont plus clairs que d’habitude, moins vides, plus troublés.

-Monsieur ?

Ça fait longtemps qu’elle n’a plus appelé personne monsieur, en entier, et avec une majuscule, mais celui-là, elle sent bien que c’en est un qui mérite une majuscule. Déjà, il est vieux ; il est tout ridé. Et puis, il lui a proposé quelque chose de chaud. En même temps…

-Vous avez pas plutôt de la soupe ?

Elle n’a jamais aimé le sucré, enfin si, mais la soupe, c’est plus nourrissant, et son corps a parfois besoin de quelque chose qui lui donne l’impression d’avoir toutes les vitamines requises, parfois. Comme aujourd’hui. Le matin est aussi gris que la gare, et elle aussi, elle se sent toute grise.

-Va pour la soupe.

Le vieil homme s’éloigne d’un pas plus leste qu’on aurait pu le croire, et le silence revient. Ce n’est pas un moment sans aucun bruit, en fait, c’est plus un moment où tous les bruits se fondent, se font routine, se font vagues, comme dans un cauchemar. Les passants ont tous le même pas rapide, et le vent est froid. Trop froid.

-Tenez. Je vous ai aussi pris du pain avec une saucisse.

Ne croyant pas à sa chance, la fille remercie d’un sourire – elle n’a pas le courage de le faire avec des mots, ni la force – et se dépêche d’avaler une grosse rasade de soupe. Elle se brûle la langue, et manque avaler de travers, mais c’est délicieux.

Elle pose le gobelet par terre, veillant à ce que le chat ne bouge pas de ses épaules, et dévore le pain chaud à belles dents. Ça fait si longtemps, et c’est de la viande ! Le pain est encore tout frais, même s’il y a trop de moutarde. Au moins, il n’y a pas de mayonnaise, rien pour refroidir ce repas.

Sans doute ceux qui la voient faire sont-ils dégoûtés de la voir manger ça le matin. Le vieil homme, lui, la regarde en souriant, et il ne part pas ; il reste là, à attendre qu’elle ait fini.

Pour lui faire plaisir, et aussi parce qu’elle a faim, elle se dépêche de manger le pain-saucisse. La soupe, par contre, elle la garde calée entre ses mains, humant la bonne odeur, l’estomac déjà un peu plus rempli.

-Merci.

Le mot a su sortir cette fois, même s’il ne servait plus à rien. Après tout, le vieux avait déjà compris. Il sourit quand même, voir la fille avec les joues rosies plutôt que blanches semble lui faire plaisir.

-Je m’appelle Scotter. J’ai cru comprendre que le Chat se fait appeler Scooty ?

La fille cille, il l’a prise par surprise. Comment sait-il ? Mais après tout, peut-être a-t-il juste entendu parler du Chat. Après tout, c’est le roi du monde, tous doivent savoir de qui il s’agit. Mais quand même. D’habitude, les gens ont tendance à ne pas le remarquer, sauf pour dire qu’il est vraiment très beau – ce qui est normal, après tout, c’est le Chat.

La fille hoche tout de même la tête, machinalement, parce que ne pas répondre serait impoli. Puis elle regarde le vieux. Elle sait ce qu’il veut demander, et il sait qu’elle sait. Elle ne dit rien, malgré tout. Elle espère qu’il ne demandera pas à voix haute, parce qu’elle n’a pas envie de répondre, et qu’elle ne veut pas être impolie. Après tout, il lui a donné un pain chaud avec une saucisse, et une soupe.

Elle boit une autre gorgée, et c’est toujours aussi bon, mais moins chaud. Sa langue est déjà brûlée, de toutes façons, ce n’est pas très grave.

-J’ai un ami qui s’appelle Scooty, elle dit, pour meubler le silence.

Le vieil homme acquiesce.

-C’est un bon garçon.

-Je sais. Il rêve bien. Et il est gentil. Et puis, le Chat l’aime. Il s’appelle Scooty aussi, vous savez ?

Le vieil homme rit, pas à voix haute, mais avec ses yeux.

-Voyez donc ça ? Il s’appelle vraiment Scooty ?

-Pour moi, il s’appelle Scooty. Pour lui, évidemment, il est le Chat, ou Votre Majesté. Mais Scooty lui va bien, je trouve.

Elle ne dit pas qu’elle trouve que Scooty est un nom de chien. Déjà, elle n’en est plus si convaincue ; et puis, le Monsieur s’appelle Scotter. C’est presque pareil. D’ailleurs, il ne ressemble pas à un chien, plutôt à… un grand-père. Sauf qu’elle est sûre qu’il n’a pas de petits enfants. Elle ne sait pas pourquoi : c’est une intuition.

Elle a toujours été très forte pour les intuitions.

Finalement, Scotter s’en va, la saluant. Il a l’air pressé tout à coup. Peut-être n’est-il resté avec elle qu’en attendant l’heure de son train, et qu’il vient de réaliser qu’il sera en retard. Ah non, il va vers la sortie ; alors peut-être a-t-il rendez-vous.

La fille ferme les yeux, les mains toujours serrées autour du gobelet. La chaleur, c’est agréable.

 

Ce jour-ci, Scooty est resté avec elle tout l’après-midi. L’enfant, pas le chat. A la fraîcheur du printemps a fait place la lourde chaleur de l’été, écrasante, sans pitié, et l’enfant s’est roulé en boule à son flanc. Elle lui a laissé son pull pour qu’il ne soit pas par terre, et est pour une fois assise à même le sol. De toutes façons, ce n’est pas comme si elle avait encore mal aux fesses, après tout ce temps.

Il y a beaucoup moins de gens qui passent, aussi. Tout le monde est en vacances. Les rares qui sont là lui donnent parfois une piécette, ou des cigarettes, qu’elle revend ou échange à d’autres sans-abri.

Presque personne ne lui a demandé qui était le petit, mais à ceux qui l’ont fait, elle a prétendu que c’était son frère. Après tout, c’est presque ça : elle n’a pas de frère, lui n’a pas de sœur, mais c’est tout pareil.

Les Delore sont partis, eux aussi, et avec eux le Chat. Il a sûrement été placé chez un ami de la famille. Il lui manque beaucoup ; heureusement, Scooty est là.

Tout de même, il devrait se faire appeler Scott, plutôt. Scott, c’est un vrai nom, un nom de garçon, un nom passe-partout, mais qui sonne bien à l’oreille. Quand Scooty grandira, qu’il deviendra un jeune homme, il vaut mieux qu’il ait un nom comme ça. Les filles craqueront de toutes façons face à son sourire charmeur, qu’il a déjà, même s’il est encore enfantin, et se sentiront plus à l’aise au bras d’un Scott.

Non, c’est stupide. Il mérite bien quelqu’un qui arrive à voir au-delà d’un nom de chien, même s’il a un caractère de chat. Il suffit de voir comment il se roule en boule comme un chat. Et puis, les a priori négatifs, une fois surmontés, font en contraste ressortir encore plus la valeur de quelqu’un. Non ?

Ses pensées s’embourbent. Elle aussi, elle est ralentie par la chaleur. Et puis, rester assise toute la journée, ça endort. C’est ennuyeux que le Chat ne soit pas là. A la place, elle laisse ses doigts ébouriffer régulièrement les cheveux du garçon à côté d’elle. Elle ne sait pas s’il dort ou s’il somnole juste. Il fait un bon chat, en tout cas.

Du coin de l’œil, elle remarque le klepto qui fait sa ronde du jour. Apparemment, lui va toujours travailler, et en profite pour kleptoriser. Ça n’est pas plus mal. Au moins, ça passe le temps, de regarder sans regarder ça.

Son attention est difficile à capter, dernièrement. C’est depuis qu’elle a dormi la gare, la dernière fois. Seuls le Chat, le petit, et le klepto arrivent encore à l’intéresser. Les autres passent juste. Elanore elle-même n’est plus intéressante, et puis, depuis les vacances, elle ne passe plus du tout. De toutes façons, sans le chat qui ne s’appelle pas Elanore et est d’ailleurs un mâle, elle ne se serait sûrement pas arrêtée longtemps, voire pas du tout. Ce n’est pas une pensée agréable.

Pour se changer les idées, elle cherche à comprendre pourquoi le klepto est un klepto. Peut-être qu’il ne peut juste pas s’en empêcher ? Peut-être qu’il a perdu quelque chose, et que voler les autres est sa façon à lui de le retrouver, morceau par morceau, pour quelques instants ? Peut-être qu’il s’ennuie juste d’être un bureaucrate en cravate et veut avoir quelques montées d’adrénaline ?

Peut-être un peu de chacune de ces raisons, et peut-être aucune.

La fille soupire. Son instinct s’émousse, on dirait. Mais non, ce sont juste la fatigue et la chaleur.

 

C’est de nouveau la nuit, et elle est de nouveau dans la gare, mais cette fois, c’est parce que celle-ci est restée ouverte. Elle ne sait pas pourquoi, elle est juste restée dedans, même si elle déteste ça, parce que dehors, il pleut.

Et puis, elle n’est pas toute seule.

Non, Scooty n’est pas resté avec elle, même si elle aurait bien voulu. Scooty rentre dormir chez lui et c’est tant mieux : elle l’adore, mais c’est un enfant, et un enfant, ça doit dormir dans son lit, avec son oreiller et entouré des quatre murs de sa chambre.

Non. A la place, il y a un homme d’environs trente ans, au sourire charmeur et aux grandes mains, au regard pétillant, et qui lui a demandé comment va le Chat.

Avec une majuscule.

Elle a bien sûr répondu qu’il va très bien, mais qu’il est parti en vacances et que bon, il fallait bien qu’il laisse quelqu’un derrière lui pour surveiller son royaume.

Il a répondu qu’il comprenait parfaitement, et qu’elle est parfaite à sa place comme régente.

Elle a sourit.

Il lui a dit qu’elle a un sourire de souris, et que c’est étrange de voir une souris gouverner le royaume d’un chat, même pour peu de temps. Qu’en fait, c’est étonnant de la voir fréquenter un chat aussi assidûment.

Elle a sourit plus fort, et il s’est mis à rire. Les chatons ont des sourires de souris, parfois, mais quand ils sourient tout à fait, on voit bien qu’eux aussi sont des chats, même si leurs griffes chatouillent et que leurs crocs ne sont pas encore faits pour blesser.

Et puis, il a dit autre chose. Il a dit :

-Tout de même, c’est bizarre. Tu es parfois une souris, parfois un chat, parfois un oiseau. Que diable fais-tu, en vérité, dans cette gare ? Ton esprit est à des centaines de mètres au-dessus du mien. Je dois te parler pour le fixer ici sur terre, et c’est presque un sacrilège, d’attacher au sol un esprit qui vole.

Elle en a été troublée. Est-ce que c’est mal de voler ?

-Les oiseaux se posent aussi, pour dormir, pour rêver.

Il a réfléchi un moment, puis acquiesce.

-Oui, mais c’est libres dans les airs qu’ils sont vraiment eux-mêmes. Leur vie entière est un rêve pour les créatures qui rampent.

Elle a rit un peu.

-Mais toi, tu ne rampes pas. On dirait plus un poisson-chat. Ou un écureuil volant. Pas de l’eau, pas de l’air, pas de la terre, mais les trois.

Il a froncé les sourcils en la regardant.

-Bon, bon, d’accord, surtout de la terre, a-t-elle corrigé. Mais les autres quand même aussi un peu.

Ils ont encore parlé, et encore, et encore. Pour une fois, elle n’a pas vu pas passer la nuit, et rien n’est devenu flou. C’était agréable. Elle était toute réveillée. C’était rare, d’être dans un moment parfait comme celui-là.

Elle ne le revit jamais, mais il lui a dit qu’il s’appelait Scot.

 

L’été passe. L’automne revient, et commence à s’installer lentement. Après un horrible mois d’août, septembre a été tendre, et le début octobre oscille entre le soleil et la pluie. Scooty est retourné à l’école, et la fille ne le voit plus passer que de temps en temps, et le mercredi après-midi, quand il peut.

Le Chat est revenu, aussi, toujours aussi beau. Toujours aussi chat.

La fille demande toujours des sous, et les gens les lui donnent, et elle mange, et elle dort, et elle rêve. Mais elle pense, aussi.

Elle aime bien Scooty. Il deviendra plus qu’un être de la terre quand il sera grand. Puis le Chat l’aime bien. Et après tout, c’est au Chat de choisir, non ? C’est lui le roi.

Elle, elle est fatiguée. Floue. Grise. Elle fait partie des murs de la gare, et la gare fait partie d’elle. Il faut un Scotter, ou mieux, un Scot pour la maintenir en elle-même. Le monde se brouille pour elle et elle devient transparente pour le monde.

Elle veut s’en aller.

Elle veut voler.

 

Scooty ne comprend pas. Elle a dit :

-Tiens, le Chat est à toi. Tu sais, je l’appelle Scooty, c’est vrai, je ne t’ai pas menti. Mais en vérité, c’est le Chat. Tu t’en rappelleras ?

Et il la regarde avec des yeux ébahis.

-Tu t’en rappelleras ? elle répète doucement mais fermement, de sa voix sans timbre.

-Oui, bien sûr, il dit, hésitant. Mais le Chat, il était pas au Delore ?

Elle met les poings sur ses hanches, pas contente.

-Tu m’as écoutée quand je te parlais ?

Il grimace.

-Désolé. Je ne veux pas avoir d’ennuis avec les autres. Moi, je sais, mais eux, ils ne savent pas.

Elle se détend.

-C’est mieux. Mais tout de même. Le Chat t’a choisi, ça se voit. Tu n’as qu’à convaincre les Delore, ils ne s’occupent jamais de lui de toutes façons.

-Mais mes parents…

-Tu n’es pas obligé de l’amener chez toi. Ne l’oublie juste pas, prends soin de lui pendant la journée, caresse-le régulièrement, et trouve-lui un coussin. Le coussin, c’est l’essentiel, avec les caresses. Les Delore lui donnent à manger, de toutes façons ; c’est tout ce dont le Chat a besoin.

Scooty acquiesce encore, puis :

-Mais et toi, alors ?

-Moi, je pars.

Le monde bascule.

-Mais et la gare ??

-Ce n’est pas chez moi. Je veux aller chez moi.

-Tu as un chez-toi ?

Elle lève les yeux au ciel – qui en fait, est le plafond, parce qu’ils sont toujours dans la gare.

-Oui.

-Et tu reviendras ?

-Non. Mais ce n’est pas grave, je reste ici.

Elle lui tapote le front du bout de l’index.

-Et tu m’entendras quand il faudra, là.

Elle tapote la poitrine, maintenant.

-Et de toutes façons, tu as le Chat. Le Chat, c’est le principal.

Il opine encore, comme un automate.

-Mais… mais tu vas me manquer.

Elle le serre très fort contre son cœur.

-Toi aussi, tu vas me manquer, Scot. Bon, je m’en vais.

Et elle sort de la gare. Il n’a pas le temps de lui demander comment elle avait su quel était son vrai prénom.

Il ne la revit jamais, et n’a jamais connu son nom.

 

Scot, le Chat sur les épaules, rentre chez lui. Son jean est trop large, comme celui de la fille, mais c’est un effet de style voulu, après tout, c’est la mode. Il préfère quand même mettre des jeans plus serrés, parce que bon, ils sont plus pratiques, mais ce jour-là, il avait son jean large.

Il a un tee-shirt mauve, qui lui va pas trop mal, et son sac à dos noir. Il a les cheveux hérissés n’importe comment sur la tête, parce qu’il a la mauvaise habitude de sa passer la main dans les cheveux quand il est nerveux, et qu’il est souvent nerveux.

Et puis, le Chat n’a pas arrêté de jouer avec ses mèches.

Ledit chat descend de ses épaules alors qu’il enlève sa veste – en jean elle aussi, sa mère refuse de lui en acheter une autre qui serait moins ringarde – et ronronne en se frottant à ses jambes. Il attend de voir quelle tête feront ses parents quand ils le verront. En tout cas, la fille avait raison : les Delore n’ont eut aucune objection à le voir l’emmener. Ils disent que le Chat est trop encombrant, de toutes façons.

Il faut dire que le Chat ne les aime vraiment pas. Ils l’appellent d’une façon ridicule et pensent qu’ils sont les maîtres de leur maison. Ce qui est stupide. C’est lui le maître.

Scot enlève aussi ses chaussures et les range, puis met ses pantoufles. Il déteste avoir quelque chose aux pieds quand il est à la maison, mais quand sa mère le voit pieds nus, elle hurle, alors il s’écrase.

Et essaie de ne pas rire quand il l’imagine en dindon. La fille n’avait pas tort, en parlant de basse-cour.

-‘Jour, je suis rentré.

Surprise, son père est là. D’habitude, il rentre toujours tard du travail, pour une excuse ou une autre. Sa mère pense qu’il a une maîtresse, mais Scot, lui, sait très bien que c’est faux.

-Bonjour, Scooty. Comment vas-tu ? lui demande l’homme, en dénouant sa cravate bleue, et en la posant sur une chaise, par-dessus le veston bleu marine.

-Oh, très bien. Et toi ?

La conversation continue vaguement, monotone, cent fois répétée, quand le regard de son père s’arrête sur l’animal roux qui rôde encore dans les jambes du garçon.

Scot sourit. Il s’en doutait, lui, que ce que son père cherchait tant à la gare, c’était le Chat. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ?

 

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Fin

 

 

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Note : L'histoire a beaucoup changé par rapport au rêve, mais j'ai gardé la Fille et son chat, le kleptomane, et Scooty/Scot/Scotter qui sont trois et un, ou alors, juste trois personnes différentes, je ne sais pas.