Titre :
Le plus bel objet du monde
Auteur :
Ephy
Genre :
Conte, fantasy
Mots :
7335
Résumé :
un jour, un nain voulut créer le plus bel objet du monde
Le plus bel objet du monde
Oh, la
forêt… Oui bien sûr, tous les étrangers qui viennent ici sont là pour ça. Je
serai votre guide si vous voulez, tant que vous n’en dépassez pas l’orée. Quoi,
chasser les monstres ? Je vous assure, monseigneur jouvenceau, que vous ne
voulez pas essayer.
Ah non,
ce n’est pas une histoire, jeune sire, c’est la plus stricte vérité. Je l’ai entendu
dire d’une bouche si jolie qu’elle ne pourrait avoir menti.
Vous ne
me croyez pas ? Eh bien écoutez donc ce qu’un pauvre mortel a causé par
orgueil…
̴ ̴ ̴
Il
était une fois un nain qui avait le plus beau visage du monde, mais le plus
mauvais caractère. Cela l’isolait nettement de ses confrères nains, dans sa
montagne natale, où il prit l’habitude de travailler dans son coin.
Malheureusement, son sale caractère ne le rendait pas pour autant amoureux de
solitude, et il avait du mal à supporter celle-ci. Furieux contre les autres
qui le mettaient à l’écart, il passait son temps à grommeler, et à jeter des
regards par en dessous, ce qui le rendait encore plus désagréable.
Petit à
petit, il se faisait plus rustre, plus agressif, et plus racorni, haïssant ses
semblables, prenant chaque salut pour une moquerie, chaque mot gentil pour de
l’ironie. Le seul à qui il daignait encore parler était son frère, Ragh, auquel il donnait toute la mesure de son amertume.
« Tu
verras » disait-il « un jour, je leur montrerai, à tous ! Je
créerai un bijou si beau et si parfait qu’ils en pleureront, et alors, ils me
supplieront de me joindre à eux. Mais moi, jamais je ne leur révèlerai mes
secrets !
‒
Du calme, Garath » lui disait son frère, car tel
était le nom du nain. « Tu ferais mieux de venir avec moi à la taverne
boire une bonne bière, tu verras, ça ira mieux. »
Mais
toujours, Garath refusait, et retournait s’enfermer
dans sa forge en grommelant.
̴ ̴ ̴
Il
répétait toujours les mêmes mots, mais en réalité, ses espoirs de créer quelque
chose de grandiose s’amenuisaient avec le temps, et sa colère envers les autres
croissait de façon proportionnelle, car il rejetait sur eux le fiel que causait
son échec.
Après
une longue période de recherche, il finit par trouver ce qu’il considérait être
son problème. Il était habile, et même très habile, mais s’il voulait rivaliser
et même dépasser les splendeurs de ses ancêtres, il avait besoin des matériaux
adéquats.
Ayant
défini la question, il se mit à réfléchir. Longtemps, il ne fit que ça :
il réfléchit en creusant dans la mine à côté des autres, il réfléchit en
mangeant et même en dormant, et durant ses heures de repos, il réfléchissait,
assis tout seul dans son atelier. Finalement, une idée lui vint.
Il se
prépara un sac, avec ses outils les plus légers, et empaqueta du pain, une
couverture et un paquet de sel. Il prit aussi une bougie, de la cire la plus
sombre qu’il put trouver, et des morceaux de charbon.
Enfin, il alla chez son frère, et lui demanda de lui prêter sa mule pour
quelques jours.
« Je
te la rendrai, promis ! » jura-t-il sans plus préciser ses
intentions.
Après
une longue argumentation, car Ragh était inquiet, il
finit par céder et la lui laissa, ainsi que deux paniers attachés de part et d’autre
de l’animal. Ainsi équipé, Garath se mit en route.
̴ ̴ ̴
Il
chemina trois jours et trois nuits, s’arrêtant à peine pour dormir, et mangeant
assis en croupe sur sa monture. Une fois qu’il s’estima assez loin du village,
il en descendit, et se mit au travail.
Près de
l’endroit où il était descendu se trouvait une pierre qui ressemblait vaguement
à un homme. Pendant six jours et six nuits, il la sculpta pour accentuer la
ressemblance, jusqu’à ce qu’elle soit la réplique parfaite d’un homme de dos, portant
un gros sac sur l’épaule. Epuisé, il se laissa tomber sur le sol, et dormi tout
son saoul pendant quelques heures.
Ensuite,
il choisit un jeune cerisier, tendre et fleurant bon, et commença à le
sculpter. Soigneusement, il détacha l’écorce, n’en laissant que d’un côté pour
que la sève continue à circuler, et cisela une silhouette agréable. Au centre
du tronc, ressortant de façon saisissante, il grava un visage féminin, aux yeux
fermés. Le nez était mince, les lèvres pleines, les cils faits un par un ;
le bois était tendre pour un nain habitué à modeler la pierre et le métal. Le
visage fini – il lui prit à lui seul sept jours et sept nuits – il précisa la
silhouette, les seins ronds, les hanches parfaites, et même, sur une racine,
une jambe fine qui semblait réelle.
Une
fois ce travail préliminaire terminé, Garath se
reposa pendant toute une journée, avant d’enfin se considérer prêt. Il alla à
la rivière proche et se lava méticuleusement, passa des vêtements propres, et
cacha ses outils dans un des paniers de la mule, puis attendit.
̴ ̴ ̴
Une
fois la nuit tombée, il traça un cercle avec le sel qu’il avait pris soin
d’emporter, et alluma la bougie.
« Oh,
Belzébuth, roi des mouches ! Grand prince des enfers ! Viens à moi,
qui t’implore misérablement ! Oh, démoniaque seigneur, écoute ma
requête ! »
Belzébuth,
qui était aussi orgueilleux que curieux, ne put s’empêcher de jeter un coup
d’œil pour voir qu’il implorait de façon aussi inconsciente que délicieuse. Il
fut fort surpris de trouver un nain, et plus encore d’en découvrir la belle
apparence. Intrigué, il se présenta.
Garath écarquilla les yeux en le
voyant, car il était magnifique : ses yeux étaient de sombres onyx, et ses
cheveux si noirs qu’ils se fondaient dans
« Me
voici, le nain. Comment es-tu si beau, toi qui fais partie d’une race si
laide ?
‒
Sans doute pour vous plaire, monseigneur » dit Garath
avec une courbette polie.
‒
Approche-toi, que je puisse mieux te voir. »
Le nain
s’exécuta, mais en faisant bien attention à ne pas entrer dans le cercle de
sel, de façon à ce que le démon ne puisse pas l’atteindre, car il ne pouvait
pas en sortir. Tant qu’aucun marché n’avait été conclu, ç’aurait été idiot de
se faire attraper.
« Tu
es véritablement charmant » le complimenta Belzébuth.
‒
Pas autant que vous, monseigneur, qui êtes la nuit même, enfant de la lune et
des ombres, sublime et insaisissable.
Flatté,
et toujours amusé, le démon lui demanda ce qu’il voulait, d’une voix agréable.
‒
Oh, seigneur parmi les seigneurs, ma requête va te sembler bien futile, et te
semblera sûrement ridiculement facile à réaliser. Tout ce que je te demande –
et je suis bien misérable de te déranger pour si peu – c’est un peu de l’argent
démoniaque, celui si beau et si rare, qui est comme un rayon de la lune qui se
serait solidifié. »
En
réalité, l’argent démoniaque était bien facile à trouver pour Belzébuth, mais
tout de même très rare, et avait une valeur proportionnellement élevée.
Néanmoins, l’orgueil du démon l’empêchait de contredire le nain.
« Et
que me donneras-tu en échange de cet argent ?
‒
Je te donnerai ça, rien que pour toi ! » lui
assura Garath en laissant sa main pointer le rocher
un peu plus loin.
Les yeux
de Belzébuth savaient percer les ombres mieux que ceux de quiconque, et sans
doute bien mieux qu’ils ne le faisaient avec
« Cet
homme ? Corps et âme ?
‒
Tout ce que tu voudras, lui assura Garath. »
Et tous
deux prononcèrent les paroles rituelles du serment. Une fois cela fait, le
démon agita la main, et une belle pièce d’argent apparut à ses pieds. Garath rompit alors le cercle de sel, laissant le démon
filer vers le rocher, et s’occupa de transporter l’argent dans le premier des
deux paniers de la mule.
Il ne
fallut cependant pas bien longtemps pour que Belzébuth réalise la supercherie.
« Traître !
Scélérat ! Tu m’as trompé !
‒
Non, monseigneur » dit dignement le nain. « Je n’ai jamais dit que
c’était bel et bien un homme. Cela, c’est toi qui l’as imaginé.
Belzébuth
était furieux de s’être fait ainsi avoir, mais l’audace du nain lui plut. Il
décida donc d’être magnanime et de le laisser aller. Garath,
cependant, n’en avait pas terminé.
« Monseigneur,
je vous promets un vrai cadeau si vous revenez demain, avec autant d’or
démoniaque que vous n’avez amené d’argent, cet or qu’on dit tiré directement du
centre du soleil. »
Persuadé
que le nain ne le tromperait pas deux fois de la même façon, Belzébuth accepta
avec grâce, et disparut.
̴ ̴ ̴
Le
lendemain, à la même heure, Garath appela à nouveau
le démon, de la même façon, par tous ses titres et en chantant bien fort ses
louanges. L’humeur de Belzébuth, légèrement assombrie à cause de la veille, se
calma.
« Bien,
voici l’or » dit-il en faisant apparaître celui-ci. « Où est ce que
tu m’as promis ?
‒
Voyez, monseigneur, entre les branchages, dit le nain en désignant
l’arbre. »
Belzébuth
plissa les yeux, puis remarqua la statue, et en fut totalement ébloui. Oubliant
de demander au nain s’il s’agissait bien d’une jeune fille, et persuadé de
toutes façons qu’il aurait trouvé une façon de le tromper si ce n’était pas le
cas, il étendit ses sens surnaturels pour aller percevoir la vie en son sein.
La trouvant, sans se douter qu’il s’agissait de celle d’un arbre et non d’une
personne, il se déclara satisfait, et prononça à nouveau le serment, pressé de
rejoindre la silhouette.
Alors
qu’il se précipitait enfin, après que Garath ait
rouvert le cercle, le nain se dépêcha de mettre l’or dans le deuxième panier,
et de monter sur sa mule. Malheureusement pour lui, il eut beau la faire se
presser, il n’était pas très loin lorsque Belzébuth réalisa la nouvelle
supercherie, et il entendit de loin le démon arriver.
« J’aurais
dû te tuer la première fois ! Misérable petite vermine, comment as-tu osé
me tromper, deux fois de surcroît ? Je goûterai à ton sang et à ta peur,
vermisseau dégoûtant !
Terrifié,
Garath se recroquevilla sur sa mule.
‒
Pitié, seigneur, pitié ! Vous avez juré de ne pas me tuer, le serment vous
en empêche !
Belzébuth
eut un rictus froid, terrible, mais acquiesça.
‒
Oh oui, petit être, tu vivras, du moins pour aujourd’hui. Mais écoute-moi
bien : une fois mort, je peux t’assurer que je m’arrangerai pour mettre la
main sur ton âme putride, et que je m’occuperai personnellement de te rendre au
centuple ce que tu m’as fait. »
Et le
démon disparut, dans une odeur de souffre.
̴ ̴ ̴
Encore
tremblant, Garath somma la mule d’avancer encore,
préférant s’éloigner au plus vite de l’endroit. Longtemps, il sua, angoissé,
mais au fur et à mesure qu’il s’éloignait, il oublia les menaces pour mieux se souvenir
de son butin. Il avait enfin tout ce dont il avait besoin pour réussir son
œuvre ! Le lendemain, il en était déjà à se réjouir.
Trois
jours plus tard, il arrivait à la montagne d’où il venait. Il passa d’abord
chez lui, déposer l’or et l’argent en secret, puis se dépêcha de rendre la mule
et les paniers à son frère. Puis, sans même prendre le temps de le remercier
pour cet emprunt, il courut s’enfermer dans son atelier à double tour, et se
mit à travailler.
Durant
neuf jours et neuf nuits, tous purent entendre les bruits de sa forge,
martèlement sans fin. Impossible cependant de voir ce qu’il fabriquait, car il
avait fermé et cloué les volets, et tous se demandaient ce qu’il pouvait bien
faire. Jour après jour, les curieux virent s’assembler, les enfants cherchant à
trouver une fissure quelconque qui leur permettrait de voir ce qui se passait.
Après le quatrième jour, les gens furent même inquiets ; Garath semblait ne jamais s’arrêter pour dormir. Ils
tentèrent de lui parler à travers la porte, mais il restait sourd à tout ce
qu’ils pouvaient lui dire. Même Ragh se faisait
ignorer cette fois.
̴ ̴ ̴
Le
matin du dixième jour, finalement, les bruits se turent. Tous les nains vinrent
voir, croyant que la porte s’ouvrirait… Mais non, elle resta close, et il en
fut ainsi pour deux jours complets. « Il doit être mort » disaient
certains. « Non, il se repose » disaient d’autres. « Il est
évanoui, il faut ouvrir pour aller l’aider » disaient d’autres encore,
sans qu’on sache s’ils étaient particulièrement altruistes ou particulièrement
curieux. De toutes façons, avant que qui que ce soit ne parvienne à l’emporter,
la porte s’ouvrit enfin, sur un Garah triomphant.
« Entrez,
entrez tous ! » annonça-t-il. « Venez admirer mon
œuvre ! »
Un par
un, puis de plus en plus à la fois, les nains entrèrent, et tous furent
éblouis. Le collier était superbe, fait d’or et d’argent démoniaques
entrelacés, ressemblant à des fines tiges de fleurs. Trois pendentifs en forme
de bourgeons le complétaient, l’un d’eux entrouvert, la fleur prête à en
sortir, comme si elle était vivante. L’objet était d’une qualité et d’un
raffinement tel que les plus bavards en restèrent sans voix, renonçant à mettre
des mots sur pareille beauté.
Garath, cependant, se montra avare de
temps, et ne laissa guère aux autres nains que celui de jeter un coup d’œil et
de s’extasier, après quoi il les mit tous dehors aussi vite qu’il les avait
fait entrer.
« Allez,
du balai ! J’ai autre chose à faire ! Sortez, tous !
Encore
choqués par la splendeur de son œuvre, ils ne protestèrent pas, et bientôt seul
resta Ragh, son frère, qui était tout béat devant le
collier.
‒
Mon frère » dit-il après de longues minutes de silence admiratif.
« Ton travail est d’une qualité jamais vue auparavant, et en bon nain,
j’ai noté aussi la qualité tout aussi haute du matériel. Tu pourrais en avoir
d’autre, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas t’arrêter là ! »
Les
yeux de Ragh brillaient d’avidité, et Garath compris facilement que s’il revenait encore avec des
métaux pareils, ils ne resteraient pas siens longtemps. Il ne lui fut pas
difficile cependant de trouver comment calmer les envies de son frère : il
lui suffisait de dire la vérité.
« Que
crois-tu » dit-il vivement. « Cet argent vient tout droit de l’enfer.
C’est de l’or du seigneur des ténèbres et je le lui ai extorqué, car je n’ai
peur de personne, pas même du diable. Mais je t’assure que j’ai eu chaud. Et si
un jour j’ai encore besoin d’argent, j’aimerais cent fois mieux le gagner à la
sueur de mon front. »
̴ ̴ ̴
L’histoire
aurait pu n’avoir aucune suite, et pour le joli nain, elle en resta là pendant
de longues années. Durant ce temps, il jouit sans vergogne de la gloire d’avoir
fait un si beau bijou ; non seulement nombre de ses semblables le
courtisaient pour pouvoir admirer l’objet, mais les commandes affluaient.
Sa
réputation s’étendit au-delà des montagnes, jusqu’à la vallée, et parfois des
gens venaient depuis le bord de mer pour profiter de ses talents. Il ne
refusait que rarement de faire ce qui lui était demandé – son orgueil ne lui
aurait pas permis – mais précisait toujours que c’était à l’acheteur de le
pourvoir en matière première. Jamais plus il ne se serait risqué à un
quelconque marché avec une créature trop surnaturelle, et il espérait qu’en
restant loin des démons, ceux-ci l’oublieraient.
̴ ̴ ̴
Ce fut
le cas, ou presque. Le seigneur que Garath avait
appelé ne se souvenait ni de son nom ni de son visage, aussi joli fut-il. À
vrai dire, il ne se souvenait même pas avoir été floué, car son esprit était
tout entier tendu vers un seul et unique point : la jeune femme arbre.
Il
savait vaguement qu’elle avait été sculptée par un mortel quelconque, mais ne
songeait plus à celui-ci, seulement à elle. Elle n’avait pas de nom, et il
n’osait lui en confier un ; qui était-il pour nommer une
si splendide merveille ? Il se contentait de rester à ses côtés,
silencieux parmi les ombres de la nuit, et de la regarder.
Bien
qu’il soit une créature des rêves et des cauchemars, qui n’était pas sensée avoir
une grande influence sur le concret, il connaissait assez de secrets pour
pouvoir agir sur le monde des hommes. Après tout, il n’était pas quel
démon ; il était Belzébuth le grand, le seigneur des ténèbres que tous
craignaient. Il pouvait entendre et voir par les ombres, et se déplacer aussi
vite que la pensée ; il avait tout pouvoir sur le royaume des démons dont
il faisait ce qu’il voulait ; il pouvait prendre l’apparence qu’il
souhaitait, et influencer les mortels imprudents.
Il
était donc capable d’arrêter le temps autour de l’arbre-femme, qui, dès qu’il
le vit, resta éternellement en fleur et inchangé.
L’odeur
de celles-ci l’enivraient, lui qu’aucun sort ne pouvait atteindre, et le
délicat visage sculpté le fascinait. Le corps délicat, fondu dans le tronc,
aurait été si charmant à enlacer que parfois il ne pouvait s’empêcher de le
caresser du bout des doigts. Les adorables lèvres étaient un appel aux baisers…
Ému malgré lui, il lui avait été impossible de laisser pareille beauté
s’étioler.
̴ ̴ ̴
Au
départ, il s’était satisfait de savoir cette perfection éternelle – après tout,
il pouvait aller la voir quand bon lui semblait, et passait de temps en temps
pour l’admirer de loin. Par la suite cependant, il se surprit à faire de longs
détours pour pouvoir la voir, quand ses affaires l’amenaient sur Terre. Une
fois, il perdit même l’occasion de dérober une âme qui lui faisait envie, juste
parce qu’il avait passé trop de temps au cœur de la forêt.
Agacé
par son propre comportement, il s’interdit de se rendre près de la femme
sculptée pendant un an. Sûrement, après tout ce temps, quand il la reverrait il
ne ferait que rire de sa folie passagère, et détruirait sort et arbre. Si cela
lui plaisait, il emporterait avec la forêt, juste pour effacer toute trace de
sa stupide obsession.
̴ ̴ ̴
Tel ne
fut pas le cas, au contraire. Alors que, sûr de lui, il s’avança pour la
première fois en un an vers la femme-arbre, il fut tout aussi fasciné que la
première fois, voire plus. À l’époque, il avait été tellement troublé qu’il
avait laissé partir le nain – ah oui, c’était un nain – sans rien lui infliger
de plus grave que la peur produite par des menaces. En vérité, il avait eu
envie de le voir partir en vitesse, afin de pouvoir profiter de son don sans
être dérangé par sa présence.
Cette
fois encore, la vision de la jeune femme lui coupa le souffle. Son odeur –
celle des fleurs – et son visage… son corps si parfait… Rien n’avait changé.
Elle était toujours parfaite.
Dès
lors, il sut qu’il était séduit, et rien n’égala sa joie de la revoir, que sa
tristesse de savoir que jamais il ne pourrait l’enlacer véritablement.
̴ ̴ ̴
Enveloppé
dans un manteau de fumée, il retourna dans les enfers, d’humeur fort sombre. Il continua d’y gérer les affaires démoniaques,
d’y dormir le jour ; il continua même de mener quelques chasses sur Terre,
afin de rassurer ses sujets. Toutes les nuits, cependant, il s’accordait
quelques heures d’admiration éperdue devant la femme-arbre.
Il se
savait stupide. Il se savait ridicule. Mais il ne pouvait pas s’en empêcher.
Et les
démons, bien sûr, ne pouvaient pas ne pas réaliser.
̴ ̴ ̴
Au
départ, tous pensèrent qu’il était occupé par quelque projet, la séduction
d’une mortelle peut-être, ou la corruption d’une âme pure, à moins qu’il ne
s’agisse de provoquer une guerre en tirant sur les bonnes ficelles. Un jour,
sans doute, allait-il revenir vers eux en racontant ses exploits, qu’ils
pourraient applaudir.
Mais
rien n’arriva.
Ensuite,
ils songèrent qu’il avait dû tomber amoureux. Cela arrivait, parfois. Dans ces
cas-là, il passait quelques années sur Terre, se faisant passer pour un incube
ou un rêve, ou même pour un humain, puis se lassait. Néanmoins, il leur
racontait habituellement ce qu’il faisait, ou leur décrivait de qui il
s’agissait. S’il était plus discret, il commandait parfois des cadeaux,
magiques ou non, qui parfois n’étaient visibles que de nuit, mais étaient
toujours splendides.
Mais
toujours rien.
Finalement,
ils commencèrent à s’inquiéter véritablement. Ils se consultèrent les uns les
autres sans rien trouver de récent qui eût pu provoquer ce genre de
comportement, et remontèrent dans le temps jusqu’à ce que l’un d’eux se
souvienne d’un matin où leur seigneur était rentré de fort mauvaise humeur.
« Un
nain s’était joué de lui pour obtenir un peu d’argent de notre monde »
expliqua le démon qui se souvenait de l’affaire. « Il était furieux, et
nous avons pensé à quelques tours à lui jouer, car il devait le voir le
lendemain pour un autre marché. Quand j’ai voulu savoir ce qui s’était passé
cependant, il a refusé de rien m’en dire, et m’a sommé de ne plus lui en
parler. »
Bien
sûr, alors, il ne s’était pas inquiété outre mesure, mais tous furent d’accord
pour se dire qu’il y avait matière à enquête.
Fut
choisi l’un d’entre eux pour se rendre sur Terre, trouver qui était ce fameux
nain, et lui poser les questions auxquelles leur seigneur refuserait sûrement
de répondre. Il s’agissait d’un démon encore jeune et de fine stature, aux yeux
noirs et aux ensorceleurs traits androgynes. Par essence, ceux de sa race
n’avaient pas de sexe bien qu’ils soient capables d’actes de luxure tant entre
eux qu’avec des mortels, mais la plupart choisissaient une apparence plus
définie.
Il
avait observé le monde des mortels plus que les autres, et son esprit était
affûté. Malgré le risque de devoir s’aventurer dehors le jour afin d’observer
ce qui ne serait pas visible la nuit, il accepta sa charge sans ciller. Son nom
était Levauhn.
Comme
la plupart des démons, il craignait Belzébuth, et comme beaucoup d’entre eux,
il était fasciné par lui.
̴ ̴ ̴
Levauhn partit donc, prenant les
traits d’un vieux marin afin de voyager sans difficulté de ports en ports et de
bars en bars, posant des questions sur un quelconque bijou fait d’argent
démoniaque. Il creusa de nombreuses pistes, et toutes se révélèrent fausses.
Pourtant, il persista.
Pendant
une saison entière, il continua sans se plaindre, rentrant parfois auprès des
siens pour leur signifier toujours la même nouvelle : il n’avait rien
trouvé de nouveau. Si d’abord il s’était inquiété que Belzébuth remarque son
absence, il fut vite évident qu’il n’en était rien. En effet, celui-ci restait
fort absent, et ne semblait plus même regarder ses sujets.
Cela ne
l’inquiéta que plus, au point qu’une fois il essaya de le suivre.
Malheureusement, son seigneur et maître était bien plus rapide que lui et
manipulait bien mieux les ombres ; seule sa prudence lui permit de ne pas
se faire remarquer de lui, à moins qu’il n’ait bénéficié de la distraction de
Belzébuth, tout entier tendu vers sa destination. Il craignit cependant trop de
se faire surprendre pour oser retenter sa chance.
À la
place, Levauhn redoubla d’efforts, et endossa un
nouveau déguisement : celui d’un jeune et riche marchand à la recherche
d’un bijou exceptionnel pour sa fiancée. Longtemps encore, il chercha, et finit
par entendre ce qu’il espérait :
« J’ai
entendu parler d’un nain qui, paraît-il, fait des miracles de ses mains. Ses
créations sont aussi jolies que son visage, et celui-ci, m’a-t-on dit, est
particulièrement délicat pour quelqu’un de sa race.
‒
Et où vit-donc ce charmant personnage ? »
L’humain
lui indiqua sans difficulté, et, euphorique d’avoir enfin une piste sérieuse,
il effleura ses lèvres des siennes. L’homme recula d’un pas puis cilla, et
sursauta en ne voyant plus personne. Il voulu tracer un symbole sacré pour
conjurer les démons, mais, enivré du goût de l’un d’entre eux, sa main trembla
trop et il se contenta de s’adosser au mur qui se trouvait derrière lui en
tremblant.
La peur
que les démons inspirent aux mortels n’égale que la tentation qu’ils exercent
sur eux.
̴ ̴ ̴
Levauhn s’empressa de suivre les
indications, et non sans mal parvint à enfin arriver au village de Garath. Sans se montrer, tapi dans les ombres, il s’en
approcha et s’installa pour observer.
La
situation avait bien changée, depuis la lointaine époque où Garath
vivait seul et isolé dans son coin. Il était toujours aussi peu apprécié
qu’avant, car son caractère n’avait pas changé et qu’il était en plus bouffi
d’orgueil, mais il avait gagné le respect de tous ses pairs.
De
plus, comme il était resté attaché à sa montagne natale et avait refusé de
partir pour de plus somptueuses demeures – ce qui se trouvait loin de la terre
qui l’avait vu naître avait pour lui bien peu d’importance, et bien qu’il aimât
la reconnaissance, la richesse ne l’intéressait que si elle lui servait à créer
des objets encore plus fabuleux – il avait fait connaître leur petite congrégation
de nains dans le pays entier.
Enfin,
parfois, les voyageurs qui arrivaient jusqu’à eux n’avaient pas de projets
assez intéressant ni de matériaux assez plaisants pour lui, aussi leur
conseillait-il de se rendre chez son frère Ragh –
« qui n’est pas mauvais » – ou l’un ou l’autre des nains de la
montagne qui avait eu la chance de lui plaire durant les jours précédents.
Chacun d’entre eux y avait gagné sa part, et ils toléraient ainsi son caractère
abominable par cupidité ou patience.
Le
village avait aussi changé physiquement. L’argent ayant été amené, il avait été
mieux aménagé, et une partie extérieure avait été créée afin d’accueillir mieux
les visiteurs pouvant se sentir à l’étroit dans leurs confortables caverne.
Ceux-ci en étaient ravis, et les nains étaient tout à fait satisfaits de
conserver leurs secrets et leur montagne pour eux-mêmes.
̴ ̴ ̴
Levaunh regarda longuement les uns et
les autres, et finit par se décider, se glissant dans les traits d’une belle jeune
femme, aux mêmes yeux noirs que lui et à la peau pâle et délicate. Tirant
doucement sur une ombre, il s’en fit une belle robe de velours, sur laquelle il
disposa des feuilles qui, à son toucher, prirent l’apparence du verre ou du
cristal. Il se mira dans un cours d’eau qui s’aplanit courtoisement pour lui,
et sourit. Les arbres alentours frémirent. Il – ou plutôt elle – était superbe.
Elle se
dirigea vers la montagne, et tira un carillon qui avait été posé là pour
annoncer les visiteurs. Très rapidement, un nain à la barbe fournie vint voir
qui venait là, et elle expliqua d’une voix basse et calme qu’elle voulait
parler à Garath.
« Donnez-nous
le motif de votre visite, et je verrai s’il est intéressé » déclara le
nain, qui apparemment était fort jeune pour sa race. « Qu’avez-vous à lui
proposer ?
Levaunh sourit encore, et bien qu’elle
ait l’apparence d’une humaine, le nain se sentit rougir. Elle se pencha vers
lui, et passa doucement une main dans sa barbe.
« Je
préfère lui parler en personne, car ma demande est particulièrement
personnelle. » murmura-t-elle à son oreille, comme s’il s’agissait de
propositions indécentes. « Tu es intelligent, et c’est sans doute pour
cela que tes pairs t’ont assigné la tâche importante d’accueillir vos clients.
Comprends donc que je ne peux révéler le motif de ma présence à tous… Je suis
certaine que lorsque j’aurai parlé à Garath, il sera
d’accord avec moi. »
Le
nain, les joues rouges, aurait acquiescé à n’importe laquelle de ses demandes,
et ne fut que trop ravi de l’introduire auprès de son pair aux doigts si
habiles. Ils y furent en quelques minutes à peine. Elle le remercia en effleura
son front des lèvres, et il crut défaillir avant d’enfin songer à retourner à
son poste.
Ensuite,
elle se redressa, et observa Garath.
̴ ̴ ̴
Il
avait toujours un joli visage, qu’il plut à Levaunh
d’observer longuement. Il comprenait que son seigneur ne l’ait pas tué malgré
l’insulte qu’il lui avait apparemment faite ; il était rare de voir un
nain si beau, et il eut été dommage de gâcher une telle surprise de la nature.
Garath, de son côté, fronça les
sourcils en voyant la femme qu’on lui avait amené. Il n’avait manqué ni la
réaction du guetteur ni les yeux noirs de la nouvelle venue, et craignait le
pire. Il sut qu’il avait raison dès que Levaunh se
mit à parler :
« Je
ne suis pas venue ici pour tes bijoux, aussi beaux soient-ils. En vérité, je
suis à la recherche d’un matériel particulier, que paraît-il tu as un jour
obtenu. Je crois deviner par quelle façon, mais je suis venue te demander les
détails de la transaction afin d’éviter toute erreur qui pourrait m’être
fatale. »
Pâlissant
malgré lui, Garath s’inclina en lui désignant l’un
des coussins de son salon. S’éclaircissant la gorge, il chercha ce qu’il
pourrait bien dire :
« Je
crains de ne guère pouvoir vous aider, noble dame. Je ne suis qu’un pauvre nain
ayant eu beaucoup de chance…
‒
Un nain aussi malin que toi ne compte sans doute pas sur le seul destin… Pour
atteindre son but, il faut s’en donner les moyens, n’est-ce pas ?
La gorge
sèche, il ne put qu’acquiescer.
‒
Mais c’est la bienveillance de quelqu’un de supérieur qui m’a permis tout ce
succès » biaisa-t-il. « Je n’aurais pas pu y arriver par moi-même, et
j’ignore si le beau et puissant seigneur qui m’a aidé accepterait…
‒
J’en prendrai l’entière responsabilité, je vous assure. »
Sa voix
était presque un murmure, et venait chatouiller Garath
de l’intérieur. Malgré lui, il hocha la tête.
« Très
bien. Mais après que je vous aurai tout raconté, vous partirez, et ni vous ni
personne à qui vous aurez raconté cette histoire ne me ferez jamais de
mal. »
Levaunh sourit, et le nain ne put
s’empêcher de rougir à son tour.
‒
Marché conclu. »
̴ ̴ ̴
Lorsqu’enfin
Levaunh retourna dans les enfers avec de véritables explications
à fournir à ses semblables, il éprouvait une rage froide vis-à-vis du mortel
imbécile qui avait si légèrement mis son maître dans l’embarras. Il ne pouvait
cependant s’empêcher d’être amusé par l’ironique destin qui avait permis à
Belzébuth de se faire séduire par une statue – ce qui, aux yeux du démon, était
évident – et de plus sans que Garath ne réalise qu’il
avait créé un objet plus beau que le collier stupide qui avait fait sa
réputation.
Malgré
ce détail, seule la parole donnée afin d’obtenir les informations voulues
avaient empêché Levaunh de faire subir mille et mille
maux à l’immonde petite créature qui avait ainsi mis à mal son seigneur. Le
joli visage importait peu à présent. Il se jura néanmoins de trouver une
solution pour guérir Belzébuth. De cette façon, celui-ci se ferait justice
lui-même, et le jeune démon ne doutait pas que sa vengeance serait un véritable
délice.
Rassuré
par ses propres pensées, il fit part à ses pairs du problème. Il s’agissait
clairement d’un point qui nécessitait leur attention, et leur intervention
rapide.
Ils se
penchèrent sur la question longuement.
̴ ̴ ̴
Tout
d’abord, ils organisèrent des fêtes et des chasses, pour distraire leur
seigneur. Malheureusement, cela ne suffit point, sans quoi il eut été capable
de se détacher de lui-même de la femme-arbre. Il apprécia leur effort sans le
comprendre, et bien vite ses yeux se perdirent à nouveau dans le vague et il
retourna vers la forêt.
Ils
désignèrent ensuite parmi eux les démons aux atouts les mieux choisis, ceux qui
avaient la voix la plus suave et les mouvements les plus lascifs. Ceux-là
s’efforcèrent d’attirer l’attention de leur maître, par des belles paroles et
des gestes intimes. Les démons sont des experts dans ces domaines, et même si
leurs pairs sont moins sensibles à leurs charmes que les mortels, personne
n’eut pu leur résister indéfiniment, et en effet Belzébuth céda. Le temps de
quelques nuits, il se laissa aller dans les bras de l’un ou de l’autre,
l’esprit serein.
Mais
son obsession revint la septième nuit, et il retourna vers la forêt.
A ce
point, ses sujets craignaient de se trouver face à un obstacle trop difficile à
surmonter pour qu’ils le fassent seuls. Aussi, puisque les créatures des
ténèbres n’avaient pas su contenter le seigneur des ténèbres, quelques-uns
d’entre eux – dont Levaunh – retournèrent sur Terre
pour chercher quelques mortels êtres du jour.
Femmes
blondes et fines, aux yeux clairs ; brunes et bronzées au port fier ;
jeunes jouvenceaux aux joues douces et au regard tendre ; virils hommes de
l’est ; fées menues et silencieuses… Ils cherchèrent longuement,
sélectionnèrent les plus beaux, et les capturèrent sans pitié pour le plaisir
de leur seigneur.
̴ ̴ ̴
Voyant
cela, Belzébuth réalisa que son peuple avait compris ce qui lui arrivait.
Soucieux de le rassurer, il réserva une aile complète de son palais de roche
noire et d’ombres afin d’accueillir ses présents. Un par un, il les goûta, et
profita du charme de chacun. Un par un, il les séduisit, par la voix et le
toucher, par le corps et par l’esprit. Certains le charmèrent, d’autres le
déçurent ; il s’attarda néanmoins sur tous.
Malheureusement,
aucun n’avait la même douce odeur de fleur, aucun n’avait le visage délicat ni
la taille fine de la femme-arbre, et celle-ci continua de l’obséder.
Il
s’efforça malgré tout de s’en tenir loin. Il était le maître des démons, il ne
pouvait pas dignement passer son temps à rêver après un arbre ! Mais
malgré ses efforts, la nuit des enfers devint chaude, chaude comme le répugnant
jour, et les démons s’inquiétèrent encore.
̴ ̴ ̴
Entre
tous, Levaunh était parmi les plus inquiets. Certains
prétendaient encore que le temps suffirait, ou une âme comme celles que leur
seigneur aimait corrompre, ou une femme humaine comme celles qu’il prenait parfois
pour maîtresses. Il savait qu’il n’en était rien, et commençait à craindre que
cette folie ne continue jusqu’à ce que le soleil inonde les enfers.
Aussi
prit-il une décision. Il allait monter sur Terre, trouver l’arbre-femme, et le
détruire.
Comme la
plupart des démons, il aimait Belzébuth, et comme tous il le craignait. Il
n’ignorait pas quel serait son châtiment lorsque celui-ci découvrirait son
méfait, ni, pire, quelle serait la douleur de celui qu’il voulait sauver.
Il
avait pourtant la conviction absolue que son seigneur se remettrait de la
tristesse qu’il allait lui causer, et qu’à terme, il oublierait cet objet qui
lui aurait causé tant de peine.
Le
démon caressa une dernière fois du regard la cité d’ombres qui l’avait vu
naître, embrassa de loin son maître au port fier, et s’en alla à la recherche
de la forêt dont lui avait parlé Garath.
̴ ̴ ̴
Ses
explications avaient dû être précises, ou peut-être simplement Levaunh se souvenait-il de quel côté Belzébuth était parti
ce fameux jour où il avait tenté de le suivre ; toujours est-il qu’il
trouva la forêt sans difficulté, et qu’en volant au-dessus de celle-ci, il
repéra vite le rocher en forme d’homme qui avait permis à Garath
de gagner de l’argent démoniaque.
Levaunh se posa comme un rayon de lune
sur un brin d’herbe, silencieux et immobile. Il s’armait de courage pour
commettre ce qu’il considérait comme un crime nécessaire. Ensuite, se fiant à
son instinct, il se mit à chercher le cerisier.
Cela
lui fut tout aussi facile que de trouver le rocher, car celui-ci était
reconnaissable de loin ; un seul arbre était en fleur à cette époque de
l’année.
Le
jeune démon entra donc dans la clairière qui entourait la statue, d’un pas
décidé, et ses yeux se posèrent sur le visage sculpté. Dans un souffle, il se
figea.
Il
était venu avec les pires intentions et un courage sans failles. Tous deux
s’étaient envolés dès qu’il se mit à regarder la perfection créée par le nain.
La jambe fuselée, la courbe délicieuse de la cuisse, les hanches rondes…
Stupéfait, Levaunh constata qu’il ne pouvait plus
détourner les yeux de l’arbre, et que ceux-ci étaient embués d’émotion.
Quel
crime horrible s’apprêtait-il à commettre ? Il aurait fait don de sa
propre essence pour que son seigneur et maître aille mieux, mais comment s’en
prendre à ce que la nature et l’intelligence avaient créé ensemble de plus
beau, de plus juste ? Et comment ses pairs et lui-même avaient-ils pu
penser qu’ils sauraient détourner le regard de Belzébuth de ce lieu, alors
qu’une telle créature s’y trouvait ? Sa quête lui semblait bien futile.
Choqué
et ému aux larmes, il se laissa glisser à genoux entre les racines du cerisier,
et après avoir hésité – pouvait-il ou non se permettre de toucher un objet
aussi sacré ? – il se laissa aller à poser sa joue contre le bois
travaillé. Alors seulement, il ferma les yeux.
̴ ̴ ̴
Levaunh n’avait pas décidé
consciemment de mourir là, ni de subir la chaleur obscène des rayons solaires,
mais il ne bougea pas d’un cil lorsque l’astre du jour se leva. En vérité, il
ne bougea pas non plus lorsqu’il se recoucha. Les heures, les jours ne
signifiaient plus rien. Etait-il en stase ou simplement pris dans le même
espace intemporel que la femme-arbre ? Toujours est-il qu’il resta là,
sans se nourrir ni boire, presque sans respirer.
Il ne
revint à la réalité que lorsqu’une main douce, tendre, au toucher familier et
troublant, se posa sur son épaule.
« Viens
là. »
La voix
basse, rassurante, le fit frissonner. La main le tira contre un corps, de chair
et d’ombre fait, et il soupira.
« Maître… »
Belzébuth
posa ses lèvres sur le front de Levaunh, et un second
frisson, plus profond celui-ci, parcourut son corps. Il souleva les paupières
pour croiser le regard de son maître, aussi noir que le sien, et sourit
tristement – si tristement que le vent soupira à son tour.
« Je
suis désolé. Je voulais… »
Le
maître des démons posa son index sur sa bouche, et son jeune serf comprit.
Inutile de prononcer des mots qui auraient scellé un crime, même si celui-ci
n’avait jamais été commis. Tout pouvait s’oublier si cela n’était pas dit.
En
silence, ils se tournèrent vers la femme-arbre. Après une poignée de secondes –
ou avait-ce duré toute la nuit ? – Levaunh ne
put plus soutenir sa vue et enfouit son visage contre le torse de son seigneur.
Sans rien dire, Belzébuth le berça, et quand le ciel commença à s’éclaircir à
l’est, il l’enveloppa dans son corps fait d’ombre pour le ramener en enfer.
Ce
jour-là, Levaunh dormit entre ses bras.
̴ ̴ ̴
Le lendemain
soir, ils se levèrent ensemble, et sans qu’aucun mot n’eût été échangé, une
décision avait été prise. La situation actuelle était intolérable, ils le
savaient tous les deux, et elle ne pouvait pas durer. A sa grande honte, Levaunh avait été le révélateur de l’enchantement que la
femme-arbre possédait, sans jamais avoir été touchée par la magie : sa
beauté extraordinaire pouvait fasciner les démons à l’extase.
Belzébuth
lui-même s’y était fait prendre. Tant que cela n’avait concerné de lui, soit, il
pouvait le tolérer, mais il n’acceptait pas l’idée qu’elle puisse gagner
certains de ses sujets. Or, il était jaloux du présent que lui avait fait le
nain : la statue était sienne.
Son
sens de la propriété lui faisait néanmoins défaut quant à Levaunh.
Peut-être parce que celui-ci était tombé dans le même piège que lui-même en
voulant l’aider ? Cependant, il était sûr que si qui que ce soit d’autre
tentait la même aventure, il encourrait ses foudres.
Il lui
était aussi impossible d’oublier que la propagation d’un tel mal serait
terrible pour les démons. Qui parmi eux n’était-il pas possessif ? Qui ne
serait pas prêt à tuer pour une telle perfection ? Cela allait trop loin.
Une seule solution se présentait à lui.
Aussi,
drapé dans son manteau de nuit où brillaient quelques étoiles oubliées, il
monta au le royaume des mortels, dans cette forêt qu’il connaissait si bien.
Sans se poser, il observa les lieux, flottant dans les airs comme le vent.
Silencieux
derrière lui se tenait Levaunh. Il ne lui avait rien
dit, mais l’ensorceleur jeune homme savait ce qui allait se passer, aussi
était-il venu. Il s’y était préparé, pourtant, quand les doux mots de Belzébuth
volèrent jusqu’à la terre pour se transformer en magie, il détourna les yeux,
incapable de supporter le spectacle.
̴ ̴ ̴
Un
battement de cils eut suffi, à vrai dire – le maître des démons n’avait guère
besoin de temps, ni même de mots à vrai dire, mais sans doute avait-il pensé
qu’il devait accorder ce chant funèbre à l’endroit sacré. Il fallut pourtant plusieurs
minutes au jeune démon pour rouvrir les yeux et regarder le résultat de leur
venue.
En bas,
les arbres n’avaient pas bougé. A vrai dire, ils ne bougeaient plus :
malgré le vent, le bruissement des feuilles s’était tu. Les couleurs elles
aussi s’étaient altérées, bien que dans la nuit, seuls ses yeux noirs de démons
lui permettaient de le remarquer. En bas, plus de vert ni de brun ni d’or.
Seulement du gris.
Bientôt,
une plainte s’éleva. Levaunh tressaillit, craignant
de s’être laissé emporté lui-même, mais le gémissement reprit, montant de la
terre. S’engouffrant entre les arbres de pierre, le vent pleurait sur la forêt
pétrifiée.
̴ ̴ ̴
Ils
restèrent longuement dans le ciel à observer, laissant le vent pleurer pour
eux. Juste au moment où Levaunh commença à croire
qu’ils ne descendraient pas, Belzébuth cessa de se laisser porter par l’air et
plongea vers le sol.
Rien ne
bougeait, rien n’avait véritablement changé, et pourtant tout était différent.
La femme-arbre avait toujours son visage de poupée et ses seins ronds, ses
hanches pleines qui attiraient à elles les mains mâles comme des aimants ;
mais l’odeur avait disparu, et pas seulement elle. De plante à pierre, la vie
avait déserté la statue comme elle l’aurait fait d’un mortel après ses vieilles
années.
Quelques
larmes coulèrent au sol, et le jeune démon n’était pas sûr qu’il n’y ait que
les siennes. Changée en pierre elle aussi, la terre ne pouvait plus les
absorber, aussi celles-ci restèrent là, témoins de sa tristesse.
̴ ̴ ̴
Aujourd’hui,
si des plaintes résonnent encore dans la forêt pétrifiée, ce n’est plus guère
le vent, mais les cris de chasse des terribles monstres qui y sont tapis.
Quiconque voulant traverser les lieux se fait réduire en charpie, et les
quelques braves qui ont voulu les défier ne sont pas revenus. A l’orée du bois
les visiteurs peuvent être saufs, mais les Ombres tuent les aventureux qui
osent s’approcher du centre.
Il
paraît pourtant que parfois, de nuit, des silhouettes humaines se promènent
dans la forêt. Une, deux, jamais plus. On raconte qu’il s’agit des deux démons
descendant pour admirer la dépouille morte de la femme qu’ils ont aimée.